Quelques perspectives interdisciplinaires sur l’approche géocritique : frontières fantômes, linguistique cognitive et études du discours

  • Some Interdisciplinary Perspectives on the Geocritical Approach: Phantom Borders, Cognitive Linguistics, and Discourse Studies

DOI : 10.58335/epistemocritique.1269

Résumés

Cette contribution explore quelques perspectives interdisciplinaires pour la géocritique en la rapprochant du concept heuristique des frontières fantômes, de celui de géorécit, et enfin de la linguistique cognitive et de la linguistique discursive. L’élaboration de perspectives linguistiques (cognitives et discursives) pour la géocritique apparaît particulièrement profitable, notamment en raison du fait que la littérature, dans cette optique, entretient une relation réciproque avec la réalité par le biais du langage. Il s’agit en outre de positionner et de contextualiser la géocritique au sein d’un continuum, central à la fois pour cette méthode d’analyse littéraire et pour le concept de frontière fantôme. Ce continuum s’étend d’un pôle centré sur les paysages, les référents et l’ensemble des éléments relevant de la matérialité, à un autre pôle qui se réfère au niveau discursif, autour duquel circulent divers discours et textes (littéraires) nourris par des représentations (sociales, culturelles), des stéréotypes ainsi que d’autres structures de savoir socialement partagées. Le concept de géorécit se situe entre ces deux pôles. Outre les potentiels théoriques et méthodologiques offerts par la linguistique cognitive et discursive – notamment en ce qui concerne la compréhension des processus à l’œuvre aux niveaux discursifs et conceptuels au sein de ce continuum –, il s’agit plus généralement de réfléchir à la manière dont les différentes disciplines et paradigmes, poursuivant certes des objectifs distincts, peuvent s’enrichir mutuellement à partir d’une approche spatialisante qui s’inspire, in fine, aussi de la géophilosophie.

This paper explores some interdisciplinary perspectives for the geocritical approach by linking it to further, more or less related concepts and paradigms: phantom borders, geo-narratives, cognitive linguistics, discourse linguistics. The elaboration of (cognitive and discourse) linguistic perspectives for the geocritical approach appears particularly fruitful, not least because, from a geocritical perspective, literature maintains a reciprocal relationship with reality through language. The contribution contextualizes geocriticism within a continuum which is central both to this method of literary analysis and to the concept of phantom borders. This continuum stretches from one pole centered on landscapes, referents and all kind of elements pertaining to materiality, to another pole that relates to the discursive level, and around which various discourses and (literary) texts circulate—discourses and texts that are informed by (social and cultural) representations, stereotypes and further socially shared structures of knowledge. The geo-narrative is situated between these two poles. In addition to the theoretical and methodological potential offered by linguistic approaches—particularly with regard to understanding the processes at work at the discursive and conceptual levels within the continuum—the aim of this paper is to reflect on how these different disciplines and paradigms, whilst certainly pursuing distinct objectives, can enrich one another through a spatializing approach that is ultimately also inspired by geophilosophy.

Plan

Texte

1. Réflexions introductives

La géocritique1, élaborée par Bertrand Westphal, cherche à étudier – à partir de l’analyse de textes littéraires – comment l’imagination et l’écriture littéraire transforment et transcrivent durablement les espaces réels. L’accent est mis sur les relations et les interactions entre espaces humains et fictifs. Celles-ci sont mises en perspective moyennant trois prémisses théoriques : la spatio-temporalité2, la transgressivité3 et la référentialité4. L’approche s’inspire de nombreux concepts théoriques qui sont mobilisés afin d’expliciter chacun de ces trois axes fondamentaux. Parmi ceux-ci, on relève entre autres les termes déterritorialisation et reterritorialisation5, la notion de thirdspace6, les hétérotopies7, la sémiosphère8 ou encore le chronotope9 – certains de ces concepts pourraient sans doute enrichir, sur le plan théorique, l’approche dite des frontières fantômes pour laquelle la mise en perspective de la relation entre espace et temps n’en est pas moins importante. La répartition spatiale proposée par Henri Lefebvre10 est d’ailleurs déterminante tant pour la géocritique que pour l’approche des frontières fantômes ; cette dernière construit même résolument son cadre théorique sur la tripartition : espace perçu, espace vécu, espace conçu.

Le concept heuristique de « frontières fantômes » a été élaboré par la géographe Béatrice von Hirschhausen11 puis affiné par des historiens, géographes et autres spécialistes de l’Europe de l’Est dans le cadre du projet Les frontières fantômes en Europe Centrale et orientale12. L’étude des frontières fantômes a pour objectif de mieux comprendre les différences géoculturelles entre pays ou régions voisins, en s’éloignant de la notion de mentalité. Il s’agit plutôt de « concevoir des attitudes ou des comportements collectifs […] en les référant à des espaces, à des territoires – quelles que soient leurs échelles […]13 ». L’approche propose ainsi « une nouvelle manière de questionner les longues durées géographiques14 ». Se trouvent au centre des analyses « des phénomènes de rémanence de territorialités impériales révolues dans les espaces contemporains15 ». On cherche à détecter ces rémanences et à analyser des « traces sur certaines cartes thématiques, dans des paysages ou dans des représentations communes16 ». Un exemple paradigmatique concerne le comportement électoral en Pologne, notamment lors des élections présidentielles en 2015. Les résultats du scrutin ont fait apparaître les frontières fantômes qui remontent aux partages du pays à la fin du xviiie siècle : résultats plus favorables à l’Union européenne dans les anciennes parties prussiennes, voix plus eurosceptiques dans les anciennes zones russes et autrichiennes17.

Les études fondées sur l’approche des frontières fantômes se concentrent généralement sur des régions en Europe centrale, en Europe de l’Est et en Europe du Sud-Est – des espaces dé- et reterritorialisés pour ainsi dire, situés quelque part entre la mer Baltique, la mer Adriatique et la mer Noire. La densité des frontières fantômes est particulièrement élevée dans cette partie du continent, notamment en raison de l’effondrement d’anciens empires (des Habsbourg, ottoman, russe, allemand). Il s’agit là de changements de frontières qui se sont produits par la suite parfois en l’espace de quelques décennies seulement ; on pense, par exemple, à la décomposition de l’ex-Yougoslavie. Des frontières fantômes existent bien entendu aussi dans d’autres pays d’Europe et dans le monde entier. À proprement parler, ce ne sont pas seulement les frontières, mais aussi les spatialités ou espaces fantômes qui attirent l’attention.

Les frontières et spatialités fantômes sont étudiées à partir de trois niveaux18 : les imaginaires (Raumimagination), l’expérience des acteurs (Raumerfahrung) et la production sociale et matérielle (Raumgestaltung). L’articulation du concept heuristique de frontière fantôme à la géocritique s’impose au niveau des imaginaires qui renvoient – si l’on observe le continuum représenté plus bas (figure 1) – au pôle (en haut), autour duquel se cristallise la discursivité (ainsi que les représentations, les stéréotypes, les fictions, etc.). Outre les discours quotidiens, médiatiques, journalistiques, politiques, économiques, ainsi que différents types de discours suprarégionaux, nationaux ou internationaux, il convient d’intégrer à ce niveau aussi les textes littéraires qui façonnent les imaginaires géographiques.

