Lors de l’expédition des Dix Mille, lorsque les Grecs parviennent enfin aux rives du Pont-Euxin, au moment d’affronter les Colques, dernier peuple qui les sépare d’une cité grecque et de la possibilité de rentrer chez eux, Xénophon parcourt les rangs des soldats en les exhortant avec ces mots : « Camarades, ces gens que vous voyez sont les seuls qui nous empêchent encore d’atteindre le but où nous tendons depuis longtemps ; ceux-là, il faut, si nous pouvons, les avaler tout crus (ὠμοὺς δεῖ καταφαγεῖν). »1 Par la suite, dans l’attente de pouvoir embarquer pour la Grèce, lorsque les soldats se rendent coupables d’actes de cruauté et d’indiscipline, Xénophon les réprimande, les rappelle à l’ordre et chacun est jugé et puni pour ses fautes2. D’un côté, la parole du chef encourage la violence des soldats à l’encontre des ennemis, de l’autre elle l’encadre et lui impose le respect de certaines règles3.
Je souhaiterais apporter ici un éclairage spécifique sur le commandement militaire4 en lien avec l᾽accomplissement de la violence de guerre et en particulier l’une de ses formes les plus extrêmes : le massacre5. Plusieurs questions se posent, qui touchent à la fois aux pratiques et aux représentations. Les massacres procèdent-ils de l’initiative personnelle d’un chef de guerre ou bien d’une décision collective ? Sont-ils prémédités, ordonnés, prescrits, organisés par le commandement et donc exécutés de sang-froid ou bien procèdent-ils d’une violence spontanée qui surgit dans le feu de l’action ? Quels sont les facteurs qui contribuent à intensifier ou au contraire à limiter leur ampleur ? Comment les auteurs anciens ont-ils représenté l’initiative des violences et le commandement dans les récits de massacre ?
Par-delà l’apparente simplicité d’un ordre donné, le commandement est un processus complexe, depuis la prise de décision jusqu’à l’exécution, dans lequel interviennent de nombreux acteurs, à l’intersection entre pouvoir militaire et politique. L’exercice du commandement militaire pose en outre la question de la relative liberté d’initiative des chefs de guerre en campagne ainsi que celle du partage du commandement dans le cadre des magistratures collégiales et des alliances militaires entre différents belligérants6.
Je me suis fondée pour cette étude sur le corpus des massacres et des violences extrêmes établi dans le cadre de la constitution de la base de données du programme de recherche Parabainô7 en me concentrant sur les époques archaïque et classique jusqu᾽aux conquêtes d᾽Alexandre comprises8. L’inventaire élaboré collectivement en se fondant sur la relecture des sources anciennes9 et la bibliographie existante10 s’est avéré d’autant plus complexe qu’outre différentes formes de dissimulation, d’atténuation et de silence11 ou au contraire d’amplification et d᾽exagération présentes dans les sources grecques, la représentation des violences est largement tributaire des choix d’écriture de chaque auteur, des codes propres aux différents genres littéraires12 mais aussi de perceptions différenciées des degrés de la violence. Les topoi littéraires, les effets rhétoriques, les biais discursifs, les évocations lacunaires ou allusives des violences rendent souvent difficile la reconstitution historique précise des faits. Ces points sont illustrés dans la critique formulée par Plutarque à l’encontre de l’historien Douris de Samos13 à propos de la description du sort des prisonniers à l’issue du siège de Samos (M3)14 :
Douris de Samos ajoute des détails tragiques (ἐπιτραγῳδεῖ) : il accuse les Athéniens et Périclès d’une extrême cruauté dont ne font mention ni Thucydide, ni Éphore, ni Aristote. Il ne dit probablement pas la vérité (οὐδ’ ἀληθεύειν ἔοικεν), quand il prétend que Périclès conduisit les triérarques et les soldats de marine de Samos sur l’agora de Milet, où ils furent enchaînés à des planches durant dix jours : après quoi, alors qu’ils étaient dans un état lamentable, il ordonna de les achever en leur brisant la tête à coups de bâton, et de jeter leur corps, sans leur donner de sépulture. Même quand Douris n’est pas concerné personnellement par un événement, il n’a pas pour habitude de fonder ses récits sur la vérité (ἐπὶ τῆς ἀληθείας). Il a donc sûrement, en la circonstance, exagéré les malheurs de sa patrie (μᾶλλον ἔοικεν ἐνταῦθα δεινῶσαι τὰς τῆς πατρίδος συμφορὰς) pour accuser les Athéniens. (Plutarque, Vie de Périclès, 28.2-3, trad. A.-M. Ozanam)
Cependant l’intensité et la durée de la guerre (mai 440-décembre 440 ou janvier 439) ainsi que les revers connus par Athènes constituent un contexte propice au déploiement de la violence extrême. En outre, dans son récit, Diodore indique que Périclès redoublant les forces engagées s’est donné pour objectif de détruire entièrement la flotte des ennemis (βουλόμενος εἰς τέλος συντρῖψαι τὸν τῶν ἐναντίων στόλον, 12.28). Il mentionne aussi succinctement le châtiment des responsables de la défection (κολάσας δὲ τοὺς αἰτίους) après la prise de la cité (M84). Jean-Christophe Couvenhes, dans son étude de la pratique de l’apotympanismos, a montré que le châtiment rapporté par Douris, mis en regard avec la façon dont il était pratiqué à Athènes, paraît tout à fait vraisemblable, Périclès infligeant aux alliés qui ont trahi la peine réservée aux kakourgoi et aux traîtres, en vertu de ses pouvoirs coercitifs15.
La définition retenue pour l᾽identification des massacres en temps de guerre est la mise à mort d’ennemis en grand nombre qui ne sont pas en mesure de se défendre16. Il peut s’agir de non-combattants (civils ou militaires17) et de combattants mis hors d’état de combattre (soldats blessés ou malades18, soldats vaincus et désarmés, faits prisonniers ou détenus en otage mais également – avec des discussions – soldats surpris au repos et soldats en déroute19). Les combattants effectifs ou potentiels sont dans le monde grec tous les hommes en âge de porter les armes à l’exclusion donc des vieillards, des femmes et des enfants, auxquels s’ajoutent les personnes inaptes à la guerre (malades, infirmes)20.
Les massacres peuvent avoir lieu dans le contexte d’une bataille rangée (terrestre ou navale), d’une prise de ville ou d’une incursion en territoire ennemi (dans le cadre d’opérations de conquête, de pillage ou de représailles). Ils peuvent être accomplis dans le feu de l’action pendant les opérations militaires ou bien de sang-froid à la suite de la capture ou de la reddition des ennemis après un délai plus ou moins long. Ils peuvent avoir lieu dans le cadre des combats ou en marge de ceux-ci, voire lors d᾽une trêve ou en temps de paix dans le contexte d’une attaque surprise ou d᾽une trahison.
Comme cela a déjà été souligné, tant dans le monde grec que romain21, il n’existe pas de terme spécifique pour désigner un massacre. Les verbes employés ont soit le sens général de « tuer, détruire » soit font référence au mode d’exécution. Le choix du vocabulaire obéit avant tout à l’effet de sens et à la représentation de la tuerie que souhaite donner l’auteur. Il est également révélateur de perceptions différenciées du massacre.
Prenons l’exemple des massacres dans le contexte d’une bataille navale22 : le terme employé majoritairement est ἀποκτείνω, « tuer » (dix emplois), sauf dans six massacres où les verbes font référence au mode d’exécution ou bien confèrent une connotation négative à la tuerie. Les Tyrrhéniens ont lapidé (καταλεύω) leurs prisonniers (M1). Les Athéniens ont achevé leurs prisonniers (ἀναιρέω) après dix jours au pilori (M3). Les Corinthiens dans leur élan pour massacrer (φονεύω) les ennemis défaits plutôt que de les capturer vivants en sont venus à tuer dans la confusion leurs propres alliés (M5). Les Lacédémoniens exécutent (ἀποκτείνω) les équipages des navires marchands faits prisonniers. Thucydide commente : les Lacédémoniens massacraient (διαφθείρω) tous ceux qu’ils prenaient en mer comme s’ils étaient des ennemis (ὡς πολεμίους) (M46). Le navarque Alcidas fait égorger (ἀποσφάζω) les prisonniers capturés durant sa navigation (M8). Des ambassadeurs samiens se présentent pour dénoncer un tel massacre : « il n’était pas beau (οὐ καλῶς) de libérer la Grèce en massacrant des hommes (εἰ ἄνδρας διέφθειρεν) qui ne prenaient pas les armes contre lui, qui n’étaient pas ses ennemis mais qui étaient alliés des Athéniens par nécessité. » Le stratège Philoclès et les Athéniens faits prisonniers sont accusés d’avoir massacré (διαφθείρω) les équipages de deux navires en précipitant les hommes par-dessus bord (κατακρημνίζω)23 (M11). Les Lacédémoniens et leurs alliés décident de les exécuter (ἀποκτείνω), Philoclès est égorgé (ἀποσφάζω, σφαγή) le premier (M12).
Pour l’ensemble du corpus, le verbe le plus fréquemment employé est κτείνω (ἀποκτείνω ou κατακτείνω) (« tuer ») (48) tant pour l’exécution de prisonniers après un affrontement (12), l’exécution de tous les hommes en âge de combattre (9) et le massacre indistinct d’une population en contexte obsidional (7) ou dans le cadre d᾽une incursion en territoire ennemi (9). Viennent ensuite les termes de la famille de σφάζω (σφαγή, ἀποσφάζω, κατασφάζω, « égorger ») (22) (employés notamment pour l’exécution des prisonniers et en particulier de tous les hommes en âge de combattre en contexte obsidional), φονεύω (φόνος, καταφονεύω, « massacrer ») (22) (employés notamment pour le massacre indistinct et le massacre de soldats en déroute) et διαφθείρω (« détruire complètement ») (20) (sans lien particulier avec une forme de massacre spécifique).
L’ampleur de la tuerie24 est généralement exprimée par la mention de son caractère total indiqué avec l᾽adjectif πάντες sous sa forme simple (« tous ») ou sa forme renforcée ἅπαντες (« tous sans exception »), ou bien par le pronom relatif de quantité ὅσοι (« tous ceux qui »)25. Cette totalité correspond à la définition d’un groupe présenté comme exterminé dans son entièreté : tous les soldats constitués prisonniers à l’issue d’une bataille navale26, d’une bataille terrestre, d’opérations de maraudage ou de l’assaut d’un fortin27, tous les soldats en déroute entrés dans une propriété privée (M33), tous les soldats réfugiés dans un espace sacré (M26), tous les hommes des équipages de navires marchands saisis en mer (M46), tous les mercenaires d’un campement attaqués malgré une convention (M49), tous les citoyens d’une cité réunis en assemblée (M77), tout individu confondu dans le contexte d’une prise de ville28 ou d’une incursion en territoire ennemi29, tous les invalides abandonnés dans la fuite (M108), tous les hommes en âge de combattre en contexte obsidional30 ou dans le cadre d’une incursion en territoire ennemi31, ou enfin tous les ennemis tenus pour responsables32.
L’ampleur de la tuerie peut également être soulignée par l’emploi de l’adjectif πολύς. Les ennemis sont tués en grand nombre (πολλοί) ou dans leur grande majorité (οἱ πολλοί, οἱ πλέονες, οἱ πλεῖστοι), qu’il s’agisse de prisonniers constitués dans le cadre d’opérations navales ou terrestres, d’ennemis surpris au repos ou en déroute33, des hommes (M68) ou des habitants indistinctement dans le contexte d’une prise de ville (M65) ou d’une incursion en territoire ennemi34, ou enfin des ennemis tenus pour responsable35. Thucydide, Diodore et Arrien emploient également la figure de la litote (μέρος τι οὐκ ὀλίγον, οὐκ ὀλίγοι, « un nombre non négligeable »)36 et l’expression φόνος πολύς (πλεῖστος, τοσοῦτος, οὐκ ὀλίγος, « un énorme massacre ») pour les massacres de soldats en déroute37 et les massacres indistincts dans le contexte d’une prise de ville38 ou d’une incursion en territoire ennemi39.
La peinture de l’ampleur du massacre est parfois développée, notamment dans les récits de massacre indistinct de la population en contexte obsidional chez Diodore de Sicile. Celui-ci emploie le champ lexical de l’accumulation (γέμω, πληρόω) donnant à voir l’image concrète des corps qui s’amoncellent souvent corrélée à la représentation de l’extension spatiale de la tuerie (πᾶς τόπος, « en tout lieu »)40 : πᾶς δ’ ἦν τόπος αἵματος καὶ νεκρῶν πλήρης (« tout le sol était couvert de sang et de cadavres », M55), πᾶς τόπος ἔγεμε τῶν ἀναιρουμένων (« chaque recoin débordait de corps massacrés », M58), τῆς πόλεως κατὰ πάντα τόπον νεκρῶν πληρουμένης (« la ville était remplie de cadavres en chaque recoin », M59), τὴν πόλιν νεκρῶν ἐπλήρωσαν (« ils remplirent la ville de cadavres », M67)41.
Ce sont donc avant tout l’accent mis sur l’ampleur de la tuerie et la catégorie des victimes (qu’il n’est pas toujours évident d’identifier avec certitude, nous y reviendrons), qui nous ont servi de critère de sélection. Nous avons également relevé un certain nombre d’éléments descriptifs qualifiant les acteurs et la mise à mort qui peuvent contribuer à la représentation d’une tuerie comme étant celle d’un massacre, notamment la mention de son caractère indistinct et désordonné, d’une forme d’acharnement ou d’une volonté d’extermination, de sentiments comme l’absence de pitié, la cruauté, la haine ou la colère du côté des agresseurs, la panique ou la stupeur du côté des victimes. Nous avons également systématiquement répertorié les actes sacrilèges42, les violences de masse et les pratiques de cruauté43 qui peuvent accompagner les massacres.
Hormis certaines formes spécifiques de massacres que je n’ai pas prises en compte ici44, nous avons recensé plus d’une centaine de massacres impliquant des Grecs du côté des agresseurs ou des victimes et correspondant à la définition rappelée précédemment. Je propose en annexe une typologie de ces massacres classés en fonction du type d’opération militaire dans laquelle ils s’inscrivent et des catégories auxquelles appartiennent les victimes45.
