Richard A. Billows est professeur d’histoire ancienne à l’université de Columbia. Ses principaux ouvrages traitent de la colonisation et de l’impérialisme macédonien, de la construction de l’empire d’Alexandre ainsi que de l’affirmation des royautés hellénistiques. Si les questions politiques et militaires sont au cœur de ses recherches, la réflexion qui les sous-tend porte sur la culture grecque, et plus précisément sur les événements qui ont contribué à son rayonnement. En témoignent notamment son étude sur la bataille de Marathon publiée en 2010 (Marathon: How One Battle Changed Western Civilization) mais aussi son nouvel ouvrage paru en 2023 aux éditions Bloomsbury sous le titre suivant : The Spear, the Scroll and the Pebble: How the Greek City-State Developed as a Male Warrior-Citizen Collective.
Dans cet ouvrage, l’A. met l’accent sur la cité-État grecque qu’il définit comme une entité militaire, politique et culturelle constituée autour d’une collectivité d’hommes ayant le statut de citoyens-soldats. Cette collectivité reposerait sur trois éléments clés interdépendants fondés sur une participation volontaire et autonome de chacun de ses membres : 1/ participation à la guerre en qualité d’hoplites ou de rameurs ; 2/ participation à la vie politique par le débat et le vote dans les assemblées et conseils ; 3/ participation à la culture par l’alphabétisation. Le titre de l’ouvrage prend dès lors tout son sens : The Spear renvoie à la lance du guerrier, the Scroll au rouleau de papyrus qui servait de support à la lecture et à l’écriture, the Pebble au caillou ou tesson de céramique utilisé pour le vote.
À travers le prisme de ces trois éléments, l’auteur interroge la naissance et le développement des cités-États grecques, pose la question de la spécificité culturelle de cette forme d’organisation socio-politique et, plus largement, de l’influence de la Grèce classique sur la civilisation occidentale.
L’ouvrage s’organise autour de cinq chapitres : après avoir traité de la naissance de la cité-État (chapitre 1) et des facteurs économiques nécessaires à son émergence (chapitre 2), l’auteur aborde le cœur de son sujet, à savoir la formation d’une collectivité de citoyens-soldats structurée et organisée autour d’activités et de fonctions spécifiques – la guerre (chapitre 3), la politique (chapitre 4), l’éducation (chapitre 5).
Ces activités et fonctions sont illustrées en début d’ouvrage par quatre planches en couleur : pl. 1 : représentation de deux phalanges en ordre de marche (olpé Chigi, datée du viie siècle av. J.-C., Villa Giulia, Musée national étrusque, Rome – une des seules peintures connues mettant en scène ce mode de combat) ; pl. 2 : fragment d’inscription athénienne du ve siècle rendant publiques des décisions relatives aux affaires cultuelles de la cité (musée d’art cycladiques, Athènes) ; pl. 3 : peinture représentant de jeunes garçons apprenant à lire mais aussi à jouer de la lyre sous la conduite d’un maître (vase attique à figures rouges attribué au peintre Douris, daté de 485 av. J.-C., et conservé au musée de Berlin, Antikensamlung Staatliche Museen) ; pl. 4 : ostraka utilisés pour le vote dans le cadre d’une procédure d’ostracisme (tessons de céramique mis au jour à Athènes, datés du milieu du ve siècle av. J.-C. et conservés au musée d’art cycladique). Ces planches sont précédées d’une carte schématique de la Grèce du Sud sur laquelle l’auteur a reporté quelques-unes des principales cités- États qui existaient entre le vie et le ive siècle av. J.-C. Par ailleurs, ont été ajoutées à la fin de l’ouvrage trois annexes : 1/ une notice relative aux sources ; 2/ un commentaire de La constitution des Athéniens d’Aristote assorti d’un tableau des localités mentionnées avec, pour chacune d’entre elles, une référence au système politique ; 3/ une liste des établissements coloniaux (apoikiai) avec leur cité et/ou leur région d’origine.