Du point de vue de la géocritique, les textes littéraires agissent par leur performativité selon une logique top-down : à la fois sur le géorécit19 et sur le pôle inférieur du continuum autour duquel s’articulent alors des paysages, des spatialités (dé- et reterritorialisés), des acteurs, des espaces urbains (retranscrits), des référents plus généralement, ainsi que d’autres éléments relevant de la matérialité. L’approche des frontières fantômes, fondée sur trois registres d’analyse (structures spatiales, discours, acteurs) peut alors ici être enrichie en exploitant à la fois le potentiel théorique et méthodologique de la géocritique – notamment par le biais de l’analyse de textes littéraires se rapportant aux espaces fantômes correspondants20.

Le deuxième niveau d’analyse des frontières fantômes relatif à l’expérience des acteurs sociaux, culturels ou politiques (Raumerfahrung) est également dans une certaine mesure (par le haut), déterminé par le pôle discursif. Parallèlement, par le bas, la matérialité de l’espace (agencements, configurations, aménagements) exerce une influence sur les expériences et les actions menées par des individus ou des groupes vivant au sein des spatialités fantômes. Quant à la production sociale et matérielle (Raumgestaltung), l’approche met en avant alors des aspects liés à la matérialité des espaces fantômes, à travers par exemple l’architecture.

Enfin, envisagée sous un autre angle, l’approche des frontières fantômes peut, à son tour, enrichir la géocritique puisqu’elle mobilise des concepts susceptibles de s’intégrer aux trois prémisses théoriques de cette dernière. Ainsi, des concepts tels que l’« entrelien » et la « médiance21 » d’un Berque, qui mettent en perspective les relations entre les humains et leur environnement, ou encore celui de « mésologie22 », pourraient informer la prémisse de la référentialité. De même, les deux notions d’« espace d’expérience » et « horizon d’attente23 » pourraient s’arrimer à la prémisse de la spatio-temporalité.

2. Entre discursivité et matérialité

Différents processus discursifs et conceptuels sont alors à l’œuvre au sein du continuum – entre matérialité et discursivité (voir figure 1).

Figure 1. Continuum entre discursivité et matérialité.

Figure 1. Continuum entre discursivité et matérialité.

© Johannes Dahms

Les flèches de la figure 1 représentent des mouvements descendants (top-down) et ascendants (bottom-up) qui caractérisent les dynamiques au sein du continuum. Ces mouvements se produisent plus ou moins directement entre les deux pôles ; or, dans l’optique de l’approche des frontières fantômes, il convient de situer, entre matérialité et discursivité, le géorécit. Ce concept désigne un discours lié à une certaine spatialité (fantôme). Le géorécit émerge des territoires et prend forme à partir des paysages.

Ce type de discours, avec la formule Hirschhausen, « constitue une “entrée” heuristiquement riche pour décrypter la production vernaculaire des espaces et des territoires en les dégageant d’une grande narration globale et unifiée de l’histoire et permet de les restituer sous des régimes spatio-temporels particuliers24 ». Le géorécit se démarque ainsi du pôle supérieur du continuum, autour duquel s’imbriquent et s’articulent aussi des narratifs et des imaginaires qui ne sont pas toujours et nécessairement liés à des spatialités précises ou délimités mais qui proviennent de toutes sphères imaginables (discours médiatiques internationaux, cinéma, littérature, etc.). Le fait que le géorécit se démarque du pôle supérieur ne signifie pas qu’il n’y ait pas d’interconnexions (interdiscursives) entre ces deux niveaux. Des imaginaires concernant une territorialité (fantôme) peuvent s’infiltrer dans le géorécit aussi « par le haut », notamment par le biais de la littérature ou du cinéma, ainsi que par des énoncés ou schémas récurrents présents dans d’autres contextes, tels que la presse internationale ou nationale. En même temps, le géorécit se construit (bottom-up) à partir des espaces humains, concrets et réels, en lien avec le pôle inférieur du continuum (voir figure 1). Ce sont aussi les acteurs évoluant dans des spatialités qui élaborent les géorécits dans lesquels se concrétisent les « espaces d’expérience » et les « horizons d’attente » des sociétés concernées. « En deçà des métarécits universalistes, ou des romans nationaux, la notion de géorécit entend ainsi faire place à des niveaux moyens et multiples où sont produits et vécus dans un même mouvement une narration de l’histoire et un découpage du monde25 ».

D’un point de vue géophilosophique, le géorécit peut également être appréhendé comme un lieu de concrétisation de processus de déterritorialisation et de reterritorialisation. « Dans les États impériaux – écrivent Deleuze et Guattari –, la déterritorialisation est de transcendance : elle tend à se faire en hauteur, verticalement26 ». De plus, « [p]hysique, psychologique ou sociale, la déterritorialisation est relative tant qu’elle concerne le rapport historique de la terre avec les territoires qui s’y dessinent ou s’y effacent […]27 ». La reterritorialisation, quant à elle – à la suite d’une déterritorialisation absolue – peut être comprise « comme la création d’une nouvelle terre à venir28 », un « tiers espace29 », pour ainsi dire, susceptible de se concrétiser notamment dans ce que Deleuze et Guattari30 appellent, la littérature mineure, mais aussi dans les géorécits. La littérature mineure définie comme « celle qu’une minorité fait dans une langue majeure31 » se caractérise par « la déterritorialisation de la langue, le branchement de l’individuel sur l’immédiat politique, l’agencement collectif d’énonciation32 ». L’analyse discursive d’un géorécit permet alors d’« explorer comment se nouent les sphères des imaginaires du territoire, situées dans l’ordre des discours, et celles des pratiques géographiques tributaires de l’ordre matériel et social des agencements spatiaux33 ». Ainsi peuvent se dégager des explications concernant des différences géoculturelles à différents niveaux et échelles : quartiers, villes, agglomérations, régions, pays, continents… En effet, « les acteurs situent leurs choix simultanément à différents niveaux géographiques34 ».

