Pour Victor Hugo, la littérature était une affaire familiale. Il n’eut donc de cesse de rassembler son entourage autour des livres et de l’écriture, par l’exemple obstiné, l’encouragement vigilant, l’incitation opiniâtre ou l’obligation franche, pouvant jouer tous les rôles, tantôt prescripteur, professeur, mentor ou relecteur-correcteur. Il y eut « la bande » de ses amis, et surtout sa famille : son épouse Adèle, ses fils François-Victor et Charles, sa fille Adèle, sa maîtresse Juliette Drouet. Par l’examen de la trajectoire des membres du clan Hugo et l’analyse de quelques-unes de leurs productions – biographiques, historiques, journalistiques ou épistolaires –, nous essaierons de déterminer quels desseins il poursuivait alors – occuper ses enfants et assurer leur avenir, transmettre ses talents, alimenter son propre fonds documentaire en archives de première main, raconter son époque, donner la mesure de ses combats littéraires, politiques et sociaux, laisser un témoignage de sa vie personnelle et intime, construire méthodiquement l’image qu’il souhaitait laisser à la postérité –, mais également l’ampleur et les effets de son influence, voire de son contrôle, afin d’observer par là même de quelle autonomie bénéficiaient, consciemment ou non, les proches qui ont écrit pour lui, ou sur lui, ou pour eux-mêmes. En somme, était-il possible de se libérer d’une figure tutélaire si puissante, et comment ?
Nos Hugo : Adèle contre Adèle
Le seul genre auquel Hugo ne s’essaya jamais lui-même fut l’autobiographie ; certains, de ceux qui le côtoyèrent, se plurent à recueillir sa parole pour l’intégrer en fragments dans leurs propres témoignages, mais ce fut à son épouse et à sa fille qu’il laissa réellement le soin de raconter sa vie. À la seconde fut confiée la rédaction d’un journal de l’exil tandis qu’à la première était réservé le rôle de premier biographe.
Adèle mère1
En 1863 paraît chez Lacroix et Verboeckhoven, sans nom d’auteur, Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. Ce témoin, rapidement identifié par la presse, c’est Adèle Hugo, l’épouse du poète. Peu après la fuite de Victor Hugo à Bruxelles à la suite du coup d’État de Louis-Napoléon Bonaparte en décembre 1851, elle-même est restée à Paris avec sa fille, tandis que Charles et François-Victor quittent la Conciergerie où ils étaient emprisonnés pour délit de presse. Inquiet pour l’avenir de ses fils, Hugo tente alors de leur soumettre de nouveaux sujets d’écriture, avec peu de succès : l’un rêve de théâtre de boulevard, l’autre est amoureux2. C’est dans ce contexte que, vers le milieu du mois d’avril 1852, Adèle propose le projet suivant :
[…] J’ai une idée. J’ai envie d’écrire l’Histoire intime de ta carrière politique et littéraire. Je mettrais une espèce d’avant-propos où je raconterais ton enfance. Ce serait d’un grand intérêt. Bien des figures à côté de la tienne ont passé devant moi, et j’ai traversé bien des événements.
J’ai retrouvé un écrit de Descamps, quelques-unes de tes conversations recueillies par Charles. Je vais prier Toto (si Toto peut se charger de quelque chose en ce moment, car je ne le vois pas) d’aller rechercher la série d’articles faits par le Constitutionnel sur Hernani. Avant que je ne parte, indique-moi les renseignements qu’il serait bon de prendre. Charles pourrait écrire ce que tu dis de saillant, et ce qu’il voit dans cette proscription d’intéressant. Toto ne t’a guère quitté pendant la révolution de février, je lui demanderai d’écrire de son côté ce qu’il a vu et entendu. Si Charles m’aidait de sa belle mémoire, et si Toto voulait bien aller, s’il en est besoin, dans les cabinets littéraires ou aux bibliothèques, je partagerais avec mes fils le bénéfice de cet ouvrage. Je ne toucherais en rien à l’existence privée. Il n’en faudra pas moins par goût et par convenance, abstraire ma personnalité. Ce sont là les difficultés principales, d’autant que ces espèces d’arrangements ont l’inconvénient d’ôter de la vie et de la réalité. Écris-moi ce que tu penses de mon idée3.
