L’ouvrage que publie Thierry Lucas dans la bibliothèque des Écoles française d’Athènes et de Rome est le fruit d’une thèse de doctorat remarquée (et partiellement remaniée), soutenue devant l’université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne en 2019. La recherche porte sur l'organisation militaire du koinon des Béotiens entre le ve et le iie siècle avant J.-C. Il s’agit d’une étude sur la longue durée, que l’auteur fait débuter en 447 et s’achever en 171.
Après l’époque archaïque, durant laquelle l’organisation fédérale des diverses cités composant l’ethnos des Béotiens reste très débattue (voir K. Meidani, Kentron, 24, 2008, p. 154-168), cette période correspond aux trois principaux moments du koinon (confédération) des Béotiens : la « Ligue classique » (447-383) qui s’éteint avec la prise de la Cadmée par les Lacédémoniens ; la période de l’hégémonie thébaine (378-335), de la reconstitution sur un format par districts différent de celui de l’époque précédente, confirmant la primauté de Thèbes, jusqu’à la destruction de cette cité par Alexandre ; et le koinon hellénistique (338-171), qui fonctionne à ses débuts sans Thèbes, restée indépendante de sa refondation de 315 à 287 ; en 171 (probablement en janvier), à l’occasion de la troisième guerre de Macédoine, la confédération béotienne hellénistique est brutalement dissoute (dialusis) par les Romains, avant d’être rétablie au ier siècle, après la première guerre mithridatique, dans une finalité plus religieuse.
L’intérêt de l’ouvrage est d'explorer dans ce cadre évolutif de l’époque classique et de la haute époque hellénistique la plupart des aspects de l’armée béotienne, dans ses dimensions politiques et spatiales, sociales et culturelles. Pour la première période, les attestations sont essentiellement tirées des historiens (Thucydide, Xénophon), avec ce document essentiel que sont les Helléniques d’Oxyrhynchos. Pour ce qui est de la période de l’hégémonie thébaine, les attestations sont plus fragmentaires et ressort la figure centrale d'Épaminondas. Pour la période hellénistique, les sources littéraires sont plus rares, mais l’étude bénéficie de nombreuses données épigraphiques – certaines récemment découvertes – provenant de différentes cités de Béotie et dont un grand nombre portant sur l’organisation militaire des cités et du koinon et plus largement sur la guerre. L’auteur a su tirer utilement parti des travaux de Denis Knoepfler, de Christel Müller ou de Yannis Kalliontzis. Les données archéologiques et l’architecture militaire sont également mobilisées de manière très utile : dans la lignée des travaux de prospection (survey) de John Fossey dont un volet a des implications sur le réseau défensif de la Béotie, l’auteur développe une véritable réflexion spatiale sur l’organisation défensive béotienne, que synthétisent trois cartes de grande qualité (notamment les fig. 2-3) – on regrette que le nombre de cartes ne soit pas plus élevé. Dans cette approche pluridisciplinaire, l’auteur utilise un peu le témoignage des monnaies béotiennes, au sujet de la genèse du koinon béotien, à travers l’iconographie du bouclier échancré, mais la dimension économique, qui ressort des monnaies et aussi des textes, apparaît négligée – cet aspect étant partiellement compensé par excellent article de Th. Lucas sur la remonte de la cavalerie béotienne à partir des comptes de l’hipparque Pompidas (BCH 142.1, 2018, p. 209-232).
Après une courte introduction rappelant les travaux d’illustres devanciers sur les Boiotians Studies, dont des fondamentaux en langue française, l’ouvrage est divisé en 5 chapitres, regroupés en 3 parties, portant respectivement sur : « Les structures politiques et les structures territoriales » (p. 7-115) ; « L’armée fédérale et ses mues » (p. 119-260) ; et sur « Kρείσσονες ἐν πολέµωι. Guerre et société en Béotie » (p. 261-322), dont le titre est tiré d’une épigramme assez énigmatique sur un monument funéraire daté d’après la bataille de Leuctres (IG VII, 2462). Le premier chapitre est une synthèse des aspects institutionnels liés au recrutement territorial militaire des trois entités confédérales qui se sont succédées dans le temps, après les ruptures imposées par Sparte à la suite de la Paix d’Antalcidas de 386 et la défaite de Chéronée ou plus sûrement la destruction de Thèbes imposée par la monarchie macédonienne. Une question intéressante porte sur la correspondance des onze districts (merè) attestés dans les Helléniques d’Oxyrhynque, et qui se rapportent à la situation particulière de 395, au début de la guerre de Corinthe, avec les sept circonscriptions (telè) qui bénéficient d’une double représentation dont ce fait l’écho ce texte. Rapporté au nombre des sept béotarques connus après 378, de même qu’aux sept districts territoriaux d’époque hellénistique, dont les travaux de Denis Knoepfler (notamment sur la loi de Daintôndas1) ont démontré que chacun était doté d'un béotarque, il semble bien que le chiffre sept ait été une norme bien plus que le chiffre onze. C’est la participation militaire qui donne droit à une certaine représentation au sein des instances fédérales, le découpage des districts reposant sur une estimation préalable de la démographie. Le fait que tous les béotarques soient thébains après la recréation de 378 montre que la confédération s’est transformée au ive siècle en « machine de guerre thébaine » (p. 53) ; à l’époque hellénistique, la convention entre les cavaliers d’Orchomène et ceux de Chéronée (SEG 28, 461) peut illustrer un recrutement plus équilibré, le découpage des telè (circonscriptions) permettant de recruter des unités militaires (ici de cavalerie) au sein des cités (importantes ou secondaires) regroupées en districts. Le chapitre deux porte sur la défense du territoire fédéral. Après les inévitables questions de méthode sur la difficulté à dater les appareils, tant du point de vue de l’archéologie que par les textes, Th. Lucas avance prudemment la possibilité de datations pour les diverses fortifications et tours de garde du territoire. Pouvant s’appuyer sur le parallèle érétrien ou sur la distinction typologique à la frontière entre la Béotie et l’Attique grâce aux publications de S. Fachard2 et de F. A. Cooper3, l’auteur a tendance à rabaisser un peu la chronologie jadis défendue par J. Ober et J.M. Fossey, les cités béotiennes, grandes ou petites, ne se dotant seulement de fortification qu’à partir du milieu du ive siècle, après la troisième guerre sacrée. L’organisation d’ensemble est sans doute plus difficile à cerner encore : quelle est la part de l’initiative locale ? la part de l’organisation confédérale ? À la suite des surveys du Boioitian project menés par J. Blintliff et A. Snodgrass, l’auteur défend l’idée d’une évolution : après le temps des hégémonies locales de l’époque classique, le « fourth century climax » serait révélateur d’une réorganisation du settlement pattern, pas nécessairement lié à un accroissement de la population mais plutôt à un accroissement de la prospérité générale. C’est à cette époque que les fortifications en dur se seraient généralisées. Mais cette tendance se double à l’époque hellénistique de la fortification de petits sites frontaliers, dont certains ont tendance à devenir des cités : Aigosthènes, simple komè de Mégare, de Siphai, Chorsiai ou de Hyettos, simples villages dans l’orbite d’Orchomène. Cette « poliadisation des marges » est révélatrice d’une volonté centralisatrice du Koinon de protéger ses espaces frontaliers. Le chapitre III aborde l’armée béotienne à l’époque classique, à partir des sources textuelles, parfois tardives (Plutarque), en tenant compte de manière utile des avancées historiographiques essentiellement anglo-saxonnes. Plusieurs pages de l’ouvrage nous amènent à reconsidérer l’anatomie de la bataille dans ses aspects parfois les plus théoriques. L’auteur délaisse l’orthodoxie hansonienne de la bataille hoplitique, la conception défendue en leur temps par Pierre Lévêque et Pierre Vidal-Naquet d’un Épaminondas « pythagoricien » (sur l’ordre oblique) pour se faire l’écho, de manière très pragmatique, des travaux de moins en moins « hétérodoxes » d’Adam Schwartz4 ou de Roel Konijnendijk5. Par ailleurs, Th. Lucas a aussi la bonne idée de mettre en exergue les conclusions sur la psychologie du combattant de Charles Ardant du Picq (Études sur le combat, 1880), trop ignorées ailleurs qu’en France. Th. Lucas rappelle l’importance de rester en formation serrée, la nécessité d’un entraînement régulier là où Hanson privilégiait l’amateurisme ; il souligne aussi la poursuite et le massacre des ennemis. L’othismos ou « poussée » est ramené à une stratégie individuelle, excluant une poussée de groupe à partir de plusieurs rangs et mettant fin au fantasme d’une mêlée de rugby organisée : la formation profonde du bataillon béotien, sur 25 voire 50 rangs, s’explique non pas par des considérations physiques de poussée mécanique (qui cesse d’exister passée six à huit rangs) mais par l’impact psychologique de confiance (dans les rangs béotiens) et de panique potentielle (chez les ennemis), et aussi comme moyen de créer un point central de fixation pour l’attaque, une aile retardant la bataille, tandis que les meilleures troupes qui se concentraient sur les rangs en profondeur de l’aile combattante, remportaient la bataille. S’appuyant sur une lecture critique des sources, essayant à chaque fois de soupeser la factuel et l’idéologique, l’auteur reprend la description contextualisée de dix batailles en ligne d’époque classique, de Coronée I (447) à Chéronée (338). Il réalise également un état des lieux utile des troupes, par type d’armes (fantassins, cavalerie, flotte). Le chapitre IV dresse un portrait un peu différent de l’armée béotienne hellénistique, en raison de l’apport des sources épigraphiques, dont l’auteur fait un usage pertinent pour établir une typologie des troupes. Il est dommage de n’avoir finalement pas réalisé de comparaison plus systématique entre la photographie classique et la photographie hellénistique de l’armée du koinon béotien, la contextualisation de la riche histoire hellénistique étant parfois un peu moins poussée pour les attestations. En revanche, l’un des principaux acquis de l’ouvrage porte sur l’adoption par la phalange de l’équipement à la macédonienne, réforme militaire probablement intervenue dans les années 230-220 et non immédiatement après la défaite de 245 face aux Étoliens à Chéronée. L’A. montre que les cavaliers et, parmi les fantassins, les epilektoi et l’agèma, sont désormais opérationnels à tout moment à la différence de l’infanterie qui semble constituée de réservistes. L’auteur insiste également sur la préparation militaire telle qu’elle est pratiquée dans les gymnases béotiens à cette époque, de nombreux catalogues militaires permettant de déduire la participation à l’éphébie, comme certains textes (le décret de Sostratos pour la préparation militaire), tous étudiés par Paul Roesch en leur temps, de voir concrètement les arts militaires enseignés. On espère en revanche que les développements de l’auteur sur l’armée et la population, à travers une approche démographique, réalisés dans la thèse, dont une bonne part était issus des catalogues militaires hellénistiques, et qui ne sont pas repris dans l’ouvrage, donneront lieu à une publication autonome.
