En Europe, parmi les sports les plus en vogue comme le football, le rugby, le basket-ball ou encore le handball, nous ne connaissons aucun club ou association sportive qui arborent comme écusson, emblème ou insigne, des casques des armées européennes du xxe siècle à l’image du stahlhelm M16, de l’emblématique « Pickelhaube », ou encore du casque Adrian. Nous n’observons pas non plus sur les étendards des plus grands clubs européens présents dans des sports à fort audimat, les shakos de l’Empire napoléonien, les bérets verts de la légion étrangère ou encore les casques bleus de l’OTAN. Pourtant, dans les emblèmes sportifs, politiques et parfois militaires, un casque vieux de plus de 2500 ans s’est durablement ancré en Amérique du nord et continue d’exister en Europe occidentale. Il s’agit d’un casque grec, originaire du Péloponnèse, nommé « corinthien ». Sa principale caractéristique est d’envelopper, dans une feuille de bronze, le visage de son porteur en le rendant anonyme1 et surtout intimidant2.
Les premières apparitions sur céramique de ce type de casque remontent à l’extrême fin du viiie siècle et au début du viie siècle avant J.-C.3 Il se développe et s’universalise en Grèce lors de ce que les historiens ont longtemps appelé la « révolution hoplitique »4. Il devient rapidement une pièce névralgique de l’équipement défensif des célèbres « hoplites » et se voit récurremment représenté sur les vases grecs jusqu’en 480 avant J.-C.5 Sa première occurrence littéraire se trouve chez Hérodote qui raconte, dans son chapitre sur les peuples de Libye, que les Auses vivant sur les bords du lac Triton séparent leurs filles en deux camps qui s’affrontent le jour de la fête de la déesse Athéna. Au préalable, avant l’affrontement, un rituel est orchestré dans lequel la plus jolie des filles est désignée pour réaliser le tour du lac debout sur un char. Au cours de cette cérémonie, elle est parée d’une armure dite à la grecque et d’un couvre-chef : le casque corinthien6.
Aujourd’hui, si les vestiges archéologiques témoignent de sa popularité antique7, ce casque semble aussi bénéficier d’une popularité moderne assez récente. L’art cinématographique l’a poussé au-devant de la scène dans de multiples films du genre péplum8. Et, en quelque sorte cette « médiatisation » lui a permis de gagner une place et une longévité nouvelle dans la « pop culture ». Devenu le casque grec le plus célèbre dans l’imaginaire populaire, il est de nos jours utilisé comme un symbole. Des valeurs empruntées à la Grèce antique lui sont attribuées et peuvent, à mon sens, cacher une instrumentalisation politique et pédagogique à caractère laconophile et agonale. Ainsi, cet article a pour vocation de déterminer les entités, qu’elles soient politiques sportives ou même militaires, qui le réinvestissent dans leur iconographie (logos, emblèmes, écussons, drapeaux) et les raisons pour lesquelles elles choisissent de hisser ce casque grec au rang de symbole.
Dans cette courte étude, nous délimiterons d’abord les zones géographiques où se trouve réinvesti le casque corinthien. Puis, nous identifieront les lieux dans lesquels il est utilisé comme symbole avant d’en livrer une analyse iconographique que nous articulerons à une interprétation. Celle-ci démontrera que le recours à ce casque grec cache deux instrumentalisations. Une première qui véhicule des messages sportifs empreints d’une idéalisation de l’éducation spartiate antique, tandis que la seconde tend vers des dérives identitaires politisées.
Distribution géographique des logos modernes ayant recours au casque corinthien
Le casque corinthien ne bénéficie pas d’une représentation sur l’ensemble du globe. Des grandes sphères géographiques n’ont aucunement eu usage de ce couvre-chef grec dans les symboles, insignes, emblèmes, blasons, étendards ou toute autre chose qui puisse les représenter. C’est le cas pour l’ex-Union Soviétique (la Russie et ses anciens satellites de l’Europe de l’est), le monde africain, le monde asiatique, le monde arabe et le monde hispanophone. Plusieurs facteurs peuvent expliquer cette impopularité ou cet anonymat.
