Le concept de « sororité » entre dans la catégorie de l’anachronisme fécondant pour les siècles qui précèdent les contemporains. Il semble incongru appliqué au xvie siècle, où le mot est né1 certes, mais dans un propos obscène et volontiers misogyne, sans désigner ce qu’il recouvre aujourd’hui, héritage des écrits féministes des années 1970. Cependant, il s’invente à un moment dont l’aspect nodal et matriciel pour notre temps a été largement souligné2, notamment dans le contexte de l’émergence d’un proto-féminisme vigoureux et prolixe sous l’étiquette (apposée au xixe siècle) de « la Querelle des femmes », aux ramifications profondes. Le xvie siècle est très éclairant car les notions et concepts qu’il sous-tend apportent des perspectives utiles dès lors qu’on s’intéresse aux représentations sur les femmes. Par exemple, Montaigne, typique de la pensée de son époque, pense que les femmes sont exclues de l’amitié, en ce qu’elle requiert une fermeté d’âme qu’elles n’ont pas :
Joint qu’à dire vray la suffisance ordinaire des femmes n’est pas pour respondre à cette conference et communication, nourrisse de cette saincte couture ; ny leur ame ne semble assez ferme pour soustenir l’estreinte d’un neud si pressé et si durable. Et certes, sans cela, s’il se pouvoit dresser une telle accointance, libre et volontaire, où, non seulement les ames eussent cette entiere jouyssance, mais encores où les corps eussent part à l’alliance, où l’homme fust engagé tout entier : il est certain que l’amitié en seroit plus pleine et plus comble. Mais ce sexe par nul exemple n’y est encore peu arriver, et par le commun consentement des escholes anciennes en [de l’amitié] est rejetté3.
Par extension, et si l’on accepte de partir de la notion d’amitié comme ouverture possible pour se frayer un chemin vers la notion de sororité, une fraternité serait possible, mais pas une sororité, cliché tenace jusqu’à aujourd’hui, où on considère encore trop souvent que la solidarité et la cohésion ne pourraient être que masculines en ce qu’elles requièrent une solidité inaccessible aux femmes, trop versatiles, égoïstes et peu assurées par nature. Comme s’il n’y avait toujours pas d’équivalent aux « Bros », qui occupent les postes dans la politique et dans l’économie et la finance, au sein d’une structure sociale qui n’est peut-être plus tant patriarcale que « fratriarcale4 ». Au moment où le concept d’amitié se forge dans son sens moderne, dans un texte qui est devenu rapidement majeur et incontournable, l’exclusion des femmes sonne comme définitive, corroborée à la fois par une perspective essentialiste et culturelle (nul exemple, et nul crédit dans les sources depuis l’Antiquité). Pourtant, face à ce discours s’en entend un autre, issu d’autrices en particulier. Comme le disait Christine de Pizan, une femme ne peut manquer de s’étrangler d’indignation et de juger que ce qui se dit d’elle dans les discours misogynes ne semble absolument par correspondre à la réalité, comme s’ils s’attaquaient à quelque chose qui n’existe pas, fruit des imaginations des hommes5. Elle explique que c’est l’indignation et le sentiment d’injustice et de falsification du réel qu’elle a ressentis à la lecture des Lamentations de Mathéolus, ouvrage férocement misogyne, qui l’ont poussée à écrire sa Cité des dames, considérée comme l’un des premiers ouvrages de la Querelle des femmes. Christine, le personnage éponyme de l’autrice, reçoit l’aide d’allégories féminines (Raison, Droiture et Justice) et se voit assigner la tâche de construire une cité où les dames pourront s’abriter ensemble, dans un esprit d’émulation et d’entraide, symbolisé par le soutien apporté par les allégories face à tant de violence sexiste. Il est remarquable que l’un des premiers écrits de la Querelle des femmes mette en scène une cité non-mixte comme sorte d’échappée salvatrice où puisse se déployer une véritable sororité, construite en réaction aux attaques misogynes. Bien des années plus tard, une dimension plus concrète se fait jour, dans l’abandon des outils rhétoriques médiévaux dont Christine de Pizan est – et c’est normal – débitrice et imprégnée, et dans la perspective d’une non-mixité recherchée et mise en actes, du moins ponctuellement. En effet, une confiance supérieure à l’égard de personnes de son sexe se manifeste dans certains écrits, accompagnée d’une véritable solidarité ou entraide et d’un esprit de connivence entre femmes dans un monde d’hommes, engageant un pas vers l’exigence de non-mixité qui est l’un des grands thèmes du féminisme des années 1970. Nous verrons que la question de la sororité ne doit pas se prendre comme stricte pendant de la fraternité, car elle ne se construit pas sur les mêmes fondations notionnelles et socio-culturelles.