Adèle avait, on le voit bien, un vrai programme d’écriture familiale, demandant des instructions à son mari, et assignant des rôles précis à ses fils auxquels il s’agissait de trouver ainsi une occupation. Comme le souligne Jean-Marc Hovasse, « [e]lle s’inventait un destin de biographe et de témoin, elle bombardait Charles diariste de l’exil et témoin auxiliaire du passé, François-Victor mémorialiste de 1848 et documentaliste4 ». Si Hugo accepte le projet5, il refuse, dans un premier temps du moins, d’y mêler ses fils pour lesquels il a de plus grandes ambitions6. L’épouse se met donc à ce projet « seule », du moins le pense-t-elle, deux ans plus tard.
En examinant la génétique du texte, on peut observer la mécanique d’écriture du clan Hugo. Adèle s’inspire, Florence Naugrette le rappelle, de sources familiales diverses : les Mémoires de son beau-père Léopold Hugo, les Souvenirs de son père Pierre Foucher, les carnets de sa belle-mère Sophie Trébuchet, la correspondance des aînés, les documents officiels, auxquelles elle ajoute les souvenirs de son mari recueillis lors de conversations prises en note7. On voit ici la constitution d’une littérature familiale aux ramifications immenses, ascendantes comme descendantes, voire dynastique.
Par ailleurs, l’analyse des différents brouillons permet de constater des signes de remaniements réguliers. La version la plus personnelle, appelée aujourd’hui Victor Hugo raconté par Adèle, ne fut longtemps connue que des spécialistes de Hugo, avant d’être réhabilitée par Philippe Lejeune8. C’est un texte plus libre, plus personnel, plus vivant, montrant des glissements de ton et de point de vue, des hésitations énonciatives, des incohérences. Si cet aspect moins conformiste séduit un lecteur d’aujourd’hui, il passait alors pour un défaut d’écriture rédhibitoire dont Adèle Hugo était elle-même consciente puisqu’elle confie en 1855 à son amie Mme Paul Meurice : « Ce que je fais sur mon mari va lentement. Je ne suis pas écrivain. Les notes, ce n’est rien, mais quand il s’agit, comme on dit, de rédiger, ma pensée tourne beaucoup9 ». Dès lors, toutes ces maladresses vont être gommées : l’ensemble est soigneusement remanié, lissé et unifié pour la version définitive destinée à la publication par Charles, Auguste Vacquerie – qui reçoit les 2/5e des droits d’auteur tandis que le contrat d’édition n’en accorde que 3/5e à Adèle –, et Hugo lui-même dont l’influence, dans une mesure certes difficile à évaluer, est néanmoins indubitable. Cette réécriture familiale collective, remarque Florence Naugrette, « compose un texte à tonalité nettement hagiographique10 » : la vie du grand homme, dont on congédie la dimension sentimentale, est romancée, dramatisée, ses distinctions sont célébrées quand certains événements moins valorisants sont éludés. Il s’agissait en effet, plus que de faire œuvre biographique – rappelons bien l’affirmation de Mme Hugo : « Je ne toucherais en rien à l’existence privée » –, de mettre l’accent sur l’ascension politique et littéraire de Hugo, de raconter la formation d’un génie, à l’ascendance héroïque, et donc de soigner la construction minutieuse d’une mythologie familiale.
Si aujourd’hui l’on considère que le vrai témoignage d’Adèle Hugo – dont Guy Rosa et Anne Ubersfeld dirigèrent en 1985 l’édition collective sous le titre Victor Hugo raconté par Adèle Hugo – est constitué des deux versions complémentaires, les contemporains n’eurent accès qu’à la première, lestée, selon son initiatrice qui faisait alors preuve d’une grande lucidité, de « ces espèces d’arrangements [qui] ont l’inconvénient d’ôter de la vie et de la réalité ».