L’emploi d’un emblème iconographique antique, dans un pays ou une région éloignée de son lieu de création atteste du rayonnement, à travers les âges, de la culture ou de la civilisation ancienne dont il est issu. Dans ce contexte, le casque corinthien déjà fortement employé par le passé comme en témoigne l’iconographie des monnaies grecques9, des vases archaïques10 et même des timbres amphoriques11, traduit une continuité entre l’Antiquité grecque et nos jours qui ne s’est pas opérée dans toutes les parties du globe pour des raisons ethno-géographiques, historiques et culturelles.
L’hellénisme, érigé en « peuple-monde de la longue durée » par Michel Bruneau12, a connu, au cours de l’Antiquité, des « prétentions universelles avec Alexandre et Byzance »13 mais son rayonnement n’en fut pas œcuménique. Ainsi, les Grecs occupèrent historiquement et longuement l’Italie du Sud, le bassin égéen et l’Asie Mineure mais restèrent tournés intérieurement sur la Méditerranée14 et la mer Noire. Au fil des siècles, les bouleversements historiques dans ces régions15 ont contribué à diminuer l’essor de l’hellénisme. C’est le cas pour l’Italie du sud et la Sicile avec la conquête romaine16, et de l’Asie Mineure avec le traité de Lausanne en 192317.
Finalement à l’échelle mondiale, la sphère d’influence de l’hellénisme ne s’est étendue que tardivement18 et ne repose que sur un petit état qui dénombre, à l’intérieur de ses frontières, seulement dix millions d’habitants. Cette faiblesse démographique couplée à l’inexistence d’un espace hellénophone19 constituent les principales raisons du recul de l’hellénisme. En comparaison aux deux plus importantes civilisations conceptualisées « peuple-monde », la Chine et l’Inde20, qui sont elles aussi dès l’Antiquité des « entités ethno-culturelles autonomes »21, nous constatons que leur poids démographique et leur échelle géographique quasi-continentale contrastent avec l’étroite « helléno-sphère »22. Leur influence s’étend sur une large zone géographique23, bien plus vaste que celle de l’hellénisme, sans aucun emprunt à un autre peuple plus ancien24 tout en bénéficiant d’une continuité historique25.
Cette continuité associée à la massivité de certains « peuples-monde » forment des barrières quasi-impénétrables aux symboles iconographiques hérités de l’Antiquité grecque. Des vastes espaces asiatiques, arabophones ou encore africains n’en n’ont pas l’usage et ne s’en ressentent pas héritiers. Car l’identité, au sens ontologique c’est-à-dire propre à l’étude de l’être, encourage les peuples à se représenter par des images issues de leur propre fond culturel. En revanche, l’identité peut être instrumentalisée selon la volonté d’un individu ou d’une entité d’appartenir à un groupe social, politique ou ethnique défini. L’empire Russe qui devint l’Union Soviétique, en donne un exemple.
Cette puissance continentale fut marquée par des pensées philosophiques et politiques slavophiles et eurasistes26 dont les courants traversent encore la Russie actuelle27, notamment avec le concept irrédentiste de « projet russien »28. Les stratégies politiques et la tradition historiographique du pays adoptent une ligne conservatrice promouvant les racines d’un passé scandinave et slave, longtemps au cœur des débats historiographiques russes29. Face à cette construction du modèle national, le substrat antique des colonies grecques du pourtour de la mer noire30, illustrée récemment par la découverte d’un casque corinthien dans la péninsule de Taman au nord de la mer noire31, n’a qu’une faible importance et ne reflète pas l’unité organique slave que défend les dirigeants russes32. La pénétration de l’hellénisme est donc difficile là où le fond culturel contrebalance son apport33.
Exclu de toutes ces zones préalablement mentionnées, le casque corinthien reste néanmoins très représenté dans un pays : les Etats-Unis. Sa répartition géospatiale (tableau 1) contraste entre une faible présence en Europe (Allemagne, Belgique, Grande-Bretagne, Grèce, France, Pays-Bas) et une surabondance de son utilisation en Amérique du nord (Etats-Unis, Canada). Mais cette distribution géographique inégale n’est pas pour autant aléatoire. Elle est avant tout le fruit d’une entente « helléno-américaine » qu’illustre la chronologie de l’adoption du casque corinthien (et du guerrier spartiate) dans l’héraldique sportive et institutionnelle des universités américaines.
Tableau 1 : Répartition des logos sportifs intégrant le motif du casque corinthien.