Dans ses enquêtes menées en Roumanie, des deux côtés des Carpates, Béatrice von Hirschhausen a montré comment les habitants de villages situés dans le Banat et en Olténie se projettent dans l’avenir (en ce qui concerne la modernisation des habitations) moyennant des géorécits respectifs fondés sur des expériences historiques particulières, mettant en perspective entre autres la mémoire de la période socialiste ainsi que celle qui l’a précédée. Dans les géorécits, dotés d’une puissance performative et d’une capacité structurante, se concrétisent des imaginaires de l’histoire et de sa géographie. Ces discours définissent les « régimes de normalité35 » propre à un territoire ; de tels schémas peuvent également se fonder sur des sentiments d’appartenance – par exemple au cercle centre-européen dans le cas du Banat. Ils se traduisent dans des géographies mentales et des imaginaires sociaux portées des acteurs. Les « géorécits sont explicatifs de l’expérience d’une société […] en même temps que prescriptifs des avenirs possibles […] ; ils tendent à situer ce qui est, dans un ordre de choses tenu pour établi ; ils sont naturalisés par l’“effet de réalité” que suggèrent les espaces […]36 ». Ce que Deleuze et Guattari affirment à propos de la géophilosophie vaut également pour le concept des frontières fantômes : « Le sujet et l’objet donnent une mauvaise approximation de la pensée. […] Penser se fait plutôt dans le rapport du territoire et de la terre37. » En ce sens, les enquêtes de Béatrice von Hirschhausen révèlent que « les régimes de normalité auxquels les pratiques locales sont adossées ne sont pas renvoyés dans l’analyse à un “nous” et à une identité collective, mais à un “ici” et à une situation géographique : “ici, c’est comme cela” […]38 ».

Des aspects de la matérialité des spatialités fantômes (s’articulant autour du pôle inférieur du continuum) peuvent, quant à eux, se concrétiser notamment dans l’architecture – qui (dans une optique géocritique) est parfois elle-même « transformée » par des textes littéraires. Pour prendre un exemple, l’architecture baroque du xviiie siècle qui s’est répandue dans le Banat après la fin de la domination ottomane (1716), a été dévalorisée pendant la période socialiste. Après la fin du socialisme, cet héritage bâti d’origine habsbourgeoise a connu une revalorisation, véhiculée par un géorécit. On observe de tels « réveils des fantômes impériaux » aussi en Allemagne de l’Est (par exemple à Greiz, pour ne citer qu’une seule ville) et dans d’autres pays d’Europe centrale. Il en va de même pour les extensions urbaines wilhelminiennes réalisées à la fin du xixe siècle dans les régions transfrontalières de l’Empire allemand, notamment à Strasbourg, à Metz ou à Poznań. L’architecture historiciste, éclectique, typique de ces espaces urbains a été largement dépréciée dans les décennies qui ont suivi la Seconde Guerre mondiale avant de faire l’objet, depuis les années 2000 environ, d’une revalorisation en tant que patrimoine à préserver. De manière tout à fait différente à ce qui vaut pour certaines régions d’Europe du Sud-Est, qui attribuent leur savoir-faire et leurs ambitions économiques aussi à leur appartenance passée à la double monarchie, la question de l’appartenance à l’ancien Empire allemand a joué un rôle complètement différent dans les discours locaux relatifs aux processus de patrimonialisation des « quartiers impériaux » à Strasbourg ou à Metz. Dans ces deux villes, il ne s’agissait pas tant de marquer des « rivalités » entre régions voisines (moins performantes, p. ex., sur le plan économique) que de mettre en avant les qualités urbanistiques et architecturales du cadre bâti. Dans un premier temps, l’histoire de la genèse de ces extensions urbaines ainsi que les liens historiques complexes avec l’Allemagne ont plutôt empêché la valorisation de l’architecture wilhelmienne39. À l’inverse, dans le cas du Banat, le géorécit mettant en avant le « destin moderne » de la région, se caractérise par une « fierté de type identitaire40 » qui « motive les politiques de rénovations architecturales et urbaines et de restauration de patrimoine baroque41 ».

Différents objets, éléments et entités se regroupent autour du pôle inférieur du continuum (voir figure 1). Du point de vue de la géocritique, il s’agit de référents. Ces éléments ne sont pas seulement en relation verticale avec les deux pôles supérieurs, ils se trouvent également entre eux dans des constellations et relations spécifiques, pour ainsi dire « horizontales » . Lors de l’extension géographique et la spécification de la métaphore koselleckienne appliquée au concept de géorécit, Béatrice von Hirschhausen se réfère, pour sa propre conceptualisation de la notion « espace d’expérience », au géographe Augustin Berque qui souligne « la dimension proprement incarnée et physique de l’expérience42 » des acteurs – un aspect qui, au vu du continuum, s’avère également déterminant d’un point de vue linguistico-cognitif (embodiment, embodied cognition). Pour Berque43, les humains entretiennent avec leur environnement (par exemple une ville, un paysage) une relation d’« entrelien », au sens où « la structure ontologique de l’être humain apparaît […] indissociable de son milieu géographique44 ». C’est dans cette perspective qu’il forge le concept de « milieu » défini comme « une relation : la relation médiale, ou mésologique, dans laquelle intervient nécessairement un sujet45 ». Selon lui, « le milieu est à la fois subjectif et objectif » et correspond, en ce sens, à « une société46 ». Quant au continuum, il convient ainsi de mettre en perspective, au niveau du pôle inférieur (celui de la matérialité), les liens qu’entretiennent les acteurs (sociaux, culturels, politiques) entre eux et avec les paysages, les entités et les objets. La connexion verticale entre les pôles peut également être pensée à partir des travaux de Berque, puisque « [l]es représentations (collectives ou individuelles, banales ou savantes) [se situant au pôle supérieur] font partie du milieu qu’elles représentent47 ». Au sein du « milieu » s’imbriquent le phénoménal et le physique48, ce qui est déterminant pour la « relation d’une société à l’espace et à la nature49 ». Le milieu « n’est pas seulement écologique, il est aussi symbolique50 ». Il s’agit dès lors pour Berque, « d’explorer cet “entre-deux”51 ». Enfin, dans l’approche des frontières fantômes, qui met l’accent sur « le couple dynamique formé par l’individu et son milieu52 », les spatialités et les paysages sont compris comme des « expressions physiques et symboliques de l’expérience collective53 ».

On peut supposer que les mouvements (imbrications interdiscursives) descendants et ascendants au sein du continuum (voir figure 1) ne sont pas toujours (nécessairement) transmis et véhiculés par des géorécits, mais qu’ils peuvent s’opérer directement entre les deux pôles. On peut penser par exemple aux acteurs et aux différences entre discours politiques nationaux et régionaux dans des États fédéraux tels que l’Allemagne ou quasi-fédéraux comme l’Espagne.

3. Quelques perspectives linguistico-cognitives et linguistico-discursives

Certains processus et mécanismes conceptuels et discursifs se déroulant au sein de ce continuum – et cela peut être tout aussi profitable pour la géocritique que pour les frontières fantômes – peuvent être appréhendés de façon théorique et retracés de manière méthodologique (et analytique) en recourant à la linguistique cognitive et la linguistique discursive. La linguistique cognitive s’intéresse aux aspects cognitifs de la compréhension et de la production langagière. En ce qui concerne les paradigmes scientifiques réunis au sein du continuum, la notion de « corporéité » (embodiment) est ici déterminante : « le terme […] désigne la conceptualisation du rapport incarné du sujet au monde par l’engagement moteur et sensoriel multimodal, et les traces que laissent les représentations dans les formalismes langagiers (organisation du lexique, constructions)54 ». La cognition humaine et l’organisation conceptuelle résultent de la manière dont nos corps interagissent avec l’environnement – au sein du « milieu » (Berque), si on veut. Le fondement du système conceptuel d'un être humain repose alors sur la perception ainsi que l'expérience physique et sociale.