Comme l’a souligné Pascal Payen, la guerre, si elle peut apparaître comme le lieu par excellence de l’irruption de la violence spontanée et incontrôlée, n’est pas un univers sans règles et il est possible de reconstituer la logique de la violence de guerre, d’analyser les formes de rationalité à l’œuvre dans l’accomplissement des destructions et de mettre en évidence des stratégies de la violence46. Comment donc étaient décidés et ordonnés les massacres ? Nous envisagerons tout d’abord les massacres ordonnés dans le contexte des batailles rangées, puis les massacres ordonnés dans le cadre d’une prise de ville et dans un troisième temps les massacres ordonnés dans le contexte d’incursions en territoire ennemi. Nous terminerons en examinant la représentation de l’initiative des violences et du commandement dans les récits de massacres47.
Les massacres perpétrés dans le contexte d’une bataille rangée [49]
La première catégorie concerne les massacres accomplis dans le contexte d’une bataille rangée, terrestre ou navale48.
Les massacres recensés sont principalement le fait des Grecs dans le cadre de guerres qui les opposent à d’autres Grecs [30] et des Macédoniens dans le contexte des conquêtes d’Alexandre [7]. Ils concernent uniquement des combattants qui tombent ou sont tombés aux mains de l’ennemi à l’exception de la dernière section, qui touche également des non-combattants dans le cadre d’opérations en marge des combats49 : attaque surprise d’un convoi de vivres (M44), d’un campement de mercenaires en dépit de la convention passée (M49)50, exécution des équipages des navires marchands athéniens et alliés capturés par les Lacédémoniens (M46)51.
Les combattants faits prisonniers dans le cadre d’opérations navales52 (M1-12) ou terrestres (M13-21)53 sont désignés par différents termes, certains avec un sens général qui ne les identifie pas en tant que tels, « les hommes » (τοὺς ἄνδρας54, τοὺς ἀνθρώπους55), « les ennemis » (τοὺς πολεμίους), d’autres plus spécifiques dénotant la capture (« les prisonniers », τοὺς αἰχμαλώτους, les verbes λαμβάνω, ἐγκαταλαμβάνω, capio)56. Les soldats au repos (M22-25) sont caractérisés par le fait qu’ils sont « sans armes » (ἀόπλους καὶ γυμνοὺς, M22, Polyen), « encore couchés » (ἔτι ἔν ταῖς εὐναῖς, M24, Thuc., M25, Arrien ; κοιμωμένοις, M23, Plu.) et « s’efforçant de ramasser leurs armes » (ἀναλαμβάνοντας τὰ ὅπλα, M24, Thuc.). Les ennemis peuvent « facilement » s’en saisir et les mettre à mort (εὐμαρῶς, M22, Polyen, M25, Arrien). Les soldats en déroute (M28-43), qui parfois jettent leurs armes (ῥίψαντες τὰς πανοπλίας, Diod., abiectis armis, Justin, M38), sont identifiés par l’emploi des termes de la famille de φεύγω, souvent associé au vocabulaire de la retraite (ἀποχωρέω), de la poursuite (ἕπομαι, ἐφέπομαι, διώκω, καταδιώκω), de la capture et de la panique (φόβος, ἐκπλήττω). Le verbe καταφεύγω, plus spécifique, est employé pour les soldats qui se réfugient dans un espace sacré (M26-27). Les non-combattants qui accompagnent l’armée sont caractérisés par le fait qu’ils ne sont pas armés (ἄνοπλοι)57.
Massacres de prisonniers de guerre à la suite d’une bataille navale [12] ou terrestre [9]
Les cas recensés (M1-21) s’étendent du milieu du vie siècle au milieu du ive siècle. Ils s’inscrivent principalement dans le contexte de la guerre du Péloponnèse et de la troisième guerre sacrée. De nombreux éléments montrent que dans la grande majorité des cas, le sort des prisonniers fait l’objet d’une délibération et le massacre est exécuté de sang-froid à l’issue d’une décision et la formulation d’un ordre donné par le chef de guerre, la décision étant prise le plus souvent directement à la suite du combat.
En effet, on peut observer que les vainqueurs opèrent parfois une sélection parmi les prisonniers, choisissant d’en exécuter certains et d’en épargner d’autres. Cette sélection est opérée en fonction de leur origine, de leur statut politique et militaire ou du rôle qu’ils ont joué dans la guerre. Au cap Leucimme en 435/4, les Corcyréens exécutent les prisonniers non corinthiens et gardent les Corinthiens en captivité (M4)58. Lors de la bataille de Naupacte en 429, les Athéniens exécutent les prisonniers mais en épargnent aussi certains (M7), comme les Péloponnésiens lors de la bataille d’Érétrie en 411 (M10) et les Phocidiens lors de la troisième guerre sacrée (M14). Après la bataille d’Aigos Potamos en 405, seuls les prisonniers athéniens sont exécutés. Parmi eux, un stratège est épargné pour s’être opposé au décret des mains coupées voté par les Athéniens (M12)59. Lors de la troisième guerre sacrée, Philomélos contraint certains prisonniers à se jeter du haut des falaises du Parnasse (M14). En 365, les Éléens exécutent leurs compatriotes exilés (φυγάδες) et mettent en vente les étrangers (ξένοι) (M13)60.
Deux cas montrent que dans le cadre d’une alliance, les prisonniers peuvent connaître un traitement différencié lorsqu’ils sont partagés entre les vainqueurs. À l’issue de la bataille d’Alalia, ca 540-535, les prisonniers sont répartis par le sort (διαλαγχάνω) entre les Carthaginois et les Étrusques et, semble-t-il, entre les différents alliés étrusques. Les Agylléens les lapident après les avoir emmenés (ἐξαγαγόντες κατέλευσαν). La suite du texte précise que les corps gisent près de chez eux, les prisonniers ont donc été amenés à Agylla, où il a été décidé de leur sort (M1). Après une expédition commune menée par les Éléens et les Arcadiens, les prisonniers sont partagés entre les vainqueurs (διαιρέω), les Arcadiens mettent en vente leurs prisonniers tandis que les Éléens égorgent les leurs, διὰ τὴν εἰς τὸ μαντεῖον παρανομίαν, « en raison du crime qu’ils avaient commis contre l’oracle ». La décision des vainqueurs obéit pour chacun à une logique propre (M15). Si elle peut être prise par chacun des alliés séparément, elle peut aussi faire l’objet d’une délibération collective comme dans le cas de la réunion des alliés convoquée par Lysandre après Aigos Potamos (M12) :
…Λύσανδρος ἁθροίσας τοὺς συμμάχους ἐκέλευσε βουλεύεσθαι περὶ τῶν αἰχμαλώτων… 32 Ἐλέγετο δὲ καὶ ἄλλα πολλά, καὶ ἔδοξεν ἀποκτεῖναι τῶν αἰχμαλώτων ὅσοι ἦσαν Ἀθηναῖοι πλὴν Ἀδειμάντου…
Après avoir rassemblé les alliés, Lysandre les invita à délibérer sur le sort des prisonniers… [de nombreuses accusations sont portées contre les Athéniens]. 32 On ajouta beaucoup d’autres choses et l’on décida d’exécuter tous les prisonniers qui étaient Athéniens à l’exception d’Adimante… (Xénophon, Helléniques, 2.1.31-32)
Dans les trois exemples d’exécution de prisonniers à la suite de l’assaut d’un fort (M19-21), celle-ci a été ordonnée par le commandement et accomplie immédiatement après la prise de la place forte61. Dans le premier exemple (M19), les mercenaires arcadiens et barbares (perses ou cariens) tenant un poste fortifié à Notion (port de Colophon) ont été attaqués par surprise (ἐξαπιναίως καὶ οὐ προσδεχομένων) dans le contexte d’une trêve en l’absence de leur commandant, l’Arcadien Hippias, convié par le stratège athénien Pachès à des négociations et retenu prisonnier. Après l’exécution de tous les combattants pris dans le fort, le chef des mercenaires est réintroduit dans la place et criblé de flèches62.
Dans le contexte de la troisième guerre sacrée, les mercenaires des Phocidiens capturés par les Béotiens durant des opérations de maraudage sont criblés de coups de javelot en application d’un jugement prononcé par les Amphictions (M17) : τούσδε τοὺς ἄνδρας οἱ Ἀμφικτύονες στρατευσαμένους μετὰ τῶν ἱεροσύλων θανάτῳ κολάζουσιν (« les Amphictions condamnaient à mort ces hommes pour avoir fait campagne avec les pilleurs du sanctuaire »). La condamnation à mort est portée à la connaissance des Phocidiens par l’entremise d’un héraut et immédiatement mise à exécution (εὐθὺ δὲ καὶ τῶν ἔργων τοῖς λόγοις ἀκολουθούντων ἅπαντας κατηκόντισαν). En guise de représailles, les mercenaires exigent du stratège Philomélos qu’il inflige aux ennemis faits prisonniers dans les mêmes conditions63 le même châtiment (παροξυνθέντες ἠξίουν τὸν Φιλόμηλον τῆς ὁμοίας τιμωρίας ἀξιῶσαι τοὺς πολεμίους, M18). Ils capturent alors de nombreux ennemis vivants afin qu’ils soient à leur tour exécutés de la même façon, i.e. criblés de coups de javelots (ἅπαντας ὁ Φιλόμηλος κατηκόντισε). « Par ce châtiment, ils firent en sorte que les adversaires renoncent à infliger avec mépris une terrible vengeance » (διὰ δὲ ταύτης τῆς κολάσεως τοὺς ἐναντίους ἐποίησαν μεθέσθαι τῆς ὑπερηφάνου καὶ δεινῆς τιμωρίας). Dans ce commentaire, Diodore met en évidence la mise en œuvre de la logique de la loi du talion en ce qu’elle vise à mettre un terme à la surenchère de la vengeance64.
Massacres de soldats surpris au repos [4] ou réfugiés dans un espace sacré [2]
Dans le cas des soldats surpris au repos (M22-25) ou réfugiés dans un espace sacré (M26-27), les massacres s’inscrivent également dans le cadre d’une stratégie décidée et ordonnée en tant que telle par le commandement. Ainsi, lors de la bataille de Sépéia, Cléomène donne à l’insu des ennemis l’ordre de s’armer au combat au moment du repas (παραγγέλλει σφι, Hér. ; Κλεομένης λάθρα παράγγελμα ἔδωκεν, Polyen) et lance l’attaque (ἐκ τοῦ κηρύγματος, « au signal du héraut », Hér.) (M21) puis il ordonne (κελεύει, Paus.) aux hilotes de mettre le feu au bois sacré dans lequel se sont réfugiés les Argiens (M26). Quant à la mort des 500 soldats phocidiens brûlés vifs dans le temple d’Apollon à Abai (M27), Diodore la présente comme un prodige (θεῖον), un juste châtiment infligé par la divinité : θείᾳ τινὶ προνοίᾳ τῆς προσηκούσης τοῖς ἱεροσύλοις τιμωρίας ἔτυχον, « par l’effet, en quelque sorte de la providence divine, ils reçurent le châtiment qui convenait à des pillards sacrilèges ». Le feu laissé allumé dans les tentes des fugitifs aurait embrasé la paille qui se trouvait en abondance autour du temple et déclenché un terrible incendie. Point de sacrilège commis par les Béotiens sous la plume de Diodore : τοῖς γὰρ ἱεροσύλοις ἔδοξε τὸ θεῖον μὴ διδόναι τὴν ἐκ τῆς ἱκεσίας συγχωρουμένην ἀσφάλειαν, « on estima que la Divinité n’accordait pas à des pillards sacrilèges l’immunité dont bénéficient les suppliants »65. Pausanias, lui, ne s’embarasse pas de piété : οἱ Θηβαῖοι τοὺς ἱκέτας καὶ τὸ ἱερόν […] ἔδοσαν πυρί, « les Thébains livrèrent aux flammes les suppliants et le sanctuaire »66.
Massacres de soldats en déroute [16]
Dans la mesure où le massacre des soldats en déroute a lieu dans la continuité immédiate des combats, se pose la question de l’articulation entre commandement et initiative spontanée des soldats dans le feu de l’action. Les mouvements de poursuite et d’arrêt des combats sont ordonnés par le commandement67. Lorsque les soldats se lancent dans la poursuite, ont-ils reçu des instructions précises concernant la capture ou l’exécution des fuyards dont ils parviennent à se saisir ? S’agit-il en règle générale de capturer vivant ceux qui se rendent et d’achever ceux qui résistent68 ? Dans l’élan du combat, les soldats ne sont-ils pas portés à aller plus loin que ce qui est ordonné ?
Les notations relatives au commandement sont rares et le plus souvent peu explicites. Lors du massacre des soldats en déroute sous le commandement de Nicias lors de la traversée du fleuve Assinaros (M35)69, le stratège athénien se rend au commandant lacédémonien et lui demande « de mettre fin au massacre (παύσασθαι φονεύοντας). Sur quoi Gylippe ordonne de faire désormais des prisonniers (ζωγρεῖν ἤδη ἐκέλευεν). Tous ceux par suite que les hommes ne firent pas disparaître – et il y en eut un grand nombre – furent emmenés vivants »70. Plutarque, qui dans son récit amplifie l’intensité du massacre, indique que l’ordre a été transmis avec lenteur (βραδέως δὲ τοῦ παραγγέλματος διικνουμένου) et que le nombre de tués fut donc beaucoup plus grand que celui des prisonniers épargnés. Dans son récit de la bataille d’Himère (M30), Diodore indique qu’il y eut un grand massacre de fuyards parce que Gélon avait donné l’ordre de ne capturer aucun ennemi vivant (τοῦ δὲ Γέλωνος παραγγείλαντος μηδένα ζωγρεῖν, πολὺς ἐγένετο φόνος τῶν φευγόντων), dans celui de la bataille de Cronion (M37), il décrit les Carthaginois, en proie au ressentiment (μνησικακούντων), poursuivant avec ardeur les ennemis en déroute et s’exhortant mutuellement à n’épargner personne (οἱ μὲν Καρχηδόνιοι φιλοτιμότερον καταδιώξαντες παρήγγελλον ἀλλήλοις μηδένα ζωγρεῖν).