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Pays |
Club / Institution |
Lien |
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Allemagne |
Spartans Football Neu-Ulm |
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Allemagne |
Cologne Centurions |
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Angleterre |
Spartans Athletic FC (Blyth Spartans) |
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Angleterre |
Worcester Warriors |
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Belgique |
Antwerp Spartans |
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Canada |
Centennial Collegiate Vocational Institute |
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Canada |
North Surrey Secondary |
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Canada |
Strathmore High School |
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Écosse |
Spartans FC (Edinburgh) |
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États-Unis |
Bishop Walsh School |
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États-Unis |
Bixby Spartan Soccer Club |
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États-Unis |
Broad Run High School |
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États-Unis |
Camelback High School |
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États-Unis |
Centennial Spartan Athletic Club |
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États-Unis |
Corvallis High School |
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États-Unis |
Damien High School |
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États-Unis |
Frontier Middle/High School |
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États-Unis |
Laurel High School |
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États-Unis |
Manchester University |
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États-Unis |
Mayo High School |
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États-Unis |
McFarland High School |
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États-Unis |
Michigan State University |
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États-Unis |
Murray High School |
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États-Unis |
Norfolk State University |
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États-Unis |
Pleasant Valley High School |
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États-Unis |
Richmond Heights High School |
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États-Unis |
Sanford High School |
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États-Unis |
South High School |
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États-Unis |
Southern Lehigh School District |
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États-Unis |
Southeast High School Athletics |
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États-Unis |
Sparta High School |
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États-Unis |
Stratford High School Booster Club |
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États-Unis |
St. Mary’s High School (Lynn) |
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États-Unis |
Summit High School |
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États-Unis |
University of Tampa |
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États-Unis |
UNC Greensboro (Spartans) |
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France |
Les Spartiates de Marseille |
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France |
Les Spartiates d’Amiens |
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Grèce |
Athletic Union of Sparta |
https://footystats.org/fr/clubs/athletic-union-of-sparta-fc-5136 |
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Pays-Bas |
Ajax Amsterdam |
L’ensemble des liens a été consulté en avril 2026 ; toutefois, certains sont susceptibles d’évoluer ou de devenir inactifs avec le temps.
Chronologie et contexte d’apparition du casque corinthien dans l’héraldique sportive et universitaire du Monde occidental
La prolifération du casque corinthien comme emblème dans les logos des équipes sportives se décomposent en deux temps. Elle débute d’abord aux États-Unis en se répandant dans les universités puis se répercute en Europe occidentale dans des clubs sportifs. Aux États-Unis, elle est soutenue par le développement des relations « helléno-américaine ». Tandis qu’en Europe occidentale, elle s’introduit par une stratégie d’influence : le « softpower ».
Une première campagne d’adoption de logos à l’effigie du casque corinthien apparaît aux États-Unis dans les années 50 et durent jusqu’aux années 80. Citons les cas de Camelback High School en 195434, Damien High School en 195935, Michigan State University en 197736 et San Jose University en 198537. Cette première vague d’utilisation du casque corinthien fait suite à une période durant laquelle les États-Unis investissent dans des nouveaux établissements d’enseignement et de recherche en Grèce, c’est « l’américanisation » du pays38. C’est également la période d’une grande vague migratoire de la diaspora grecque en direction de l’Amérique du nord et de l’Europe occidentale de 1954 à 197339.
Cette diaspora a sans doute joué un rôle important dans la diffusion de la culture hellénique sur le continent nord-américain car, comme l’explique Michel Bruneau, la Grèce, au vu de son insuffisance territoriale et démographique, doit s’appuyer sur ses atouts pour survivre40 dont l’un des plus importants parmi eux est le réseau diasporique. Néanmoins, son rôle dans le recours de plus en plus régulier du spartiate et du casque corinthien dans l’héraldique universitaire étasunienne, doit être modéré.
L’emploi d’iconographies antiques à tendance laconophile est davantage encouragé par la mise en place d’une politique de récupération de l’Antiquité41 et par une nécessité du gouvernement américain de promouvoir le développement d’une politique culturelle entre les deux pays, en lien avec les intérêts géostratégiques que portent les États-Unis sur la Grèce42. La deuxième campagne d’adoption de logos à l’effigie du casque corinthien, intervenue dans les années 2000 et 2010, le démontre.