Religions, non-mixité et émancipation
Il ne faut pas confondre cet élan nouveau avec des pratiques déjà bien anciennes. Les sociétés d’Ancien Régime sont habituées à l’absence de mixité, qui n’est pas considérée comme une bonne chose dans les couvents et les monastères : les religieux ne se mêlent pas aux religieuses. Des établissements entiers sont donc non-mixtes, que leurs habitant·es aient désiré ou non leur intégration à cet univers. Cependant, le modèle monastique n’est pas sans contestations, depuis longtemps, sur le plan de la non-mixité comme sur le plan de la clôture. Robert d’Arbrissel fonde au début du xiie siècle une maison mixte qui ne manque pas d’attirer la suspicion, avant d’en venir à un monastère double (et non-mixte). Au xiiie siècle, les ordres mendiants recherchent, à travers la fondation de couvents, d’autres modalités de vie bien qu’ils suivent toujours la non-mixité : il s’agit de ne plus être hors de la cité, mais de s’y intégrer et de remplir une mission d’éducation religieuse. Du côté des femmes, d’autres possibilités de vie se dessinent également : le célibat peut être vécu non plus seulement dans les monastères ou dans les couvents, mais aussi dans des communautés d’un genre nouveau, répondant à des règles inédites et plus souples, comme les béguinages, qui apparaissent au xiie siècle. Il existe d’autres modalités de vie pour des femmes qui, ni veuves, ni en attente de mariage, cherchent à rester célibataires pour éviter les servitudes du mariage autant que celles de la vie religieuse, en particulier pour se consacrer à l’étude et à l’écriture. Si on connaît le phénomène surtout pour le xviie siècle6, il existe dès la Renaissance7, sans doute de façon moins assumée et choisie8 dans certains cas. Parallèlement, l’essor de l’évangélisme et des propositions réformées entraîne l’apparition de prêcheuses, souvent mariées, comme Marguerite Porette au xiiie siècle et Marie Dentière au xvie siècle, qui parcourent les routes et qui symbolisent la place nouvelle accordée aux femmes dans ces milieux, souvent obtenue de haute lutte dans un contexte dans lequel le pouvoir appartient aux hommes. On leur reprochait assez de s’adresser à un public mixte et leurs choix de vie anormaux.
La recherche seiziémiste s’intéresse de plus en plus aux réseaux féminins. C’est le cas pour Marguerite de Navarre en particulier9, dans le sillage de la réévaluation déjà ancienne d’une sociabilité de cour féminine et de l’influence des grandes dames. Émile Telle soulignait dès 1937 le rôle majeur d’Anne de Bretagne « qui appela beaucoup de dames à la cour où, jusque-là, les femmes avaient été peu nombreuses10 ». Le réseau de Marguerite de Navarre n’est pas uniquement féminin – Rabelais en fait partie, d’ailleurs il lui dédie le Tiers Livre dans lequel apparaît pour la première fois le terme « sororité » avec la connotation que l’on sait. Cependant, il l’est notablement, et, surtout, Marguerite de Navarre prend discrètement position en faveur des femmes dans la Querelle. Elle apparaît comme un modèle au sein d’un tissu féminin dense, autant en France et en Suisse (Marie Dentière et Hélisenne de Crenne notamment) qu’en Italie (voir sa correspondance avec Vittoria Colonna). Qui dit réseau ne dit pas sororité. En tout cas, on cherche à créer un réseau de « seurs11 », dans le cadre d’un prosélytisme évangélique. La dimension chrétienne du mot ne doit pas être minimisée à une époque où les questions religieuses sont majeures. Il est l’exact pendant de « frère ». Et si la plupart des évangélistes prêcheurs sont des hommes visant ponctuellement des femmes, ces dernières investissent le champ et utilisent le langage de la sororité, au sens d’encouragement et d’entraide, ainsi que le fait Marie Dentière : « Non seulement pour vous, ma dame [Marguerite de Navarre], ay voulu escrire ceste Epistre : mais aussi pour donner courage aux aultres femmes… ». Et en étudiant le Tombeau de Marguerite de Navarre, Catherine M. Müller, citée par Isabelle Garnier, note qu’Antoinette de Loynes, dans sa contribution à l’œuvre, « s’éloigne radicalement de ses contemporains pour s’allier aux trois savantes anglaises et faire de leur “mélodie” conjointe, un chant sacré, en hommage poétique véritablement sororal ». Ce qu’Isabelle Garnier complète en écrivant que bien d’autres femmes, relais de la pensée de Marguerite, ont grossi « les rangs de ses sœurs »,
réseau féministe informel, mais très actif, intégré à la communauté plus vaste que j’ai appelée le village évangélique. Le travail d’élargissement du lectorat vers leurs “sœurs”, opéré dès les années 1520 par les promoteurs d’une spiritualité régénérée, n’a donc pas été vain : un lectorat féminin s’est effectivement constitué, au-delà du cercle restreint de la cour et des proches de la reine.
