Sophie Rabau, Le Bal masqué de Théodore Reinach

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Sophie Rabau, Le Bal masqué de Théodore Reinach, Paris, Les Belles Lettres, 2024, 264 p.

Text

Si vous voulez être invité au Bal masqué de Théodore Reinach, mieux vaut être dans les petits papiers d’Athéna : c’est elle qui organise, elle qui distribue les invitations (« déesse factrice, tu parles d’un job »), à elle la régie de la fête et du récit. Mais la narratrice, ce n’est pas elle, c’est celle dont la voix et le souvenir donnent toute sa réalité à l’événement. Car ce bal, sur la côte niçoise, dans la belle demeure conçue par le savant helléniste de façon plus grecque et plus classique que n’importe quelle maison de la Grèce antique, ce bal naît de la rencontre, si probable et si peu advenue, entre la grand-mère de la narratrice et l’Académicien.

Marika Anninos, Grecque de Corfou ramenée en France par un marin français, Victor Rabau, est tout le contraire de la Grèce antique et cet écart, insupportable aux érudits, l’est plus encore à sa nouvelle famille française. Éloignée de ses trois fils, « trois petits garçons bruns », par sa belle-sœur, emmenée pour sa santé fragile sur les bords de la Méditerranée par son mari, elle y rencontre Théodore Reinach, qui vit au milieu des statues et des livres, dans une maison réelle, la villa Kérylos, désormais propriété des Belles-Lettres, mais qui reste une fiction tant la vie de famille ne peut y trouver place. C’est elle qui a l’idée du bal : elle qui va défiger les statues, enseigner la danse à l’Académicien – en échange de la recherche de son piano, égaré entre Corfou et la France. Mise en mouvement des humanités, rendues à la vie ; restitution de sa souveraineté et de ses enfants à une femme spoliée de sa capacité à faire famille. La narratrice superpose à cette fin la fratrie Reinach, Joseph, Salomon et Théodore, et la fratrie Rabau, René, Robert et Rémond (leur tante sans scrupule a changé le prénom des deux plus jeunes en Maurice et Pierre) : l’amalgame des temporalités met au jour leurs destins respectifs, rendant à trois petits garçons une enfance joueuse et la présence de leur mère dans une maison désormais vivante.

Les préparatifs sont réjouissants : « Avant le bal », première partie du récit, fait alterner le présent des protagonistes avec celui de personnalités invitées, qui font toutes partie du cercle restreint de l’autrice : Ulysse, piètre marin qui dérive en faisant la planche, Maria Callas, diva muette, âme vide au soleil sur le yacht de son amant Onassis, Sappho, gratteuse fumeuse de joint qui fait les bars et les fêtes avec sa bande, et Violetta Valéry dite La Traviata, le climat de Nice soignera ses poumons. Tous acceptent d’honorer de leur présence le bal masqué de M. Théodore Reinach, de l’Institut et de Marika Anninos, de Corfou, comme il est écrit sur les cartons d’invitation. Chacun côtoie, à son insu ou pas, un individu de rencontre, dont on ne sait ce qu’il fait là, un dénommé André : un homme. C’est ainsi que cercle restreint et premiers venus, célébrités et anonymes, temps antiques et temps modernes se mêlent et se meuvent dans le même espace (« à la saison des mimosas »).

Le bal est la réjouissance même : une réjouissance telle, qu’elle vaut bien d’être racontée huit fois, selon le motif de huit danses différentes (on commence par la valse, suivie du fox-trot, pour finir par le rouga). Huit fois la même soirée ? pas tout à fait : elle s’ouvre chaque fois sur la chronique mondaine, déluge de noms connus et moins connus, de personnages et de personnalités, avec profusion de robes et de chapeaux ; elle continue avec danses endiablées, buffet et champagne, défilé de personnages masqués, incursion de la police des frontières à la recherche d’étrangers, ces « Andrés » en situation irrégulière, planqués entre jardin, cuisine, soupentes et murs creux, et se termine par un jeu de dupes des invités qui déjouent les tentatives de la police, et par une ultime intimation : « Tango ! ». Cette narration aux variations précises, au décalage calculé est un subtil mécanisme de déverrouillage. Elle désancre. Car « après le bal », dans la dernière partie, la villa Kérylos, accomplit son nom : telle l’Alcyon, oiseau qui niche sur les vagues et apaise les flots, elle se met imperceptiblement en mouvement, navire en partance, pour recueillir tous ceux errant sur les flots.

C’est ainsi que Sophie Rabau donne à Marika sa grand-mère la vie et la famille qui lui ont été confisquées ; à l’érudition, la vie et la dérision qui lui manquaient ; au beau monde, son humanité.

N. B. : Une note discrète indique que l’autrice reversera les droits du livre à l’association Kolone qui accueille les exilés.

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Brigitte Denker-Bercoff, « Sophie Rabau, Le Bal masqué de Théodore Reinach », Savoirs en lien [Online], 4 | 2025, . Copyright : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : http://preo.ube.fr/sel/index.php?id=733

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Brigitte Denker-Bercoff

CPTC, Universtié Bourgogne Europe, France

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