En mettant l’accent sur les continuités entre langage et expérience, plusieurs concepts se sont établis dans le champ de la sémantique cognitive – comme, par exemple les cadres sémantiques55, les espaces mentaux56 et l’intégration conceptuelle57. Ces concepts modélisent des structures mentales qui, d’une part, sont évoquées (bottom-up) par l’utilisation de mots, de constructions (grammaticales58) ou de divers patterns linguistiques et qui guident, d’autre part (top-down) les processus de verbalisation. Puisque les connaissances linguistiques et encyclopédiques sont continuellement actualisées et réorganisées sous l’influence des interactions sociales (et sous l’influence des géorécits et d’autres discours) les notions de schématicité et d’entrenchement (le phénomène d’enracinement cognitif) sont ici déterminantes. La schématicité est décisive au niveau conceptuel et au niveau de la surface textuelle, où elle peut être directement visible (ou : appréhensible), entre autres au niveau des structures ou expressions figées (figements), au niveau des collocations, des préférences en matière de combinaison de mots ou au niveau de la prosodie sémantique. L’analyse des données langagières vise à mettre en évidence des régularités et des récurrences dans des patterns linguistiques qui – en tant qu’unités d’analyse opérationnalisées – peuvent se distinguer entre autres par le fait qu’ils possèdent des unités lexicales fixes (stables) et/ou variables. Du point de vue de la linguistique de corpus et de la linguistique discursive, il s’agit d’analyser de grandes quantités de données langagières et de mettre au jour des patterns syntactico-sémantiques (récurrentes) qui servent d'indicateurs des structures de connaissances socialement partagées au sein d’une communauté discursive. Au niveau conceptuel, la schématicité se manifeste entre autres au sein des espaces mentaux et au sein des cadres sémantiques (Slot-Filler Structures). Ces derniers rendent accessible de manière structurée des connaissances sur des entités, des expériences et des événements spécifiques à une culture (et à une spatialité), y compris les personnes impliquées, les paramètres de certaines situations et les connaissances de base59. Dans les approches linguistiques discursives s’intéressant aux structures de savoirs socialement partagées, développées notamment en Allemagne, les cadres sémantiques se sont établis comme catégories d'analyse cognitive60. Ils sont utilisés pour des analyses de l’empreinte discursive sur des unités lexicales et des constructions grammaticales61, et pourraient également être mobilisés spécifiquement pour l’analyse des géorécits.

Dans le contexte de l’esquisse de l’approche présentée ici, les géorécits – qui définissent les régimes de normalité pour une société – façonnent les cadres sémantiques et les espaces mentaux en déterminant leurs spécificités pour une territorialité donnée. Par conséquent, les patterns linguistiques se manifestant dans les discours quotidiens forgés pour leur part moyennant les cadres sémantiques, diffèrent entre les géorécits plus ou moins voisins (par exemple entre l’Allemagne de l’Ouest et de l’Est ou entre les deux côtés des Carpates).

La théorie de l’intégration conceptuelle62, fondée sur la théorie des espaces mentaux63, permet en outre d’éclairer la prémisse de la référentialité pour la géocritique d'un point de vue linguistico-cognitif, en mettant en avant le lecteur en tant qu’acteur. L’imbrication entre espaces fictifs et espaces réels peut être modélisée via le mélange conceptuel (Blending) qui décrit un processus cognitif lors duquel des éléments et des relations en provenance de divers scénarios (en tant qu’espaces d’entrée) fusionnent, sur fond d’un espace générique, pour créer un Blend (espace mixte), un tiers espace64. Dans le processus d’intégration conceptuelle, deux espaces mentaux – ici : l’espace fictif et l’espace réel – voient certains de leurs éléments sélectionnés être projetés dans le Blend, où émergent de nouvelles structures de savoir. Dans une perspective géocritique, il s’agit là d’un tiers « espace où le réel et la fiction cohabitent et où l’imagination continue d’avoir des mots à dire sur les choses65 ». En ce sens, « [c]ette émergence est […] la condition préalable au décloisonnement des paysages mentaux66 ». Selon Fauconnier et Turner67, l’intégration conceptuelle est l’opération mentale décisive pour la capacité d’imagination de l’être humain. La créativité du Blending est obtenue par compression via des relations conceptuelles entre deux espaces d’entrée ; elles comprennent notamment des relations spatiales, temporelles, ainsi que des relations d’identité, d’analogie, de partie-tout ou de représentation.

En ce qui concerne le continuum, les travaux du sociologue Dany Trom – qui se réfère entre autres au linguiste George Lakoff68 – ouvrent un autre point de raccordement pour la linguistique cognitive. Trom considère un paysage comme une « construction », dont la « présence est étroitement dépendante de nos manières habituelles de nous relier visuellement au monde extérieur69 ». Tout comme une construction grammaticale70, le paysage se caractérise par une certaine idiomaticité, une imprévisibilité : « L’érection du paysage suppose […] de constituer une totalité qui ne soit pas la simple addition des parties qui la composent, alors que les parties n’acquièrent leurs déterminations que dans leur relation à une totalité71 ». Les éléments qui forment un paysage (arbres, collines, maisons, etc.) sont considérés comme des building-blocks, « le mouvement même de leur insertion dans une totalité émergeante leur confère un sens spécifique et les relie entre eux de sorte qu’ils composent progressivement une entité de rang supérieur et insécable72 ». Par rapport à la prémisse de la référentialité pour la géocritique et en ce qui concerne le mélange conceptuel entre espace fictif et espace réel esquissé plus haut, on peut constater avec Trom que le paysage n’est ni purement réel ni une construction purement fictive :

Les modalités du surgissement de l’entité montrent plutôt que ces domaines idéalement étanches ne le sont pas en toutes circonstances. Des entités hybrides, qui émergent à partir de rapprochements métaphoriques et d’intrications narratives, accèdent, dans certaines circonstances et au terme d’une enquête, à la dignité des entités stables dans le monde matériel, objectives dans le monde social73.