Adèle fille
Le Journal de l’exil d’Adèle Hugo fille, couvrant la période de 1852 à 1855, connut un processus d’écriture similaire, mais pas la même fortune puisqu’il ne fut guère édité de son temps. Différentes versions, parfois très ressemblantes, étaient dispersées en France et aux États-Unis (principalement à la Maison de Victor Hugo et à la Pierpont Morgan Library) ; il fallut donc les rassembler. C’est ce que fit Frances Vernor Guille pour mettre au point une édition dont les deux premiers tomes furent publiés de son vivant (1968-1971), et les deux suivants de façon posthume (1984-2002)11.
Dans les années 1850, Adèle Hugo souffre de la disparition de sa sœur Léopoldine. Elle commence son Journal fin mars 1852 à Paris, sans doute pour se distraire, à peu près au moment où sa mère lance son propre projet auquel, on l’a vu, elle n’a pas envisagé d’associer sa fille dont l’avenir littéraire, contrairement à ses frères, n’est pas un sujet. Aussi au début, avant la réunion de la famille à Jersey en août 1852, les quatre premiers mois publiés ressemblent-ils absolument à un journal intime : elle consigne les allées et venues de la Tour-d’Auvergne, les rencontres, les propos entendus, auxquels elle mêle des feuilles entières écrites en code secret – procédés d’anagrammes compliqués par un mélange entre le français et l’anglais –, des textes sensuels témoignant d’un tempérament passionné de jeune fille de son âge mais aussi de l’éclosion des premiers signes de graves troubles psychiques qui se transformeront en érotomanie.
Adèle, qui écrit alors librement, a du talent : elle note ses propres bons mots et traits d’esprit, des choses vues, met en scène des dialogues, s’essaie aux caricatures illustrées ou littéraires12. Mais très bientôt, lorsque toute la famille et les amis proches se trouvent réunis à Jersey à Marine-Terrace, tout va changer, et cette évolution est sensible dans les différentes versions rassemblées par Frances Vernor Guille, preuves de l’intérêt que tous montrent très bientôt pour le journal d’Adèle. Chacun participe à l’étoffement des brouillons en lui confiant des documents concernant son père, principalement, et l’actualité politique et littéraire. Adèle essaie alors toutes les combinaisons d’écriture possibles, change de focalisation, écrit et réécrit parfois jusqu’à quatre manuscrits différents. Et elle inscrit elle-même, dans le texte, la description de certains processus de fabrication à l’œuvre dans cette compilation collective. En voici un exemple :
Mon père est allé frapper à la porte de ma chambre.
— Quoi ?
— Mets ceci dans ton journal. Tu en feras une copie.
Il me remit ce qui suit : […].13.
Elle mentionne également une scène éloquente : pendant un repas, alors qu’elle interrompt une discussion pour demander des œufs, sa mère la rabroue d’un « Tu demanderas des œufs plus tard ; écris ce qu’on te dit14 » qui la renvoie sèchement à un rôle peu valorisant de simple sténographe. On comprend ici à quel point l’entreprise générale, dans son fond comme dans sa forme, était supervisée et contrôlée. On sait également que Charles relit et corrige, et surtout Hugo lui-même, immédiatement et attentivement puisqu’on a pu trouver, bien qu’exceptionnellement, son écriture dans la marge, et que Adèle mentionne parfois ses conseils et ses compliments, habilement tournés pour l’encourager à poursuivre ce travail mémorialiste qu’il veille à structurer pour la postérité.
Se satisfait-elle pour autant de cette transformation de son journal personnel en Journal de l’exil collectif ? Rien n’est moins sûr, comme semble le prouver cette note où elle revendique et cherche à réaffirmer, malgré tout et malgré tous, son autonomie, son identité et son originalité :
Quant au Journal de l’Exil, j’avais eu la première le travail et le courage. Mes premières pages ont été écrites en 1852, trois ans avant celles de M. Guérin, quatre ans avant celles de M. Kesler, et cinq ans avant celles de M. Auguste. J’ai sur tous [mot illisible] un avantage : celui de la priorité15.