Case Western Reserve University en 2001 puis en 200643, Summit High School en 201144, Sanford High School en 201245 ou encore Frontier Middle School en 202146 comptent parmi les instituts qui, au xxie siècle, prennent pour emblème un casque corinthien. Ce choix s’effectue au moment d’une exploitation cinématographique étasunienne du mythe spartiate47 à des fins politiques48 concernant la lutte contre le terrorisme49.
Parallèlement à cet accroissement du nombre d’emblèmes recourant au casque corinthien, il existe un élargissement de son implantation géographique qui suit la même chronologie. L’usage de ce casque grec s’étend alors de la sphère nord-américaine à l’Europe occidentale avec pour vecteur le sport. Plusieurs clubs européens de très haut niveau adoptent le casque corinthien comme logo : le Spartans Football Club d’Édinbourg en 195150, le Blyth football club en 198051, le club de rugby de Worcester en 200852, le club de football américain de Neu-Ulm en 201253 ou encore le club de hockey de Marseille en 201354.
Or, au xxie siècle, cet usage symbolique du casque corinthien sur le vieux continent est doublement paradoxal. En premier lieu parce qu’il n’est pas directement imputable à une politique de rapprochement culturel avec l’hellénisme et son État-nation, la Grèce. Deuxièmement, parce qu’il s’effectue également dans des zones géographiques au fond culturel fort malgré la résistance que celui-ci est censé incarner dans l’imagerie populaire55. Le cas de la France est un exemple évocateur de ces paradoxes.
Dans notre pays, l’influence gréco-romaine est contrebalancée par les peuples Celtes et Gaulois auxquels nous nous réclamons toujours56. L’iconographie du xxe siècle l’atteste puisqu’elle s’est appropriée le très controversé casque ailé attribué à ces peuples « barbares ». Ce casque popularisé par le paquet de cigarettes de Marcel Jacno et surtout par le héros Astérix dans l’œuvre d’Uderzo et de Goscinny, est dorénavant ancré dans l’imagerie populaire. Pourtant, son homologue corinthien s’est introduit à ses côtés et a gagné en visibilité sans véritable raison historique ou culturelle à cela. L’explication réside dans le softpower américain qui s’est durablement imposé en Europe occidentale pendant la guerre froide. Ce « softpower » a largement influencé la création d’institutions sportives empruntées au modèle américain reprenant ses codes et ses images. En ce sens, le club de hockey de Marseille et de celui de football américain d’Amiens, préalablement cités, pratiquent des sports d’origines américaines dont l’identité, c’est-à-dire la dénomination et le logo, n’est pas sans rappeler celle de leurs homologues américains.
Typologie et théâtralisation du casque corinthien dans ses représentations modernes sportives
Dans l’analyse stylistique des représentations iconographiques du casque corinthien, la première remarque est typologique. Notre casque grec a depuis longtemps une typologie établie et découpée en trois phases d’évolution57 (fig. 1). Dans chacune de ces phases, il existe des groupes comme le « Myros-Gruppe » établit par Kunze58 ou le « Nikosia Gruppe » identifié par Frielinghaus59, tous deux appartenant à la deuxième phase du casque corinthien.
Figure 1 : Évolution typologique du casque corinthien.
Crédits/Sources : R. Mathan.
Parmi la pluralité des logos modernes ayant recours à ce casque grec, nous constatons que ses trois phases d’évolution ne bénéficient pas de la même cote de popularité et pour cause, la phase 3, la plus tardive et la plus représentée, est celle qui donne la meilleure harmonie entre beauté et férocité.
Lorsque nous la comparons à celles qui la précédent nous remarquons que la phase une, celle qui correspond aux formes primitives du casque corinthien, dispose d’une morphologie souvent jugée grossière qui se distingue véritablement des générations suivantes et de leurs allures beaucoup plus raffinées. Elle représente une génération de casques assez massifs avec des courbes et des lignes simples60. Leurs lignes droites et leur calotte dite « hémisphérique »61 contribuent à leur donner une « forme de pot »62.
La deuxième phase est davantage représentée dans les logos sportifs. Avec un revers plus travaillé à l’arrière du casque pour protéger la nuque et une courbure progressivement plus angulaire entre l’arrière de la calotte et le bas du couvre-joue63, les casques corinthiens de la phase deux deviennent plus harmonieux que ceux de la première génération. En s’adaptant davantage aux contours de leur commanditaire64, ils deviennent plus stylistiques mais ne parviennent pas à égaler la popularité de leurs homologues de la phase suivante.