La création de ce réseau féminin conduit à des idées protoféministes ou permet de les formaliser. Les sœurs sont l’un des groupes d’une communauté, mais ce groupe est soudé et plaide pour son émancipation, grâce à l’entraide entre ses membres.
Mises en scène d’une porosité entre la littérature et la société : exposition publique de liens de soutien et d’affection entre femmes et appels à l’entraide. Le cas de Madeleine et Catherine Des Roches
En dehors de la sphère évangélique, des discours de solidarité féminine s’entendent dans la littérature de la Renaissance française. C’est le cas des exhortations aux Dames à s’attacher aux lettres malgré les difficultés et à y réaliser des performances, pour la gloire des femmes. L’une des plus célèbres se trouve chez Louise Labé. Dans son épître dédicatoire à Clémence de Bourges12, elle invite les femmes à « élever un peu leurs esprits par-dessus leurs quenouilles et fuseaux », à s’« animer l’une l’autre » (faut-il souligner la beauté du mot, qui signifie donner âme et vie, outre donner courage, comme si les femmes entre elles se donnaient vie et âme les unes aux autres par leur entraide). Il s’agit bien d’une exhortation proprement subversive car outre l’appel à écrire, on lit clairement celui à quitter un rôle (filer) et un espace social (privé) en masse. Elle crée ainsi au seuil de son recueil une communauté féminine où règne l’encouragement et qui est répétée en écho dans le dernier sonnet, le sonnet XXIV. Celui-ci en appelle à la compréhension des Dames qui pourraient reprendre son autrice, et les avertit qu’un sort similaire leur est possible, du fait d’une expérience commune de femmes dans une société d’hommes – il constitue donc un talisman contre des réactions misogynes de la part de ses lectrices, mais aussi une incitation à constituer un corps soudé. En outre, Louise Labé présente un éthos modeste, comme c’est de coutume pour les femmes, mais elle affirme être renforcée dans sa démarche de publication par l’accompagnement de Clémence de Bourges qu’elle appelle à son aide : « Et pour ce que les femmes ne se montrent volontiers en public seules, je vous ai choisie pour me servir de guide, vous dédiant ce petit œuvre ». Être guidée, être guide : les dames se conduisent les unes les autres, s’épaulent et font nombre.
