L’objectif principal de l’ouvrage est d’étudier et de comprendre les liens qui peuvent exister entre l’identité des peuples d’Hispanie et de Gaule et le fait militaire, ainsi que le rôle et la place des relations et échanges interculturels dans ces liens. Pour ce faire, les données mobilisées seront uniquement issues de l’archéologie, afin d’éviter le biais des textes gréco-romains anciens et leur vision bilatérale de ces échanges. Précisons que ce travail est issu d’un mémoire de doctorat, soutenu en février 2017 à l’université Bordeaux Montaigne.
L’auteur débute par un travail d’identification, long et difficile, mais nécessaire, des différents peuples concernés, à savoir les Ibères, les Celtibères, les Lusitaniens, les Aquitains, les Gaulois, et enfin les Ligures. En mobilisant notamment les apports de l’ethnoarchéologie, l’auteur analyse la place de la culture matérielle au sein de chacun de ces groupes. Il poursuit avec une typologie des objets en lien avec la sphère militaire, retrouvés sur les territoires des peuples concernés. Il s’intéresse alors aux épées, fourreaux, poignards, armes d’hast, mais aussi aux boucliers, armures et casques, avec une attention particulière portée sur la chronologie. Il prolonge ensuite cet inventaire, en procédant cette fois-ci par région, ce qui lui permet de repérer des tendances, des similarités et donc des spécificités régionales qui révèlent dès lors des cultures militaires et des approches différentes de la guerre. Cette approche lui permet par la suite de repérer et de réfléchir sur des objets retrouvés hors des cadres régionaux précédemment définis, et donc exogènes. La question des échanges culturels se pose alors. Mais si ces échanges existent bel et bien, ils sont sans doute ponctuels, et ne modifient que rarement les habitudes militaires des peuples concernés. L’exception concerne surtout les épées laténiennes du nord des Pyrénées retrouvées dans le centre de l’Ibérie. Mais là aussi l’auteur formule une précaution, ces objets ne sont pas intégrés tels quels, mais subissent des modifications pour correspondre aux habitudes guerrières locales. Dans cette lignée, l’exemple fameux du gladius romain dit « ibérique » est étudié. Par une analyse quantitative s’appuyant sur la technologie 3D, des épées laténiennes « du nord » et celles « du sud », il remarque un centre de gravité plus proche de la poignée pour celles du sud, et donc plus adapté au coup d’estoc. Une similarité morphologique avec le gladius romain, qui correspond bien à une approche similaire du combat au corps-à-corps. Ces évolutions ont permis d’optimiser la capacité d’estoc de ces épées, tout en conservant une certaine efficacité des coups de taille permise par l’inertie des épées laténiennes. Cette démonstration explique bien l’origine de cette arme, sa redoutable efficacité dont parlent nos sources littéraires, et ainsi, la place des échanges culturels dans son optimisation.
La première moitié de l’ouvrage correspond donc globalement à un long inventaire qui établit les bases de la réflexion qui va suivre, à savoir, comprendre la place de ces objets dans la culture militaire de ces groupes, comprendre comment ces cultures peuvent s’influencer et comment mobiliser les ressources archéologiques pour repérer ces influences.
Il s’interroge tout d’abord sur les différents contextes de découverte de ces armes, en commençant par les sépultures et en utilisant des statistiques complexes. Il en ressort certaines tendances. D’abord une tendance générale sur toute la zone étudiée, à revendiquer ce statut de guerrier dans la mort par le dépôt des armes. Même dans la mort, les armes jouent un rôle dans la représentation sociale de l’individu. Le choix des armes permet quant à lui de repérer des spécificités régionales ; outre la lance, le choix de l’épée laténienne ou de la falcata traduit là aussi des cultures et des dynamiques différentes selon les régions. Il pose ensuite la question des lieux de vie, c’est-à-dire, les sanctuaires et les agglomérations. Une nouvelle approche qui permet de s’intéresser à des pratiques collectives et non plus individuelles. Le cas des sanctuaires collectifs de Gaule non méditerranéenne est alors intéressant. On y retrouve de nombreuses armes, défonctionnalisées pour être offertes aux divinités, et données par des chefs de guerre ou des personnalités importantes. Le rôle de ces dons, et donc de ces armes, est de renforcer le groupe par des pratiques communes, mais aussi pour ces personnalités, d’affirmer un certain statut, et d’alimenter la compétition aristocratique comme l’auteur le suppose. Pour ce qui est des agglomérations, la place des armes reste très difficile à appréhender comme l’auteur le montre bien. Le contexte d’abandon de l’arme est déterminant mais particulièrement périlleux à identifier clairement. Une fois ces précautions prises, l’auteur remarque la présence d’armes dans les maisons, sans doute pour une utilisation spontanée, et nous renseigne surtout sur la place de celles-ci qui n’appartiennent plus seulement à une élite mais qui prolifèrent dans l’oppidum. Certaines armes ou objets militaires pouvaient également être exposés à l’entrée des maisons, signifiant bien la volonté d’affirmer un statut, ou un héritage guerrier, et on constate de nouveau la place de ce fait militaire dans ces sociétés.
Les deux derniers chapitres concernent l’évolution de ces pratiques, et leur lien potentiel avec les échanges culturels. Il en ressort une nouvelle fois l’idée que ces échanges sont très difficiles à identifier, car ils sont toujours liés à la complexité d’analyser et de comprendre les contextes de dépôt ou d’abandon des objets. L’auteur est donc contraint de se limiter à des hypothèses. Cependant le lien avec les débuts de l’occupation romaine semble se dessiner. Les échanges culturels apportés par celle-ci paraissent bousculer un certain nombre de pratiques liées au domaine militaire. On remarque alors cette tendance où les élites vont de moins en moins chercher à revendiquer un statut militaire, mais plutôt une force économique, et un lien avec la culture romaine dominante.
Pour conclure, on remarque bien que la réflexion de l’auteur est contrainte par les limites de ses sources. Cependant il fait preuve d’une très grande rigueur dans leur traitement, et ne se laisse jamais emporter par une hypothèse, aussi convaincante soit-elle, sans en exprimer clairement les barrières. Il s’agit donc d’un ouvrage, et d’une réflexion, de grande qualité, bien illustré de surcroit.