La dernière phase, la phase trois, marque un tournant esthétique très important. La calotte adopte une forme phallique. Elle est délimitée du reste du casque par une séparation carénée. La protection nasale prend souvent une forme lancéolée tandis que les paragnathides plongent en direction du cou pour davantage de protection dans cette zone mortelle65. Ces changements conduisent à un « extraordinaire compromis entre l’économie des formes et l’aspect organique des courbes »66. En soit, cette forme tardive du casque corinthien a, selon les mots de l’historien Anthony Snodgrass, du « style »67 non seulement par rapport aux versions antérieures mais aussi en comparaison aux autres casques grecs (fig. 2). Et je pense que c’est la raison pour laquelle elle demeure la plus représentée à l’heure actuelle.
Figure 2 : Évolution des casques grecs.
Crédits/sources : Wikmedia Commons (C. Salviani, CC-BY-SA-4.0).
Pour autant, qu’il s’agisse de la phase une, deux ou trois, la réalité antique du casque corinthien se heurte aux interprétations modernes de telle manière que la vérité archéologique n’est parfois pas respectée lors de la logotisation du casque. L’incrustation régulière d’un élément qui rappelle le club, l’université ou une quelconque institution qui l’utilise vient altérer le rendu visuel et peut porter à défaut une évaluation typologique du modèle initialement choisi. Parfois même, la théâtralisation du casque corinthien aboutie à une vision stéréotypée et historiquement fausse de l’objet. En l’occurrence, le très grand nombre de logos sportifs reprenant le casque corinthien suivi ou précédé de la mention « spartiates » pousse à croire que ce casque grec était principalement porté par les spartiates. En réalité, de nombreux grecs originaires de toutes les cités-États pouvaient potentiellement en être les détenteurs et les porteurs.
Si cette erreur pourrait passer pour innocente de la part des graphistes modernes, en réalité elle ne l’est pas. Elle résulte d’une propagande pro-spartiate étatsunienne qui vise à identifier entre eux, ceux qui se reconnaissent dans les valeurs prêtées aux spartiates. Le fait est particulièrement observable dans les sports violents en Amérique du nord. Marqués par un esprit agonal fort, de plus en plus de clubs évoluant dans ces sports adoptent le nom de « spartans » et, avec lui, les emblèmes « iconiques » qui lui sont rattachés comme notre casque corinthien. De la sorte, les clubs sportifs veulent que leurs joueurs soient sur le terrain de jeu ce qu’incarnaient les spartiates sur le champ de bataille : des guerriers redoutés et invincibles68.
Spartiates, universités et sport de combat : la place du casque corinthien dans la récupération politique de l’Antiquité aux États-Unis
Le sport peut être perçu comme un outil politique voire géopolitique69, au sein duquel les emblèmes sportifs ne sont pas seulement phatiques mais aussi idéologisés. Nous en avons un exemple avec la logotisation du casque corinthien assimilable, dans le cadre sportif, à des tentatives de rattachement aux valeurs spartiates de la forme physique et de l’éducation civique donnant, pour ainsi dire, le pas à suivre pour mener à bien l’éclosion de la jeunesse à son rôle de citoyen patriote, discipliné, résistant et courageux qui tend vers l’excellence. Les symboles qui doivent soutenir cette pensée, comme c’est le cas pour notre casque grec, se retrouvent alors popularisés par le cinéma et héroïsés en devenant les attributs des plus illustres personnages de l’antiquité grecque dans les blockbusters américains. De Brad Pitt jouant Achille dans le film Troie à Gérard Butler incarnant le roi de Sparte Léonidas dans le film 300, le casque corinthien devient un des emblèmes incontournables et représentatifs des guerriers les plus valeureux de l’Antiquité grecque.
Dès lors, il n’est plus un simple décalque d’un objet antique lointain mais un vecteur de valeurs culturelles qu’entreprennent de diffuser, auprès de ses jeunes concitoyens, les États-Unis. Dans ce pays, dès le plus jeune âge, le sport encadre les enfants de concert avec l’école. Il est, dans le subconscient américain, un des piliers de la société. Le sport est même parfois défini comme étant « un rite de passage vers le monde adulte »70. L’éducation physique alors associée à l’éducation culturelle doit convenir d’un développement harmonieux entre le corps et l’esprit, un principe qui est emprunté au monde antique71. Cet emprunt, dans ce cadre précis de formation physique, de compétitions et de démocratisation des pratiques sportives, souhaite véhiculer un modèle spartiate de l’éducation fantasmée. Mais cette « nostalgie spartiate » n’est pas nouvelle. Les « Adolf-Hitler-Schulen » du IIIe Reich ont appliqué des préceptes idéologisés de la Sparte antique dans leur enseignement72. Le livre intitulé Sparta: Der Lebenskampf73 témoigne de ses réappropriations politiques en comparant notamment Stalingrad aux Thermophyles74.