Les approches linguistiques discursives axées sur l’analyse des structures de savoir socialement partagées disposent des instruments appropriés pour étudier de tels rapprochements métaphoriques et de telles intrications narratives. Les approches opérant avec des cadres sémantiques et des constructions grammaticales trouvent leur origine dans la notion de discours telle qu’elle a été élaborée par Foucault74. L’unité centrale du discours en tant que « système de dispersion75 » constitue chez Foucault l’énoncé, dont il s’agit d’appréhender la probabilité et la possibilité de la survenue au sein d’un « système de formation ». Dans la réception allemande des travaux de Foucault en linguistique, notamment chez Busse76, l’énoncé est considéré comme un élément de connaissance qui peut être réalisé (verbalisé) sous différentes formes linguistiques. Le discours se situe alors à l’intersection entre la pensée et le langage, là, où divers mécanismes discursifs se font jour, tels que des mécanismes d’exclusion, de contraintes de production d’événements discursifs – mécanismes dont il s’agit de détecter des régularités. L’apparition imprévue d’un élément épistémique dans un nouvel environnement discursif suffit à créer un événement. Lorsque de tels événements se produisent plus fréquemment, ils forment des séries et deviennent ainsi les germes des formations discursives. Les notions liées à l’évènement et la série renvoient chez Foucault à celles de « régularité, aléa, discontinuité, dépendance, transformation77 ». En tant que systèmes de régularités, ces formations ou structures discursives déterminent les conditions de possibilité de la production d’événements discursifs futurs, thématiquement proches. La notion de discours élaborée par Foucault peut par ailleurs préciser la dimension discursive du géorécit, puisqu’il s’agit d’un « ensemble des règles anonymes, historiques, toujours déterminées dans le temps et dans l’espace qui ont défini à une époque donnée, et pour une aire sociale, économique, géographique, ou linguistique donnée, les conditions d’exercice de la fonction énonciative78».

Outre les concepts élaborés par Foucault, Busse s’est inspiré aussi des travaux de Koselleck portant sur l’histoire des concepts (Begriffsgeschichte)79, pour développer sa sémantique discursive historique80, l’analyse devant toutefois être déplacée du mot isolé vers des schémas plus larges au niveau discursif. Les discours sont par la suite analysés sous forme de corpus textuels (et « virtuels ») aussi représentatifs que possible, et ce de manière quantitative et qualitative. D’un point de vue linguistique également, il est possible de tendre un continuum entre le niveau des structures de surface textuelle et celui des structures de connaissances socialement partagées (ontologies, représentations sociales, common sense). Les cadres sémantiques et les constructions grammaticales font office de médiateurs entre ces deux pôles. En identifiant des régularités et des patterns linguistiques à la structure de surface (d’un géorécit), il est possible de formuler des hypothèses sur l’organisation des structures de savoir au niveau ontologique. Alors que la saisie de schémas lexico-grammaticaux au niveau de la surface textuelle peut être effectuée, par exemple, au moyen des constructions grammaticales, le pôle supérieur peut être appréhendé, dans le cas des discours spécialisés, à travers des ontologies (droit, économie, médecine, etc.). Or, en ce qui concerne des discours non spécialisés ou des géorécits, il convient d’appliquer le concept de rhizome81 qui – avec ces principes, de « connexion et d’hétérogénéité », de « multiplicité » ou de « rupture assignifiante » – permet de saisir l’influence réciproque ainsi que l’espace entre discursivité et matérialité. Le concept de rhizome aide à représenter les relations entrelacées d’un discours. Il offre un modèle de représentation décentralisée et non hiérarchisée des connaissances socialement partagées. Les méthodes de la linguistique de corpus permettent de dresser des cartes qui décrivent dans quelles régions les concepts (termes, notions) et les constructions linguistiques évoluent, avec quel degré de prolifération et avec quelles connexions à d’autres concepts et constructions. Le rhizome montre ainsi les liens épistémologiques pertinents entre concepts et constructions82.

La linguistique fournit d’autres approches utiles pour analyser les mouvements à l’œuvre au sein du continuum. Bres, par exemple, reprend le concept de dialogisme forgé par Bakhtine afin d’appréhender la notion d’interdiscursivité : « le dialogisme consiste […] en l’orientation de tout discours (quel que soit son format : tour de parole, article de presse, […]) vers d’autres discours, sous forme de dialogue interne avec ceux-ci83 ». Il distingue trois types de dialogisme dont l’analyse (à partir de textes littéraires ou d’entretiens transcrits) permet de retracer l’imbrication des discours à différents niveaux : interdiscursif84, interlocutif, intralocutif. L’approche polyphonique peut également être mobilisée : elle permet d’étudier « comment l’énoncé signale, dans son énonciation, la superposition de plusieurs voix85 ». L’analyse peut ainsi montrer comment les acteurs se positionnent par rapport à la pluralité des discours (à différents niveaux). D’autres approches mettent l’accent, entre autres, sur les batailles sémantiques86 ou encore sur des stratégies hégémoniques87.

En ce qui concerne la relation entre matérialité et discursivité88, des réflexions sont aussi menées dans le champ interdisciplinaire et plus vaste des études du discours, au sein duquel matérialité et discursivité sont abordées également sous l'angle d'autres disciplines, pas uniquement dans une optique linguistique. En outre, le courant dit néo-matérialisme89 (New Materialism) – qui s’inspire entre autres aussi des travaux de Deleuze et Guattari – redonne une nouvelle signification à la matérialité qui (dans l’optique de ce courant) a été négligée au cours des dernières décennies sous une pression discursive.

Les approches diffèrent quant à la question de l’étendue des discours, c’est-à-dire quels éléments les discours comprennent respectivement et comment se constitue la discursivité. Une compréhension globale du discours est défendue par Laclau et Mouffe90 : pratiquement tout y est rapporté, assimilé à la sphère discursive et à la discursivité, ce qui implique l’intégration de la matérialité. D’autres approches, inspirées des travaux de Foucault, prennent également la matérialité en compte en se référant à la notion de dispositif91. Se pose alors la question de savoir si une analyse en termes de dispositif va au-delà d’une analyse du discours ; pour Egbert92, par exemple, elle en constitue un élément fondamental.

4. Extensions interdisciplinaires

La mise en perspective des différents concepts au sein du continuum (voir figure 1) devrait souligner le fait que les approches – la géocritique, les frontières fantômes et la linguistique (cognitive) discursive et culturelle – peuvent s’enrichir mutuellement au niveau théorique et méthodologique. À certains endroits, les mêmes auteurs sont cités au sein des trois paradigmes ; sont mobilisés soit les mêmes concepts (le concept de rhizome de Deleuze et Guattari ou encore la tripartition de l’espace de Lefebvre), soit des concepts différents du même auteur (l’histoire conceptuelle ou encore l’espace d’expérience et l’horizon d’attente de Koselleck).

La linguistique discursive ainsi que la linguistique culturelle – comme elle est pratiquée en Suisse93 ou en Allemagne – peuvent être considérablement enrichies par le concept de géorécit puisqu’il concrétise l’imbrication entre matérialité et discursivité en plaçant les acteurs et les espaces au centre de l’analyse. Une grande variété de corpus peut être étudiée dans le champ de la linguistique discursive. Du côté du pôle supérieur du continuum, il s’agit par exemple de corpus composés de textes de presse. Au niveau du géorécit, il convient d’analyser entre autres des corpus oraux transcrits (entretiens).