Marguerite de Navarre apparaît comme un modèle à suivre, celle qui ouvre un chemin, aussi bien pour Hélisenne de Crenne que pour Marie Dentière et Vittoria Colonna – dont Isabelle Garnier cite un extrait de lettre à Marguerite : « et comme il me semble que les modèles de son propre sexe sont les plus appropriés et plus décents à suivre, je me tournai vers les grandes dames… », et surtout vers elle, qui semble le modèle le plus parfait. Elle devient ainsi, selon Isabelle Garnier, « une véritable icône de l’éveil spirituel féminin, en France, en Suisse romande, mais aussi en Angleterre et en Italie ». Si les écrivaines ont déjà des modèles propres à les légitimer parce qu’ils sont très anciens en la personne des autrices grecques antiques13, elles ont aussi besoin de montrer que les modernes peuvent égaler les anciennes et de se référer à une personnalité moralement irréprochable selon les canons chrétiens. Sappho et les autres, par conséquent, peuvent ne pas suffire. Dans tous les cas, un modèle du même sexe représente une force particulière pour l’ensemble des écrivaines, une assise sur laquelle elles peuvent se construire. La Reine devient cette pierre de fondation, qui ouvre et autorise une lignée d’érudites et d’autrices. Un modèle masculin, vivant dans une société dans laquelle il bénéficie de libertés dont les femmes ne jouissent pas, ne suffit pas. La conscience d’un sort commun incite les femmes à se penser comme un ensemble. Dans le texte de Christine de Pizan qui ouvre La Cité des Dames, il est d’ailleurs question de toutes les femmes, quelle que soit leur condition, de la plus haute à la plus basse.
Louise Labé ne prolonge guère plus le motif de l’appel aux Dames. L’invitation aux femmes, en groupe, à s’emparer de l’écriture, est plus courante chez les Madeleine et Catherine Des Roches (nées en 1520 pour la mère et en 1542 pour la fille, à Poitiers) et s’exprime très précocement au regard de ce motif dans l’histoire littéraire, dont elles s’emparent de façon à la fois singulière et usuelle. De façon singulière, parce qu’elles mettent en scène leur relation de mère et de fille mais aussi leur relation d’entraide, qui n’est pas aussi pyramidale qu’elle pourrait l’être, c’est-à-dire que la guide n’est pas forcément la mère. La relation est présentée bien plutôt comme une sorte de sororité, à plusieurs degrés.
Du fait de l’audace d’être soutenues l’une par l’autre d’abord. Dans les Missives14, la lettre liminaire des épîtres de Madeleine s’adresse à sa Catherine en ces termes :
Ainsi (ma Fille) je t’espreuve sans fin comblee d’amour & de pieté, m’eslevant l’ame & le ceur à quelque loüable entreprise. Et voicy la troisieme fois que ta force m’encourage de parler en public, où je ne puis m’empescher d’estre saisie d’un peu de crainte.
Et dans les Secondes Œuvres15 :
Mamie, ie sçay que la reverence, l’amour, & l’honnete pudeur, ne vous permetent etre sans moy au papier des Imprimeurs, & qu’il vous plaît mieux que ie suive mon devoir, mon desir, & ma coutume. Marchons doncques en cete union qui nous a touiours maintenues.
Quant à Catherine, dans les Missives, elle s’adresse à sa mère, au seuil de sa partie, pour lui demander d’aimer ses lettres plus qu’elles ne le méritent, « afin qu’elles ne demeurent du tout manques d’apuy ».
Du fait d’une formulation assez étrange chez Catherine ensuite, qui laisserait penser un lien de sang sororal plutôt que filial, à la fin de l’Epistre à sa mère qui ouvre sa partie du recueil des Œuvres16 (nous soulignons) :
Si vous en trouvez quelques uns [parmi ces petits escrits] qui soient assez bien nez, avoüez les s’il vous plaist pour voz nepveux, & ceux qui ne vous seront agreables, punissez les à l’exemple de Iacob qui condemna la famille d’Isachar pour obeir à ses autres enfans.
Les vers réussis méritent un lien de tante à neveux (ce qui fait de Catherine la sœur de Madeleine), tandis que les vers ratés sont rabattus sur une relation filiale directe punitive (celle de Jacob envers son fils Isachar). Comme si l’écriture instaurait, entre les femmes de toutes les générations, une relation de sororité plutôt que de filiation ou d’antériorité. Se lisent dans leurs épîtres et adresses l’une à l’autre, à travers leurs textes, des accents de tendresse filiale féminine qu’on entend rarement en poésie et dans les textes en général à cette époque. Catherine a pu écrire grâce au soutien de Madeleine, c’est une évidence : la mère a tout fait pour que sa fille puisse être libre d’écrire. Si Montaigne dit que l’amitié ne peut exister entre enfants et parents, car la relation filiale fondée sur le respect a pour conséquence qu’on ne peut développer ses pensées intimes à ses parents ou vice-versa, les Des Roches n’en sont-elles pas un contre-exemple revendiqué ? Contre-exemple revendiqué, également, d’une possible amitié étendue à toutes les femmes.