Le nationalisme allemand n’est pas le seul à louer l’idéal spartiate. Dans son livre paru en 1940, T. C. Worsley alerte sur le cas des écoles publiques britanniques qui l’adulent tout autant75. En France, bien avant la montée des nationalismes, la philosophie des Lumières fut également touchée par ces « utopies laconisantes »76. Plusieurs penseurs, en partie rédacteur de l’Encyclopédie, comme Rousseau, s’imprégnèrent du modèle spartiate déjà plébiscité par Rollin au xviiie siècle. Rousseau réinterpréta ce modèle dans les prescriptions qu’il suggéra à la bonne constitution de la jeunesse c’est-à-dire le renforcement du corps, le développement du courage, de la vaillance, de la vie en communauté et du patriotisme77. Ces mœurs sont identiques à celles que veulent véhiculer les institutions américaines qui ont constitué un « homo sportivus »78 qui doit, pour se stimuler, se motiver, s’identifier, utiliser des images qui lui rappellent les valeurs que nous venons d’exprimer et auxquelles il est censé se conformer.
Ces valeurs sont sublimées et fantasmées par Hollywood et ses films du genre péplum dont l’historicité est souvent critiquée79. L’arsenal du guerrier spartiate est alors instrumentalisé aux services du sport et surtout de l’éducation morale sous-jacente80. L’attribution du nom « spartans » et l’adoption d’une pièce de son équipement comme effigie81 devient une prise de position idéologique. L’université ou l’école s’en référant, se rattache aux valeurs antiques de la cité de Sparte souvent réutilisées, au cours de l’histoire, par des systèmes politiques autoritaires légitimant le culte de la race82. Et, quand bien même elles furent également employées lors d’analogie entre Sparte et des états totalitaires83 cela n’a pas empêché leur réhabilitation moderne par le cinéma hollywoodien84, faisant ainsi des Spartiates de la bataille des Thermopyles des martyrs pour la liberté bien que, paradoxalement, la présentation de leur culture pourrait avoir de quoi « effrayer le public »85.
En définitive, dans les emblèmes sportifs ou les écussons d’écoles américaines, le casque corinthien se fond dans les aspirations morales que l’on souhaite jumeler à la panoplie du guerrier spartiate. Notre casque grec passe alors pour un casque spartiate ou de « style plus spartiate »86. Son origine présumée corinthienne87, sa dissémination dans le bassin méditerranéen88 et les avancées technologiques qu’il connaît ne constituent pas les raisons pour lesquelles il est autant réinvesti sur la scène universitaire et sportive américaine. Il est surtout réutilisé puisqu’il est perçu comme un catalyseur des vertus spartiates c’est-à-dire qu’il symbolise la force, le courage, la vaillance, l’indéfectibilité et surtout la liberté en une seule image89. Une image qui devient, sans le vouloir et s’en l’être par nature, une sorte d’allégorie spartiate rognant, voire peut-être occultant, ses origines profondes et les raisons de son apparition dans l’histoire militaire de la Grèce Antique. Dès lors, notre casque grec constituerait une alliance entre un individualisme acharné et l’expression d’un sentiment national fort.
Cette volonté de conserver le casque corinthien dans les représentations modernes (artistiques et cinématographiques) est aussi clairement due à son esthétique. En cloisonnant le faciès dans une expression solennelle et ferme, il dessert l’image viriliste que veulent donner les cinéastes à leurs héros dans des scènes d’actions. Cette idée peut s’étendre aux clubs et associations sportives qui veulent, à l’instar des cinéastes, faire de leurs joueurs des héros féroces et intimidants sur le terrain90. Le nombre de ces représentations sportives où le casque corinthien se retrouve seul, sans aucun artifice autre que lui-même, traduit l’aura qui entoure cette pièce défensive. À la fois puissante, virile et effrayante l’image du casque corinthien se répercute aussi bien à l’écran que dans l’héraldique sportif.
