C’est avec grand plaisir que je remercie Martin Szewczyk, directeur du département des Antiquités grecques, étrusques et romaines du musée du Louvre, et Laura Favreau, cheffe du service d’études et de documentation de ce département, ainsi que la documentaliste scientifique Charlotte Quiblier. Leur disponibilité, leur dynamisme et leurs conseils furent des plus profitables. Je remercie aussi François Bérard qui a patiemment relu les épreuves de cet article. Toutes les erreurs sont de moi.
Après les guerres civiles, Auguste pérennisa les flottes de guerre, chose qui ne fut jamais réalisée par Rome à l’époque républicaine pour des raisons de coût financier1. Les flottes les plus importantes et les plus connues sont celles de Misène et de Ravenne. D’autres flottes, qu’elles soient maritimes ou fluviales, furent créées par le premier empereur et certains de ses successeurs2. Les marins sont pour la très grande majorité d’origine libre et pérégrine, même si durant le règne d’Auguste et la période julio-claudienne, il est possible de trouver des affranchis, surtout parmi les officiers3. Outre quelques papyrus des plus précieux4, les marins sont surtout connus à travers l’épigraphie lapidaire et les diplômes militaires5. La plupart de ces documents ont été produits durant le iie et la première moitié du iiie siècle. Ils sont riches d’enseignements et se prêtent à des études tant du point de vue de l’histoire militaire au sens strict que des interactions entre les marins et leur environnement civil : leurs parents, épouses et enfants, leurs esclaves et affranchis, les cités accueillant une base navale, les parcours de vie individuels et familiaux6. Les sources les plus importantes concernent sans surprise les marins des flottes de Misène et de Ravenne7. Elles sont disséminées dans tout le monde romain, mais le plus grand nombre se trouve en Italie8. Les divers musées de Naples, Ravenne et Rome détiennent les collections d’inscriptions lapidaires les plus fournies et beaucoup mériteraient d’être revues, sans parler de quelques documents non encore publiés9. Sept de ces inscriptions lapidaires ont abouti au musée du Louvre et sont aujourd’hui entreposées au centre de conservation de Liévin près de Lens. Il a été possible d’avoir accès à ces sources et de les examiner. Cette étude propose ainsi de republier ces inscriptions, d’apporter quelques corrections de lecture, puis de livrer des analyses et des interprétations réactualisées. En fait, un huitième document fut situé au Louvre par le CIL, mais il n’a pas été référencé par S. Ducroux qui au milieu des années 1970 avait publié la liste des inscriptions latines du musée. Il semble donc perdu, mais a été cependant intégré dans cette étude simplement pour mémoire en espérant qu’un jour il réapparaisse lors d’un récolement.
Après un premier temps correspondant au catalogue des sept (plus une) inscriptions qui sont décrites et analysées, on s’intéressera à trois thèmes mis en jeu dans ces documents. Il sera d’abord question des liens entre l’onomastique des marins et la datation des inscriptions, puis des termes qu’ils employaient pour désigner leur qualité militaire et enfin il sera démontré qu’en l’état de nos connaissances, il est possible d’affirmer que chaque navire correspondait à une unique centurie.
Catalogue
Après la description de chaque document, les numéros d’inventaire et le lien permettant de retrouver sa page internet sur le site du musée du Louvre ont été mentionnés. Les dimensions donnent dans l’ordre : la hauteur, la largeur et l’épaisseur.
No 1 (Incertain ; fig. 1)
CIL, X, 3366 ; Ducroux 1975, no 600 ; EDR160828. Cf. Ferrero 1884, no 596.
Plaque funéraire en marbre provenant d’un lieu inconnu à Misène. Elle fut répertoriée en 1873 à Bacoli dans le dépôt de la Piscina mirabilis. Don de Th. Reinach au musée du Louvre en 1882.
La partie gauche de la pierre est légèrement polie et les lettres sont moins nettes. Celles des trois premières lignes sont plus grosses que celles des deux dernières.
Dim. : 17 × 27,5 × 3 cm ; lettres : 1,4-2,4 cm.
MNC 297 ; Ma 2465 ; https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010276334
D(is) M(anibus). | Aurelia Iulia, | uix(it) ann(is) VI, men(sibus) V. | Aureliu(s) Macedo, (centurio), | filiae dulcissi(mae) m(erenti) f(ecit).
L. 5 :
- le premier I de filiae est devinable grâce au sillon creusé à son emplacement
- un point de séparation se trouve entre dulcissi et la lettre suivante d’où la restitution ; pour un autre exemple de merenti sans bene voir CIL, X, 3602 (EDR105163).
Traduction :
Aux dieux Mânes. Aurelia Iulia vécut six ans et cinq mois. Aurelius Macedo a fait (ce monument) pour sa très douce fille qui l’a mérité.
