Ce livre est la traduction française d’un ouvrage paru aux éditions Routledge en 2004, sous le titre Ancient Germanic Warriors Warrior: Styles from Trajan’s Column to Icelandic Sagas. Michael P. Speidel (ci-après S.) y traite un sujet d’une grande originalité : l’existence de modes de combat et de représentations guerrières propres aux populations « germaniques », sur un temps long allant des migrations indo-européennes aux sagas islandaises. Loin d’être un spécialiste des mondes germaniques anciens, ni de ce qu’on appelle plus généralement outre-Rhin la Germanische Altertumskunde, S. est un savant mondialement connu pour ses nombreux et excellents travaux consacrés à l’armée romaine. Durant ses recherches passées, il avait eu l’occasion d’aborder la question des influences ultra-rhénanes sur les troupes impériales en étudiant le recrutement, l’équipement et les styles de combat des auxiliaires. Il s’était ainsi penché sur les equites singulares Augusti dans sa dissertation doctorale, puis, dans des études plus circonstanciées, sur les auxiliaires Canninéfates du limes danubien, sur les manœuvres équestres des lanciers germaniques d’Hadrien, ou encore sur les auxilia palatina de l’armée de Constantin. Tous ces travaux lui ont fourni la matière première de ce livre, qui s’est enrichi de recherches supplémentaires sur les peuples indo-européens, le haut Moyen Âge et la mythologie nordique.
Le résultat est un ouvrage extrêmement riche, d’une grande érudition, fourmillant de références à des publications rédigées dans la plupart des grandes langues académiques. S. s’est efforcé de produire un véritable essai d’anthropologie militaire, dans le but reconstituer ce qu’il appelle « les anciens types de guerriers germaniques », qu’il relie très étroitement aux « mentalités » et à « la culture de la Germanie païenne ». L’ouvrage se compose de vingt chapitres thématiques, chacun consacré à un warrior style. Sont ainsi présentés des archétypes guerriers associés au chamanisme ou à des pratiques initiatiques (guerriers-animaux, berserkers), des attitudes relevant de ce que nous appellerions aujourd’hui « l’expression de bataille » (chants, danses rituelles, peintures de guerre, port des cheveux longs pour impressionner l’ennemi), des tactiques (le « mur de boucliers » ou shildburg) et des modes de combats particulièrement prisés des anciens Germains (techniques de combat anti-cavalerie, mode de préhension de la lance sur l’épaule, etc.). Le plan suivi est généralement le même dans chaque chapitre : l’auteur commence par passer en revue les attestations les plus anciennes de ces styles guerriers chez les peuples indo-européens, en mobilisant les mythes, la linguistique et l’ethnographie classique. Puis il relève minutieusement leurs attestations à l’époque romaine (la colonne Trajane sert en quelque sorte de fil directeur), avant de chercher des indices de leur survivance au Moyen Âge.
L’ampleur du projet a de quoi impressionner, et il faut reconnaître que S. a su insuffler à son ouvrage une énergie communicative. Par sa manière d’instruire le dossier, en reliant entre elles des pièces disséminées dans une documentation extrêmement vaste, il donne l’impression grisante de redonner vie à des réalités martiales oubliées. Le spécialiste de l’armée romaine que je suis a également éprouvé un grand plaisir à redécouvrir les savantes démonstrations que l’auteur avait pu produire sur certains points d’histoire militaire impériale, dans des articles plus anciens. Mais il faut aussi reconnaître qu’à l’époque de sa première publication, ce livre avait soulevé des réserves au sein de la communauté scientifique. Plus qu’à la difficulté du traitement de champs disciplinaires qui ne sont visiblement pas familiers de l’auteur, le lecteur se trouve vite confronté aux limites d’une approche méthodologique reposant sur une lecture orientée de la documentation. Les Germains sont partout : sur la colonne Trajane, sur l’arc de Constantin, derrières les troupes « palestiniennes » participant à la bataille d’Émèse en 272. Le barritus, le foulkon, et le cuneus se voient assigner une origine germanique. Le célèbre passage de Végèce (Mil., I, 20) déplorant l’abandon du port des cuirasses et des casques après le désastre d’Andrinople devient un témoignage sur l’existence d’un « esprit berserk » dans l’armée romaine. L’empereur Julien, retirant sa cuirasse quelques instants avant de recevoir une blessure mortelle sur le Tigre, fait montre, lui aussi, de ce même furor Teutonicus. Les preuves font généralement défaut, et les explications alternatives sont trop souvent passées sous silence.
À cette approche fortement conditionnée par le postulat initial de l’auteur viennent s’ajouter d’autres écueils. Certaines traductions en font dire plus aux textes anciens que ce qu’ils ne disent réellement. Chez Libanios, Or., 59, 131 (en réalité 132) l’expression θηριώδη λύσσα est rendue par « rage de bataille de loups » et devient ainsi une preuve de l’existence de guerriers-loups chez les Francs, alors qu’il n’est nullement question de « loups » dans ce passage mais seulement d’une « frénésie bestiale ». Dans un élan similaire, l’auteur choisit de ne pas tenir compte des stéréotypes associés, dans les sources gréco-romaines, à la barbarie nordique. Les nombreuses occurrences de nudité guerrière peuvent ainsi s’interpréter à l’aune d’un système de valeurs rapprochant les barbares d’une animalité primitive, sans qu’il ne soit nécessaire de voir en elles une illustration de schémas de pensée directement issus d’une culture militaire indo-européenne, faite de chamanisme et de confréries religieuses. Au demeurant, le fait de considérer qu’il existait une culture de guerre « germanique » tend à gommer la diversité de sociétés anciennes qui, du Danube à la Scandinavie, partageait peut-être des traits communs, mais se distinguaient aussi beaucoup les unes des autres (pourquoi ne pas avoir proposé une analyse typologique du mobilier militaire inventorié par les archéologues dans ces espaces ?).
Pour ce qui est de la traduction française de Damien Bigini, elle est globalement correcte et rend bien compte du texte original, ce qui n’était pas gagné d’avance vu la précision et la technicité du propos. Nous avons malgré tout relevé quelques erreurs. Par exemple à la p. 18, la traduction française propose « Elle dépeint [la colonne Trajane] avec une grande précision des Maures aux cheveux bouclés ou des archers orientaux vêtus de caftants et montant à cru » pour rendre « Caftan-clad oriental bowmen as well as bare-back riding, curly haired Mauri are shown with great accuracy ». On aura pourtant bien compris que dans le texte original, les combattants montant à cru sont les cavaliers Maures, non les archers orientaux, tous représentés à pied sur la colonne. Quelques coquilles peuvent parfois altérer la compréhension des sources. Par exemple à la p. 135, n. 9, Ammien (dans le texte original) devient Arrien. Sur le plan formel, l’édition en grand format (27x18 cm), avec les notes en bas de page, rend l’ensemble tout à fait lisible. Les nombreuses illustrations de l’édition Routledge sont toutes reproduites en bonne qualité et la bibliographie est augmentée (par Yann Le Bohec, qui est aussi l’auteur de la préface) de références postérieures à 2004.