Conclusion : le casque corinthien symbole de la lutte pour la sauvegarde de l’Occident
Outre la pratique sportive, en Europe et aux États-Unis, le casque corinthien est récurremment repris par les mouvements de l’extrême droite nationaliste. De plus en plus, il se retrouve sur leurs t-shirts, leurs étendards, leurs manifestes ou même sur des autocollants91 car ce casque fait partie intégrante du mythe spartiate des Thermopyles, en coiffant les têtes de ces 300 guerriers sacrifiés, auxquels ces groupes s’identifient (fig. 3). Néanmoins, cet évènement est sorti de ces cadres historiques en devenant un mythe fantasmé de la société étasunienne après les blockbusters 300 et 300 : la naissance d’un empire. Ceux-ci se sont superposés à un contexte géopolitique tragique permettant à des groupuscules de s’approprier le mythe pour en justifier une guerre culturelle marquée par le terrorisme, l’immigration et la préservation de l’Occident à l’instar des deux discours de G. W. Bush92.
Figure 3 : Logo d’Europe Jeunesse appartenant au mouvement nationaliste GRECE.
Crédits/sources : Wikimedia Commons CC0 1.0.
Matthew A. Sears, dans son récent ouvrage Sparta and the Commemoration of War, délivre une vision très claire de cette guerre et du rôle qu’occupe le mythe des Thermopyles au sein de celle-ci :
The current migrant crisis facing Europe, in which many thousands of migrants and refugees have fled to Europe from North Africa and the Middle East in the wake of the Arab Spring and Syrian Civil War, has led to an increase in white European identitarian movements. These movements claim to oppose the “Islamization” of Europe and to defend “Western Civilization”, and as such look to the Spartans and the Spartan stand at Thermopylae as an example of free “Westerners” stemming the tide of slavish “Easterners”93.
À ce stade, il est évident que le recours au casque corinthien dans les imageries politiques modernes n’est pas dû à son histoire et à ses fonctions premières mais plutôt à un seul fait : la bataille des Portes Chaudes. Face à ce mythe spartiate prenant des allures de romance, le monde sportif et le monde politique s’en accaparent les symboles dont, parmi eux, notre fameux casque grec. Toutefois, l’instrumentalisation de l’objet n’a pas été la même des deux côtés.
Dans le cadre sportif, l’utilisation du casque corinthien reste essentiellement celle d’un « outil d’intimidation ». La popularité de sa dernière phase, aux courbes élégantes et raffinées, qui contrastent nettement avec les spécimens de première génération parfois qualifiés de « cloche à vache »94 suit cette logique. Cette phase morphologique confère au casque son aspect glaçant et sa stature imposante en cloisonnant le faciès dans une expression virile et fermée de « dur-à-cuire », ce qui colle parfaitement à l’image populaire que renvoient les 300 spartiates dans le mythe des Thermopyles. Dans ce dernier, notre casque n’est autre qu’un symbole laconophile évocateur d’une substance de vaillance, d’une virilité exacerbée voire même d’une certaine invincibilité. Mais, dans le cadre sportif, tout ceci reste dans une dimension stricte, légiférée par des règles de jeu et, généralement, soumis à un esprit « fair-play » malgré l’aspect compétitif environnant.
De fait, l’utilisation récurrente du casque corinthien et du nom « spartans » dans les logos d’équipes sportives demeurent des emblèmes de « principes » qui veulent promouvoir essentiellement le dépassement de soi, la combativité et la forme physique. Il s’agit ici de choses plutôt positives ou tout du moins inoffensives. En revanche, l’instrumentalisation politique est autrement plus inquiétante.
Les spartiates et leurs symboles distinctifs (le lambda, la maxime molôn labè et le casque corinthien) deviennent des outils aux services d’une propagande de groupes extrémistes95 qui veulent lutter contre l’immigration des pays orientaux et africains et, en ce sens, entendent protéger la civilisation occidentale96. En affichant récurremment le casque corinthien sur leurs « goodies »97, ils le font entrer dans les travers sombres de la laconophilie et contribuent à lui écrire une légende noire à l’instar du svastika autrefois symbole sacré de l’hindouisme et, aujourd’hui, tristement associé au génocide des juifs et à la xénophobie.