Le dédicant est Aurelius Macedo. Il rend hommage à sa fille décédée en bas âge. L’épouse n’est pas citée. Peut-être est-elle décédée. Aurelia Iulia porte le même gentilice que son père ce qui est fréquent, mais ne constitue pas une règle absolue. Il est possible en effet d’avoir des enfants portant celui de la mère ou un autre complètement différent de ceux des parents. Le dédicant est un centurion dont l’unité n’est pas précisée. Étant donnée la provenance supposée du document, il était probablement membre de la flotte de Misène. Cependant le doute demeure et c’est la raison pour laquelle il est classé parmi les incertains. Le prénom n’est pas indiqué et Aurelius est un gentilice très courant. Le cognomen Macedo ne peut être pris pour un indice quant à l’origine du centurion. L’invocation aux Mânes et l’absence du prénom, de même que la présence du gentilice Aurelius, font penser à une date allant de la deuxième moitié du iie siècle au milieu du iiie.
Figure 1 : Aurelius Macedo.
Crédits/sources : C. Proust.
No 2 (fig. 2)
CIL, X, 3443 (ILS, 2899) ; Ducroux 1975, no 151 ; EDR161662. Cf. Ferrero 1878, no 560 ; Gummerus 1932, p. 60, no 213 ; Nutton 1970, p. 67 ; Wilmanns 1995, p. 164-165, no 20 ; Bennett 2017, no 26 ; Soldovieri 2019, p. 311-312.
Plaque funéraire en marbre provenant d’un lieu inconnu à Misène, retrouvée autour de 1760 à Bacoli au dépôt de la Piscina mirabilis, répertoriée par l’abbé F. Galiani et donnée au comte de Caylus en 1765. Au xixe siècle, elle se trouve à la Bibliothèque nationale à Paris, puis est affectée au musée du Louvre en 1914.
Une cassure est présente en haut à gauche de la pierre suivie plus bas d’une fissure.
Dim. : 20 × 22,5 × 4 cm ; lettres : 1-1,5 cm.
MND 1732 ; Ma 3716 ; https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010277365
D(is) M(anibus). | C(aius) Octauius Fro[n]to, | quondam medicus | duplicar(ius) ex (triere) Tigr(ide), | natione Cilix. C(aius) Iuli|us Fauianus, manip(ularis), | fratri suo b(ene) m(erenti) fec(it).
Les lettres tendent à ressembler à des cursives d’où le style des A en particulier.
L. 1 : aucun éditeur n’a lu l’invocation aux Mânes.
L. 2 : le C de C(aius) est en avant, décalé dans la marge de gauche, le 2e V d’Octauius est fragmentaire, il ne reste que le bas de la barre du T de Fronto.
L. 4 : le G de Tigr ressemble à un C.
L. 5 : le E de natione a perdu sa barre du bas ; le L de Cilix est endommagé et on lit CIIIX.
L. 6 : le premier F est légèrement effacé, mais on distingue bien les barres latérales. On n’a pas Fabianus comme indiqué dans le CIL et les ILS, mais Fauianus, comme le reportait E. Ferrero. S. Ducroux restitue Flauianus.
Traduction :
Aux dieux Mânes. Caius Octauius Fronto, autrefois médecin ayant double solde de la trière Tigre, Cilicien d’origine. Le manipulaire Caius Iulius Fauianus a fait (ce monument) pour son frère qui l’a bien mérité.
Le défunt est originaire de Cilicie, qui est un important bassin de recrutement de la flotte de Misène en particulier10. Il était médecin duplicarius comme la plupart des médecins de la flotte. Les médecins étaient aussi affectés à un navire, en l’occurrence la trière Tigre. Une douzaine de médecins ont été répertoriés dans les flottes11.
Le dédicant est un manipularis, c’est-à-dire un simple soldat. Nous reviendrons plus loin sur ce terme. Il n’indique pas le nom de son navire. Il pourrait s’agir du même bâtiment sans que cela soit une certitude. C. Iulius Fauianus dit être le frère du défunt, mais il ne porte pas le même gentilice. S’il s’agit de frères biologiques, il est possible qu’ils se soient enrôlés à des époques différentes et qu’ils aient reçu des noms différents. En effet, les marins s’enrôlant dans les flottes italiennes étaient pour la très grande majorité d’origine pérégrine et, sans doute depuis la période flavienne, ils recevaient dès leur engagement les tria nomina. Il est aussi possible que les deux personnages soient des « frères d’armes ». Le cognomen Fauianus est très rare. Le site EDCS fournit trois occurrences de Fauiana à des époques tardives12. Le nom Fauiana ou Fafiana désigne aussi une localité du Norique située au bord du Danube13. Il est possible qu’il manque le L de Flauianus qui est un nom beaucoup plus fréquent14. La présence des tria nomina laisse penser à une datation très large allant des Flaviens au milieu du iiie siècle.