Lors des batailles navales de Sybota (M5) et de Naupacte (M6), le massacre a lieu durant la déroute des navires ennemis : ceux-ci sont endommagés et leurs équipages pratiquement à la merci du vainqueur. À Sybota, Thucydide emploie le verbe φονεύω et le substantif ἄνθρωπος plutôt que le terme plus usuel ἀνήρ pour désigner les combattants. Surtout il souligne la volonté d’anéantissement qui anime les Corinthiens. Ceux-ci poursuivent les Corcyréens jusqu’au rivage pour les mettre à mort plutôt que les constituer prisonniers :
Τῆς δὲ τροπῆς γενομένης οἱ Κορίνθιοι τὰ σκάφη μὲν οὐχ εἷλκον ἀναδούμενοι τῶν νεῶν ἃς καταδύσειαν, πρὸς δὲ τοὺς ἀνθρώπους ἐτράποντο φονεύειν διεκπλέοντες μᾶλλον ἢ ζωγρεῖν, τούς τε αὐτῶν φίλους, οὐκ ᾐσθημένοι ὅτι ἥσσηντο οἱ ἐπὶ τῷ δεξιῷ κέρᾳ, ἀγνοοῦντες ἔκτεινον.
La déroute ainsi semée, les Corinthiens ne s’occupèrent pas de remorquer les coques des bâtiments ennemis à demi-coulés : tournant leur effort contre les hommes, ils s’ouvraient le passage jusqu’à eux, pour les exterminer, au lieu de les faire prisonniers ; et, comme ils n’avaient pas eu connaissance de la défaite subie à l’aile droite, ils tuaient leurs propres amis, sans les reconnaître. (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, 1.50.1, trad. J. de Romilly)
À Naupacte, lorsque les Péloponnésiens surprennent la flotte athénienne qui longe la côte et la mettent en fuite, ils poursuivent les navires (ceux qui n’ont pas réussi à prendre le large) jusqu’au rivage, les détruisent et mettent à mort tous les Athéniens qui n’ont pas réussi à s’échapper à la nage (ὅσοι μὴ ἐξένευσαν αὐτῶν, Thuc., 2.90.5). Tandis qu’ils s’occupent ensuite de prendre en remorque les trières vides71, ils sont attaqués par les Messéniens arrivés en renfort (2.90.6).
Dans le cadre des opérations terrestres, dans la majorité des cas recensés, il n’est pas non plus question de prisonniers, l’objectif semble bien avoir été de tuer le plus grand nombre possible d’ennemis lors des combats et dans la fuite72. Cependant, lors de la bataille du Crocos (M38)73, 6 000 hommes ont été tués dans le combat et surtout dans la fuite, distingués des 3 000 hommes qui ont été faits prisonniers74. Lors de la poursuite par les Macédoniens des Illyriens en 335 (M39) et des Scythes en 329 (M43), Arrien et Quinte-Curce mentionnent à la fois un grand nombre de fuyards massacrés et un grand nombre d’ennemis faits prisonniers : οὐκ ὀλίγοι δὲ καὶ ζῶντες ἐλήφθησαν, « ils n’étaient pas en petit nombre non plus les soldats pris vivants », multis interfectis, pluribus captis, « beaucoup avaient été tués, un plus grand nombre encore faits prisonniers »75.
Massacres en marge des combats [6]
Les massacres en marge des combats recensés sont tous orchestrés par le commandement : les cavaliers sont envoyés par Mardonios à l’attaque du convoi de vivres (M44) ; l’exécution des prisonniers thébains obéit à une décision prise par les Platéens au sein de leur cité à la suite de la capture et d’une convention passée avec les Thébains (M45)76 ; les équipages des navires marchands athéniens et alliés saisis autour du Péloponnèse sont exécutés sur ordre des autorités spartiates (M46)77 ; le perse Arsace, lieutenant de Tissapherne, fait cerner par surprise au moment du déjeuner et tuer à coup de javelots les Déliens qui se sont joints à son armée en qualité d’amis et d’alliés (M47) ; le massacre des cavaliers macédoniens obéit à une opération concertée des Mémacéniens au sein de leur communauté (M48) et celui des mercenaires indiens au commandement d’Alexandre après une convention (M49). Dans le cas de l’attaque du convoi de vivres à Platées (M44) et celui du campement des mercenaires à Massaga (M49), on peut se demander néanmoins, comme pour le cas des soldats tués dans la déroute, dans quelle mesure le massacre obéit strictement à l’ordre donné ou au moins en partie à l’initiative spontanée des soldats dans le cours du massacre accompli à chaud.
Pour l’ensemble des massacres perpétrés dans le contexte d’une bataille rangée ou en marge des combats, se pose en outre la question de l’articulation entre l’initiative propre du commandant, les instructions données en amont et les interactions avec les différents acteurs sur le terrain, qui peuvent émettre conseils ou avertissements et jouer un rôle direct ou indirect dans la prise de décision. La décision militaire est en effet bien plus souvent collaborative qu’autoritaire et fait intervenir de nombreux acteurs. Pour autant, à l’exception de l’exécution des prisonniers athéniens après la défaite d’Aigos Potamos (M12)78, les sources font très peu apparaître les délibérations au sein des cités, des conseils des alliés ou des états-majors, préalables à l’exécution d’un massacre.
Ainsi, lorsqu’Alcidas ordonne d’exécuter les prisonniers à Téos (M8), obéit-il à des instructions données en amont ou agit-il de son propre chef ? Le fait qu’il renonce à massacrer le reste des prisonniers et les relâche après l’intervention d’ambassadeurs samiens semble indiquer qu’il évalue par lui-même l’opportunité d’une telle mesure et a agi de sa propre initiative, celle-ci apparaissant dans le même temps conforme à la politique spartiate d’exécution des équipages des navires capturés au début de la guerre du Péloponnèse (M46).
Lors de la troisième guerre sacrée, c’est le stratège Philomélos qui donne l’ordre d’exécuter les prisonniers béotiens mais à la demande des mercenaires qui réclament vengeance (ἠξίουν τὸν Φιλόμηλον τῆς ὁμοίας τιμωρίας ἀξιῶσαι τοὺς πολεμίους, « ils demandaient à Philomélos de condamner les ennemis au même châtiment » M18).
Dans le cas de l’attaque du convoi de vivres à Platées (M44), Mardonios reçoit le conseil d’un Thébain, celui de faire garder les débouchés des passes du Cithéron par où affluent les Grecs qui viennent renforcer l’armée grecque à Platées. C’est aussi l’occasion pour Hérodote de pointer du doigt le médisme des Thébains.
συνεβούλευσε Μαρδονίῳ τὰς ἐκβολὰς τοῦ Κιθαιρῶνος φυλάξαι… 39. Ἡμέραι δέ σφι ἀντικατημένοισι ἤδη ἐγεγόνεσαν ὀκτώ, ὅτε ταῦτα ἐκεῖνος συνεβούλευε Μαρδονίῳ. Ὁ δὲ μαθὼν τὴν παραίνεσιν εὖ ἔχουσαν, ὡς εὐφρόνη ἐγένετο, πέμπει τὴν ἵππον…
Un Thébain […] donna le conseil à Mardonios de faire garder les passes du Cithéron […] 39. Depuis huit jours déjà les deux armées campaient face à face lorsqu’il donna ce conseil à Mardonios ; l’autre en reconnut la sagesse et, sitôt la nuit tombée, fit partir sa cavalerie… (Hérodote, Enquêtes, 9.38-39, trad. A. Barguet)
Mardonios décide d’envoyer la cavalerie mais ne participe pas à l’attaque du convoi. Quel rôle a alors joué le commandant de la cavalerie ? Avait-il simplement reçu l’ordre de se saisir du convoi ou bien de l’anéantir ? Notons que pour l’ensemble des massacres dans cette catégorie, c’est le seul cas où est souligné le caractère impitoyable du massacre (ἀφειδέως ἐφόνευον, « ils massacraient sans pitié »), un massacre accompli par un peuple « barbare » qui ne fait pas de distinction entre le combattant et le non-combattant, l’homme et l’animal (οὐ φειδόμενοι οὔτε ὑποζυγίου οὐδενὸς οὔτε ἀνθρώπου, « n’épargnant ni homme ni bête »). Ce type de caractérisation est bien plus fréquent pour la deuxième grande catégorie de massacres, ceux exécutés dans le contexte d’une prise de ville, lorsque la vie de l’ensemble d’une population se trouve entre les mains des vainqueurs79.
Les massacres perpétrés dans le contexte d’une prise de ville [42]
Massacres indistincts de la population [18]
Jusqu’à la prise de Thèbes en 335 et le massacre des Thébains par les Macédoniens et leurs alliés grecs [1], les massacres indistincts rapportés dans les sources sont majoritairement le fait de peuples non grecs : Perses [3], Thraces [1], Carthaginois [3], à l’exception de deux massacres sous le commandement de deux tyrans : Hippocrate, tyran de Géla, au début du ve siècle et Denys de Syracuse au début du ive siècle [2]. Ils sont par la suite le fait des Macédoniens sous la conduite d’Alexandre80 [8].
Les catégories de victimes sont le plus souvent explicites et la transgression des limites qui définissent le combattant par opposition au non-combattant est nettement exprimée : les ennemis sont massacrés indistinctement (ὁμοίως, passim), hommes et femmes quel que soit le sexe, enfants, adultes, vieillards quel que soit l’âge81, à l’extérieur ou à l’intérieur même des maisons (ἐν ταῖς οἰκίαις)82, réfugiés dans un espace sacré ou en dehors, en posture ou non de suppliant83, tout individu quel qu’il soit sur lequel un soldat met la main, tout individu qui apparaît successivement devant lui84. L’emploi de l’adverbe ἑξῆς associé à πάντες (« tous, les uns à la suite des autres ») donne un caractère systématique à la tuerie tandis que la mort des uns ou des autres est déterminée par le hasard des rencontres successives dans la trajectoire des soldats (ὅτῳ ἐντύχοιεν, τοὺς περιτυχόντας). Parfois, le massacre s’étend même aux animaux85. Certains massacres ont pour particularité d’opposer, en outre, des ennemis qui partagent une même origine, une même langue, qui peuvent même être parents, ce qui renforce dans les représentations leur caractère horrifique en leur donnant les couleurs d’un massacre en contexte de stasis86. Les victimes éliminées indistinctement, dans la plus grande confusion (οὐδενὶ κόσμῳ, « sans aucun ordre », M59 Arrien), alors qu’elles ne sont pas armées (inermes, M62 QC) ou ne résistent même plus (οὐδὲ ἀμυνομένους τοὺς Θηβαίους ἔτι, M59 Arrien), apparaissent comme un tout indéterminé et déshumanisé (ἐπὶ πᾶν, M60 Arrien).
Lorsque les catégories de victimes ne sont pas précisées, les expressions employées englobent l’ensemble des habitants de la ville prise, désignés par l’ethnique87, par une périphrase, « tous ou la plupart des habitants »88, « tous ceux pris par l’ennemi »89, « presque tous ceux qui ont été laissés dans la ville sans exception »90, « tous les suppliants » réfugiés sur l’Acropole (M52), « tous ceux qui se sont réfugiés dans la citadelle »91, ou bien par un simple pronom exprimant la totalité92.
Il convient néanmoins de rester prudent dans l’interprétation des expressions à valeur générale qui semblent englober l’ensemble de la population ou d’une catégorie de la population93. Elle doit être associée à une analyse précise du cotexte (syntagmes exprimant le caractère indistinct, transgressif, cruel ou impitoyable de la tuerie94), du contexte historique et des choix d’écriture de chaque auteur.
Lorsque Diodore décrit le sort des prisonniers platéens en 427 après la reddition de la cité aux Lacédémoniens (M88), il écrit : τοὺς ἐγκαταλειφθέντας ἅπαντας ἀνεῖλον (« ils massacrèrent tous ceux qui avaient été laissés dans Platées sans exception »)95, alors que selon le témoignage de Thucydide, c’est « au moins 200 Platéens » qui ont été condamnés à mort, les femmes ont été réduites en esclavage et leurs partisans épargnés (3.68.3), selon Démosthène, « tous les hommes en âge de porter les armes » ont été exécutés, « les femmes et les enfants » vendus comme esclaves, selon Isocrate, « absolument tous [les Platéens] excepté ceux qui ont réussi à s’échapper » ont été tués. Lorsqu’il évoque la prise de la place d’Hysiai en Argolide par les Lacédémoniens et leurs alliés en 417 (M72), Diodore indique qu’ils mirent à mort « les habitants » (τοὺς ἐνοικοῦντας) alors que Thucydide indique qu’ils exécutèrent τοὺς ἐλευθέρους ἅπαντας οὓς ἔλαβον « tous les hommes libres faits prisonniers sans exception »96.