En effet, d’une façon beaucoup plus usuelle, les Des Roches sollicitent les lectrices, à l’image de ce qu’on trouve chez Louise Labé, et mettent l’accent sur l’amitié, notamment celle qui s’étend à toutes les dames sans distinction. Par exemple, la deuxième édition des Œuvres (1579) s’ouvre sur une épître de Madeleine « aux Dames » qui utilise ce mot :
J’ay voulu en ce petit tableau où ie me suis depeinte, arrester ma parolle, pour vous asseurer de l’amitié entiere que j’ay toujours portee à vous (Mesdames) si aucunes de vous daignez lire mes humbles vers. Et si, m’estant plus charitables, vous m’advisez, que le silence, ornement de la femme, peut couvrir les fautes de la langue et de l’entendement, je respondray qu’il peut bien empescher la honte, mais non pas accroistre l’honneur, aussi que le parler nous separe des animaux sans raison. Au fort j’espere de voz courtoisies que si vous ne me jugez digne d’estime, vous ne penserez pas que je merite grande reprehension, pource que si c’est peu de mes escrits pour la valeur, aussi n’est-ce point beaucoup pour la longueur17.
Madeleine tente de désamorcer des remarques sexistes désobligeantes à son égard – elle ose se rendre publique par l’écriture – en mettant en avant l’amitié entière qu’elle porte aux femmes dans leur ensemble, ainsi que la brièveté de son œuvre, qui déroge donc de façon très timide à l’impératif de silence qui éteint les voix féminines depuis l’Antiquité. La sororité doit désarmer le sexisme, bien ancré dans les esprits tant masculins que féminins. Cela ne veut pas dire que l’entreprise a réussi. En tout cas, l’horizon est nettement défini : les femmes doivent faire preuve de « bonne volonté » les unes à l’égard des autres et adopter des propos que nous appellerions aujourd’hui « bienveillants » (Ode 3 des Œuvres) :
Quand par plus claires bucines,
Dames graves & insignes,
Vostre loz sera chanté :
Ne desdaignez pas l’ouvrage
Qui vous porte tesmoignage
De ma bonne volonté18.
Elle enjoint ensuite les femmes à écrire pour que leur louange soit chantée par elles-mêmes, sans plus dépendre des hommes : Madeleine se place ainsi en pierre de fondation, fragile, imparfaite, mais bien ancrée. Les Œuvres, les Secondes Œuvres et les Missives, et encore plus La Puce19, font état d’échanges avec des hommes ou sont émaillées d’hommages de poètes contemporains, sans qu’on trouve guère de pièces de femmes. Mais le discours liminaire des Œuvres imagine et promeut un univers féminin, dans lequel les femmes se loueraient entre elles, de façon autonome, ce qui leur garantirait la postérité. Le thème remonte à l’Arioste, cependant qu’il soit approprié par une écrivaine avec tant de force et un tel appareillage fait pour convaincre reste un acte significatif. Ce n’est plus le fruit de l’invitation d’un homme aux femmes à s’imposer, c’est l’exhortation d’une femme à ses congénères de prendre leur place.
Proposer un relevé des adresses aux dames serait fastidieux. Il est plus significatif de souligner que les Des Roches ont construit un univers où les femmes s’entraident et se valorisent les unes les autres dans leurs Œuvres, Secondes Œuvres et Missives, avec des interlocutrices réelles ou entre personnages. Un tissu amical se lit à travers leur correspondance publiée, qui constitue une œuvre proprement extraordinaire : elles ont été les premières femmes en France à faire paraître leurs lettres privées, et même parmi les premiers tout court à le faire. Les lettres de Madeleine ne sont pas éloquentes sur l’adresse aux femmes, car elle écrit seulement deux missives (sur 26) à des femmes. Celles de Catherine le sont davantage : sur 70, une vingtaine. Sans surprise, le ton des lettres à destination des correspondantes n’est pas tout à fait le même que pour ses correspondants : il est plus affectionné et plus tendre, car l’impératif moral n’est pas le même. Elle loue souvent la beauté de ses destinataires et proteste tout aussi souvent de sa vive amitié, affirme être à elles (« à moy qui suis vostre », missive 49) et être à leurs côtés en pensées. On pourrait presque croire, en réalité, que c’est un homme galant et flatteur qui écrit, avec tout autant de tournures gracieuses et littéraires, qui sont de l’ordre de la mécanique de la politesse et du bien correspondre – ce qui n’empêche pas la sincérité. Catherine affirme volontiers une véritable solidarité, en tout cas. Elle écrit à sa cousine malade (missive 39) : « si tu continues long temps estre malade […], j’yray voir ce qui est : pource que ie desire estre compagne de ton malheur : aussi bien que de ta felicité ».