Bientôt, tandis que ses frères sont pleinement intégrés à l’élan combatif de la proscription auprès de Hugo, elle-même est rongée par l’ennui sur une île où son seul compagnon est souvent le piano avec lequel elle s’enferme, se désintéressant progressivement de son journal dont on l’a dépossédée. Sa santé physique et mentale se détériore ; elle s’étiole et dépérit sous le regard inquisiteur et parfois peu compréhensif de son père – elle aurait pu selon lui se satisfaire de la fierté d’endurer l’exil à ses côtés ou se contenter de faire un beau mariage16 – avec lequel elle entretient des rapports conflictuels, et celui fort inquiet de sa mère, qui tente de l’éloigner régulièrement par des escapades de plus en plus longues. « Vous avez tous les trois votre vie occupée, ma fille seule perd sa vie, elle est désarmée, impuissante, je me dois à elle. Un petit jardin à cultiver, de la tapisserie à faire, ne sont pas une suffisante pâture pour une fille de 26 ans17 », se justifie-t-elle ainsi à son époux en 1857.
Finalement, la publication du Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie sonne le glas de cette entreprise diaristique. Le 16 juin 1863, Victor Hugo note dans son agenda : « Le livre de ma femme sur moi paraît. Le 1er exemplaire nous est arrivé18 » ; deux jours plus tard, sa fille, à trente-trois ans, quitte Guernesey pour, prétend-elle, rejoindre sa mère à Paris, en réalité pour rejoindre au Canada un certain lieutenant Pinson dont elle est amoureuse depuis longtemps et dont elle s’est persuadée, à tort, être aimée en retour. Elle y perdra définitivement la raison. Écrasée par le souvenir de la première fille chérie disparue et par la surveillance continuelle de son père, auquel elle vouait une admiration sans bornes mais qui étouffait l’expression de sa personnalité et de son style19, la jeune fille le fut également par la préférence accordée à l’ouvrage collaboratif de sa mère ; le sien fut absorbé dans le William Shakespeare de Hugo, publié en 1864, qui développait les années Jersey.
Les œuvres des deux Adèle, si proches dans leur genèse, dans leurs méthodes – prise de notes, intégration de documents divers, réécritures et rédaction de plusieurs brouillons, puis relecture de tiers avant la mise au propre – et dans leur finalité – l’une donnait vie au présent tandis que l’autre ressuscitait le passé –, appellent plusieurs remarques. D’une part, le choix d’un certain type d’écriture cantonnait « les femmes Hugo » à des productions contenues dans la sphère domestique, des brouillons imparfaits que « les hommes Hugo » amélioraient pour les transformer en textes potentiellement dignes d’être publiés. D’autre part, leur transformation d’œuvre individuelle en œuvre collective montre la volonté de faire œuvre familiale en dépossédant leurs autrices de leur pleine posture auctoriale ; si ce processus fut bien accueilli par la mère dont c’était le but initial et qui écrivait donc en toute connaissance de cause, il le fut beaucoup moins bien par la fille qui se le vit imposer, le vécut sans doute comme une violence, et en subit psychologiquement les conséquences. Enfin, leurs conditions de réalisation mettent bien en évidence une organisation qui ne devait pas sortir du cercle restreint de la famille, dans l’idée de verrouiller les informations la regardant, pour construire méticuleusement et diffuser efficacement la mythologie du Maître : et qui d’autre, en effet, que des membres du clan Hugo, pouvaient le mieux raconter la petite et la grande histoire hugolienne ?
Égaux Hugo ? Charles et François-Victor
Le cas des fils Hugo est bien différent. Il est de notoriété publique que Victor Hugo veillait de très près sur ses enfants. Dès lors, cherchant à les préserver dans leurs jeunes années d’adultes d’une oisiveté qu’il jugeait dangereuse, il œuvra dès leur enfance à affûter les qualités d’écriture de ses fils – qui obtinrent d’ailleurs des prix littéraires, François-Victor particulièrement ; il préparait ainsi leur entrée dans le monde des lettres, et songeait également à la transmission de ses propres talents et à une perpétuation littéraire patrimoniale sur laquelle il fondait de grands espoirs, comme le montre par exemple cette lettre envoyée à son épouse en 1848 : « Je suis très content de ces pauvres enfants. Toto20 est charmant. Charles travaille […]. S’il veut, il aura un bel avenir. Il me continuera. C’est là une hérédité qu’on ne détruira pas21 ».