En outre, la caractérisation des victimes varie aussi en fonction des auteurs. Dans le récit de la prise de Thèbes (M59) et de la capitale des Malles (M67), les catégories de non-combattants massacrées ne sont pas explicitement mentionnées par Diodore tandis qu’elles le sont dans les récits postérieurs de Quinte-Curce et Arrien97. Lors de la prise de Tyr (M60), Diodore n’évoque pas un massacre indistinct de la population, comme le suggèrent Quinte-Curce et Arrien, mais une résistance acharnée des Tyriens qui s᾽exhortent au combat, élèvent des barricades et tombent en combattant au nombre de plus de 7 000 (μαχόμενοι πλὴν ὀλίγων ἅπαντες κατεκόπησαν, ὄντες πλείους τῶν ἑπτακισχιλίων, 17.46.3)98. Dans le cas de la prise de Persépolis, qui a été livrée à Alexandre (M61), Diodore évoque le massacre de tous les hommes (τοὺς μὲν ἄνδρας πάντας φονεύοντες) et l’asservissement des femmes (τὰς δὲ γυναῖκας σὺν αὐτοῖς τοῖς κόσμοις πρὸς βίαν ἀπῆγον), tandis que les récits postérieurs de Quinte-Curce et Plutarque laissent entendre que ce sont tous les prisonniers indistinctement qui ont été massacrés99. Dans le récit par Diodore de la bataille livrée contre les Agalassiens, les survivants faits prisonniers dans les villes voisines où ils se sont réfugiés sont réduits en esclavage (17.96.3), tandis que chez Quinte-Curce, les hommes en âge de combattre sont exécutés et le reste des prisonniers vendu (M83). Enfin, lors de la prise de la grande ville où 20 000 indigènes se sont réfugiés, selon Diodore, la plupart des Indiens, après avoir résisté vigoureusement, périssent brûlés tous ensemble dans le feu allumé par Alexandre sous le coup de la colère (M65)100, tandis que dans le récit de Quinte-Curce ce sont les Indiens eux-mêmes qui sans espoir de salut mettent le feu à leurs demeures pour se donner la mort avec leurs femmes et leurs enfants dans un suicide collectif (9.4.6).
L’ensemble de ces massacres sont exécutés par des armées sous la direction du commandement101 au moment même de la prise de la ville102 et le plus souvent dans la continuité immédiate du siège, une fois que les assaillants ont fait irruption à l’intérieur des murs, que la plupart des combattants ont été tués et que la ville est en leur pouvoir103. La mention de la prise de la ville immédiatement avant la description du massacre le situe néanmoins dans une temporalité distincte de celle des combats104.
Dans trois cas, une rupture temporelle plus importante apparaît entre la prise de la ville par la force ou la reddition et l’exécution des prisonniers ordonnée dans un deuxième temps. Le général perse Artabaze fait conduire les habitants en dehors de la ville pour leur exécution (κατέσφαξε ἐξαγαγὼν ἐς λίμνην, « il les fit égorger après les avoir conduits à l’extérieur près du marais », M53). Persépolis a été livrée par le gouverneur perse Tiridate à Alexandre, la ville s’est rendue et les portes ouvertes aux soldats qui, procèdent alors au pillage et au massacre des prisonniers sous le commandement d’Alexandre (M61). Lors de l’attaque de la septième ville de Sogdiane prise au premier assaut (ἐξ ἐφόδου) (M63), selon le témoignage de Ptolémée rapporté par Arrien105, les habitants se sont rendus, Alexandre a réparti les prisonniers entre les soldats et a ordonné de les emmener enchaînés sous bonne garde jusqu’à ce qu’il ait quitté le territoire puis de les exécuter (καὶ τότε κτεῖναι)106 afin qu’aucun des artisans de la révolte ne soit laissé derrière (ὡς μηδένα ἀπολείπεσθαι τῶν τὴν ἀπόστασιν πραξάντων). Les prisonniers, désignés par le terme générique τοὺς ἀνθρώπους, ont-ils tous été exécutés indistinctement de sang-froid ou bien uniquement les hommes tenus pour responsables ?
La distinction entre les types de massacre suivants repose sur les différences de traitement entre les prisonniers. Les massacres ne concernent généralement que les hommes. Ils résultent d’un choix opéré par les vainqueurs, qui décident soit de massacrer tous les hommes en âge de combattre faits prisonniers soit une partie d’entre eux (notamment ceux qui sont tenus pour responsables, les dirigeants ou les opposants politiques)107 pour des raisons politiques et militaires.
Massacres de tous les hommes en âge de combattre [15] ou des ennemis tenus pour responsables [9]
Le sort de l’ensemble des habitants d’une ville est entre les mains des vainqueurs. Ceux-ci décident d’exécuter tous les hommes en âge de combattre et d’asservir les femmes et les enfants [16]. À l’exception des exemples de la prise de Milet par les Perses en 494 et de la prise d’Himère par les Carthaginois en 409 [2], l’ensemble des massacres de cette catégorie sont le fait des Grecs (Athéniens [5], Lacédémoniens [3], Thessaliens [1], Thébains [1], Macédoniens sous le commandement d’Alexandre après 335 [4]).
La majorité des récits indique de façon succincte et coordonnée le sort des hommes d’un côté, et de l’autre, celui des femmes et des enfants (τέκνα δὲ καὶ γυναῖκας108, παῖδας δὲ καὶ γυναῖκας109) ou du reste des prisonniers confondus (οἱ ἄλλοι, ceteri, reliqui)110. La catégorie des vieillards n’apparaît plus111. Les hommes en âge de combattre sont désignés par le nom générique, οἱ ἄνδρες, désignant les prisonniers de sexe masculin112, ou par un terme qui fait référence à l’âge propre au combat, notamment ceux de la famille de ἡβάω113 mais aussi l’adjectif νέοι et son équivalent en latin puberes114.
Durant le siège et la prise d’une ville une partie plus ou moins importante des combattants est tombée au combat115, sans doute aussi des civils qui ont participé à la défense de la cité mais qui sont très rarement mentionnés dans les sources116. La proportion des hommes en âge de combattre faits prisonniers est donc plus ou moins grande en fonction de la durée et de l’intensité du siège117. Dans le cas de la prise de Milet par les Perses en 494 (M68)118, « la plupart des hommes massacrés » évoqués par Hérodote peut faire référence à la fois aux Milésiens tombés au combat119 et à des prisonniers exécutés après la prise de la ville. Un certain nombre de Milésiens ont réussi à échapper aux Perses (6.22), d’autres ont également pu être asservis120.
Dans quatre cas, le sort des femmes et des enfants n’est pas précisé : lors de la destruction de Thyréa (brûlée et saccagée), à la frontière de l’Argolide et de la Laconie, par les Athéniens en 424, « tous les Éginètes qui ne sont pas tombés au combat » (τούς τε Αἰγινήτας, ὅσοι μὴ ἐν χερσὶ διεφθάρησαν) sont ramenés à Athènes121 et les Athéniens décident de mettre à mort « tous les Éginètes qu’ils ont faits prisonniers », Αἰγινήτας δὲ ἀποκτεῖναι πάντας ὅσοι ἑάλωσαν, M70122 ; lors de la prise d’Hysiai évoquée précédemment, l’armée s’en retourne « après avoir tué tous les hommes libres faits prisonniers » (M72) ; lors de la prise de Caryai en Laconie, en 367, par les Lacédémoniens, dont les forces sont renforcées par des troupes siciliennes de Denys de Syracuse, Archidamos « fit égorger tous ceux qu’il prit vivants » (ὅσους ζῶντας ἔλαβεν, M76)123 ; lors de l’attaque surprise du tyran thessalien Alexandre de Phères contre la cité de Scotoussa (M77), dans le récit de Diodore, la ville n’a pas été assiégée, le tyran, après avoir convoqué les Scotousséens à l’assemblée (τῇ πόλει τῶν Σκοτουσσαίων, ἐκάλεσεν αὐτοὺς εἰς ἐκκλησίαν) les a fait cerner par ses mercenaires et tous égorger sans exception (ἅπαντας ἀπέσφαξε), avant de jeter les corps dans une fosse en avant du rempart et de détruire la ville, dans le récit de Plutarque, le tyran a fait cerner par ses gardes la cité amie et alliée (en même temps que celle de Mélibée) au moment de la réunion de l’ecclésia et égorger les hommes en âge de porter les armes (ἡβηδὸν ἀπέσφαξε) ; enfin lors de la prise de Sangala par Alexandre, en 326 (M82), Polyen indique que les Cathéens en âge de combattre ont été tués (Καθαίους… ἡβηδὸν ἔκτεινε) et que la ville a été détruite (καὶ πόλιν αὐτῶν… κατέσκαψεν).
Si seuls les hommes en âge de combattre ont été exécutés, quel a été le sort des non-combattants ? Le reste de la population a pu être évacué avant l’affrontement124, être asservi125, prendre la fuite, être expulsé ou abandonné à lui-même126.
Dans d’autres cas [9], les vainqueurs décident d’exécuter ceux qui sont tenus pour responsables, généralement désignés par l’adjectif αἴτιος127 ou les principaux opposants politiques128. On choisit τοὺς αἰτιωτάτους (les plus coupables) selon l’appréciation des vainqueurs : les Barcéens considérés par Phérétimè comme responsables du meurtre de son fils, M84 ; les Thébains qui se sont rendus coupables de médisme livrés comme otages et exécutés, M85 ; les Mytiléniens jugés responsables de la défection par le stratège athénien aux commandes sur place (εἴ τις ἄλλος αὐτῷ αἴτιος ἐδόκει εἶναι…, οὓς ὁ Πάχης ἀπέπεμψεν ὡς αἰτιωτάτους ὄντας τῆς ἀποστάσεως), M87129 ; les Brahmanes tenus pour responsables par Alexandre des révoltes de Sambos et de Musicanos, M91 et M92. C’est le plus souvent une partie ou la totalité de l’élite politique qui est ainsi massacrée.
Ces massacres obéissent tous à une décision réfléchie des vainqueurs, qui mettent en œuvre un traitement différencié des prisonniers130.
Dans la majorité des cas, ils sont représentés comme ordonnés directement par le commandement après la prise ou la reddition de la ville131. Cependant, ils peuvent, notamment dans le cas des Athéniens durant la guerre du Péloponnèse, faire l’objet d’une délibération à l’ecclésia, avant ou après la prise de la ville132. Ce fut le cas pour Mytilène en 427133 (les Mytiléniens « les plus coupables » ont été amenés à Athènes, où l’on délibère de leur sort et de celui de l’ensemble de la population : γνώμας ἐποιοῦντο…, ἔδοξεν αὐτοῖς…, Κλέωνος γνώμῃ…, M69/87), Thyréa en 424 (les prisonniers sont amenés à Athènes et l’on délibère de leur sort, οἱ Ἀθηναῖοι ἐβουλεύσαντο, M70), Skionè en 421134 (les Athéniens votent un décret avant l’envoi de l’expédition : ψήφισμά τ’ εὐθὺς ἐποιήσαντο, Κλέωνος γνώμῃ πεισθέντες, Σκιωναίους ἐξελεῖν τε καὶ ἀποκτεῖναι, Thuc. ; ἐψηφίσαντο πάντας τοὺς Σκιωναίους, ὅταν ἁλῶσιν, ἡβηδὸν ἀποσφάξαι, Diod., M71)135 et Mélos en 415136 (selon la proposition d’Alcibiade, περὶ τῶν Μηλίων γνώμην, ps-And., τῷ ψηφίσματι συνειπών, Plu., M73)137.
À Thèbes, en 364, les cavaliers d’Orchomène, soupçonnés de préparer la défection de leur cité, sont arrêtés et déférés par les magistrats devant l’assemblée (εἰς τὴν ἐκκλησίαν) : les Thébains décrètent (ὁ δῆμος ἐψηφίσατο) l’exécution des cavaliers, la réduction en esclavage et la destruction d’Orchomène (τούτους μὲν ἀποσφάξαι, τοὺς δ’ Ὀρχομενίους ἐξανδραποδίσασθαι καὶ τὴν πόλιν κατασκάψαι, M78). Lorsque la ville est prise, les hommes sont exécutés, les femmes et les enfants réduits en esclavage.
Dans le cas de Platées (M88), qui se rend après trois ans de siège en 427 avec la promesse que seuls les coupables seraient punis (τούς τε ἀδίκους κολάζειν), cinq juges lacédémoniens (δικασταὶ πέντε ἄνδρες) sont envoyés sur place au bout de quelques jours (Thuc. 3.52.2-3). Sans porter d’accusations, ils se contentent de demander aux Platéens s’ils ont rendu quelque service aux Lacédémoniens dans la guerre en cours. Ils consentent finalement à entendre les Platéens et les Thébains (dont Thucydide reconstitue longuement les discours, 3.53-67), puis condamnent à mort un à un tous les Platéens qui reconnaissent ne leur avoir rendu aucun service dans un simulacre de procès (3.68). Thucydide souligne le fait que la décision des Spartiates a été « infléchie par le souci des Thébains, parce que, pour la guerre qui venait de s’engager, ils les jugeaient utiles » (3.68.4)138.
Les sentiments invoqués dans les sources pour expliquer de telles décisions délibérées sont la haine (souvent ancestrale) et la colère139 : haine ancienne des Athéniens à l’égard des Éginètes (διὰ τὴν προτέραν αἰεί ποτε ἔχθραν, M70 Thuc.), des Thébains à l’égard des Orchoméniens (ἐκ παλαιῶν γὰρ χρόνων… ἀλλοτρίως διέκειντο, M78 Diod.), colère des Athéniens à l’égard des habitants de Mytilène (ὑπὸ ὀργῆς, M69 Thuc.) et de Skionè (παροξυνθέντες, M71 Diod.), colère d’Alexandre qui fait mettre en croix 2 000 prisonniers tyriens le long du rivage (ira regis, M80), colère à l’encontre d’Arimaze, crucifié avec ses proches et ses plus nobles compatriotes après reddition (Arimazi superbiae infensus, M90)140.
Pour l’ensemble des massacres en contexte obsidional, lorsqu’ils paraissent ordonnés directement par un chef de guerre, il convient de se demander également s’ils obéissent à des instructions données au préalable ou si le chef de guerre ordonne le massacre de sa propre initiative. Ainsi Otanès a-t-il reçu l’ordre de Darius de ne faire aucun mal aux Samiens. Mais après l’attaque surprise contre les Perses, dans laquelle « les plus considérables » d’entre eux ont été tués, il ordonne le massacre indistinct des habitants en guise de représailles (M50)141 :
Ὀτάνης δὲ ὁ στρατηγὸς ἰδὼν πάθος μέγα Πέρσας πεπονθότας, ἐντολὰς μὲν τὰς Δαρεῖός οἱ ἀποστέλλων ἐνετέλλετο, μήτε κτείνειν μηδένα Σαμίων μήτε ἀνδραποδίζεσθαι ἀπαθέα τε κακῶν ἀποδοῦναι τὴν νῆσον Συλοσῶντι, τουτέων μὲν τῶν ἐντολέων μεμνημένος ἐπελανθάνετο, ὁ δὲ παρήγγειλε τῇ στρατιῇ πάντα τὸν ἂν λάβωσι καὶ ἄνδρα καὶ παῖδα ὁμοίως κτείνειν.