Nous analysons ces invitations à l’écriture, à la compréhension mutuelle, au dialogue et à l’exploration d’une expérience commune de femmes perçue comme telle comme des marques de l’existence d’une véritable sororité. Geneviève Fraisse, outre la solidarité, pense que « la sororité est un lieu de parole, c’est-à-dire de dialogue et de découverte de soi à travers la rencontre des autres20. » Les Missives et les Œuvres concrétisent cet espace, symboliquement. Impossible de savoir réellement ce qu’il en était dans le cercle qu’elles animaient chez elles : dans quelle mesure les femmes avaient-elles une place particulière dans cet ancêtre des salons du siècle suivant21 ? C’est qu’il est parfois difficile de connaître les réalités d’une époque lointaine. Anne Larsen s’est efforcée de retrouver les traces de la sociabilité féminine des dames Des Roches. Alors qu’il est question de leur cénacle et du genre de la réponse (« response »), elle écrit :
d’autres réponses mettent en valeur les relations qu’entretiennent les dames Des Roches avec des femmes lettrées. Catherine Des Roches adresse les poèmes 10 et 11 à sa cousine Madeleine Chémeraut. […] La réponse 9 souligne la chaste beauté de Marie de La Vau, fille de Jean de La Vau, juge des Grands Jours. Les réponses 18 et 29 s’adressent soit à Suzanne Cailler, nièce du poète Nicolas Rapin et de l’avocat Raoul Cailler, dont les vers sont restés manuscrits, soit à Marguerite Du Val dont l’anagramme, composée par Jules-Joseph Scaliger, apparaît dans le recueil de La Puce, soit encore à Jeanne de Bourbon, abbesse de Sainte-Croix22.
D’autres dames pas forcément reconnaissables apparaissent çà et là, avec les recommandations de conjuguer vertu et savoir, selon la mode du temps.
Si la question reste sans réponse pour elles, des pistes existent sur le fonctionnement de l’entourage de cour de Marguerite de Navarre. Cela a été montré, elle réunit et promeut des femmes23. Mais bien plus, il semble qu’elle a voulu co-créer l’Heptaméron avec des dames de son entourage, dans un acte volontaire d’écriture collective féminine. C’est l’hypothèse de Nicole Cazauran24 : grâce à l’exploration de différents manuscrits, porteurs de deux états différents du texte, elle détermine que, dans la première version, existent les traces de cette entreprise commune. Marguerite de Navarre aurait fourni dix récits, un par journée, comme d’autres dames de son entourage l’ont fait ou auraient dû le faire, ces dernières ayant abandonné le projet avant sa réalisation.
Les traits de sororité que nous avons dégagés ici sont déjà assez originaux du fait des dates précoces de publication des ouvrages. Mais les autrices que nous avons évoquées, et d’autres que nous n’avons pas évoquées, vont plus loin en mettant en scène des groupes de personnages ou des personnages féminins dans l’entraide et dans le refus parfois seulement ponctuel de relations (y compris amoureuses) avec les hommes, ce qui mène jusqu’au rejet de la mixité, de façon pérenne ou momentanée. Cependant, une telle étude serait l’objet d’un autre article… Il apparaît en tout cas que dès les xve et xvie siècles, des autrices ont tenté de penser de nouveaux modes d’organisation, en s’adressant à un « nous » qui n’existait pas encore comme entité politique, à travers des compositions de moins en moins allégoriques et de plus en plus porteuses d’une odeur de réalité qui ressemblait à s’y méprendre à celle de l’atmosphère avant l’orage25.