Figure 2 : Un medicus duplicarius.
Crédits/sources : C. Proust.
No 3 (fig. 3)
CIL, XIV, 236 ; CIL, VI, 32768 (p. 3842) ; Thylander 1952, p. 271, no B73 ; Ducroux 1975, no 150 ; EDR147286. Cf. Robert 1875, p. 22-24, no 1 ; Ferrero 1884, no 662 ; Soler, Pena 2009, p. 244.
Plaque funéraire en marbre gris provenant d’Ostie ou de Portus, achetée à Rome en 1869 chez un « entrepreneur de fouilles », M. Guidi. Emplacement initial inconnu. Don au musée du Louvre en 1894 de X. Robert, fils de P.-C. Robert, un ancien officier de marine.
Peinture rouge dans les sillons formant les lettres et dans le cadre du champ épigraphique qui est creusé lui aussi.
Dim. : 21 × 25 × 4 cm ; lettres : 2 cm.
MNC 1789 ; Ma 2467 ; https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010276335
D(is) M(anibus). | M(arcus) Fl(auius) Valens, | mil(es) clas(sis) pr(aetoriae) Misen(ensis), | mil(itauit) annos VI, | natio(ne) Bessus.
L. 1 : Il y a une hedera entre le D et le M.
L. 3 : le N à la fin de la ligne est plus écrasé que les autres lettres et traduit un défaut dans la mise en page.
Traduction :
Aux dieux Mânes. Marcus Flauius Valens, soldat de la flotte prétorienne de Misène, a servi pendant 6 ans, il était Besse d’origine.
Le défunt est un marin de la flotte de Misène. Il devait être détaché à Ostie/Portus ou bien il était de passage au moment de son décès. Il était un Besse, un des peuples de Thrace. La plupart des marins originaires de cette province se disent être des Besses même s’ils n’appartiennent pas réellement à ce peuple15. Les Besses sont très nombreux dans les flottes prétoriennes tant à Misène qu’à Ravenne que cela soit dans les inscriptions lapidaires ou dans les diplômes. Au total, on en compte plus de 70. Cela fait de la Thrace un des plus importants bassins de recrutement pour les flottes italiennes, juste après l’Égypte et Alexandrie réunies. L’intervalle de datation proposé par le site EDR (271-330) est trop tardif. Le marin porte les tria nomina ce qui montre avec la mention du titre praetoria que l’inscription a été faite au plus tôt durant la période flavienne. Cela est renforcé par la présence du gentilice Flauius. Valens ne porte pas pour autant les noms exacts des empereurs flaviens étant donné son prénom : Marcus au lieu de Titus. Ce document a donc peut-être été conçu après la période flavienne. Il est ainsi possible de proposer une datation allant de la fin du ier siècle au milieu du iiie siècle.
Figure 3 : Le Besse M. Flauius Valens.
Crédits/sources : C. Proust.
No 4 (fig. 4)
CIL, VI, 3096 ; Ducroux 1975, n° 147 ; EDR160618. Cf. Ferrero 1878, n° 158 ; Ricci 1993, p. 82, n° B2 ; Soler, Pena 2009, p. 241 ; Ippoliti 2020, p. 162, n. 1175.
Deux fragments jointifs d’une plaque funéraire en marbre provenant de Rome, trouvée dans la vigne Corsi, près de la voie Appia à Rome. L’inscription appartenait à la collection Campana acquise en 1862 et affectée au musée du Louvre en 1863. Les lettres sont colorées en rouge, les réglures ayant servi à disposer les lettres sur une même ligne sont visibles.
Dim. : 29 × 30 × 3 cm ; lettres : 1,4-2,4 cm.
Ma 1445 ; https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010275558
D(is) M(anibus). | C(aio) Antestio Longo, | mil(iti) cla{e}(ssis) prae(toriae) Mis(enensis), | (centuria) Paci Victoris ; nat(ione) | Alexandrinus, uix(it) a(nnis) XL, | mil(itauit) an(nis) XXIII. Munatia | Pannychis coni(u)gi b(ene) m(erenti) f(ecit).
L. 3 : le E de clae(ssis) est fautif.
L. 4 : il y a un blanc entre le A et le C de Paci laissant la place à une autre lettre qui pourrait avoir été oubliée. Paccius est plus courant que Pacius.
Traduction :
Aux dieux Mânes. À Caius Antestius Longus, soldat de la flotte prétorienne de Misène, membre de la centurie de Pacius Victor. Alexandrin d’origine, il vécut 40 ans et servit pendant 23 ans. Munatia Pannychis a fait (ce monument) pour son époux qui l’a bien mérité.