Devant la gravité du coup porté aux Perses le chef de l’expédition, Otanès, se souvint bien des ordres que lui avait donnés Darius à son départ : ne tuer aucun Samien, n’en réduire aucun en esclavage, et remettre l’île à Syloson sans y commettre aucun dégât, mais il n’en tint plus compte et donna l’ordre à ses troupes de massacrer tout ce qui leur tomberait sous la main, les enfants comme les hommes, indistinctement. (Hérodote, Enquêtes, 3.147, trad. A. Barguet)
C’est l’articulation entre les différentes instances décisionnaires dans la hiérarchie du commandement qui est ici en jeu. Elle se pose en particulier dans le cas des généraux subordonnés à un monarque ou des magistrats militaires qui agissent au nom de leur cité ou d’une coalition de cités. Dans le cas des otages thébains en 479 (M85), Pausanias, hégémon de la ligue hellénique, congédie les alliés avant de conduire les otages à Corinthe pour les faire exécuter afin de leur enlever toute possibilité d’être épargnés contre rançon (τὴν στρατιὴν τὴν τῶν συμμάχων ἅπασαν ἀπῆκε καὶ ἐκείνους ἀγαγὼν ἐς Κόρινθον διέφθειρε). Il semble agir de son propre chef. Lors de la prise d’Hysiai en Argolide par les Lacédémoniens et leurs alliés (M72), les belligérants paraissent agir de concert en tuant les prisonniers avant de se séparer et de rejoindre chacun leur cité (τοὺς ἐλευθέρους ἅπαντας οὓς ἔλαβον ἀποκτείναντες ἀνεχώρησαν καὶ διελύθησαν κατὰ πόλεις).
La prise de ville n’est pas le seul contexte où l’ensemble d’une population se trouve menacée. La dernière catégorie concerne les massacres exécutés dans le cadre d’incursions en territoire ennemi.
Les massacres perpétrés dans le contexte d’une incursion en territoire ennemi [18]
Le seul exemple d’un massacre de colons en territoire ennemi est donné par Thucydide. Il indique que 10 000 colons ont été anéantis par les Thraces à Drabescos en territoire édone alors qu’ils tentaient de s’avancer à l’intérieur des terres après s’être rendus maître d’Ennea Hodoi (M93)142.
Tous les autres massacres de cette catégorie sont perpétrés à l’encontre de populations indigènes au cours d’opérations de conquête, de pillage ou de représailles : deux massacres ont lieu dans le cadre d’une alliance entre des Grecs et des Thraces, en 416 et en 400 (M94 et M99), les quatorze autres dans le contexte des campagnes d’Alexandre. Ces massacres sont accomplis soit lors d’attaques ciblées, souvent à l’improviste, ce qui permet de surprendre une population non armée143, soit dans le cadre d’une invasion généralisée du territoire, qui est pillé et dévasté144, soit lors de l’évacuation des villes ou des villages abandonnés par leur population, à l’approche de l’ennemi145, au cours du siège146 ou bien au moment où la ville tombe aux mains de l’ennemi (M104).
À l’exception du massacre des Bithyniens opéré par les Chalcédoniens et les Byzantins, qui se sont alliés à des Thraces (παραλαβόντες Θρᾷκας), rapporté par Diodore, qui mentionne explicitement l’exécution des femmes et des enfants parmi les prisonniers147, et des menaces proférées par Alexandre à l’encontre des Mardes après la capture de son cheval148, le massacre des non-combattants reste implicite149.
Les victimes sont désignées par les mêmes expressions que celles employées dans le cadre des massacres de combattants : surprises dans leurs lits (ἔτι ἐν ταῖς εὐναῖς, M95), sans armes (ἄνοπλοι, M97), tenues pour responsables (ὅσους ξυναιτίους τῆς ἀποστάσεως, M102), en fuite, faisant retraite, cherchant refuge, poursuivies, capturées… Cependant, le contexte, le type d’opération militaire et un certain nombre d’indices dans la désignation des victimes suggèrent que c’est bien la population indistinctement qui tombe sous les coups des soldats.
Ainsi, Alexandre assaille à l’improviste les villages des Uxiens de nuit150, attaque par surprise les Malles sans armes à l’extérieur de leur ville151, organise l’invasion totale du territoire des Orites en divisant l’armée en trois corps, de telle sorte que la population n’a aucun moyen d’échapper à l’ennemi (M98), ou bien envoie ses soldats à la poursuite de populations dans leur ensemble, en fuite après avoir abandonné leurs villages, leur ville ou leur retranchement (M102-111), cherchant refuge dans les marais (M109), les bois (M111), les montagnes (M104, 105), par-delà les fleuves (M110). La désignation des victimes par l’ethnique ou par des termes généraux comme « le peuple », « les barbares » et « les habitants »152, sans être déterminante, peut également appuyer l’hypothèse d’un massacre indistinct de la population. Arrien mentionne en outre un massacre des individus les plus faibles de la population : après la prise de Sangala (326), les Indiens des villes voisines prennent la fuite, tous ceux qui, trop faibles, ont été laissés en arrière durant la retraite (ὅσοι δὲ κατὰ τὴν ἀποχώρησιν ἀσθενείᾳ ὑπελείποντο), sont cernés par l’armée (ἐγκαταληφθέντες πρὸς τῆς στρατιᾶς) et massacrés au nombre de 500 environ (M108)153.
Dans le cas de l’attaque menée par le Thrace Seuthès contre les Thynes (M99), Xénophon précise que les femmes, les enfants et les vieillards sont revenus dans la plaine et que seuls les combattants sont demeurés dans les villages attaqués au pied des montagnes. Ce sont donc des hommes en âge de porter les armes qui sont exécutés après avoir été faits prisonniers sur ordre du roi thrace. Ce massacre s’apparente aux cas d’exécution des combattants faits prisonniers déjà rencontrés. L’acte est ici qualifié d’« impitoyable » (ἀφειδῶς), un terme qui reflète la représentation grecque du peuple thrace comme un peuple barbare.
Dans le cas des massacres perpétrés par les Macédoniens, lorsque les auteurs indiquent un traitement différencié des victimes (massacre des hommes en âge de combattre ; exécution des uns, asservissement des autres), la comparaison entre les auteurs invite également à s’interroger sur l’extension du massacre et la catégorie des victimes. Lors des représailles après la défaite du Polytimète (M100), Arrien écrit : « [Alexandre] ravagea la contrée et mit à mort les barbares qui s’étaient réfugiés dans les forts parce qu’on lui avait signalé qu’eux aussi avaient pris part à l’attaque contre les Macédoniens » (ἐπόρθει τὴν χώραν καὶ τοὺς ἐς τὰ ἐρύματα καταπεφευγότας τῶν βαρβάρων ἔκτεινεν) tandis que Quinte-Curce précisait « [il] donna l’ordre de mettre le feu aux campagnes et de tuer les hommes en âge de combattre » (urique agros et interfici puberes). Lors du massacre des Cosséens après la mort d’Héphaestion (M101), Arrien rapporte : « Alexandre anéantit ce peuple » (Ἀλέξανδρος δὲ ἐξεῖλεν αὐτῶν τὸ ἔθνος), quand Plutarque précisait : « il soumit le peuple des Cosséens, ayant fait égorger tous ceux qui étaient en âge de combattre » (τὸ Κοσσαίων ἔθνος κατεστρέφετο, πάντας ἡβηδὸν ἀποσφάττων). Lors de la répression en Arie après la révolte de Satibarzanès (M102), d’après Arrien : « il tua les uns, réduisit les autres en esclavage » (τοὺς μὲν ἀπέκτεινε, τοὺς δὲ ἠνδραπόδισε), mais dans le récit de Quinte-Curce, ce sont à la fois les combattants (XIII milia armata) et les non-combattants (multitudinem inbellem) qui ont péri dans les flammes allumées par Alexandre : peu nombreux sont ceux qui ont été faits prisonniers à moitié brûlés (pauci semustulati uenere in potestatem)154.
Ces massacres ont tous été accomplis sur ordre du commandement, qu’ils aient été exécutés durant l’attaque, la poursuite dans le cas de populations en fuite, ou après la capture. Ils sont perpétrés dans le cadre de stratégies dûment élaborées qui, comme pour les massacres et les destructions en contexte obsidional, s’inscrivent dans une logique de domination, de représailles155 et d’exemplarité156.
Pour autant, dans l’ensemble du corpus, les notations relatives aux délibérations et aux commandements qui président aux massacres sont rares et la part de responsabilité des différents acteurs souvent difficile à saisir. À l’issue de la bataille d’Aigos Potamos (M12), dans la Vie d’Alcibiade de Plutarque et dans le portrait à charge brossé par Pausanias dans la Périégèse, Lysandre est présenté comme le seul responsable de l’exécution des prisonniers157, la réunion et la délibération du conseil des alliés sont passées sous silence158. Dans le récit de Diodore de la prise de Thèbes (M59)159, il apparaît que ce sont à la fois Alexandre qui décide d’anéantir la cité en amont du siège en raison de l’arrogance dont les Thébains font preuve160, les Thébains qui sont eux-mêmes les responsables de leur propre malheur en raison de leur jusque-boutisme161, les Macédoniens qui durant la prise de la ville sont collectivement portés au massacre en réaction à leurs provocations162, ainsi que certains de leurs alliés grecs qui trouvent là l’occasion de déployer leur haine personnelle à l’encontre des Thébains163, tandis qu’après la prise de la ville, Alexandre confie au conseil fédéral le soin de décider du châtiment à infliger à la cité164.
Il convient donc dans un dernier temps de se pencher plus précisément sur la représentation du commandement dans les récits de massacre, afin de mieux cerner l’articulation entre commandement et initiative collective ou spontanée des soldats et le rôle joué par chacun des acteurs165.
La représentation du commandement dans les récits de massacre
Quatre formes de représentation de l’initiative des massacres apparaissent dans les sources : le récit mentionne explicitement l’ordre donné par le chef de guerre (1), le massacre est représenté comme une action personnelle du chef de guerre (2), comme une action collective (3) ou comme une action sans agent (4).
Le récit mentionne explicitement l’ordre donné par le chef de guerre [16]
La mention explicite de l’ordre donné par le chef de guerre de massacrer l’ennemi vaincu est rare. J’ai relevé 17 occurrences correspondant à 16 massacres166. L’ordre est exprimé soit sous la forme d’un discours indirect introduit par un verbe comme παραγγέλλω, προστάττω, κελεύω, σύνθημα δίδωμι, jubeo, praecipio, soit sous la forme d’une incise qui mentionne l’ordre ou le signal donné aux soldats (dato signo (ut), οὕτως ἐξ Ἀλεξάνδρου προστεταγμένον). Dans certaines formulations passives, l’émetteur de l’ordre disparaît (phalanx iussa, « la phalange reçoit l’ordre de… », signo dato ut…, « une fois le signal donné de… »).
De tels ordres apparaissent principalement en contexte obsidional pour tous les types de massacre et sont en majorité placés dans la bouche d’Alexandre [11].
Avant cela, ca 519 à Samos, Otanès ordonne à l’armée de tuer indistinctement hommes et enfants (παρήγγειλε… ὁμοίως κτείνειν, Hér., M50) ; au début du ve siècle, Hippocrate, tyran de Géla, donne le signal aux Géléens et aux Camariniens de tuer indistinctement tous les Ergétins sans exception (σύνθημα… ἔδωκε κτείνειν ἀδεῶς, Polyen, M51) et en 480, lors de la bataille d᾽Himère, son successeur Gélon, donne l᾽ordre de n᾽épargner aucun soldat carthaginois dans la déroute (τοῦ δὲ Γέλωνος παραγγείλαντος μηδένα ζωγρεῖν, Diod., M30) ; ca 494, Cléomène, roi de Sparte, donne l᾽ordre aux hilotes d᾽entasser du combustible tout autour du bois sacré et d’y mettre le feu (ὁ Κλεομένης ἐκέλευε πάντα τινὰ τῶν εἱλωτέων περινέειν ὕλῃ τὸ ἄλσος, τῶν δὲ πειθομένων ἐνέπρησε τὸ ἄλσος, Hér., M26) ; en 439, Périclès donne l᾽ordre d᾽exécuter les prisonniers samiens mis au pilori sur l᾽agora de Milet et de jeter les corps sans sépulture (προσέταξεν ἀνελεῖν […] εἶτα προβαλεῖν ἀκήδευτα τὰ σώματα, Plutarque citant Douris, M3) ; en 405, Lysandre, qui a pris le contrôle de Thasos, donne l’ordre d’égorger les partisans d’Athènes après les avoir fait arrêter par surprise (προσέταξε συναρπασθέντας ἀποσφαγῆναι, Polyen, M89). L’ordre est placé dans la bouche d’un général perse, dans celles de deux tyrans grecs, dans celle d᾽un roi spartiate qui a perdu la raison (ἐν ἀλογίῃ ἔχων) et enfin dans celle d’un stratège athénien dans un discours réprobateur et d᾽un chef spartiate dont le pouvoir est assimilé dans les sources à celui d’un tyran167.
Tous les autres exemples sont des ordres donnés par Alexandre, qu᾽il s᾽agisse d᾽ordonner le massacre indistinct de la population, l’exécution de tous les hommes en âge de combattre ou des prisonniers tenus pour responsables.