Le chapitre V constitue à lui seul la troisième et dernière partie de l’ouvrage. Son originalité tient à ce qu’il aborde le fait militaire selon une approche culturelle. L’A. poursuit ici une réflexion entamée par John Ma à l’occasion d’un colloque lyonnais de 2003 sur les cités grecques et la guerre (« une culture militaire en Asie Mineure hellénistique ? »6). On a pu reprocher à J. Ma, et à d’autres, la notion même de « culture militaire » ou « culture de guerre » car on voit mal à quoi pouvait correspondre une « culture de paix ». En réalité, Th. Lucas rassemble ici les attestations militaires hors du champ de bataille : la symbolique du bouclier échancré sur les monnaies du koinon hellénistique (discutée par Mackil7), l’imagerie militaire sur les stèles funéraires du ve siècle (celles du ive et surtout de l’époque hellénistique restant à inventorier systématiquement), les vases à figures rouges de la fin du ve siècle, la signification de la gravure et de la consécration des catalogues militaires, même en période de difficultés financières ; la participation des soldats aux épreuves agonistiques des Pamboiôtia, peut-être des Ptôia et autres ; l’érection des trophées et leur perpétuation dans cette Béotie que Plutarque (à une époque tardive, et dont il est originaire) compare dans la bouche d’Épaminondas à « une piste de danse de la guerre » (Moralia 193e). Il n’est pas sûr que la référence aux « lieux de mémoire » de Pierre Nora aide à mieux cerner des phénomènes qui sont divers, mais il est vrai que ce chapitre, qui pourrait (peut-être ?) être prolongé, montre l’omniprésence de la guerre dans les préoccupations des sociétés anciennes.
Mais la Béotie (et son koinon) était-elle une exception en la matière ou bien représentait-elle la règle ? Un dernier développement porte sur le mercenariat. Il serait finalement conçu comme l’aboutissement d’une société toute tournée vers la guerre, l’auteur retraçant les attestations de mercenaires béotiens enrôlés outre-mer depuis l’expédition des Dix-Mille jusqu’à la bataille de Raphia (217). L’influence de Marcel Launey est prégnante. À mon sens, tout stratiotès engagé dans une armée royale n’est pas forcément un mercenaire ; il peut s’agir d’un allié (symmachos). Si le koinon des Béotiens est partie prenante de la koinè symmachia crée par Antigone Dôsôn en 224, ce qui permit au roi de remporter la bataille de Sellasie (222), Brachylles n’est pas non plus un condottiere au sens où pouvait le comprendre M. Launey, mais peut-être davantage un représentant allié dans un dispositif voulu par le roi, hégémon de l’alliance. Quant à l’idée selon laquelle un Sôkratès de Béotie, que l’on retrouve à la tête de 2 000 peltastes (de l’agèma) dans les rangs lagides en 217, serait le fer de lance de la macédonisation de l’armée lagide à cette époque, fort de l’expérience accumulée auparavant à Sellasie, « sur intervention directe de la monarchie macédonienne », elle doit, me semble-t-il être abandonnée. Les Lagides ne sont pas moins macédoniens que les Antigonides. Affirmer que « la Béotie est probablement le seul endroit en dehors de la Macédoine, où l’on peut trouver ce type de troupe » (p. 312) n’est pas exact. Avant la bataille de Sellasie, le contingent Mégalopolitain s’est vu confié par Dôsôn un armement macédonien ; en face, Cléomène de Sparte sous influence lagide avait adopté le mode de combat à la macédonienne dès 227, en encore en 223.
Dans son ouvrage sur un sujet technique lié à la guerre, Th. Lucas montre pleinement sa capacité à faire de l’histoire, pas seulement de l’histoire militaire : « L’historien de l’antiquité, cet homme-orchestre », disait L. Robert…
