Ian Worthington, The Last Kings of Macedonia and the Triumph of Rome

p. 250-254

Bibliographical reference

Ian Worthington, The Last Kings of Macedonia and the Triumph of Rome, New York, Oxford University Press, 2023, 293 p., 22,99 £, ISBN 9780197520055.

Text

Le règne et la figure de Philippe V sont un sujet florissant ces dernières années ; Persée est un peu moins à la mode, et c’est le premier mérite de l’auteur que d’étudier les deux règnes ensemble. Son second mérite est de prendre le parti de compter Andriskos comme le dernier souverain de Macédoine afin de l’intégrer à son étude pour qu’elle englobe réellement toute la fin de la Macédoine indépendante, trois quarts de siècle depuis l’accession de Philippe jusqu’à la réduction du pays en province. L’ouvrage compte 22 illustrations, sept cartes (reproduites d’ouvrages antérieurs, de l’auteur lui-même ou d’autres) et un index. Un premier chapitre de généralités sur le royaume macédonien (géographie, organisation politique, culture, armée) pose les cadres, utile résumé accessible aux lecteurs n’ayant aucune familiarité avec le royaume macédonien ; l’étude s’articule ensuite en 11 chapitres suivant un plan chronologique depuis la naissance de Philippe V (dix des premières pages du chapitre II, « Introducing Philip V », sont consacrées à ses prédécesseurs depuis Philippe II) jusqu’à la quatrième guerre de Macédoine et la provincialisation après la défaite d’Andriskos / Philippe VI. Un appendice de huit pages revient sur les sources et leurs biais (« “Fake News”: The Sources on Philip V and Perseus »).

L’objectif premier de l’A. est de réévaluer ou de « réhabiliter » (c’est explicite p. 4, p. 254) les derniers souverains de Macédoine et d’offrir une première synthèse de leurs règnes en anglais depuis la monumentale History of Macedonia de N. Hammond et F. Walbank (1988 pour le volume 3). Il assume de ne pas écrire une étude historiographique et de ne pas s’arrêter longuement sur les problèmes posés par les sources, mais signale néanmoins à chaque fois que c’est nécessaire la partialité de Polybe et des autres auteurs antiques, avérée ou suspectée, en plus d’y revenir un peu plus en détail dans l’appendice consacré. Il mène donc essentiellement un récit suivi, évènementiel, avec quelques brefs arrêts réflexifs sur les causes des guerres romano-macédoniennes, le bilan des règnes de Philippe V et Persée et le degré auquel ils devraient être tenus responsables ou non de l’effondrement de leur dynastie et de leur royaume. Tout en soulignant l’aspect multifactoriel des guerres de Macédoine, l’A. insiste particulièrement sur le poids de la recherche de gloire des homines noui et des calculs politiques internes du Sénat dans les causes de la seconde guerre de Macédoine, et défend plutôt la thèse de l’agression romaine, au moins car le Sénat n’a jamais laissé à Persée le bénéfice du doute sur ses intentions (p. 111 et la note 130 p. 201). On repère à la lecture une poignée de coquilles dont seules deux méritent d’être adressées : l’Athéna qui figure sur les monnaies de Philippe n’est pas Archidemus (p. 29 et dans l’index) mais Alkidémos, sans doute la même que celle à qui Persée sacrifie à Pella en 172 (p. 204 ; voir A. Brett, « Athena Alkidemos of Pella », American Numismatic Society, Museum Notes 4, 1950, p. 55-72) ; la bataille de Pydna n’a bien sûr pas eu lieu en 167 mais en 168 (p. 149). Sur le fond, l’ouvrage appelle en revanche des commentaires plus sérieux, qui relèvent de différents types de problèmes.