À Tyr, Alexandre ordonne de massacrer tous les ennemis et de mettre le feu aux maisons (Alexander… omnes interfici ignemque tectis inici iubet, QC, M60). À Persépolis, Plutarque indique qu’« il se fit là un grand massacre de prisonniers » et précise qu’ « Alexandre lui-même écrit qu’il donna l’ordre de les égorger, parce qu’il pensait que tel était son intérêt » (ὡς νομίζων αὐτῷ τοῦτο λυσιτελεῖν, ἐκέλευεν ἀποσφάττεσθαι τοὺς ἀνθρώπους, Plu., M61). Lors de l’attaque contre la communauté des Branchides, la phalange reçoit l’ordre (iussa) de cerner les murs et, à un signal donné (dato signo), de mettre à sac la ville, repaire de traîtres, et de massacrer les ennemis jusqu’au dernier (ipsosque ad unum caedere, QC, M62). En Inde, lors de la première confrontation avec les Aspasiens, Alexandre « ordonne de n’épargner personne une fois incendiées les défenses de la ville assiégée » (praecipit, ne cui parceretur, QC, M64). Lors des opérations contre les Malles, il ordonne à Pithon et Démétrios de longer avec leurs troupes la rive du fleuve afin de tuer tous les Indiens réfugiés dans les bois qui ne consentent pas à se rendre (προσέταξε… τούτους κτείνειν, ὅσοι μὴ ἐθελονταὶ σφᾶς ἐνδιδοῖεν, Arrien, M111).
Lors du soulèvement de la Sogdiane et de la Bactriane168, après la prise de la première ville, les hommes sont massacrés, les femmes et les enfants asservis conformément aux ordres d’Alexandre (signoque ut puberes interficerentur dato, QC, οὕτως ἐξ Ἀλεξάνδρου προστεταγμένον, Arrien, M81)169. Après la prise de la septième ville, Alexandre ordonne d’emmener les prisonniers (τοὺς ἀνθρώπους) sous bonne garde et de les exécuter après avoir quitté la région (δεδεμένους κελεῦσαι φυλάσσεσθαι… καὶ τότε κτεῖναι, Arrien, d’après Ptolémée, M63). Après la défaite du Polytimète, Alexandre divise ses troupes et donne l’ordre de mettre le feu aux campagnes et de tuer les hommes en âge de combattre (interfici puberes iussit, QC, M100). Après la reddition d’Arimaze avec ses proches et ses compatriotes de haut rang, Alexandre donne l’ordre de les fouetter et de les mettre en croix au pied de la forteresse (crucibus iussit adfigi, QC, M90). Enfin, lors de la répression de la révolte de Musicanos, Alexandre donne l’ordre de pendre ce dernier sur son propre territoire (κρεμάσαι κελεύει), ainsi que tous les Brahmanes à l’origine de la défection (Arrien, M92).
Lorsque peu auparavant Arrien a évoqué le châtiment des Brahmanes dans le contexte de la révolte du roi Sambos, il a adopté une autre formulation : καὶ τῶν Βραχμάνων… ὅσοι αἴτιοι τῆς ἀποστάσεως ἐγένοντο ἀπέκτεινεν « et tous les Brahmanes qui étaient à l’origine de la défection, il les fit exécuter » (M91). C’est le deuxième cas de figure.
Le massacre est représenté comme une action individuelle du chef de guerre [39]
L’ordre est comme sous-entendu. Le verbe qui fait référence à l’action de massacrer a pour sujet singulier le chef : « il massacra ». C’est la personne du chef de guerre qui est ainsi mise en avant, son rôle et son initiative propre qui sont soulignés. Ce type de formulation est beaucoup plus fréquent et se retrouve pour toutes les catégories de massacre (j’ai relevé 53 occurrences correspondant à 39 massacres170). Dans le contexte d’une bataille rangée, cette formulation apparaît pour toutes les formes de massacre sauf le massacre de soldats en déroute – ce qui peut être lié sur le plan symbolique au prestige attaché, dans les représentations, à la figure du chef et sur le plan matériel à la dispersion des forces armées171. Dans le cadre d’une prise de ville ou d’une incursion en territoire ennemi, on la retrouve pour tous les types de massacre.
Dans le cas des massacres qui se déroulent pendant les combats ou leur continuité immédiate, une valeur métonymique est conférée à la figure du chef de guerre : il incarne l’ensemble de l’armée, en tant qu’il ordonne les troupes et les conduit à la bataille, dans la mesure où les soldats agissent sous son commandement et qu’il prend lui-même part à l’action. Les soldats sont comme inexistants dans la représentation donnée du massacre et dépourvus d’initiative propre. Ainsi, lors du massacre des Uxiens dont les villages sont attaqués de nuit par surprise (M95) :
Καὶ διελθὼν ὁδὸν τραχεῖαν καὶ δύσπορον ἐν μιᾷ ἡμέρᾳ ἐπιπίπτει ταῖς κώμαις τῶν Οὐξίων, καὶ λείαν τε πολλὴν ἔλαβε καὶ αὐτῶν ἔτι ἐν ταῖς εὐναῖς ὄντων πολλοὺς κατέκτεινεν∙ οἱ δὲ ἀπέφυγον ἐς τὰ ὄρη.
Après une seule journée172 de route par un chemin rocailleux et difficile, il tomba à l’improviste sur les villages des Uxiens, leur prit un butin considérable et, comme ils étaient encore dans leur lit, il en tua un grand nombre. Les autres s’enfuirent dans les montagnes. (Arrien, Anabase d’Alexandre, 3.17.3, trad. P. Savinel)
Le massacre est mis sur le même plan que les autres actions du chef de guerre. Cette formulation est topique des récits de bataille qui valorisent la figure du chef. Elle rappelle le caractère indispensable de sa présence sur le champ de bataille tandis qu’une armée privée de commandement est vouée à la défaite173.
Dans le cas des massacres exécutés après les combats, l’ordre est exprimé par la valeur factitive des verbes (« il fit empaler, il fit exécuter… »). Le chef délègue et en règle générale ne participe pas en personne au massacre. Les bourreaux (au sens de ceux qui exécutent les ordres et mettent à mort les captifs) ne sont pas représentés174. Ainsi, lors de l’exécution des prisonniers ordonnée par le navarque spartiate Alcidas (M8) :
Ἄρας δὲ ἐκ τοῦ Ἐμβάτου παρέπλει, καὶ προσσχὼν Μυοννήσῳ τῇ Τηίων τοὺς αἰχμαλώτους οὓς κατὰ πλοῦν εἰλήφει ἀπέσφαξε τοὺς πολλούς.
Quittant Embaton, il longea la côte et aborda à Myonnésos, possession de Téôs, où il fit égorger la plupart des prisonniers pris en route. (Thucydide, Histoire de la guerre du Péloponnèse, 3.32.1, trad. J. de Romilly et R. Weil)
Dans nombre de récits, c’est donc la figure d’un chef singulier qui est représentée comme l’auteur et l’acteur principal du massacre. Et en effet, c’est lui qui initie le massacre et qui en détermine la forme.
Au travers de son discours aux soldats, il peut contribuer à attiser la violence du massacre en stimulant la colère des soldats, leur haine de l’ennemi, et ainsi leur ardeur au combat.
Lors de la prise de Persépolis (M61), Diodore écrit qu’Alexandre présente la cité aux Macédoniens comme leur pire ennemie parmi les villes d’Asie avant de la donner à piller à ses soldats (à l’exception du palais royal), qui l’envahissent et se livrent au massacre (ἀπέδειξε τοῖς Μακεδόσι πολεμιωτάτην τῶν κατὰ τὴν Ἀσίαν πόλεων καὶ τοῖς στρατιώταις ἔδωκεν εἰς διαρπαγὴν)175.
Le chef de guerre définit l’extension du massacre (tous les habitants, tous les hommes en âge de combattre, une partie des prisonniers…), son début et son terme.
À Sélinonte, prise par les Carthaginois, les soldats reçoivent l’ordre d’épargner les femmes et les enfants réfugiés dans les sanctuaires (ὅσας δὲ τῶν γυναικῶν μετὰ τέκνων εἰς τοὺς ναοὺς συμπεφευγυίας κατελάμβανον, παρεκελεύοντο μὴ φονεύειν, Diod., M55). Diodore explique que les Carthaginois n’agissent pas ainsi par pitié mais dans le but de préserver les richesses contenues dans les temples, craignant que les femmes qui y sont réfugiées ne déclenchent un incendie (cela se produit lors de la prise d’Agrigente, où les habitants sont arrachés des sanctuaires et massacrés, Diod., M57). Si cette indication est révélatrice des préoccupations matérielles des vainqueurs, il convient aussi de faire la part entre réalité et imaginaire dans cette peinture haut en couleur de la sauvagerie des Carthaginois176. À Himère, Hannibal met un terme au massacre indistinct des habitants en ordonnant que le reste des vaincus soit fait prisonnier (τοῦ δ’ Ἀννίβα ζωγρεῖν παραγγείλαντος ὁ μὲν φόνος ἔληξεν, « puis comme Hannibal avait donné l’ordre de faire des prisonniers, le massacre prit fin », Diod., M56). Le temps du pillage est venu. Les hommes au nombre de 3 000 sont exécutés ensuite de sang-froid et les femmes et les enfants asservis (M74)177.
Selon Quinte-Curce, à Tyr (M60), Alexandre ordonne de massacrer tous les habitants, sauf ceux réfugiés dans les temples (exceptis, qui in templa confugerant) : selon Arrien, il accorde la vie sauve aux hauts personnages réfugiés dans le sanctuaire d’Héraclès178 ; et à Persépolis, il met un terme au massacre indistinct de la population en donnant l’ordre d’épargner les femmes (tandem suos rex corporibus et cultu feminarum abstinere iussit, « enfin, le roi donna l’ordre à ses soldats d’épargner la personne et la parure des femmes », QC, M61) – il s’agit ici d’épargner principalement les femmes de haut rang (τὰς δὲ γυναῖκας σὺν αὐτοῖς τοῖς κόσμοις, « les femmes avec leurs parures », évoquées par Diodore)179.
Le commandant peut ainsi choisir d᾽imposer certaines limites au massacre. Il peut aussi décider d’interrompre les combats, donnant la possibilité aux ennemis de se rendre et éviter ainsi un massacre.
Lors de la bataille de Sphactérie en 425, les Lacédémoniens, inférieurs en nombre et physiquement affaiblis par le manque de nourriture, ne tiennent plus180. Les stratèges athéniens, Cléon et Démosthène, se rendant compte qu’ils risquent d’être anéantis par l’armée athénienne (διαφθαρησομένους αὐτοὺς ὑπὸ τῆς σφετέρας στρατιᾶς), donnent l’ordre aux soldats d’arrêter les combats (ἔπαυσαν τὴν μάχην καὶ τοὺς ἑαυτῶν ἀπεῖρξαν, « ils mirent fin au combat et arrêtèrent leurs hommes ») et appellent les Lacédémoniens à déposer les armes afin de les constituer prisonniers et les ramener vivants à Athènes (βουλόμενοι ἀγαγεῖν αὐτοὺς Ἀθηναίοις ζῶντας)181. Cette décision, qu᾽elle résulte de l᾽initiative propre des stratèges ou qu᾽elle obéisse à des instructions données en amont, répond à un intérêt militaire et politique : briser la résolution des Spartiates et ternir leur réputation (4.37.1, 4.40), prévenir une nouvelle invasion de l’Attique et négocier un accord avec Sparte (4.41.1)182.
En 408 à Sélymbria183, Alcibiade, qui s’est introduit par ruse dans la cité et se trouve en mesure d’imposer ses conditions sans combat, fait sortir les mercenaires thraces hors de la ville par crainte qu’ils ne la mettent à sac (ἔδεισε μὴ τὴν πόλιν οἱ Θρᾷκες διαρπάσωσιν).
En 370, à Eutaia (cité limitrophe d’Arcadie)184, Brasidas constate après la prise de la ville que seuls sont restés les femmes, les enfants et les hommes âgés tandis que les combattants (τοὺς δ᾽ ἐν τῇ στρατευσίμῳ ἡλικίᾳ) ont rejoint l’armée arcadienne. Cependant, il s’abstient de la moindre violence (ὅμως οὐκ ἠδίκησε τὴν πόλιν), les habitants sont laissés dans les maisons, leurs biens restitués et l’enceinte réparée.
En 334, lors du siège d’Halicarnasse, cité grecque tenue par les Perses (Arrien, M40), Alexandre sonne la retraite (ἀνεκαλέσατο τὸ στράτευμα) au moment où il estime que la ville est sur le point d’être prise. Il souhaite sauver la ville en donnant la possibilité aux habitants de capituler. La nuit venue, les Perses mettent le feu à la cité avant de prendre la fuite. Alexandre après avoir pénétré à l᾽intérieur avec son armée fait tuer les incendiaires (τοὺς μὲν ἔτι ἐμπιπράντας τὴν πόλιν ἔκτεινεν) et donne l’ordre à ses hommes de laisser la vie sauve à tous les habitants surpris dans leurs maisons (ὅσοι δὲ ἐν ταῖς οἰκίαις καταλαμβάνοιντο τῶν Ἁλικαρνασσέων, τούτους δὲ σώζειν παρήγγειλεν)185.
Les considérations qui conduisent les chefs de guerre à limiter le massacre sont avant tout d’ordre militaire, politique, économique et religieux, quand les massacres ne sont pas tout simplement interrompus par les circonstances (temporelles186, géographiques187) ou l’épuisement de la soif du massacre. Lors de la bataille de Gaugamèles en 331, Alexandre sonne la retraite (ἀνάκλησιν ἐσήμανεν) sous prétexte qu’il est rassasié de carnage (ὡς ἄδην ἔχων τοῦ φονεύειν) et que la nuit est tombée (καὶ σκότους ὄντος)188. L’expression ἄδην ἔχω est la même que celle employée par Hérodote au sujet des cavaliers perses qui arrêtent le massacre du convoi lorsqu’ils en ont assez de tuer (ὡς δὲ ἄδην εἶχον κτείνοντες, M44).