Ainsi, pour les occuper intelligemment comme efficacement, il accompagne leurs débuts en appuyant la création en 1848 de leur journal L’Événement, avec Paul Meurice et Auguste Vacquerie (encore). Les membres de leur entourage proche y publient, et Charles comme François-Victor (ainsi rebaptisé pour éviter les confusions22) écrivent chacun leur tour des articles engagés sur la littérature, la religion, la politique, la philosophie. La liberté accordée à leur sexe leur permet, contrairement à leur sœur, de se consacrer à l’écriture, d’occuper facilement l’espace public et de faire leurs débuts d’auteurs dans le monde plutôt masculin de la presse. Or, L’Événement est également et surtout le canal de diffusion privilégié des idées et des discours de Victor Hugo, en vue d’élargir le cercle de son influence politique.
La place et la posture des fils Hugo sont donc ambivalentes puisqu’ils entrent dans la carrière journalistique et littéraire avec un nom déjà célèbre. Dès lors, affichant tantôt fièrement leur patronyme lorsque cela les arrange – pour obtenir des contrats et avances financières de la part des éditeurs par exemple –, tantôt essayant maladroitement de s’en affranchir lorsque cela les dérange, ils subissent bon gré mal gré l’omniprésence d’un père qui les surveille, les conseille, les sermonne, les encourage, les protège, les entretient23. Il leur suggère souvent, notamment, tantôt à son initiative, tantôt à leur demande, des sujets de composition dont il leur inspire le contenu après leur avoir donné des indications de méthode, ou leur présente de grands projets éditoriaux dans lesquels ils puissent s’engager. Mais, parfois trop nonchalants ou dépensiers, voire endettés – Charles particulièrement –, ils ne se montrent pas aussi zélés que leur père, véritable bourreau de travail, l’aurait espéré. Surtout, il est notable que les fils Hugo, soit par mollesse24, soit par lucidité25, ne se risquèrent guère avec aplomb sur le chemin de la poésie, du grand théâtre26 ou du roman, domaines saturés par le génie écrasant du grand homme27, et on les connut et reconnut plutôt journalistes ou encore, pendant l’exil, traducteur et photographe28.
On peut ainsi mentionner les célèbres portraits réalisés par Charles, François-Victor dans une moindre mesure, et Auguste Vacquerie (toujours !), sur l’île de Jersey. Si leur talent est incontestable, en témoigne le célèbre cliché de Hugo le représentant assis sur le rocher des Proscrits, il s’agit à nouveau de construire, puisqu’il y est surreprésenté dans des compositions très soignées qu’on envoie aux correspondants de Paris, la légende, iconographique cette fois, du patriarche martyr, pour laisser à la postérité le témoignage familial d’un moment où son destin s’inscrit dans l’histoire. Quant à la traduction des œuvres complètes de Shakespeare par François-Victor (1859-1866), qui connut une réelle fortune littéraire, rappelons que l’entreprise fut placée dès ses prémices sous le patronage du père qui prévoyait d’en écrire la préface rétrospective pour le dernier tome. Ainsi peut-on lire dans l’« Avertissement de la première édition » :
Nouvelle par la forme, nouvelle par les compléments, nouvelle par les révélations critiques et historiques, notre traduction est nouvelle encore par l’association de deux noms. Elle offre au lecteur cette nouveauté suprême : une préface de l’auteur de Ruy Blas. Victor Hugo contresigne l’œuvre de son fils et la présente à la France. Un monument a été élevé dans l’exil à Shakespeare. L’étude en a posé la première pierre, le génie en a posé la dernière29.
La visée publicitaire est manifeste : en prétendant associer son nom à celui de son père qui est pourtant le seul mentionné, en minorant ses propres talents qu’il inscrit sous le sceau de l’application studieuse, c’est bien la réputation littéraire du grand écrivain que François-Victor valorise dans une perspective promotionnelle. Lorsqu’à son tour Victor Hugo, dans les réflexions qu’il développe au même moment dans un ouvrage personnel consacré également à William Shakespeare30, rend hommage au travail titanesque de son fils dans le but de lui assurer une certaine reconnaissance, l’effet est bien différent : il l’éclipse de nouveau.