L’approche des frontières fantômes bénéficie tout particulièrement de la géocritique, dans la mesure où cette dernière offre un accès privilégié aux imaginaires (Raumimagination) et exploite les textes littéraires comme objets d’étude (pour les frontières fantômes). En outre, elle devrait s’approprier les théories et encore plus les méthodes et instruments de la linguistique discursive lorsqu’il s’agit d’appréhender les géorécits, par exemple via l’analyse des entretiens.

La géocritique peut, de son côté, recourir à des concepts linguistico-cognitifs afin de modéliser la prémisse de la référentialité dans une optique linguistique, en fournissant des explications sur les processus mentaux à l’œuvre, notamment lorsqu’un acteur lit un roman. Aussi, le concept des frontières fantômes peut être utilisé comme grille complémentaire par la géocritique qui peut se référer à des spatialités fantômes lors de la création et de l’analyse du corpus et, le cas échéant, mettre en lumière les différences entre les espaces fantômes à travers la littérature.

Cette contribution se conçoit avant tout comme une première contextualisation. À l’avenir, il conviendra d’étudier de plus près différents endroits et interfaces au sein du continuum. Il semble être opportun de sonder davantage les arrimages théoriques afin d’adopter une approche méthodologique plus affinée qui peut ensuite être appliquée aux études empiriques.

En dernière instance, une telle approche interdisciplinaire peut s’inspirer d’une géophilosophie94 qui sert – en tant que philosophie de logiques spatiales – en quelque sorte de structure de base pour la mise en réseau de la géocritique et du géorécit – sans oublier la géolinguistique. Selon Deleuze et Guattari, « la géographie […] n’est pas seulement physique et humaine, mais mentale, comme le paysage. Elle arrache l’histoire au culte de la nécessité pour faire valoir l’irréductibilité de la contingence. Elle l’arrache au culte des origines pour affirmer la puissance d’un “milieu”95 ». Dans une optique géophilosophique, toutes formes de connexions sont mises en rapport au sein d’agencements particuliers, y compris celles qui relèvent des domaines de la discursivité et de la matérialité. Le géorécit, quant à lui, est façonné, selon Hirschhausen, par des cadres sociaux « spatialement configurés ; […] [qui] dépendent d’agencements sociaux et matériels à l’horizon court de l’espace quotidien mais aussi, plus largement, à toutes les échelles de la construction des espaces96 ». Ainsi compris, les processus de déterritorialisation et de reterritorialisation des spatialités fantômes peuvent enfin être envisagés sous l’angle de la distinction deleuzo-guattarienne entre espace lisse (espace nomade, déterritorialisé) et espace strié (sédentaire) – la reterritorialisation d’une spatialité fantôme pouvant ainsi se concrétiser, à certains moments de l’histoire, sous la forme d’une structure émergente inscrite dans un mélange conceptuel97.

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Notes

1 Voir Bertrand Westphal, Atlas des égarements. Études géocritiques, Paris, Minuit, 2019 ; Bertrand Westphal, La géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Minuit, 2007 ; Bertrand Westphal (dir.), La géocritique, mode d’emploi, Limoges, PULIM, 2000. Retour au texte

2 Bertrand Westphal, La géocritique. Réel, fiction, espace, op. cit., p. 19-64. Retour au texte

3 Ibid., p. 65-125. Retour au texte

4 Ibid., p. 126-182. Retour au texte

5 Voir Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980. Retour au texte

6 Voir Edward Soja, Thirdspace. Journey to Los Angeles and Other Real-and-Imagined Places, Oxford, Blackwell, 1996. Retour au texte

7 Voir Michel Foucault, Le corps utopique – les hétérotopies, Paris, Éditions Lignes, 2009. Retour au texte

8 Voir Youri Lotman, La sémiosphère, traduit par Anka Ledenko, Limoges, PULIM, 1999. Retour au texte

9 Voir Mikhail Bakhtine, Esthétique et théorie du roman, Paris, Gallimard, 1978. Retour au texte

10 Voir Henri Lefebvre, La production de l’espace, Paris, Éditions Anthropos, 1974. Retour au texte

11 Voir Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps. Frontières fantômes et expériences de l’histoire, Paris, CNRS Éditions, 2023 ; Béatrice von Hirschhausen, « Leçon des frontières fantômes : les traces du passé nous viennent (aussi) du futur », L’Espace géographique, n° 46-2, 2017, p. 97-105 ; Béatrice von Hirschhausen, « De l’intérêt heuristique du concept de “fantôme géographique” pour penser les régionalisations culturelles », op. cit., 2017, p. 106-125. Retour au texte

12 Béatrice von Hirschhausen, Hannes Grandits, Claudia Kraft et al., Phantomgrenzen – Räume und Akteure in der Zeit neu denken, Göttingen, Wallstein, 2015. Retour au texte

13 Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps…, op. cit., p. 28. Retour au texte

14 Béatrice von Hirschhausen, « Leçon des frontières fantômes : les traces du passé nous viennent (aussi) du futur », art. cit., p. 97. Retour au texte

15 Ibid. Retour au texte

16 Ibid. Retour au texte

17 Voir aussi Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps…, op. cit., p. 65-87. Retour au texte

18 Hannes Grandits, Béatrice von Hirschhausen, Claudia Kraft, Dietmar Müller et Thomas Serrier, « Phantomgrenzen im östlichen Europa. Eine wissenschaftliche Positionierung », in Béatrice von Hirschhausen et al., Phantomgrenzen – Räume und Akteure in der Zeit neu denken, op. cit., p. 39. Retour au texte

19 Le concept de géorécit – également élaboré par Béatrice von Hirschausen (voir Id., Les provinces du temps. Frontières fantômes et expériences de l’histoire, op. cit., p. 239-255) – est considéré plus en détail plus bas. Retour au texte

20 Pour illustrer cette orientation, on peut se tourner vers l’espace (post-)yougoslave mentionné précédemment. Dans La Chronique de Travnik (roman achevé en 1942) qui couvre la période 1806-1814, soit plus d’un siècle avant l’émergence de la Yougoslavie, Ivo Andrić fait dire à l’un des personnages principaux (Des Fossés) à propos de la Bosnie : « Il n’y a pas de doute que votre pays, lui aussi, sera un jour intégré à l’Europe, mais il se pourrait bien qu’il y entre divisé et ployant sous l’héritage de conceptions, d’habitudes et d’instincts qui n’existent nulle part ailleurs et qui, tels des spectres, l’empêcheront de se développer normalement et en feront en monstre archaïque […]. N’avez-vous réellement jamais envisagé que ces peuples qui sont soumis à la domination des Turcs, et qui s’appellent de différents noms et pratiquent différentes religions, devront un jour, lorsque l’Empire ottoman s’effondrera et abandonnera ces régions, trouver une base commune à leur existence, une formule plus large, meilleure, plus raisonnable et plus humaine… » (p. 465-466). D’un point de vue géocritique, qui vise à constituer et à analyser des corpus littéraires liés à des territoires, ce roman en dit long sur cette spatialité précise. Du point de vue de l’approche des frontières fantômes, le cas de la Bosnie montre d’ailleurs aujourd’hui assez bien comment « les traces du passé viennent (aussi) du futur » (voir Hirschhausen, « Leçon des frontières fantômes : les traces du passé nous viennent [aussi] du futur », art. cit.). On peut observer une sorte d’invention de telles traces – qui s’inscrivent dans des narrations et des discours contemporains – au niveau de l’architecture des édifices religieux, comme le rappelle von Hirschhausen. Dans le cadre d’une nostalgie « restauratrice » dans l’espace post-yougoslave, ces derniers ne sont pas reconstruits dans la tradition des Balkans, mais selon des référents éxtérieurs : de style russe pour les églises orthodoxes, baroque centre-européen pour les églises catholiques, et d’insipration arabe pour les mosquées. Retour au texte