Dans son introduction, R. A. Billow souligne les spécificités de la cité-État grecque et l’influence de ce mode d’organisation socio-politique sur la civilisation occidentale. Si la culture grecque classique n’a pas disparu avec le développement de la chrétienté puis de l’islam, c’est parce que des hommes, tels qu’Ibn Sina, Erasme, Voltaire ou encore Goethe ont su, par leur pensée et leur écriture, faire perdurer cet héritage. Notons que l’auteur ne fait aucunement mention ici des Romains, pourtant impliqués dans ce processus de transmission. Pourquoi cette culture, en particulier, a-t-elle imprégné à des degrés divers la civilisation occidentale, voire en constitue les racines les plus profondes ? C’est l’un des principaux questionnements de l’auteur qui articule ensuite son propos autour des notions de polis et de cité-État (City-State). Après avoir exposé les différents sens du mot polis, il conclut que ce terme renvoie avant tout à un groupe de citoyens-soldats, donc à des individus libres de sexe masculin assumant des fonctions guerrières. Quant au terme de cité-État, il désigne, d’une part une entité physique (espace géographique délimité par des frontières au sein duquel se développe un centre urbain fortifié caractérisé par une diversité de bâtiments publics, parmi lesquels un théâtre, une agora, des portiques, un ou plusieurs gymnases, etc…), d’autre part une communauté de citoyens partageant un ensemble croyances, de valeurs (politiques, morales, religieuses) mais aussi de pratiques (sociales et culturelles). Il met en perspective l’ethnos et la cité-État afin de mieux définir la nature et la forme de cette dernière puis pose la question de son émergence et de son développement sur une période comprise entre 800 et 300 av. J.-C. Partant de l’idée selon laquelle la compréhension de la cité-État est indissociable de celle de la communauté formée par les individus libres de sexe masculin assumant des fonctions guerrières, il note que sa recherche doit contribuer à éclairer la notion grecque de « masculinité » ainsi que l’idéologie du citoyen-soldat (Male Warrior-Citizen) qui est étroitement liée à cette notion. Or mettre le focus sur cette catégorie sociale revient à écarter les femmes et les esclaves, mais aussi plus largement tous ceux qui ne combattaient pas au sein de la phalange ou sur les navires de guerre, ne participaient pas directement à la vie politique de la cité, ne fréquentaient pas les écoles en vue d’apprendre à lire et à écrire. R. A. Billows justifie de manière détaillée, mais pas toujours convaincante, le fait de passer sous silence toute une partie de la population qui, pourtant, participait à des degrés divers à la vie de la cité.
Dans le chapitre 1, qui porte sur l’origine et le développement de la cité-État, il rend compte de l’organisation des communautés du haut-archaïsme (1 200-900) en utilisant les apports de l’archéologie, qu’il confronte aux textes homériques afin de mieux saisir les formes de la cité naissante ; puis il s’intéresse aux fondations de la période archaïque considérant que les premières phases de migration ont été un facteur de structuration et de développement de la cité-État. Il dresse ensuite une typologie des différentes formes d’organisations politiques avec l’ethnos d’un côté, la cité-État de l’autre, mettant en évidence plusieurs modèles de poleis : polis centrifuge (Béotie et Argolide), polis centripète 1 (Sparte et sa périoikis), polis centripète 2 (Athènes et le système des dèmes). Il aurait été intéressant de prendre en compte quelques cités du littoral micrasiatique, comme Milet ou Halicarnasse, qui offrent d’autres modèles ou pour le moins font figures de variantes. Cela étant, R. A. Billows note que ni la géographie, ni la structure sociale et démographique des poleis qui ont émergé autour de 800 n’a déterminé la forme que celles-ci ont prise à l’époque classique. Ce sont les choix faits par les habitants à des moments cruciaux de leur histoire qui expliquent pour une large part la nature et la taille de ces poleis ainsi que leur organisation politique, sociale, économique et plus largement culturelle.