On le voit, même si les productions des deux frères témoignent d’une transmission, d’une manière ou d’une autre, de certains talents littéraires ou artistiques que leur temps et la postérité leur a reconnus, elles ne leur ont pas permis de s’émanciper totalement de la réputation et du contrôle paternels31 ; ils furent eux aussi écrasés par un patronyme trop lourd à porter32, dilués et absorbés dans le flot tumultueux du grand homme océan. François-Victor en était convaincu, talent et étude ne sont pas génie33. Peut-être trouvaient-ils d’ailleurs un certain confort dans ce statut intermédiaire ; fils et collaborateurs principaux de Victor Hugo, n’était-ce pas assez pour la postérité ?
Alter Hugo : Juliette Drouet
Le dernier cas que nous examinerons est le monumental journal épistolaire (1833-1883) de Juliette Drouet, compagne au long cours de Victor Hugo34. Exhumé tardivement, longtemps utilisé exclusivement par les historiens et les critiques pour comprendre mieux le grand œuvre hugolien, il est aujourd’hui en cours de publication intégrale et désormais considéré comme une œuvre à part entière35.
Victor Hugo rencontre Mademoiselle Juliette, jeune actrice de la Porte-Saint-Martin, lors des répétitions de Marie Tudor en 1833. Très vite, la passion des débuts pousse le dramaturge jaloux à exiger chaque jour un compte rendu précis des activités et états d’âme de sa maîtresse, ancienne courtisane et mère d’une fille née hors mariage36. Cette contrainte va s’insérer en 1839 dans le cadre d’un « mariage » qui restera symbolique, une sorte de contrat qui lie les deux amants, par lequel il s’engage à ne jamais l’abandonner et à s’occuper de son enfant tandis qu’elle accepte de se consacrer à lui selon des modalités très coercitives qui s’inscrivent dans une entreprise de rédemption pensée et initiée par Hugo. Si, d’abord, Juliette Drouet ne se prête guère de bon gré à cette obligation d’écriture quotidienne envisagée pour elle dans une perspective d’édification morale, elle finit par y trouver de l’intérêt, voire un certain plaisir. Elle écrit ainsi, pendant cinquante années, plus de 22 000 lettres. Sur une période si longue, on peut observer l’évolution d’une femme certes intelligente, mais orpheline, d’origine populaire et peu instruite.
Par son exemple, leurs discussions et les lectures qu’il lui fournit et contrôle – puisque pendant des années il ne l’autorise à lire que les livres et les journaux qu’il lui apporte –, Victor Hugo joue donc auprès d’elle le rôle d’un pédagogue et d’un mentor. Cette influence maîtrisée et concertée est efficace : au fil des ans, l’écriture de Juliette s’améliore, sa pensée s’affine, son individualité s’affirme en se libérant petit à petit de l’emprise initiale. En somme, ce journal adressé courant sur un demi-siècle est un exemple remarquable de la formation et de l’épanouissement d’une talentueuse épistolière, si bien que, si l’on consulte en continu les billets envoyés parfois plusieurs fois par jour à l’amant, on peut lire, parmi les rabâchages quotidiens inhérents à ce type de production, des lettres d’une grande qualité littéraire dont Hugo a pu parfois s’inspirer sans toujours songer à lui rendre justice37.
Or, cette monumentale correspondance d’une intime du grand écrivain est exceptionnelle dans le sens où, si on la compare aux autres écrits du clan Hugo dont il était le sujet, il s’agit du seul témoignage de sa vie privée auquel son entourage n’avait pas accès, et qu’il n’a lui-même jamais retouché, même quand le propos le présentait sous un jour très défavorable. Avec une grande liberté de ton, Juliette y expose par exemple sans concession son caractère tyrannique, sa jalousie parfois maladive, ses crises de colère, leurs relations intimes, ses aventures avec d’autres femmes. Pourtant, il conserva précieusement toutes ces lettres et les transmit in extenso au légataire de Juliette, son neveu Louis Koch, sachant bien que, si elles ne risquaient guère d’être publiées de son vivant, elles passeraient sans doute un jour à la postérité. Victor Hugo, ordinairement si soucieux de son image et de son héritage, permit cette fois seulement que l’écriture d’une de ses proches, la seule femme qu’il ne quitta jamais et qui ne le quitta jamais, lui échappe.