21 Voir Augustin Berque, « Milieu et motivation paysagère », L’Espace géographique, n° 16-4, 1987, p. 241-250. Retour au texte

22 Voir Augustin Berque, La Mésologie, pourquoi et pour quoi faire ?, Nanterre, Presses universitaires de Paris-Ouest, 2014. Retour au texte

23 Voir Reinhart Koselleck, Le futur passé. Contribution à la sémantique des temps historiques, traduit par Jochen et Marie-Claire Hoock, Paris, Éditions de l’EHESS, 1990. Retour au texte

24 Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps…, op. cit., p. 246. Retour au texte

25 Ibid. Retour au texte

26 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, Paris, Minuit, 1991, p. 101. Retour au texte

27 Ibid., p. 104. Retour au texte

28 Ibid. Retour au texte

29 Edward Soja, Thirdspace. Journey to Los Angeles and Other Real-and-Imagined Places, op. cit. Retour au texte

30 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Kafka. Pour une littérature mineure, Paris, Minuit, 1975. Retour au texte

31 Ibid., p. 29. Retour au texte

32 Ibid., p. 33. Retour au texte

33 Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps…, op. cit., p. 63. Retour au texte

34 Ibid. Retour au texte

35 Ibid., p. 206. Retour au texte

36 Ibid., p. 28. Retour au texte

37 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, op. cit., p. 100. Retour au texte

38 Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps…, op. cit., p. 28. Retour au texte

39 Voir Johannes Dahm, Diskurslinguistische Perspektiven auf Soziale Repräsentationen. Kognitiv-semantische Untersuchungen von Vorstellungsfeldern zur Straßburger Neustadt, Berlin, Peter Lang, 2018 (Sprache–Kultur–Gesellschaft, 18). Retour au texte

40 Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps…, op. cit., p. 219. Retour au texte

41 Ibid. Retour au texte

42 Ibid., p. 186. Retour au texte

43 Voir Augustin Berque, « Milieu et motivation paysagère », art. cit. et La Mésologie, pourquoi et pour quoi faire ?, op. cit. Retour au texte

44 Augustin Berque, « NINGEN : L’humain comme entrelien », Hypothèses, 2013, p. 24. En ligne : [https://sfej.hypotheses.org/files/2024/12/JPluriel_09_pp021_028_Berque.pdf] (consulté le 21 janvier 2016). Retour au texte

45 Augustin Berque, « Milieu et motivation paysagère », art. cit., p. 242. Retour au texte

46 Ibid. Retour au texte

47 Ibid. Retour au texte

48 Voir Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps…, op. cit., p. 186-187. Retour au texte

49 Augustin Berque, « Milieu et motivation paysagère », art. cit., p. 241. Retour au texte

50 Ibid., p. 242. Retour au texte

51 Ibid. Retour au texte

52 Augustin Berque, La Mésologie, pourquoi et pour quoi faire ?, op. cit., p. 33. Retour au texte

53 Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps. Frontières fantômes et expériences de l’histoire, op. cit., p. 187. Retour au texte

54 Didier Bottineau, « Parole, corporéité, individu et société : l’embodiment entre le représentationnalisme et la cognition incarnée, distribuée, biosémiotique et enactive dans les linguistiques cognitives », Intellectica – La revue de l’Association pour la Recherche sur les sciences de la Cognition (ARCo), n° 56-2, 2011, p. 187. Retour au texte

55 Voir par exemple Charles J. Fillmore, « Frames and the Semantics of Understanding », Quaderni di Semantica, n° 6, 1985, p. 222-254. Retour au texte

56 Voir par exemple Gilles Fauconnier, Mental Spaces. Aspects of Meaning Construction in Natural Languages, Cambridge MA, MIT Press, 1985. Retour au texte

57 Gilles Fauconnier, Mark Turner, The Way We Think. Conceptual Blending and the Mind’s Hidden Complexities, New York, Basic Books, 2002. Retour au texte

58 Voir par exemple Adele E. Goldberg, Constructions: A Construction Grammar Approach to Argument Structure, Chicago, University of Chicago Press, 1995. Retour au texte

59 Voir Alexandre Ziem, Christian Pentzold, Claudia Fraas, « Medien-Frames als semantische Frames: Aspekte ihrer methodischen und analytischen Verschränkung am Beispiel der “Snowden-Affäre” », in Alexander Ziem, Lars Inderelst, Wulf Detmer (Hrsg.), Frames interdisziplinär: Modelle, Anwendungsfelder, Methoden, Düsseldorf, 2018, p. 161. Retour au texte

60 Voir Dietrich Busse, Frame-Semantik: Ein Kompendium, Berlin, Boston, De Gruyter, 2012 ; Alexander Ziem, « Wozu kognitive Semantik », in Dietrich Busse, Wolfgang Teubert (Hrsg.), Linguistische Diskursanalyse: neue Perspektiven, Wiesbaden, Springer, 2013, p. 217-240. Retour au texte

61 Alexander Willich, Konstruktionssemantik. Frames in gebrauchsbasierter Konstruktionsgrammatik und Konstruktikographie, Berlin, Boston, De Gruyter, 2022. Retour au texte

62 Gilles Fauconnier, Mark Turner, The Way We Think. Conceptual Blending and the Mind’s Hidden Complexities, op. cit. Retour au texte

63 Gilles Fauconnier, Mental Spaces. Aspects of Meaning Construction in Natural Languages, op. cit. Retour au texte

64 Voir Johannes Dahm, « Geokritische Perspektiven auf urbane Räume vor dem Hintergrund der kognitionslinguistischen Blending-Theorie », Porównania, n° 36-2, 2024, p. 39-53. Retour au texte

65 Bertrand Westphal, Atlas des égarements. Études géocritiques, op. cit., p. 12. Retour au texte

66 Ibid., p. 13. Retour au texte

67 Gilles Fauconnier, Marc Turner, The Way We Think, op. cit., p. 91-92. Retour au texte

68 George Lakoff, Woman, Fire and Dangerous Things. What Categories Reveal about the Mind, Chicago, The University of Chicago Press, 1987. Retour au texte