Dans le chapitre 2, intitulé développement économique et cité-État, il s’intéresse aux facteurs qui ont déterminé la croissance et la prospérité (géographie, climat, démographie), puis distingue deux types d’économie grecque selon les espaces géographiques – primaire ou développée –, pour ensuite aborder la question de la place des populations au sein de ces économies (comment gagner sa vie). Il ressort de ses analyses, appuyées sur un certain nombre de travaux récents, que la cité-État grecque était un centre économique marqué par la fourniture de services attractifs, la production de biens spécialisés, la consommation de produits de toutes sortes reposant sur le développement d’un réseau d’échanges. Sans la conjonction de tous ces éléments, les Grecs n’auraient pas été en mesure de développer une culture urbaine aussi riche et sophistiquée. Certes, mais on pourrait ajouter que cette culture a été favorisée, notamment dans le cas d’Athènes, par un système de sujétion politique impliquant des contributions financières qui ont permis à la cité d’engager de grands programmes de construction publique contribuant à son rayonnement.
Ces deux premiers chapitres, en définissant de manière claire les contours des formes politiques et des structures économiques de la Grèce antique, permettent ensuite à l’auteur d’entrer dans le cœur de son sujet : la lance, le caillou et le rouleau.
Dans le chapitre 3, il interroge la relation entre guerre et cité-État. Il commence par étudier les premières guerres grecques, celles du haut-archaïsme fondées sur une éthique aristocratique qui met en avant le combat singulier au corps-à-corps, l’exploit individuel. Il aborde ensuite la question de la guerre de type hoplitique, première forme de combat collectif plaçant les combattants, au sein de leur phalange, dans une relation de complémentarité et d’égalité, les conduisant à revendiquer des droits politiques ; R. A. Billows consacre plusieurs pages à cette « révolution hoplitique » avant de poser la question de l’armée navale et plus précisément des rameurs et du rôle des pauvres dans la guerre. Il ressort de ce chapitre qu’il existait un système collectif fondé sur des citoyens autonomes et motivés : chacun s’équipait à ses frais, prêt à consentir à l’effort de guerre, à risquer sa vie, à partager tous les dangers pour le bien commun. Que ce soit au sein de la phalange, en qualité d’hoplites, ou à bord des navires de guerre, en qualité de rameurs, des milliers de citoyens en âge de combattre coopéraient et se coordonnaient dans une stricte discipline pour atteindre le même objectif : la sécurité et/ou le développement de la puissance de leur cité. Mais par-delà cet objectif commun, chacun, riche ou pauvre, était mû par la volonté de protéger sa propre terre, source de subsistance, et s’entraînait donc au combat. L’auteur ne précise ni la nature ni les conditions de cet entraînement. Il insiste en revanche sur le volontariat et l’autodétermination des citoyens-soldats : il note qu’ils n’étaient pas recrutés par un lointain dirigeant ou un gouvernement dans lequel ils n’avaient pas de part, ni n’étaient entraînés et formés sous l’autorité d’officiers supérieurs. Les citoyens acceptaient de leur plein gré de servir comme hoplites ou rameurs parce qu’ils faisaient partie intégrante de la communauté qu’ils servaient – état de fait impliquant le partage des bénéfices liés au succès militaire tout autant que les coûts dus à l’échec. Ce système fondé sur le sens du bien commun reposait sur un principe d’égalité : chaque guerrier avait le même équipement, rôle et statut au sein de son arme de combat.