Caius Antestius Longus était encore un simple soldat de la flotte de Misène après 23 ans de service. Cela était très courant. En effet, la plupart des diplômes militaires sont attribués à des marins qui sont restés des militaires du rang (gregales) pendant les 26 années de leur service. Longus s’est donc enrôlé à l’âge de 17 ans ce qui est un peu en dessous de la moyenne d’âge (qui se situe autour de 21 ans et demi), mais reste vraisemblable. L’épitaphe indique qu’il était sous les ordres du centurion Pacius Victor. Longus était originaire d’Alexandrie qui était une des grandes cités pourvoyeuses de marins pour la flotte de Misène16. La dédicante est son épouse, Munatia Pannychis. Son cognomen laisse entendre une origine des régions hellénophones de l’Empire17, pourquoi pas Alexandrie tout simplement. Elle devait très certainement vivre aux côtés de Longus soit à Misène soit à Rome si celui-ci y avait été affecté de façon définitive. Les marins de la flotte de Misène pouvaient en effet servir à Rome pour manipuler le uelum du Colisée ou pour participer au maintien de l’ordre aux côtés des autres types d’unités présentes dans la capitale. En raison des tria nomina du marin, la présence du titre praetoria et de l’invocation aux Mânes, le document est datable entre la période flavienne et le milieu du iiie siècle.
Figure 4 : Le miles C. Antestius Longus.
Crédits/sources : C. Proust.
No 5 (fig. 5)
CIL, VI, 3165 (p. 3382) ; Ducroux 1975, no 254 ; EDR171879. Cf. Ferrero 1878, no 567 ; Cenati 2023, p. 367, no Inc11.
Plaque funéraire en marbre provenant peut-être de Rome. Emplacement initial inconnu. Elle appartenait la collection d’E.-A. Durand qui en fit don au musée du Louvre en 1825.
À droite et au niveau des lignes 4 à 6, un lavage a été effectué formant une tache rectangulaire plus claire que le reste de la pierre.
Dim. : 28 × 37,5 × 3 cm.
ED 2729 ; N 136 ; Ma 1446 ; https://collections.louvre.fr/ark:/53355/cl010275559
Dis Man(ibus). C(aio) Caecilio Va|lenti qui (et) Chilo Bithi | f(ilio), (centuria) Valeri Rufi, (triere) Nept(uno) ; | uix(it) ann(is) XXXVII, milit(auit) | ann(is) XVII. Sibi et suis, T(itus) | Annius Dexter et Vene|ria liberta eius heredes | bene merenti.
L. 1 :
- Les lettres de Man sont ligaturées avec un grand sillon partant en diagonale qui semble être d’époque et non rajouté ultérieurement ; la barre horizontale du A n’a pas été gravée.
- Le C de Caius ressemble à un O non bouclé et ne correspond pas à la forme des autres C de l’inscription correctement gravés.
- Le V et le A ont été mal exécutés, un trait pend à gauche de la première barre de ce V dont l’ouverture est plus maladroite et plus large que les autres V. Le A ressemble à un petit delta.
L. 4 : il faut lire XXXVII et non XXXII, contrairement à la retranscription du CIL et du site EDR.
L 5 : le T de Titus est peu assuré on pourrait aussi l’assimiler à un L dont le style est certes différent des autres L de l’inscription, en raison de la barre du bas qui remonte à la façon d’une haste. Les barres latérales des T sont de tailles et de pentes variables. Le fait que la barre ne soit pas très marquée en haut du L n’est pas caractéristique d’un L, car on voit des barres très courtes sur des lettres qui sont des T comme à la ligne 2 avec Valenti. La haste recourbée pourrait être une stylisation de la barre du bas du L, donc nous aurions Lucius plutôt que Titus. Cependant, on ne peut écarter un T, car on a peut-être voulu raccorder un point de séparation au bas de la lettre.
L. 6 :
- Le 2e E de Dexter n’a pas sa barre centrale.
- Le R de Veneria est moins bien exécuté et plus petit que les autres.
Lignes 6 et 7 : les A ont perdu leur barre latérale.
Traduction :
Aux dieux Mânes. À Caius Caecilius Valens qui est appelé aussi Chilo, fils de Bithus, de la centurie de Valerius Rufus, trière Neptunus ; il vécut 37 ans et servit pendant 17 ans. Pour lui qui l’a bien mérité et les siens, ses héritiers Titus Annius Dexter et Veneria son affranchie (ont fait ce monument).