Les erreurs factuelles, d’abord. À l’hiver 189/188, Antiochos est vaincu par les deux Scipions à Magnésie du Sipyle, non Magnésie du Méandre (p. 158). En 172, après la tentative d’assassinat sur Eumène, l’ambassadeur C. Valerius Laevinus ne ramène pas à Rome « two men » (p. 192), Praxô de Delphes étant une femme ; ce ne fut pas non plus elle qui rapporta au Sénat que les assassins putatifs de Persée avaient logé chez elle : elle dut au contraire se défendre avec succès de cette accusation, car on la retrouve dans un acte d’affranchissement de Delphes en 167 (CID V.1, 263). Lorsque les Romains députent au roi Genthios fin 172 (p. 193 ; Genthios est par ailleurs plutôt roi des Illyriens Labéates que des Illyriens Ardiéens, même erreur p. 222), il n’est pas encore l’allié de Persée, comme l’auteur le souligne d’ailleurs lui-même trois pages plus loin. Affirmer que Persée refusa de payer Genthios car ce dernier aurait pu se retourner contre lui (p. 216-217) est gratuit : en réalité, Persée économisa la somme due après que Genthios eut fait jeter en prison deux ambassadeurs de Rome, ce qui l’avait mis « dans la nécessité absolue de faire la guerre aux Romains » (Liv. 44, 27, 8-12). À l’hiver 169/168, ce ne sont pas Antiochos et Eumène qui font des ouvertures à Persée mais bien le roi de Macédoine qui prend cette initiative, les appelant à prendre les Romains comme ennemis sous peine d’être leurs prochaines victimes après lui-même (p. 215). Hippias, général macédonien, se voit certes reprocher par le roi son échec dans la défense des frontières, échec qui permit à Q. Philippus d’amener l’armée romaine jusqu’à Dion en 169, mais non pas exécuté (p. 219) : Persée l’envoie l’année suivante en mission auprès de Genthios (Liv. 44, 23, 2), montrant qu’il ne lui tenait pas rigueur de son échec. La construction des « propaganda monuments » de Persée à Delphes (des piliers et une statue) n’a certainement pas été lancée dès le début de son règne (p. 236), Paul-Émile les trouvant inachevés à son passage dans le sanctuaire en 167, 13 ans après l’avènement de Persée.

La tentation de presser les sources, ensuite, pour en tirer des enseignements sur la psyché ou les motivations de personnages que l’on souhaiterait mieux saisir. Il est par exemple douteux que le diagramma de Philippe V pour la gestion des biens du Sérapéion de Thessalonique en 187 témoigne de sa piété et de son intérêt pour le culte de Sarapis (p. 29), le roi émettant ce document de nature purement réglementaire après avoir été sollicité comme arbitre du conflit entre les autorités civiques et les prêtres du sanctuaire (voir C.  Perikles, « The Isiac sanctuary in Thessaloniki from its beginnings to the age of Augustus: a brief overview », Ancient Macedonia, VIII, Thessalonique, 2021, p. 457). Il ne faut pas surinterpréter non plus le premier commandement confié par Philippe à un très jeune Persée en 199 (p. 182) : l’A. cite le cas semblable de Démétrios II, mais il n’était pas inusuel que des princes hellénistiques se voient confier très jeunes un « commandement fictif » (voir par ex. J. Clément, « L’énigmatique disparition du corégent Séleucos : expérience triarchique et conflit dynastique sous le règne d’Antiochos Ier Sôter », Historia, 69, 2020, p. 411 et n. 20). L’A. s’étonne ailleurs de ce que Persée ait reproduit à Delphes des inscriptions de Démétrios Poliorcète plutôt que d’Antigone Monophthalmos, fondateur de la dynastie, et voudrait y voir « an insight into which of his ancestors he admired or even emulated », et une volonté de célébrer Démétrios contre les Athéniens qui avaient abattu ses statues en 200 et maudit les souverains de Macédoine dans leur guerre contre Philippe (p. 186). En réalité, la compréhension historique de ce dossier documentaire est intimement liée aux rapports entre la Macédoine et l’Étolie, et au problème du retour de la Macédoine au conseil de l’Amphictionie delphique, Persée voulant s’inscrire à Delphes en héritier du Poliorcète comme défenseur des Grecs contre la « sphinge » étolienne (voir F. Lefèvre, « Une nouvelle inscription historique à Delphes (information) », CRAI 1998, p. 253-260 et « Traité de paix entre Démétrios Poliorcète et la confédération étolienne (fin 289 ?) », BCH 1998, p. 109-141).