Mais comment concilier égalité et hiérarchie dans un tel système ? R. A. Billows avance sur ce point les arguments suivants : le commandant de la phalange hoplitique et les différents officiers placés sous son autorité étaient des citoyens sélectionnés pour remplir ce rôle pendant une durée déterminée ; de plus, ils portaient le même équipement que les autres soldats et combattaient à leurs côtés une fois la bataille engagée. En ce qui concerne l’armée navale, il admet que les officiers de marine ne remplissaient pas le même rôle que les rameurs, mais le fait qu’il s’agisse de citoyens sélectionnés par la communauté pour remplir une mission temporaire contribuait à les placer sur un pied d’égalité avec les autres. Ces arguments ne sont pas pleinement convaincants car ils passent sous silence l’existence d’une élite militaire au sein des armées grecques, bien attestée dans le cas de Sparte, de Thèbes ou encore de Rhodes. Mais en tout état de cause, l’auteur, au terme de ce chapitre, conclut qu’il existait au sein des armées terrestre et navale une milice citoyenne (citizen-militia) reposant sur une volonté collective et un principe d’égalité. Ces deux éléments étant, pour une large part, constitutifs de la cité-État.
La question de la participation politique est abordée dans le chapitre 4 qui interroge le lien entre décision collective et cité-État. L’auteur analyse d’abord le passage de l’oligarchie à la démocratie ainsi que la diversité des décisions collectives au sein de ces régimes politiques ; puis il étudie la théorie politique de la prise de décision collective pour ensuite questionner la diffusion de l’information auprès des citoyens. Il montre que leur participation aux affaires militaires en vue du bien commun leur avait conféré un pouvoir et un statut au sein de leur communauté, notamment le droit de revendiquer un partage des prérogatives politiques et de jouer un rôle dans la prise de décision. Cet état de fait expliquerait que le noyau de la cité-État ait été une communauté de soldats exclusivement. Ceux qui ne pouvaient participer pleinement aux affaires militaires – les femmes, les esclaves, les étrangers domiciliés et, dans certains cas, les classes les plus pauvres de la société – étaient dans une position subordonnée, incapables d’accéder à un rôle politique équivalent, voire dépourvus de toute prérogative politique. En revanche, ceux qui servaient à la guerre en qualité d’hoplites ou de rameurs bénéficiaient d’une participation politique au sein des assemblées publiques ou par le truchement des conseils représentatifs. Il s’agissait d’un droit reconnu et effectif, y compris dans des cités-États de type oligarchique comme Sparte.
L’auteur considère que ces modes d’organisation socio-politique, s’ils peuvent sembler restrictifs par comparaison à nos démocraties modernes dans la mesure où une grande partie de la population était privée de toute participation politique, étaient en réalité très ouverts comparativement aux autres sociétés antiques de Méditerranée ou d’Asie occidentale. Il note que la communauté des citoyens-soldats était composée de plusieurs milliers d’hommes, voire dans des cités-États démocratiques comme Athènes de plusieurs dizaines de milliers d’hommes constituant la majorité des adultes de sexe masculin libres, originaires de la cité. C’étaient donc selon lui des sociétés largement participatives d’un point de vue politique. Telle est la conclusion de l’auteur qui, au terme de ce chapitre, ajoute que le citoyen informé doté d’une participation politique est une invention propre à la Grèce antique ; ce sont les Grecs qui l’ont mise en pratique pour la première fois à l’époque classique au sein des cités-États ; et même si la participation politique égalitaire via le débat public et le vote à main levée ou à bulletin secret (le caillou), était encore limitée dans ces cités-États, l’idée qu’une participation politique reposant sur un principe d’égalité ait été envisagée et appliquée, ne serait-ce qu’à petite échelle, est une réalité qui doit être reconnue.