Ces constats appellent cependant deux remarques. S’il apparaît que Juliette Drouet, dotée d’un fort caractère et de prédispositions littéraires certaines, put développer son style et une véritable posture d’autrice sans intervention et manipulation a posteriori, il est également évident qu’ils se construisirent dans sa relation avec l’un des plus grands écrivains de son temps, qui permit à ses talents en germe de s’épanouir, et dont la pensée et les œuvres ont au début façonné, puis sans doute souvent imprégné, les siennes38. Par ailleurs, il s’agissait encore pour Victor Hugo de laisser parler de lui dans une perspective biographique par une compagne passionnément amoureuse qui, si elle n’hésitait guère à coucher crûment sur le papier les épisodes les plus accablants de leur tumultueuse vie de couple, n’en était pas moins absolument dévouée corps et âme à son génie et à sa gloire ; elle immortalisait ainsi sur des pages parfois sublimes la célébration incessamment répétée de leur extraordinaire histoire d’amour, ce qui n’était guère à dédaigner pour un grand romantique.
Conclusion
En définitive, la famille Hugo se construisit avec et autour de la littérature, élément à part entière de sa constitution comme groupe, plus précisément dans une « culture familiale » des pratiques de lecture et d’écriture. Pour chacun de ses membres, l’influence du patriarche Victor Hugo fut déterminante, que ce soit à l’étape de la pré-production, de la production ou de la post-production scripturale, dans l’idée d’un encadrement et d’un contrôle stricts de tout ce qui pouvait être rattaché au clan et à sa réputation39. Leurs écrits furent-ils pour autant réellement considérés comme de la littérature en leur temps ? Non. Le seul écrivain fut et demeura toujours Victor Hugo. Les autres durent se contenter de genres à la marge des productions littéraires de prestige, prolongements ou péritextes du grand œuvre hugolien. Hugo romancier, dramaturge, poète, essayiste, politique, dessinateur et décorateur même, occupait déjà toutes les places, et il survécut par ailleurs à tous ses enfants40, à son épouse et même à Juliette Drouet. Toutefois, tous à leur façon contribuèrent, et c’était d’ailleurs le but de la démarche hugolienne, à perpétuer la tradition et à faire rayonner le patronyme. « Faire famille » autour de la littérature, pour le clan Hugo, voulait dire « rassembler la famille » autour de la figure paternelle du grand auteur. Il n’en demeure pas moins que, sous la tutelle d’un créateur qui excellait dans de nombreux domaines artistiques et les encourageait à faire de même, tous et toutes ont pu, de façon plus ou moins marquée, développer certains talents au point de constituer une véritable famille d’artistes41.
À la mort de Victor Hugo, les documents familiaux furent soigneusement conservés par les héritiers42, comme un trésor à veiller ou un chemin à suivre pour nourrir la gloire de leurs ancêtres. D’ailleurs, la transmission des talents artistiques, à la fois homogènes et hétérogènes, – même s’il est notable qu’ils ne s’aventurèrent guère sur la voie de la littérature43 à la suite du seul écrivain français qui vécut dans une rue à son nom –, se poursuivit chez les descendants, comme un tribut au nom et à son héritage ou comme la conviction d’une créativité qui serait héréditaire. Nombre d’entre eux furent ainsi peintres, décorateurs, photographes. La petite histoire collective de la famille survécut aux époques et à la distance et rejoignit ainsi la grande histoire. C’est la raison pour laquelle la Maison Victor Hugo de la Place des Vosges proposa en 2016 une exposition intitulée « Les Hugo, une famille d’artistes », consacrant tous ses espaces aux œuvres des membres successifs de la lignée, dans une véritable « généalogie artistique44 ».