Certaines affirmations appelleraient par ailleurs plus de nuance ou de détail, la brièveté de l’ouvrage empêchant souvent l’expression de tous les doutes nécessaires ou de la complexité des débats. À plusieurs reprises, l’économie de l’usage du conditionnel masque ainsi des incertitudes, sur l’identité du prince thrace Térès, que Philippe marie à l’une de ses filles (p. 165) ou sur l’identité de la mère de Persée (qui est sans doute Polycratéia, p. 180, mais dont l’identité a fait couler beaucoup d’encre : voir maintenant M. Hatzopoulos « Aratos père et fils, Philippe V, Polykratéia et les autres : théâtre élisabéthain ou théâtre de boulevard ? », REG 136, 2023, p. 73-86) ; sur la date de la mort de Philippe (p. 175), il faudrait au moins considérer P. Meloni, Perseo e la fine della monarchia Macedone, Rome, 1953, p. 60. L’A. s’étonne du fait que Persée ait laissé leur liberté aux soldats romains en garnison à Uscana après sa prise de la ville à l’hiver 170/169, leur confisquant seulement leurs armes (p. 213), mais le texte livien (43, 18, 11 ; 19, 1-2), sujet à caution, affirme peut-être au contraire que le roi avait fait prisonnier ces hommes : un certain C. Carvilius de Spolète, de la garnison romaine d’Uscana, l’accompagne d’ailleurs par la suite – de gré ou de force ? Surtout, les problèmes considérables de l’établissement de la chronologie – absolue et relative – des faits à partir de Tite-Live, en particulier pour la fin de l’année 172 et l’arrivée des troupes romaines en Grèce et l’entrevue de Persée avec Q. Marcius Philippus (p. 192, 196-197), ou pour l’arrivée de Paul-Émile en Grèce (p. 224) sont entièrement passés sous silence. Ces difficultés sont néanmoins évoquées – une seule fois – à propos de la double narration par Tite-Live de l’expulsion des ambassadeurs macédoniens de Rome en mars 172 (p. 198), mais le manque d’attention portée à ces problèmes entraîne par exemple l’auteur à admettre sans discussion le renvoi par Persée d’une ambassade romaine venue le trouver à Pella en 172 (p. 196), ambassade généralement considérée par l’historiographie moderne comme une fiction annalistique.

D’autres prises de position sont enfin ouvertes à débat. On peut trouver un peu candide l’analyse sur les objectifs de la restauration de l’armée macédonienne de Philippe après Cynoscéphales, restauration qui n’avait certes pas pour finalité une guerre de revanche contre Rome, mais qui ne visait peut-être pas pour autant uniquement à la défense de ses frontières septentrionales (p. 150). Il est certainement abusif d’affirmer que le refus de Persée d’envoyer à Coronée, Thisbé et Haliarte les renforts qu’elles demandaient pour se défendre des Thébains en 172 témoigne de son mépris pour les Béotiens (p. 197) : je crois plutôt que le roi était de bonne foi lorsqu’il affirmait ne pas pouvoir leur venir en aide pour ne pas briser la « trêve » conclue avec Q. Marcius peu de temps auparavant (justification rapportée par Pol. 27, 5 et Liv. 42, 46, cités par l’A.). L’A. défend l’idée que Philippe Andriskos était peut-être effectivement un fils bâtard que Persée avait eu avec l’une de ses courtisanes, comparant sa revendication à celle de Ptolémée Ier se réclamant fils de Philippe II « to lend weight to his attempted takeover of Macedonia and Greece. Ptolemy would not have resorted to such a measure if he thought he would have been mocked. The same presumably holds true for Andriscus » (p. 247). Andriskos était peut-être fils de Persée, mais l’argument exposé me semble de peu de poids, d’abord parce que, même pour Ptolémée, le gain d’un royaume valait bien, je crois, de prendre le risque d’une revendication fantaisiste quitte à être moqué, ensuite et surtout car la situation des deux hommes n’avait rien de comparable : Andriskos n’était pas une personnalité publique et avait infiniment plus à gagner qu’à perdre à se faire passer pour un fils de roi.