69 Danny Trom, « À l’épreuve du paysage. Constructivisme savant et sens commun constructiviste », Revue du MAUSS, 2001-1 (17), p. 254. Retour au texte

70 Adele E. Goldberg, Constructions: A Construction Grammar Approach to Argument Structure, op. cit. Retour au texte

71 Danny Trom, « À l’épreuve du paysage. Constructivisme savant et sens commun constructiviste », art. cit., p. 255. Retour au texte

72 Ibid. Retour au texte

73 Ibid., p. 256. Retour au texte

74 Michel Foucault, L’archéologie du savoir, Paris, Gallimard, 1969. Retour au texte

75 Ibid., p. 53. Retour au texte

76 Voir Dietrich Busse, « Linguistische Epistemologie. Zur Konvergenz von kognitiver und kulturwissenschaftlicher Semantik am Beispiel von Begriffsgeschichte, Diskursanalyse und Frame-Semantik », in Heidrun Kämper, Ludwig M. Eichinger (Hrsg.), Sprache – Kognition – Kultur, Berlin, De Gruyter, 2008, p. 73-114 ; Dietrich Busse, « Diskurslinguistik als Kontextualisierung. Methodische Kriterien. Sprachwissenschaftliche Überlegungen zur Analyse gesellschaftlichen Wissens », in Ingo Warnke (Hg.), Diskurslinguistik nach Foucault. Theorie und Gegenstände, Berlin, De Gruyter, 2007, p. 81-105. Retour au texte

77 Michel Foucault, L’ordre du discours, Paris, Gallimard, 1971, p. 58-59. Retour au texte

78 Michel Foucault, L’archéologie du savoir, op. cit., p. 153. Retour au texte

79 Reinhart Koselleck (Hrsg.), Historische Semantik und Begriffsgeschichte, Stuttgart, Klett-Cotta, 1979. Retour au texte

80 Dietrich Busse, « Historische Diskurssemantik », Sprache und Literatur, 31-2, 2000, p. 39-53. Retour au texte

81 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit.,13 sq. ; Joachim Scharloth, David Eugster, Noah Bubenhofer, « Das Wuchern der Rhizome. Linguistische Diskursanalyse und Data-driven Turn », in Dietrich Busse, Wolfgang Teubert (Hrsg.), Linguistische Diskursanalyse: neue Perspektiven, op. cit., p. 345-380. Retour au texte

82 Ibid. Retour au texte

83 Jacques Bres, « Dialogisme, éléments pour l’analyse », Recherches en didactique des langues et des cultures, n° 14-2, 2017, p. 1. Retour au texte

84 Ce type de dialogisme se réfère à la notion d’intertextualité et concerne aussi explicitement les relations existantes entre textes littéraires. Retour au texte

85 Oswald Ducrot, Le dire et le dit, Paris, Minuit, 1984, p. 183. Retour au texte

86 Ekkehard Felder, « Semantische Kämpfe in Wissensdomänen. Eine Einführung in Benennungs-, Bedeutungs- und Sachverhaltfixierungs-Konkurrenzen », in Felder Ekkehard (Hg.), Semantische Kämpfe. Macht und Sprache in den Wissenschaften, Berlin, New York, De Gruyter, 2006, p. 13-46. Retour au texte

87 Martin Nonhoff, Politischer Diskurs und Hegemonie. Das Projekt „Soziale Marktwirtschaft“, Bielefeld, transcript, 2006. Retour au texte

88 Simon Egbert, Diskurs und Materialität, Eine Dispositivanalyse des Drogentestens, Wiesbaden, Springer VS, 2022. Retour au texte

89 Voir Karen Barad, Agentieller Realismus. Über die Bedeutung materiell-diskursiver Praktiken, Berlin, Suhrkamp, 2012. Retour au texte

90 Ernesto Laclau, Chantal Mouffe, Hegemonie und radikale Demokratie. Zur Dekonstruktion des Marxismus, Wien, Passagen, 1991. Retour au texte

91 Silke Van Dyk, « Was die Welt zusammenhält: Das Dispositiv als Assoziation und performative Handlungsmacht », Zeitschrift für Diskursforschung, n° 1-1, 2013, p. 46-66. Retour au texte

92 Voir Egbert, Diskurs und Materialität, Eine Dispositivanalyse des Drogentestens, op. cit. Retour au texte

93 Voir Noah Bubenhofer, Daniel Knuchel, Larissa Schüller, « Kulturlinguistik in der Schweiz – Eine Einführung in dieses Heft », Germanistik in der Schweiz (GiS), n° 18, 2021, p. 3-13. Retour au texte

94 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, op. cit. ; Massimo Cacciari, Gewalt und Harmonie. Geo-Philosophie Europas, traduit par Günter Memmert, München, Carl Hanser Verlag, 1995 ; François Dosse, « Vers une géophilosophie », Géographie et cultures, n° 100, 2016, p. 15-28. Retour au texte

95 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Qu’est-ce que la philosophie ?, op. cit., p. 91-92. Retour au texte

96 Béatrice von Hirschhausen, Les provinces du temps. Frontières fantômes et expériences de l’histoire, op. cit., p. 248. Retour au texte

97 Je remercie chaleureusement Béatrice von Hirschhausen pour les échanges stimulants que nous avons eus au Centre Marc Bloch, à Berlin. Retour au texte

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Citer cet article

Référence électronique

Johannes Dahm, « Quelques perspectives interdisciplinaires sur l’approche géocritique : frontières fantômes, linguistique cognitive et études du discours », Épistémocritique [En ligne], 28 | 2026, publié le 15 juillet 2026 et consulté le 22 septembre 2026. Droits d'auteur : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. DOI : 10.58335/epistemocritique.1269. URL : https://preo.ube.fr/epistemocritique/index.php?id=1269

Auteur

Johannes Dahm

CRINI (UR 1162), membre associé LiLPa (UR 1339), Nantes Université, France

Johannes Dahm est maître de conférences (HDR) à Nantes Université (Faculté des langues et cultures étrangères : LEA/Département d’études germaniques) et membre du laboratoire CRINI – UR 1162 (Centre de recherche sur les identités, les nations et l’interculturalité). Il est co-coordinateur scientifique du thème 2 du CRINI : « Environnements culturels, juridiques et socio-économiques nationaux et transnationaux ». Ses recherches portent, d’une part, sur les domaines de la linguistique discursive, cognitive et de corpus. Il s’intéresse, d’autre part, aux phénomènes actuels de perception et de réception du patrimoine architectural dans des territoires transfrontaliers, ainsi qu’aux « spatialités fantômes » en Europe centrale. Il a co-édité en 2024 avec Christian Jacques et Susanne Müller l’ouvrage collectif Patrimoines en crise – (Ré)appropriation de l’héritage culturel dans l’espace européen (Bordeaux, Le Bord de l’eau).

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