L’information partagée sous la forme par exemple de propositions de lois ou d’ordre du jour des réunions de l’assemblée, restait toutefois conditionnée à l’accès à la lecture et à l’écriture. C’est là le sujet du chapitre 5 dans lequel l’auteur établit un lien entre alphabétisation et cité-État. Après avoir rendu compte des origines et de la diffusion de l’alphabet grec, il articule son propos autour de l’existence d’écoles qui auraient eu à charge d’alphabétiser les futurs citoyens-soldats. Il en conclut que les cités-États grecques classiques furent les premières sociétés à être massivement alphabétisées dans l’histoire de l’humanité. S’appuyant sur des recherches effectuées dans le domaine des neurosciences par Merlin Donald ainsi que par Maryanne Wolf1, il considère que l’alphabétisation permet à l’homme de percevoir et de comprendre le monde qui l’entoure d’une manière différente par rapport à ceux qui ne savent ni lire ni écrire ; or les cités-État ont permis à une part importante de la population d’accéder à l’alphabétisation dont les effets sur le cerveau et la conscience furent considérables. Cela n’est selon lui pas sans conséquence sur notre compréhension de la culture grecque : celle-ci a été produite pour et par la communauté des citoyens-soldats alphabétisés qui formaient le noyau des cités-États d’un point de vue politique et social. Les facteurs qui ont favorisé ce phénomène sont d’abord le développement et la diffusion de l’alphabet grec vers 800 av. J.-C., ensuite l’établissement de systèmes de gouvernement collectifs qui, quels que soient les régimes politiques (oligarchiques ou démocratiques) avaient besoin de citoyens informés (information qui se faisait, entre autre, par l’affichage public des décisions, des lois et des traités), donc ayant été alphabétisés durant leur enfance pour pouvoir exercer leur droit de participation politique. Le développement des écoles au vie et au ve siècles susceptibles d’offrir une éducation à des prix abordables aurait permis aux fils de citoyens les plus modestes de bénéficier d’une alphabétisation de base, notamment dans des cités démocratiques comme Athènes. L’apprentissage de la lecture et de l’écriture, attesté par les sources littéraires et iconographiques, aurait permis d’ancrer solidement le système de gouvernement collectif qui, selon R. A. Billows, aurait atteint son plus haut degré de développement à Athènes avec l’instauration de la démocratie radicale à partir du milieu du ve siècle. Ce dernier va plus loin encore en établissant un lien entre l’élargissement de l’alphabétisation au cours du ive siècle et l’adoption dans le monde grec du modèle démocratique athénien perçu, selon lui, comme le seul système de gouvernance viable et acceptable pour une cité-État grecque indépendante. Ainsi considère-t-il que citoyenneté et alphabétisation vont de pair, qu’il ne peut y avoir de participation politique sans l’acquisition de la lecture et de l’écriture ; état de fait qui expliquerait que les citoyens aient tenu à être alphabétisés et à favoriser l’alphabétisation de leurs fils, voire de leurs filles à partir du iie siècle av. J.-C. Il est à noter que dans le cas d’Athènes aucune source ne fait état de manière explicite de l’existence d’écoles obligatoires pour les enfants de citoyens ; et Aristote, dans sa Politique, en notant que l’éducation devrait être la même pour tous, tend à montrer que ce principe d’égalité n’avait pas de réalité.
La conclusion générale du livre porte sur l’alphabétisation des citoyens-soldats et le développement de la culture au sein de la cité-État grecque, que l’auteur met en perspective avec d’autres civilisations antiques, comme celle des Perses par exemple. Son propos s’articule autour de deux questions clés : comment l’alphabétisation des citoyens s’est-elle traduite dans la culture grecque classique ? Comment les Grecs ont-ils développé ce que les Français qualifient de « mentalité grecque » et que l’on traduit en anglais par « esprit grec » ? L’A. y répond en notant que cela ne relève aucunement de considérations génétiques ou ethniques, que l’explication réside dans la nature même de la cité-État grecque qui a permis aux citoyens d’être pleinement acteurs de leur vie, d’en prendre le contrôle non seulement à titre individuel mais également collectif ; et en tant qu’acteurs sachant lire et écrire, ils ont pu développer leur propre vision du monde ainsi qu’une culture unique en son genre. La « mentalité » grecque classique se manifeste selon lui par le fait d’être réceptifs à des éléments d’ordre émotionnel ou religieux tout autant que par le fait de comprendre des principes rationnels ou encore de prendre du plaisir à voir des pièces de théâtre dans lesquelles les personnages, plutôt que d’être dans l’action, réfléchissent à haute voix sur la condition humaine. Il ressort en définitive de son propos que la culture grecque classique n’aurait pas été aussi riche et innovante sans l’alphabétisation « de masse » des citoyens-soldats.
