Nathalie Freidel, Le Temps des « écriveuses », l’œuvre pionnière des épistolières du xviie siècle

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Nathalie Freidel, Le Temps des « écriveuses », l’œuvre pionnière des épistolières du xviie siècle, Paris, Classiques Garnier, 2022, 290 p.

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Professeur à l’université Wilfrid Laurier de Waterloo au Canada, Nathalie Freidel est spécialiste de l’épistolaire, d’esthétique galante et de Mme de Sévigné. Son livre, Le Temps des écriveuses, est publié dans la collection « Masculin/féminin dans l’Europe moderne » des Classiques Garnier en 2022. Il s’inscrit explicitement dans les études sur l’histoire des femmes et du genre à l’époque moderne (p. 15) et l’histoire de l’épistolaire comme genre féminin1. En soutenant que les notions de « lettre féminine » et d’« écriture féminine » ont longtemps contribué à limiter les femmes à un genre (p. 12 et 13) et à les confiner dans un « champ marginal » (p. 29), Nathalie Freidel cherche à interroger la pratique sociale de l’épistolaire chez les femmes au xviie siècle et à comprendre ce qu’elles ont pu faire avec ce genre qu’elles ont investi. L’approche sociologique qu’elle adopte déplace le regard sur les correspondances de femmes de l’ethos2 auquel elles sont restreintes pour en observer l’action dans l’espace public. Elle analyse à cet effet, tout au long de la première partie du livre, des lettres autographes pour voir comment l’épistolaire a pu être pour les femmes au xviie siècle le cadre d’apprentissage et d’appropriation des techniques d’écriture. Elle soutient également que l’effort des femmes pour s’approprier l’épistolaire a été « collectif » (p. 17) et montre, dans la seconde partie du livre, des « femmes en réseaux » s’échangeant des lettres en famille, dans un cadre amical ou lettré.

La première partie du livre intitulée « Et pourtant, elles écrivent » fait apparaître des disparités dans l’écriture des scripteurs masculins et féminins. Nathalie Freidel montre que contrairement aux hommes qui pratiquaient l’écriture dans les collèges et affichaient une discipline scolaire autant dans la graphie, dans la gestion de l’espace de la feuille que dans les usages orthographiques et grammaticaux, les femmes qui ont appris par mimétisme avaient une écriture moins régulière. Elles ont investi l’épistolaire qui relevait alors des pratiques de sociabilité comme « moyen détourné » d’accès à l’instruction et moyen de transmission d’un savoir-faire entre femmes : N. Freidel parle de « détournement » pour désigner cet usage modifié par les femmes de la lettre en tant qu’outil pédagogique d’instruction et d’apprentissage (p. 39).

Ce qui pourrait être considéré comme des incorrections orthographiques décriées par certains érudits comme La Bruyère participe chez certaines femmes comme Anne de Lenclos d’une appropriation de la langue écrite et d’une simplification de l’orthographe qui autorise le phonocentrisme. Et cela semble d’autant plus justifié que le xviie siècle, notamment la seconde moitié du siècle, est traversé par des querelles et une instabilité orthographique à un moment où l’Académie s’évertue à fixer les règles.

L’appropriation des codes de l’épistolaire, souligne Freidel, est pour les femmes le moyen de revendiquer ou d’affirmer un statut social, une position de pouvoir. Cette affirmation passe par la signature (p. 87), les femmes aristocrates ayant le choix entre le nom de l’époux ou le nom de naissance qui affiche le statut nobiliaire du lignage paternel. Il arrive également qu’elles signent, comme des hommes, de leur simple prénom suivi du patronyme ou d’un toponyme (quand elles ont acquis un fief comme Mme de Maintenon) en se passant des indicateurs « Mme » ou « Mlle » dans le but de revendiquer leur autorité et leur auctorialité auprès de leurs homologues épistoliers (p. 85-87).

Or, malgré les efforts des femmes pour s’approprier ce genre, leur pratique de l’épistolaire est réduite à des modèles de civilité et d’« esthétique galante » (p. 93). Nathalie Freidel constate que les lettres des femmes ne sont pas publiées dans la première moitié du xviie siècle. Lorsqu’elles le sont à partir des années 1660 notamment, elles sont prises dans un cadre esthétique où l’épistolaire est prôné comme un vecteur des valeurs morales attendues des femmes – prônées par exemple par L’Honnête femme (1633) et le Nouveau recueil de lettres des dames de ce temps (1635) de Du Bosc – ou, chez Puget de la Serre dans son Secrétaire, comme modèle de l’énonciation galante. Madeleine de Scudéry prend cependant le contre-pied de cette « réduction » avec son traité épistolaire inséré au quatrième tome de Clélie et remanié trois décennies plus tard dans les Conversations nouvelles sur divers sujets. Chez Scudéry, ce sont bien des femmes qui théorisent l’art épistolaire, l’autrice présentant une « anti-éloquence » (p. 113) épistolaire, et encourageant les femmes à écrire comme elles pensent et parlent.