Ce document révèle que les marins d’origine pérégrine gardaient leur identité initiale même après l’attribution des tria nomina au début de leur service. De plus, Chilo est fils de Bithus ce qui montre qu’il est très certainement originaire de Thrace. Bithus est un nom caractéristique de cette province18. Ainsi les nouvelles recrues pouvaient recevoir dans leur nouvelle dénomination un cognomen complètement différent de leur nom unique d’origine. Les autres occurrences de ce type de double identité dans les sources épigraphiques seront précisées plus loin dans la synthèse. Il était affecté à la trière Neptune qui correspond à la centurie de Valerius Rufus. Comme nous le verrons, aussi dans la synthèse, c’est une confirmation qu’un navire était équivalent à une centurie. Beaucoup d’épitaphes ne mentionnent que la nature et le nom du bâtiment, alors que quelques-unes ne donnent que le nom du centurion. Un tout petit nombre, incluant cette inscription, sont plus complètes en reportant à la fois le nom du navire et le chef de la centurie. Chilo s’est enrôlé à 20 ans ce qui correspond à la moyenne. En revanche, le nom de la flotte n’est pas indiqué. Il est possible de pencher pour la flotte de Misène plutôt que pour celle de Ravenne étant donné le plus grand nombre de marins détachés à Rome appartenant à cette flotte. De plus, les Besses/Thraces sont beaucoup plus nombreux dans la flotte de Misène. On ne connaît pas la qualité de T. Annius Dexter, un des deux dédicants. Il est possible qu’il s’agisse d’un camarade de Valens. Veneria est soit l’affranchie de ce dernier soit celle du défunt. La présence des tria nomina fait penser à une datation pouvant aller de la fin du ier siècle au milieu du iiie.
Figure 5 : C. Caecilius Valens.
Crédits/sources : C. Proust.
No 6 (fig. 6)
CIL, VI, 32766 ; Ducroux 1975, no 149 ; EDR184416. Cf. Kienast 1966, p. 25, n. 67 ; Le Bohec 1990, no 59 ; Mastino 2015, p. 169, no 4.
Fragment d’une plaque funéraire provenant de la collection Campana à Rome et affecté au musée du Louvre en 1863. Le lieu de trouvaille initial est inconnu.
Dim. : 18 × 10,5 × 5 cm ; lettres : 1,7 cm.
MA 3715 ; https://collections.louvre.fr/en/ark:/53355/cl010277364
D(is) [M(anibus)]. | Cossu[tio (?) ---] | Nepot[i (?), mil(iti) (?) cl(assis) pr(aetoriae)] | Mis(enensis), (triere) A[---] ; | nat(ione) Sa[rdus (?), uix(it) an(nis) ---], | mil(itauit) an[nis ---] | + [---] | [---] (?).
L. 1 : le D est fragmentaire, il n’en reste que le bas.
L. 2 : la restitution Cossutius proposée par S. Ducroux pour le gentilice est vraisemblable. C’est un gentilice relativement fréquent.
L. 3 : Le cognomen est Nepos ou Nepotianus. La restitution mil(iti) n’est pas assurée.
L. 6 : le A est fragmentaire, il n’en reste que le haut et le N aussi, on n’en devine que la zone du haut à gauche.
L. 7 : on devine le début d’une lettre inconnue, peut-être un V ?
Traduction :
Aux dieux Mânes. À Cossutius (?) Nepos (Nepotianus ?) soldat (?) de la flotte prétorienne de Misène, appartenant à la trière A (?) ; Sarde (?) d’origine, il vécut (?) ans et servit pendant…
Le défunt appartenait à la flotte prétorienne de Misène, mais on ne connaît pas son grade, peut-être un miles. Il portait les tria nomina et s’appelait peut-être Cossutius Nepos ou Nepotianus. Dans la flotte de Misène, les trières commençant par un A sont Apollo, Aquila, Asclepius, Athenonice et Augustus. L’origine du marin était probablement la Sardaigne. Cette île a en effet fourni nombre de recrues pour les flottes italiennes19. La présence des tria nomina laisse penser que le document a été produit entre la fin du ier siècle et le milieu du iiie siècle.
Figure 6 : Cossutius ? Nepotianus ?
Crédits/sources : C. Proust.
No 7 (fig. 7-8)
CIL, VI, 3127 ; Ducroux 1975, no 148 ; Sinn 1987, p. 142, no 199 ; EDR160582. Cf. de Clarac 1841, p. 971, no 585 ; Ferrero 1878, no 287 ; Chapot 1896, p. 101, n. 1 ; Starr 1960, p. 62, n. 16 ; Reddé 1986, p. 666 ; Ricci 1993, p. 83, no B12 ; Martinez 2004, p. 529-530, no 1067 ; Panciera 2006 (1958), p. 1260 ; Soler, Pena 2009, p. 244 ; Buonopane 2017, p. 116.