Quels que soient les limites et l’encadrement des violences posés par le commandement, il n’en reste pas moins qu’au travers de l’ordre du massacre, la parole du chef contribue à lever les règles coutumières et les barrières morales et sacrées qui encadrent la violence autorisée en temps de guerre et ouvrent un espace-temps dans lequel la transgression et le déploiement de la violence extrême se voient admis. On peut alors se demander dans quelle mesure des freins peuvent encore tenir et une certaine modération être respectée189. Lorsqu᾽Otanès ordonne de massacrer à la fois les hommes et les enfants (καὶ ἄνδρα καὶ παῖδα ὁμοίως κτείνειν), les soldats tuent indistinctement ceux qui sont à l᾽extérieur des sanctuaires et ceux qui s’y sont réfugiés (ἔκτεινον… ὁμοίως ἔν τε ἱρῷ καὶ ἔξω ἱροῦ) (Hér., M50). Par delà la mise en scène de la barbarie du massacre et de l’impiété des Perses, la variation dans les termes, soulignée par le parallélisme de construction, met en évidence les possibles écarts entre ordre formulé et exécuté. En tous cas, c’est bien Otanès qui, dans le récit d’Hérodote, porte la responsabilité du sacrilège et qui est puni par les dieux en conséquence190.
La représentation du massacre comme l’action individuelle d’un chef de guerre tend à masquer le rôle et l’initiative des différents acteurs impliqués, tant la violence spontanée des soldats, notamment dans le feu de l’action, que l’articulation entre les différentes instances décisionnaires, tout particulièrement dans le cas des chefs de guerre des cités grecques présentés comme étant à l’initiative du massacre, dans la mesure où ils ne disposent pas d’un pouvoir souverain et dépendent de la communauté civique ou de l’alliance des cités qui leur a confié leur commandement191. En outre, ils exercent une influence ou disposent d’une initiative propre plus ou moins grande en fonction de leur statut et de leur pouvoir personnel192.
Si c’est la figure du chef qui est ainsi valorisée par ce type de représentation, il faut aussi noter qu’elle peut permettre de lui faire porter seul la responsabilité d’un massacre jugé illégitime et le désolidariser de la communauté politique à laquelle il appartient. Ainsi, Cléomène est présenté comme le seul auteur et acteur du massacre des Argiens réfugiés dans le bois sacré du dieu Argos après la bataille de Sépéia (Hér., Paus., M26)193, en portant seul la responsabilité, quels qu’aient été les objectifs militaires définis collectivement par les Spartiates194 :
[75] […] ὡς δὲ Ἀργεῖοι, ὅτι ἐξ ἱροῦ αὐτῶν τοῦ Ἄργου Ἀργείων τοὺς καταφυγόντας ἐκ τῆς μάχης καταγινέων κατέκοπτε καὶ αὐτὸ τὸ ἄλσος ἐν ἀλογίῃ ἔχων ἐνέπρησε. […] [79] […] Κατὰ πεντήκοντα δὴ ὦν τῶν Ἀργείων ὡς ἑκάστους ἐκκαλεόμενος ὁ Κλεομένης ἔκτεινε. […] [80] Ἐνθαῦτα δὴ ὁ Κλεομένης ἐκέλευε πάντα τινὰ τῶν εἱλωτέων περινέειν ὕλῃ τὸ ἄλσος∙ τῶν δὲ πιθομένων ἐνέπρησε τὸ ἄλσος […] [84] Ἀργεῖοι μέν νυν διὰ ταῦτα Κλεομένεά φασι μανέντα ἀπολέσθαι κακῶς.
…selon les Argiens, parce qu᾽après avoir fait sortir du sanctuaire de leur héros Argos les Argiens qui s’y étaient réfugiés après la bataille, il les avait massacrés, et, dans un transport de démence, avait incendié le bois sacré lui-même. […] Ainsi, c’est près de cinquante Argiens, en les appelant l’un après l’autre, que Cléomène fit mettre à mort. […] Sur ce, Cléomène ordonna à chaque hilote d’entasser des fagots tout autour du bois sacré, et, une fois l’ordre exécuté, il mit le feu au bois sacré. […] C’est ainsi que les Argiens expliquent la folie et la mort misérable de Cléomène. (Hérodote, Enquêtes, 6.75-84)
Notons aussi que ce sont des hilotes qui exécutent ces ordres criminels. Le massacre des soldats attaqués à l’improviste au début de la bataille (Hér., M22), qui ne possède pas le même caractère transgressif, a, lui, été représenté par Hérodote comme une action collective des Lacédémoniens : « en effet, au signal du héraut, ils tombèrent sur les Argiens en train de prendre leur repas et ils en massacrèrent un grand nombre (ἄριστον γὰρ ποιευμένοισι τοῖσι Ἀργείοισι ἐκ τοῦ κηρύγματος ἐπεκέατο, καὶ πολλοὺς μὲν ἐφόνευσαν αὐτῶν) »195. C’est le troisième cas de figure.
Le massacre est représenté comme une action collective des soldats [54]
La représentation du massacre comme une action collective apparaît sous deux formes. Le plus souvent, l’action de massacrer a pour sujet collectif les soldats qui accomplissent le massacre (« ils massacrèrent »). Quelques fois, le verbe est à la voix passive avec un complément d’agent qui rappelle la figure des auteurs du massacre (« ils furent massacrés par »)196.
Ce type de formulation ne donne pas en elle-même d’indication sur l’initiative réelle des violences. C’est la responsabilité collective de la communauté politique en tant que telle qui est représentée, le sujet faisant référence le plus souvent au peuple qui exécute le massacre, plutôt qu’aux soldats ou à l’armée.
Elle est parfois associée à la représentation du commandement sous la forme d’un ordre explicite ou sous-entendu197. Dans le cas des accusations portées contre les Athéniens par les Lacédémoniens et leurs alliés après Aigos Potamos et qui leur valent d’être exécutés (M11 et 12), c’est la responsabilité collective des Athéniens et tout particulièrement la responsabilité individuelle de Philoclès qui sont soulignées :
…λαβόντες δύο τριήρεις, Κορινθίαν καὶ Ἀνδρίαν, τοὺς ἄνδρας ἐξ αὐτῶν πάντας κατακρημνίσειαν· Φιλοκλῆς δ᾽ ἦν στρατηγὸς τῶν Ἀθηναίων, ὃς τούτους διέφθειρεν.
…après avoir saisi deux trières, l’une de Corinthe, l’autre d’Andros, ils en avaient jeté à la mer tous les hommes : c’était Philoclès, le stratège des Athéniens, qui les avait fait massacrer. (Xénophon, Helléniques, 2.1.31)
Parfois l’action est décrite comme collective mais le nom des chefs qui dirigent les opérations est rappelé (οἱ δὲ ἀμφ᾽ Ἀλέξανδρον εἴχοντο τῶν φευγόντων ἔστε ἐπὶ τὰ ὄρη, καὶ φόνος πολὺς γίγνεται τῶν βαρβάρων, « les soldats d’Alexandre se mirent à poursuivre les fuyards jusqu’aux montagnes : il s’y déroule un grand massacre de barbares », Arrien, M105, οἱ ἀμφὶ Πτολεμαῖον προσέκειντο αὐτοῖς τοὺς ἀεὶ ἐκπίπτοντας διὰ τῶν ἁμαξῶν κατακαίνοντες, « les troupes de Ptolémée les assaillirent, abattant au fur et à mesure tous ceux qui cherchaient à se faufiler à travers les chars »198, Arrien, M107, οἱ ἀμφὶ Πείθωνά τε καὶ Δημήτριον ἀπέκτειναν, « les soldats de Pithon et de Démétrios les mirent à mort », Arrien, M111).
Le plus souvent seule l’action collective est représentée et l’initiative des violences doit être déduite du contexte. Si l’on prend l’exemple des massacres perpétrés par les Carthaginois (Diod., M55-57), leur représentation comme des actions collectives participe à la caractérisation des Carthaginois comme un peuple cruel et sanguinaire. À Agrigente (M57), l’action des soldats est en outre représentée comme étant en parfaite adéquation avec celle du commandant :
Ὁ δ’ Ἰμίλκας ἅμα τῷ φωτὶ τὴν δύναμιν ἐντὸς τῶν τειχῶν παρεισαγαγὼν σχεδὸν ἅπαντας τοὺς ἐγκαταλειφθέντας ἀνεῖλεν· ὅτε δὴ καὶ τοὺς ἐν τοῖς ναοῖς καταπεφευγότας ἀποσπῶντες οἱ Καρχηδόνιοι ἀνῄρουν.
Imilcar, après avoir fait entrer son armée à l’intérieur des murs au lever du jour, massacra pratiquement tous ceux qui avaient été abandonnés à l’intérieur, puisque même ceux qui s’étaient réfugiés à l’intérieur des temples, après les en avoir arrachés, les Carthaginois les massacraient. (Diodore de Sicile, Bibliothèque historique, 13.90.1)
Inversement ce type de formulation peut aussi permettre de masquer la figure du chef et ainsi par un effet de style atténuer indirectement le poids de sa responsabilité dans le massacre. Dans le récit de Diodore de la prise de Persépolis (M61), Alexandre présente la cité à ses soldats comme leur pire ennemie puis il la leur donne à piller à l’exception des palais royaux (ἔδωκεν εἰς διαρπαγὴν χωρὶς τῶν βασιλείων). Il disparait ensuite du récit et ce sont les Macédoniens qui apparaissent sur le devant de la scène : οἱ Μακεδόνες ἐπῄεσαν τοὺς μὲν ἄνδρας πάντας φονεύοντες, τὰς δὲ κτήσεις διαρπάζοντες, « les Macédoniens l’envahirent, massacrant tous les hommes et pillant les richesses ». Dans le récit de Quinte-Curce, la figure d’Alexandre n’apparaît qu’après la description du massacre (trucidabant, caedebantur) pour donner l’ordre d’épargner les femmes (tandem suos rex corporibus et cultu feminarum abstinere iussit). On peut pourtant supposer que c’est bien Alexandre qui a initialement ordonné le massacre, conformément au témoignage de Plutarque199.
Si, de façon générale, même dans les cas où il est présenté comme une action collective, le massacre est exécuté sous le commandement général d’un chef de guerre, certains exemples montrent que le contrôle exercé par le chef de guerre sur l’armée dans le cadre du déploiement de la violence n’est pas total et en cas de défaillance peut facilement lui échapper.
Lors de la prise de Mendé par les Athéniens en 422, la ville en proie à la stasis leur a été livrée, mais les soldats s’engouffrent par les portes ouvertes et se livrent au pillage comme si la place avait été prise de vive force (ὡς κατὰ κράτος ἑλόντες). Dans ce déferlement de violence, Thucydide précise : καὶ μόλις οἱ στρατηγοὶ κατέσχον ὥστε μὴ καὶ τοὺς ἀνθρώπους διαφθείρεσθαι, « c’est à peine si les stratèges parvinrent à empêcher que les habitants soient également massacrés »200. Lors de la bataille entre les Macédoniens et les troupes de Porus sur les rives de l’Hydaspe, Arrien note que ce n’est pas « par l’effet d’un ordre reçu, mais parce qu’elle a été amenée à prendre cette formation dans le combat lui-même (οὐκ ἐκ παραγγέλματος, ἀλλὰ ἐν τῷ ἀγῶνι αὐτῷ ἐς τήνδε τὴν τάξιν καταστᾶσα) » que « toute la cavalerie d’Alexandre, regroupée désormais en un seul corps […] partout où elle s’abattait sur les rangs indiens, les disloquait en en faisant un grand massacre »201.
Dans quelques cas, le massacre paraît échapper complètement au commandement202. Il est alors représenté pleinement comme le fruit de l’initiative spontanée des soldats. On peut distinguer deux cas de figure, lorsque le commandement est défaillant d’une part, lorsqu’il est vacant d’autre part. Dans deux cas, le commandement paraît défaillant. Il s’agit de massacres indistincts en contexte obsidional qui font l’objet d’une forte condamnation morale.
Premièrement, en 413, le stratège Diitréphès a été chargé par les Athéniens de reconduire les mercenaires thraces et de mettre à profit le voyage pour causer des dommages à l’ennemi (M54)203. L’attaque surprise de la petite ville de Mycalessos (dont les portes sont ouvertes) est d’abord décrite comme l’action individuelle de Diitréphès (αἱρεῖ, ἐπιπεσὼν, Thuc. 7.29.2-3 ; ὁ Διιτρέφης εἷλε, Paus. 1.23.3). Puis dans un deuxième temps distinct, le massacre des habitants est décrit comme l’action collective des Thraces et paraît donc échapper totalement au commandement : ils se ruent dans la ville, pillent, massacrent, commettent les pires horreurs (Thuc. 7.29.4-5 ; Paus., οἱ Θρᾷκες… ἐφόνευσαν). En effet, commente Thucydide, « les Thraces, quand ils croient n’avoir rien à craindre, sont avides de sang, à l’égal des races barbares les plus sanguinaires »204, τὸ γὰρ γένος τὸ τῶν Θρᾳκῶν ὁμοῖα τοῖς μάλιστα τοῦ βαρβαρικοῦ, ἐν ᾧ ἂν θαρσήσῃ, φονικώτατόν ἐστιν. Comme pour les Carthaginois, cette description doit être envisagée avec recul tout comme le rôle réel de Diitréphès, dont la responsabilité est passée sous silence205, et l᾽on peut se demander si cet assaut n᾽a pas constitué une compensation206 au fait que les 1 300 peltastes thraces, qui devaient accompagner Démosthène en Sicile, ont été renvoyés par les Athéniens (ils se trouvaient alors en difficulté sur deux fronts, Décélie et Syracuse), car ils n’étaient pas en mesure de payer leur solde (7.27.1-2, 29.1)207.
Le deuxième exemple est celui de la prise de Motyé, colonie carthaginoise, par Denys de Syracuse en 397 (M58)208. La prise de la ville est présentée comme l’action de l’armée de Denys (ἡ δύναμις ἅπασα τοῦ Διονυσίου παρεισέπεσεν εἰς τὴν πόλιν) et le massacre comme l’action collective des Siciliotes (πάντας ἑξῆς ἀνῄρουν, ἁπλῶς οὐ παιδός, οὐ γυναικός, οὐ πρεσβύτου φειδόμενοι). C’est la volonté propre des Grecs de Sicile de se venger de la cruauté des Carthaginois par la cruauté qui est mise en avant (ὠμότητα ὠμότητι σπεύδοντες ἀμύνεσθαι)209. Diodore explique ensuite que Denys cherche à empêcher le massacre pour faire des prisonniers (τὸ μὲν πρῶτον ἀνεῖργε τοὺς στρατιώτας τοῦ φονεύειν τοὺς αἰχμαλώτους) mais ne parvient pas à se faire entendre de ses soldats. Il constate que leur ardeur (ὁρμή, qui exprime un élan violent et impétueux) est incontrôlable (ἀκατάσχετον, qui ne peut être contenu). Il exhorte donc les habitants à se réfugier dans les temples. C’est alors seulement que les soldats s’arrêtent d’eux-mêmes de massacrer pour se livrer au pillage (οὗ γενηθέντος οἱ μὲν στρατιῶται τοῦ φονεύειν ἔληγον, ἐπὶ δὲ τὴν τῶν κτήσεων διαρπαγὴν ὥρμησαν). Là où Hannibal a réussi (mettre un terme au massacre pour faire des prisonniers, M56, dont il décide ensuite du sort, M74), Denys paraît donc avoir échoué210.