Dans la première partie de son livre, Nathalie Freidel montre la volonté des femmes au xviie siècle d’agir par l’épistolaire sur une scène littéraire où elles ne seraient pas attendues. Cela lui permet de mettre en évidence, dans la partie suivante, une configuration de femmes agissant collectivement par l’épistolaire dans le cadre de la famille et au-delà, sur les scènes culturelle, mondaine et religieuse.

Selon elle, la pratique sociale de l’épistolaire par les femmes révèle une dynamique réticulaire dans laquelle la correspondance de Sévigné doit nécessairement être analysée. Considérer les « satellites sévignéens », c’est faire de la lumière sur les co-épistoliers et la pratique de groupe dont la correspondance de la marquise a pu se nourrir. L’avant-dernier chapitre du livre revient plus longuement sur quelques correspondantes de l’épistolière, parmi lesquelles Mme d’Huxelles, Mme de Moussy, Mme de Lafayette, Mme de Villars, etc.

Ce qui paraît plus intéressant encore, c’est le fait que Nathalie Freidel replace la correspondance de Sévigné avec sa fille dans le réseau épistolaire qu’elle a elle-même composé et comprend, outre sa fille Mme de Grignan, la princesse de Tarente, voisine de Sévigné en Bretagne, et la fille de cette dernière. Se dessine un réseau familial de la pratique épistolaire que Freidel analyse de manière spécifique, à travers le cas de la maison Coligny, développé sur cinq générations, depuis Louise de Coligny, princesse d’Orange (1555-1620) jusqu’à la princesse de Tarente, Charlotte-Amélie de la Trémoille, fille de Marie de La Tour d’Auvergne.

Louise de Coligny, explique-t-elle, s’est servie de la lettre pour maintenir une cohésion familiale, alors que la famille Orange-Nassau était dispersée en France, en Hollande et en Allemagne du fait des guerres de religion, des divisions confessionnelles au sein de la famille, mais également des devoirs nobiliaires. Les correspondances ont permis, non seulement d’entretenir les liens affectifs, mais également, pour Louise de Coligny, de gérer des affaires politiques et financières et de négocier des alliances matrimoniales pour les filles Orange-Nassau, filles de son défunt mari dont elle a eu la charge après la mort de ce dernier.

Or, le réseau épistolaire familial mis en place par Louise de Coligny était principalement alimenté par les femmes de la famille. Dans un contexte où les devoirs matrimoniaux et nobiliaires obligeaient les femmes à suivre leurs époux sur des terres éloignées, les filles Orange-Nassau utilisèrent la correspondance comme « forum d’échange des savoirs féminins » (p. 149), grossesses, naissances et remèdes contre certaines maladies. Nathalie Freidel estime ainsi que l’épistolaire a été mobilisé dans cette famille pour soutenir la « pérennité du lignage » (p. 150). Le savoir épistolaire auquel Louise de Coligny a initié ses filles a été transmis aux petites-filles, les enfants d’Elisabeth, duchesse douairière de Bouillon, Henriette-Catherine de La Tour d’Auvergne, épouse de La Moussaye, et Marie de La Tour d’Auvergne, épouse de La Trémoille (son cousin). Les époux La Moussaye ont entretenu une correspondance sur plus de trente ans avec la duchesse de La Trémoille pour échanger des civilités et se soutenir dans leurs intérêts politiques et religieux en Bretagne. Cette pratique familiale de l’épistolaire a consisté à mobiliser la parentèle comme un outil fortement politique où les alliances intrafamiliales ont servi la perpétuation du lignage nobiliaire.

En dehors des cercles familiaux, les réseaux épistolaires se sont développés également dans les salons et dans des espaces moins formels comme celui qu’illustre le cas de Mme de Maure et Mme de Sablé « qui s’écrivaient d’une chambre à l’autre » (p. 167). De telles pratiques épistolaires de sociabilité autorisaient des « destinataires secondaires » (p. 177) et des stratégies de mise en circulation des correspondances. Celles-ci ont encouragé le besoin de « faire voir » (p. 178) la lettre et donc de la conserver. Ainsi des femmes comme Mme de Sablé ont-elles pu se servir de l’épistolaire pour agir dans la sphère politique et sociale. L’hypocondriaque qu’était cette dernière avait trouvé le moyen, à travers sa correspondance, de rester active dans la vie mondaine en entretenant ses nombreuses « connexions » (p. 186) et ses amitiés. Active sur la scène mondaine comme sur la scène religieuse, elle se servait de ses lettres pour arbitrer des différends, solliciter des faveurs et diffuser ses idées ; ses échanges avec deux de ses principales correspondantes, l’abbesse Eléonore de Rohan et l’abbesse de Rochechouart, montrent une diffusion choisie de ses lettres dans le milieu religieux et conventuel.