Deux critiques plus « structurelles » pour finir. La bibliographie est fournie, mais 85 % des titres sont anglo-saxons et il y manque un certain nombre de travaux essentiels, récents ou non, parmi lesquels A. Milan, « Ricerche sul “latrocinium” in Livio. Il “latrocinium” di Perseo », dans V. Giuffrè (éd.), Sodalitas. Scritti in onore di Antonio Guarino, Naples, 1984-1985, p. 1038-1064 ; E. Mora Iglesias, « Bellum Persicum (171-168 BC). Sources and Modern Historiography », Káñina, 38/2, 2014, p. 263-285 ; plusieurs articles de M. Mari sur la documentation épigraphique (ex. : « Dediche di Perseo e del demos di Anfipoli ad Artemide Tauropolos », dans C. Antonetti, S. De Vido, Iscrizioni greche. Un’antologia, Rome, 2017, p. 296-299 ; « L’attività della cancelleria antigonide negli anni delle guerre romano-macedonice », Historika 8, 2018, p. 283-311) ; M. Kleu, « “Weder beweint noch bestattet” – Philipp V. von Makedonien und die Gefallenen von Kynoskephalai », dans K. Hölkeskamp et al. (dir.), Die Grenzen des Prinzips – Die Infragestellung von Werten in antiken Gemeinschaften, Stuttgart, 2019, p. 107-121 ; C. Pinault, « La réforme monétaire de Persée de Macédoine (179-168 av. J.-C.) : des tétradrachmes témoins d’une transition vers l’étalon réduit ? », BSfN, 75/9, 2020, p. 331-338 ; J. Thornton, « Gli ultimi Antigonidi nella tradizione storiografica: cenni sull’ostilità di Polibio a Filippo V », Scienze dell’Antichità, 26/3, 2020, p. 299-310 ; et dans les passages relatifs à la présence macédonienne au conseil de l’amphictionie, un renvoi à F. Lefèvre, L’amphictionie pyléo-delphique. Histoire et institutions, Athènes-Paris, 1998 qui traite la question dans sa globalité p. 94-101. Il faut signaler aussi E. Nicholson, Philip V of Macedon in Polybius’ Histories, Oxford, 2023, que l’A. ne pouvait pas intégrer.

Ma seconde critique concerne les deux écueils majeurs de la biographie et de la volonté de « réhabilitation », auxquels l’A. me semble succomber à la fin de son étude : la téléologie et une forme d’attachement quasi émotionnel aux personnages qu’il s’agit de « défendre ». Il écrit en conclusion (p. 253) que le déclin et la chute du royaume macédonien n’avaient rien à voir avec la Fortune contrairement à ce qu’écrivait Polybe, pour affirmer deux phrases plus loin que « the Macedonian kingdom had run its course once Rome came on the scene, so its end was inevitable », et évoquer à la page suivante « the unstoppable force of Rome », ce qui revient à mon sens à donner tort à Polybe pour exprimer une réflexion très proche de la sienne, pourtant critiquée à nouveau dans l’appendice (« dubious predestination explanation », p. 258). Persée est par ailleurs décrit comme se battant « for a noble ideal: liberty », un devoir dont son père et lui s’acquittèrent « with honor », ce qui était « the right thing to do » (p. 245). Les laver, par l’analyse critique des sources, d’accusations mal-fondées est évidemment bienvenu, mais il me paraît toujours risqué pour l’historien de s’aventurer à déterminer ce qui est ou n’est pas juste ou honorable dans le règne d’un souverain de l’Antiquité.

L’A. propose en somme une synthèse efficace et pratique, un récit rythmé qui n’oublie rien d’essentiel, mais ne rend pas caduques les études antérieures (on conseille même de s’y reporter pour les questions de détail) et ne ferme pas la porte, mais engage plutôt, à des études plus fouillées.

References

Bibliographical reference

Sébastien Marchand, « Ian Worthington, The Last Kings of Macedonia and the Triumph of Rome », HiMA : revue internationale d'Histoire Militaire Ancienne, 13 | 2024, 250-254.

Electronic reference

Sébastien Marchand, « Ian Worthington, The Last Kings of Macedonia and the Triumph of Rome », HiMA : revue internationale d'Histoire Militaire Ancienne [Online], 13 | 2024, . Copyright : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : https://preo.ube.fr/hima/index.php?id=607

Author

Sébastien Marchand

Author resources in other databases

  • IDREF
  • HAL

Copyright

Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.