Urne cinéraire en marbre de Luni provenant de Rome. Elle a appartenu à C. Borghèse puis à la collection Malatesta. Acquise par le Musée du Louvre en 1807. Le lieu de trouvaille précis est inconnu. La face avant de l’urne est richement décorée. Le couvercle est en forme de tympan. Aux époques modernes, il était courant de disposer un couvercle différent sur une autre cuve afin de la compléter. Cela dit, les deux cornes d’abondance fonctionnent très bien avec le nom du navire, Fortuna. Aux quatre coins du couvercle se trouvent des acrotères, l’arrière droit est brisé. Les deux acrotères de face représentent des masques tragiques. Deux oiseaux sont disposés symétriquement de part et d’autre du tympan. Celui de gauche picore les fruits et celui de droite attaque la coiffure du masque. Des lapins vraisemblablement sont disposés sur la corniche, à côté des masques. En haut de la face avant de la cuve, se trouvent de part et d’autre des têtes de Zeus-Ammon. Leurs nez ont été cassés puis reconstitués sans doute à l’époque moderne. Des lemnisques et des guirlandes de fruits pendent de leurs cornes. Les deux guirlandes de fruits se rejoignent au centre de la façade. Parmi les fruits, on peut distinguer des pines de pin et ce qui ressemble à des bulbes de pavot. Les fruits sont picorés par quatre oiseaux : deux au centre et deux en bas à droite et à gauche. Chacune des deux faces latérales est ornée d’un palmier. Sur la face arrière de la cuve a été gravé un faux appareillage de pierres, ce qui se retrouve régulièrement. L’urne cinéraire est ainsi la dernière demeure du défunt. Le champ épigraphique se trouve dans un cadre mouluré au centre de la face avant. Des traces de peinture sont visibles.
Dim. : cuve : 31 × 40 × 30,5 cm ; couvercle : 9,5 × 43,5 × 32,4 cm ; champ épigraphique : 9 × 16,5 cm ; lettres : 1-1,2 cm.
MR 897 ; N 366 ; Ma 2154 ; https://collections.louvre.fr/en/ark:/53355/cl010276133
D(is) M(anibus). // T(itus) Ploti(us) Maximus, | mil(es) cl(assis) pr(aetoriae) Mis(enensis), II | Fortuna, n(atione) Aegyp(tius), | u(ixit) a(nnis) LI, m(ilitauit) a(nnis) XXX. H(eres) b(ene) m(erenti) f(ecit).
L. 1 : le D et le M sont situés au-dessus du cadre mouluré et ont été gravés maladroitement par une seconde main.
L. 3 : li(burna) selon V. Chapot suivi par C. G. Starr, mais le symbole II ne se rencontre jamais dans le cas d’une liburne. Pour ce type de bâtiment, l’abréviation LIB est fréquente, parfois L. Les éventuels autres I n’ont pas été gravés, car la surface de la pierre à droite est lisse et ne porte pas la marque d’un martelage. Le navire est donc soit une trière, soit plus probablement, étant donné la mise en page, une quadrière (Buonopane 2017, p. 116).
L. 4 : S. Ducroux restitue Fortuna(tus) qui serait le nom de la centurie. En fait, Fortuna est le nom du navire.
Traduction :
Aux dieux Mânes. Titus Plotius Maximus, soldat de la flotte prétorienne de Misène, appartenant à la quadrière (?) Fortuna, Égyptien d’origine, a vécu 51 ans et a servi 30 ans. L’héritier a fait (ce monument) pour celui qui l’a bien mérité.
L’authenticité de ce document a été contestée par A. Soler et M. J. Pena. Les arguments avancés s’appuient sur la comparaison avec une inscription fausse de Rome, une épitaphe d’un marin de la flotte de Misène C. A. Ploti(us), qui aurait vécu 73 ans et servi pendant 35 ans. Ce document, il est vrai, présente plusieurs anomalies internes20. Les auteures rapprochent le texte de cette inscription fausse avec celui de l’urne cinéraire qui concerne un Plotius Maximus qui a effectué, comme le précédent, un service particulièrement long de 30 ans et est décédé à 51 ans. De plus, il existe un P. Plotius Celer, miles de la flotte de Misène, membre de la quadrière Fortuna, dont l’épitaphe fut retrouvée à Rome21. Ce dernier document aurait servi de modèle au faussaire. Il est aussi relevé la confusion des cas dans les noms du défunt : Ploti est un génitif et Maximus un nominatif. Mais cela se retrouve régulièrement dans de très nombreuses épitaphes, y compris dans celles des marins. Le temps de service, exceptionnellement long, serait suspect comme sur l’inscription fausse. Maximus s’est en effet enrôlé à 21 ans ce qui est dans la moyenne. Il a dépassé le temps de service de quatre ou de deux années, si l’inscription est postérieure à 20922. Il existe de nombreux parallèles de marins ayant rempilé et cela n’est pas extraordinaire23. Le symbole II est certes une erreur et ne peut être pris pour celui de la liburne. La mise en page montre qu’il y a l’espace pour deux autres lettres à droite de la ligne. Il s’agit peut-être d’un oubli du lapicide ou du commanditaire. Les auteures ont travaillé sur une photo fournie par le musée du Louvre et ne pouvaient pas voir les lettres D et M gravées au-dessus du champ épigraphique qui étaient dans l’ombre du couvercle. Leurs formes sont maladroites et nuisent à la beauté de l’urne. Des faussaires n’auraient sans doute pas procédé à cette correction. Or l’héritier de Maximus, en constatant l’oubli du lapicide, a très bien pu ordonner le rajout de l’invocation aux Mânes qui certes compromettait l’apparence de l’urne, mais qui était nécessaire à ses yeux pour le repos de l’âme du défunt. Ce document est donc authentique.