Ce livre, bien qu’étant de qualité d’un point de vue scientifique, soulève quelques interrogations. D’abord, quelques points auraient mérité d’être étayés plus largement par les sources et replacés dans leur contexte historique : par exemple la question de l’alphabétisation des filles que l’auteur date à partir du iie siècle av. J.-C. alors qu’il existait déjà à l’époque archaïque des femmes sachant lire et écrire, comme en témoignent les poésies de Sapho ou de Korinna qui s’adressaient en priorité à un public féminin. Il en résulte que l’on ne peut considérer que le développement de la culture grecque classique ait reposé sur une seule et unique catégorie d’hommes. D’autres points auraient gagné à être davantage explicités : par exemple, on pourrait considérer que le fait d’employer le terme de « noyau » à propos de la communauté des citoyens ne s’accorde pas avec l’usage du mot « masse » employé à plusieurs reprises par l’auteur à propos de cette même communauté (participation politique et alphabétisation de masse). La contradiction est levée si l’on précise qu’il s’agissait dans le cadre des cités-États grecques d’un noyau de citoyens très élargi, ce qui n’était pas le cas dans les autres systèmes d’organisation politique antique ; c’est donc de manière relative que l’on peut parler de phénomène de masse et ce même s’il est admis que les citoyens-soldats étaient numériquement minoritaires par rapport au reste de la population – état de fait qui n’apparaît pas toujours clairement dans cette étude. Enfin, il aurait fallu nuancer, en fonction des périodes et de l’histoire de chaque cité-État, certaines affirmations à caractère général, comme par exemple l’engagement inconditionnel des citoyens sur le champ de bataille ou encore leur participation effective à la prise de décision politique. Si l’on prend simplement l’exemple d’Athènes à la fin du ve siècle, il est à noter de la part des citoyens une certaine désaffection pour les affaires militaires (d’où le recours au mercenariat) et, de manière concomitante, un désintérêt pour les affaires politiques (d’où l’absentéisme aux séances de l’assemblée)2.
De plus, bien des problèmes abordés étaient déjà connus de la communauté scientifique et résolus dans leurs grandes lignes (comme par exemple la formation de la cité-État, la diffusion de l’alphabet grec ou encore le lien fonctionnel entre le politique et le militaire) ; le mérite de l’auteur est de les avoir détaillés et soumis à un nouvel éclairage.
Mais par-delà ces quelques remarques, l’un des principaux apports de ce livre est d’avoir examiné les rouages d’un système dont la dynamique repose sur l’interaction, l’interdépendance et la combinaison structurelle de trois éléments : l’implication des citoyens sur le théâtre des opérations militaires, leur participation à la prise de décision politique et leur volonté d’accéder à l’alphabétisation. En tant que moteurs d’un seul et même système, celui de la cité-État, ces éléments ont joué, selon l’auteur, un rôle déterminant dans la formation et le développement de la culture grecque classique favorisant la spéculation intellectuelle, la philosophie rationnelle, le relativisme, l’exploration du monde, l’analyse historique et l’historiographie, l’enquête critique, l’éloquence, les représentations dramatiques dans lesquelles les personnages analysent leurs propres expériences, l’architecture fondée sur les corrections optiques, etc. Que les Grecs anciens aient produit une culture remarquable, suscitant toujours autant d’intérêt dans le temps présent, ne fait aucun doute ; mais considérer que cette culture les met à part des autres peuples antiques est discutable. Notre sensibilité aux différentes formes d’expression grecque ne doit pas nous conduire à placer cette civilisation au-dessus des autres.