Le dernier chapitre du livre est consacré aux correspondants masculins des épistolières. Nathalie Freidel montre comment les femmes ont pu se servir de l’épistolaire pour tenter de redéfinir leurs rapports avec les hommes. Ainsi, Sévigné et Scudéry, principales correspondantes du comte de Bussy, reprirent à leur compte un lexique guerrier pour affirmer leur « bravoure », consistant à écrire à un homme d’arme d’égale à égal.

À distance des remarques dépréciatives qui ont pu être portées sur les correspondances des épistolières au xviie et au xixe siècles et qu’elle juge misogynes à plusieurs endroits du livre, Nathalie Freidel étudie les pratiques sociales de l’épistolaire chez les femmes du xviie siècle en réinscrivant leurs lettres dans le contexte de leur pratique. Cela lui permet d’analyser l’épistolaire comme ce qu’on pourrait qualifier d’instrument d’empouvoirement par les femmes. Car si elles n’écrivent pas pour devenir autrices3, il ressort quand même des analyses de la chercheuse qu’elles ont une claire conscience de la valeur littéraire du genre qu’elles s’approprient et qu’elles mobilisent ainsi. Elles font circuler leurs correspondances, s’autopublient dans des cercles sociaux choisis et conservent leurs lettres autographes. La duchesse de la Trémoille par exemple constitue des archives familiales (p. 160), Mme de Sablé fait faire une collection de sa correspondance avec Mme de Maure par Valant (p. 178 et p. 180) et Mme d’Huxelles une collection de la sienne par Gaignières (p. 231).

Le Temps des écriveuses de Nathalie Freidel montre en outre, à travers l’exemple des Orange-Nassau notamment, comment l’épistolaire a pu constituer une action sociale de préservation et de perpétuation de la parenté. Instrument de cohésion familiale, la lettre s’est constituée comme un élément de l’héritage transmis notamment entre femmes au point de devenir, avec les La Moussaye et les La Trémoille, l’instrument d’alliances familiales et clientélistes qui leur a permis de défendre leurs intérêts nobiliaires et d’exister sur la scène politique bretonne.

On pourrait entendre ici, bien que l’expression soit anachronique pour le xviie siècle, « faire famille », comme l’action qui a consisté pour Louise de Coligny et ses descendantes à afficher en tant que tel le clan familial dispersé et à en inscrire les membres dans un groupe qui tentait de subsister par l’épistolaire. Il s’agissait de se construire en tant que famille, et donc de transmettre la pratique épistolaire au sein de la famille. Le cas de Sévigné, de sa fille et de sa petite-fille, Pauline de Grignan, illustre également comment l’épistolaire a pu se constituer en un savoir familial transmis entre femmes pour apprendre le bien-penser et les compétences graphiques (p. 37-40). Il s’agissait donc de « faire famille » avec l’épistolaire et par l’épistolaire dans un contexte où les femmes se constituaient en réseaux, où le collectif familial s’affirmait pour mieux s’imposer sur la scène publique, où le réseau familial croisaient d’autres formes de groupements, religieux, mondain et curial.

Notes

1 N. Freidel cite à cet effet Christine Planté (dir.), L’épistolaire, un genre féminin ?, Paris, Honoré Champion, 1998. Return to text

2 Ce mot est utilisé par Nathalie Freidel plusieurs fois dans le livre. Return to text

3 Nathalie Freidel utilise le mot « autrice » à la page 84 en citant Eliane Viennot (« Autrice : le casus belli », Non, le masculin ne l’emporte pas sur le féminin, Éditions iXe, 2019) et en rappelant que le mot disparaît des dictionnaires au xviie siècle. Return to text

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Marthe Bidossessi Hounkponou, « Nathalie Freidel, Le Temps des « écriveuses », l’œuvre pionnière des épistolières du xviie siècle », Savoirs en lien [Online], 4 | 2025, . Copyright : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : http://preo.ube.fr/sel/index.php?id=722

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Marthe Bidossessi Hounkponou

Doctorante, CPTC, Université Bourgogne Europe, France

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