Après 30 ans de service, Maximus était resté un simple soldat de la flotte. Il peut paraître étonnant qu’il ait eu les moyens de payer un tel monument. En réalité, ces urnes étaient relativement courantes et pouvaient être fabriquées en série. Elles étaient tout à fait abordables pour un marin ayant économisé tout au long de sa carrière. Il est même possible que l’entreprise funéraire ait présenté au commanditaire plusieurs urnes au choix. De plus, les héritiers et des camarades ont pu cotiser pour aider le défunt. Il existe des monuments où se trouvent des bas-reliefs de milites de la flotte24. Il est vrai que les épitaphes des marins retrouvées en Campanie et à Rome ont essentiellement pour support de « simples » plaques de marbre. Mais à Ravenne et dans sa région, on retrouve plutôt des stèles relativement imposantes et souvent décorées de bas-reliefs25. Les habitudes épigraphiques n’étaient pas les mêmes selon les régions. Une épitaphe gravée sur une plaque funéraire ne présuppose pas forcément du niveau de fortune de la famille du défunt. De plus, les marins n’étaient pas obligatoirement issus des classes les plus pauvres des sociétés du monde romain. Certes, les flottes n’étaient pas les unités les plus prestigieuses, mais elles attiraient des personnes issues des « classes moyennes ». Par exemple, un papyrus égyptien montre une lettre écrite par un certain Sempronius qui est furieux d’apprendre que son fils, Gaius, ne s’est pas enrôlé comme prévu dans la flotte et menace de le déshériter26. D’ailleurs Sempronius le flatte en disant qu’il est le meilleur de ses fils. L’enrôlement dans une flotte n’est donc pas forcément subi, mais peut être un choix délibéré dans une stratégie de promotion sociale et s’inscrire dans une tradition militaire de la famille. Si Gaius ne s’enrôle pas dans la flotte, il dérogerait à son statut social.
Comme Gaius, Plotius Maximus est originaire d’Égypte. De nombreux marins des flottes italiennes viennent de cette province27. Cela fonctionne avec les représentations latérales de Zeus-Ammon. Ce motif est cependant fréquent sans pour autant faire référence à l’origine égyptienne du défunt. Le commanditaire peut avoir choisi cette urne en fonction de cette origine, mais des non Égyptiens auraient pu être séduits par ce genre de thématique.
La présence des tria nomina et le titre praetoria permettent une datation comprise entre la période flavienne et le milieu du iiie siècle.
Figure 7 : Urne cinéraire de T. Plotius Maximus.
Crédits/sources : C. Proust.
Figure 8 : Détail de l’urne cinéraire de T. Plotius Maximus.
Crédits/sources : C. Proust.
No 8
CIL, VI, 3138 ; EDR183754. Cf. Ferrero 1878, no 329 ; Della Giovampaola 2008, p. 492 ; Soler, Pena 2009, p. 241.
Plaque funéraire trouvée dans la vigne Corsi, près de la voie Appia. Le document devait être au Musée du Louvre d’après le CIL, mais il est absent du catalogue de S. Ducroux.
D(is) M(anibus). | Valerio Maximo, | mil(iti) cl(assis) pr(aetoriae) Misen(ensis), (triere) | Rheno, nat(ione) Syro ; uix(it) | an(nis) XXXVII, mil(itauit) an(nis) XVII. H(eres) | b(ene) m(erenti) f(ecit).
Traduction :
Aux dieux Mânes. À Valerius Maximus, soldat de la flotte prétorienne de Misène, de la trière Rhenus, Syrien d’origine. Il vécut 37 ans et servit pendant 17 ans. Son héritier a fait (le monument) pour celui qui l’a bien mérité.