Le deuxième cas de figure d’un massacre qui échappe au commandement est celui où le commandement en chef est vacant. En règle générale, lorsqu’une anarchia se produit sur le champ de bataille en raison le plus souvent de la mort du chef, les troupes sont défaites ou se retirent211. Dans les récits des conquêtes d’Alexandre, un phénomène inverse se produit. Les blessures d’Alexandre, qui le conduisent à se retirer des combats, stimulent l’ardeur de ses hommes.
Lors du massacre des fuyards de l’armée scythe (M43), Alexandre est blessé, il s’acharne à poursuivre les ennemis, à bout de forces, il donne l’ordre aux soldats de talonner les fuyards jusqu’à la tombée de la nuit (suis praecepit ut, donec lucis aliquid superesset, fugientium tergis inhaererent) et se retire. Mais les soldats portés par la colère vont bien au-delà (sed Macedonas ira longius prouexit). Ce n’est plus l’ordre d’Alexandre mais la fureur qui les anime qui les conduit par-delà les bornes de Bacchus (transierant iam Liberi patris terminos), franchissant une frontière à la fois géographique et symbolique. Et c’est seulement vers le milieu de la nuit qu’ils reviennent au camp après avoir tué beaucoup d’ennemis et fait encore plus de prisonniers (quippe media fere nocte in castra redierunt multis interfectis, pluribus captis).
La même colère inspirée aux soldats par leur chef blessé ou tenu pour mort apparaît de façon encore plus explicite dans les descriptions de la prise de la capitale des Malles chez Diodore, Quinte-Curce et Arrien (M67)212. Sous le coup de la colère et de la crainte inspirées par la blessure du roi (διὰ τὸν ὑπὲρ τοῦ βασιλέως θυμὸν, Diod. ; iustae irae, QC ; ὑπὸ σπουδῆς τε καὶ φόβου, Arrien), les Macédoniens se livrent au massacre indistinct de la population tandis que le corps d’Alexandre est porté à l’écart des combats :
Terruisset alios, quod illos incitavit. […] inrupere in urbem, Indosque plures fugientes quam congredi ausos ceciderunt. 20. Non senibus, non feminis, non infantibus parcitur: quisquis occurrerat, ab illo vulneratum regem esse credebant; tandemque internecione hostium iustae irae parentatum est.
Ce qui aurait affolé d’autres hommes, les exalta. […] ils firent irruption dans la ville, et ils massacrèrent les Indiens, plus nombreux à fuir qu’à oser se mesurer avec eux. 20. On n’épargna ni vieillards, ni femmes, ni enfants : ils se figuraient que tout individu qu’ils rencontraient avait blessé leur roi ; enfin, l’anéantissement des ennemis apaisa leur légitime colère. (Quinte-Curce, Histoires, 9.5.19-20, trad. H. Bardon)
Précédemment, dans le récit de la prise d’une ville des Aspasiens (M104), Arrien a appliqué le même schéma, expliquant le massacre de la population en fuite par la colère des soldats suscitée par les blessures d’Alexandre : « ceux que les Macédoniens prirent vivants, ils les passèrent tous par les armes dans leur rage de voir Alexandre blessé par eux »213, ὅσους δὲ ζῶντας ἔλαβον αὐτῶν, ξύμπαντας ἀποκτείνουσιν οἱ Μακεδόνες, ὅτι ἐτρώθη ὑπ᾽ αὐτῶν Ἀλέξανδρος ὀργιζόμενοι. Cependant, dans le récit de Quinte-Curce de la prise de la ville, c’est Alexandre qui a donné l’ordre de ne faire grâce à personne (M64)214.
Ainsi, que le commandement en chef soit défaillant ou vacant, lorsque l’initiative propre des soldats apparaît, c’est essentiellement sous la forme d’un élan intérieur nourri par la colère ou la crainte qu’elle est représentée (ὁρμή, θυμός, ὀργή, σπουδή, φόβος, incito, ira). Dans le quatrième et dernier cas de figure, tant la figure du chef que celle des soldats tendent à disparaître de la représentation.
Le massacre est représenté comme une action sans agent [34]
Le dernier cas de figure correspond à la représentation du massacre par une tournure passive sans complément d’agent (« ils étaient massacrés »), par un verbe signifiant « périr » (ἀποθνήσκω, ἀπόλλυμαι) ou par l’emploi de noms verbaux exprimant l’action de massacrer ou le fait de mourir215.
Ce type de formulation apparaît dans plusieurs cas de figure : d’une part, lorsque l’auteur mentionne indirectement le massacre en présentant le bilan des morts ou lorsqu’il le mentionne de façon très succincte, d’autre part, dans les descriptions plus développées, le plus souvent en corrélation avec des tournures personnelles actives ou la mention d’un ordre explicite dont elle présente les conséquences. Elle permet en effet de focaliser l’attention du lecteur sur les victimes du massacre et le spectacle de son résultat, comme peuvent l’illustrer les menaces proférées par Alexandre à l’encontre des Mardes chez Diodore (M96) : τήν τε χώραν εἰς τέλος ὄψονται κατεφθαρμένην τούς τ’ ἐνοικοῦντας πανδημεὶ κατεσφαγμένους, « ils verraient leur territoire complètement dévasté et les habitants égorgés en masse »216.
Elle se trouve employée en particulier dans les descriptions de massacres de soldats en déroute217 et de massacres indistincts218. Les auteurs des violences, chefs et soldats, sont sous-entendus et tendent à disparaître de la représentation, qui donne l’impression d’un massacre qui se déroule de lui-même219, quand les victimes ne deviennent pas elles-mêmes les agents de leur propre perte, en terrain ouvert, par la chute dans des précipices220 ou acculées dans un espace resserré, se jetant du haut des remparts221 ou piétinées par les soldats de leur propre camp222. L’horreur du massacre est déployée sous les yeux du lecteur au travers de la diversité des formes de morts qui sont évoquées223. Ainsi, dans le récit de Quinte-Curce de la prise de Persépolis (M61) :
6. Neque avaritia solum, sed etiam crudelitas in capta urbe grassata est: auro argentoque onusti vilia captivorum corpora trucidabant, passimque obvii caedebantur, quos antea pretium sui miserabilis fecerat. 7. Multi ergo hostium manus voluntaria morte occupaverunt pretiosissima vestium induti e muris semetipsos cum coniugibus ac liberis in praeceps iacientes. Quidam ignes, quod paulo post facturus hostis videbatur, subiecerant aedibus, ut cum suis vivi cremarentur.
6. Outre la cupidité, la cruauté aussi foula la ville prise : pliant sous l’or et l’argent, [ils] assassinaient les prisonniers, êtres sans valeur marchande ; de-ci, de-là, [étaient massacrés] au petit bonheur des gens qu’auparavant eût sauvés le prix de la rançon. 7. Beaucoup devancèrent le bras de l’ennemi en se donnant la mort ; ils revêtaient leurs plus précieux atours, et, du haut des murs, se jetaient dans le vide avec leurs femmes et leurs enfants. Quelques-uns, prévenant de peu ce que l’ennemi allait faire, avaient mis le feu à leurs demeures, afin de s’y brûler vif avec les leurs. (Quinte-Curce, Histoires, 5.6.6-7, trad. H. Bardon, modifiée)
La description du massacre se déploie au travers de deux propositions successives dont la première a pour thème les acteurs du massacre (auro argentoque onusti… trucidabant) et la seconde les victimes (passimque obvii caedebantur). Elle est introduite par une première proposition fondée sur la personnification des deux émotions qui animent les agresseurs et qui sont élevées au rang d’agent à part entière (grassata est) : la cupidité (avaritia) et la cruauté (crudelitas). Cette tournure est dans le corpus étudié propre à Quinte-Curce. On la retrouve dans le récit de la crucifixion des prisonniers tyriens pour introduire le spectacle (spectaculum) du massacre accompli (M80) :
Triste deinde spectaculum victoribus ira praebuit regis: duo milia, in quibus occidendis defecerat rabies, crucibus adfixi per ingens litoris spatium pependerunt.
Ensuite la colère du roi offrit aux vainqueurs un spectacle funèbre : deux mille hommes, que la rage lassée des Macédoniens avait épargnés, [mis en croix, restèrent] pendus tout au long de l’immense littoral. (Quinte-Curce, Histoires, 4.4.17, trad. H. Bardon, modifiée)
Pour conclure, le commandement d’un massacre est un processus souvent bien plus complexe que ne le laissent apparaître les sources, qui privilégient trois grands types de représentations (le massacre comme action individuelle du chef de guerre, le massacre comme action collective d’un peuple et le massacre comme action sans agent). L’expression explicite de la décision ou de l’ordre du chef de guerre commandant un massacre est rare tout comme celle d’une délibération collective, qu’elle soit celle d’une cité, d’une coalition de cités ou d’un état-major. Pourtant dans la plus grande majorité des cas, les massacres obéissent bel et bien au commandement, ils relèvent d’une volonté préméditée, motivée et sont ordonnés en tant que tels.
Dans le contexte de batailles rangées, les massacres de prisonniers sont décidés par le commandement dans la suite immédiate des combats. Ils sont le plus souvent représentés comme des actions collectives sauf dans les cas où les sources entendent mettre en valeur l’action ou souligner la responsabilité d’un chef de guerre en particulier. Ils ont eu lieu en grande majorité dans la deuxième moitié du ve siècle, en particulier dans le contexte de la guerre du Péloponnèse, principalement à la suite de batailles navales, auxquelles il convient d’ajouter les exécutions de prisonniers à l’issue de l’assaut d’un fortin. À la suite de batailles terrestres et d’opérations de maraudage, les massacres de prisonniers attestés ont eu lieu principalement dans le contexte de la troisième guerre sacrée et sont très souvent inscrits explicitement dans une logique de représailles. Les massacres de soldats surpris au repos ou réfugiés dans un espace sacré correspondent à la mise en œuvre d’une stratégie décidée en amont par le commandement ou pendant les combats en fonction des opportunités du terrain. Enfin, les massacres de soldats en déroute, depuis les guerres médiques jusqu’aux conquêtes d’Alexandre, s’inscrivent dans une stratégie de la poursuite qui vise à anéantir le plus grand nombre possible d’ennemis. S’ils sont parfois décrits comme l’action collective des poursuivants, ils sont très souvent représentés sous la forme d’une action sans agent, mettant en relief l’ampleur du désastre et le malheur des vaincus.
En contexte obsidional, les massacres indistincts de populations assiégées attestés dans les sources sont en majorité perpétrés par des peuples non grecs (Perses, Thraces, Carthaginois), notamment dans le contexte des guerres médiques et de la deuxième guerre gréco-punique, et par les Macédoniens, dans le contexte des conquêtes d’Alexandre. Le massacre est accompli le plus souvent après la prise de la ville dans la continuité des combats sous la direction générale du commandement. S’ils sont tantôt représentés comme une action collective et spontanée, mettant l’accent sur la violence des soldats à laquelle est donné libre cours, tantôt comme une action sans agent, donnant à voir le malheur des vaincus, les sources font également mention de l’ordre explicite donné par le chef de guerre. Le massacre de tous les hommes en âge de combattre (associé à l’asservissement des femmes et des enfants) ou bien de tous les ennemis tenus pour responsables est majoritairement le fait des Grecs à l’encontre d’autres Grecs dans la seconde moitié du ve siècle et la première moitié du ive siècle, puis des Macédoniens à l’encontre de peuples non grecs durant les conquêtes d’Alexandre. Ils font l’objet d’une délibération en amont ou à l’issue du siège de la cité et sont exécutés de sang froid. Ils sont représentés comme l’action collective des cités ou comme l’action personnelle du chef de guerre. La décision extrême de massacrer les combattants et d’asservir les femmes et les enfants est très souvent expliquée dans les sources par les sentiments de colère ou de haine ancienne qui animent les vainqueurs. Ces massacres s’inscrivent dans une logique de domination et de représailles et visent à abattre durablement, voire à anéantir, la communauté politique vaincue, tout en démontrant la toute-puissance du vainqueur.
Dans le cadre d’incursions en territoire ennemi, les massacres attestés dans les sources s’inscrivent principalement dans le contexte des conquêtes d’Alexandre en Haute-Asie et en Inde. Ils sont perpétrés à l’encontre de populations indigènes attaquées à l’improviste sur leur territoire ou durant leur fuite et massacrées indistinctement, même si les catégories de victimes sont très rarement indiquées. Ils prennent parfois spécifiquement pour cible les hommes en âge de combattre ou les ennemis tenus pour responsables en s’inscrivant plus explicitement dans une logique de représailles. Ils sont accomplis dans le cadre de stratégies dûment élaborées visant à terroriser et assujettir durablement les populations vaincues.
La violence du massacre, aussi extrême qu’elle puisse paraître, se déploie dans le cadre globalement défini par le commandement et répond le plus souvent à des considérations d’ordre politique et militaire en s’inscrivant dans une logique de domination, d’extermination, de terreur ou de représailles. Dans le cas des massacres indistincts et des massacres de soldats en déroute, motivés par la colère ou la haine, l’autorisation du massacre donnée par le chef de guerre ouvre la porte au déploiement de la violence spontanée et collective des soldats portée par un élan qui peut échapper à tout contrôle.