Valerius Maximus est un simple soldat de la flotte de Misène détaché à Rome. Il s’est enrôlé à l’âge de 20 ans. Il est originaire de Syrie28 et servait dans la trière Rhenus. L’absence du prénom et le titre praetoria incitent à dater ce document entre le milieu du iie siècle et celui du iiie.
Onomastique et datation des inscriptions
Dans l’ensemble des inscriptions du musée du Louvre, les marins portent les tria nomina, ce qui peut constituer un élément de datation. En effet, les inscriptions datant du règne d’Auguste et de la période julio-claudienne montrent que les marins ont une onomastique pérégrine. Les affranchis présents à ces époques sont en fait des cadres des flottes et sont soit des triérarques, soit des navarques. Les marins des flottes italiennes à partir des Flaviens sont exclusivement des ingénus, mis à part un cas douteux29. À toutes les époques, on constate la présence de quelques rares citoyens romains, mais l’extrême majorité des marins sont recrutés parmi les pérégrins.
Il est fort possible que le droit de porter les tria nomina date de la même époque que l’octroi du titre de praetoria aux flottes de Misène et de Ravenne. En effet, Vespasien (ou tout du moins un des empereurs flaviens) aurait accordé ce titre aux deux flottes italiennes afin de les récompenser d’avoir choisi son camp durant la guerre civile30. Cependant, seuls les diplômes militaires peuvent pour l’instant donner des indications de date sûres. Ainsi, le premier diplôme adressé à un marin portant les tria nomina est issu d’une constitution du 12 juin 100 en faveur de la flotte de Misène31. Un autre diplôme de 85, mais fragmentaire, pourrait concerner un marin dont le cognomen serait Narcissus32. En revanche, cette mesure ne concerne pas les pérégrins s’enrôlant dans les flottes provinciales, comme le montre un diplôme du 19 novembre 150 dont le bénéficiaire est un Breton de la flotte de Germanie. Il a une onomastique pérégrine : Veluotigernus Magiotigerni f(ilius)33. Ainsi, au moins à partir de 100, pratiquement l’ensemble des marins des flottes prétoriennes connus par des diplômes militaires ont les tria nomina alors qu’ils sont tous des fils de pérégrins34. Seul le diplôme du 28 décembre 247 est destiné à un marin dont la filiation est romaine, mais il a été octroyé plus d’une génération après la publication de l’édit de Caracalla35. L’obtention des trois noms ne se fait pas après plusieurs années de service, mais dans les premiers temps de l’enrôlement. Il est possible de l’affirmer grâce à un passage d’une lettre conservée sur un papyrus provenant d’Égypte36. Le jeune Apion, nouvellement recruté, écrit à son père qu’il est bien arrivé à Misène et qu’il s’appelle maintenant Antonius Maximus.
La question du statut des marins des flottes italiennes à partir de l’époque flavienne est complexe. Pour résumer le débat dans les très grandes lignes, le port des tria nomina traduit la qualité de citoyen romain, mais il paraît étonnant de voir cette récompense donnée au début des 26 années de service et non à la fin. Les diplômes militaires ne comportent pas non plus la mention de la tribu. Le problème se pose de la même façon pour les equites singulares Augusti qui ont eux aussi les tria nomina. La question de savoir si les uns et les autres détenaient ou non la citoyenneté romaine reste très disputée37.
La grande majorité des épouses des marins des flottes prétoriennes dont le nom a été conservé ont les duo nomina38. Cela donne l’impression que les marins de ces flottes se mariaient avec des filles de citoyens romains. Cependant la filiation n’est que très rarement mentionnée. On peut le voir avec Munatia Pannychis, l’épouse de C. Antestius Longus. Elle porte un gentilice différent de son mari, ce qui veut dire qu’elle ne peut être son affranchie, mais on ne connaît pas le nom de son père. Cela pourrait laisser entendre, sans certitude, qu’elle était l’affranchie d’un Munatius. Certains marins pouvaient aussi se marier avec les filles de camarades, voire de vétérans s’étant installés à proximité des bases navales.
L’attribution des tria nomina n’obéit pas à des règles particulières et leur choix ne dépend pas forcément du nom de l’empereur régnant au moment de l’engagement, car les marins portant des noms impériaux sont relativement rares39. La nouvelle identité romaine n’efface pas pour autant l’identité d’origine, comme il est possible de le voir avec C. Caecilius Valens qui a gardé sa dénomination pérégrine. Il s’appelle aussi Chilo fils de Bithus. Le nom de son père est typique de la Thrace et du peuple des Besses, comme il a été précisé dans le commentaire de l’inscription correspondante. Dans les inscriptions funéraires des flottes prétoriennes, il est rare que les marins indiquent leur filiation, alors qu’elle est systématiquement reportée sur les diplômes militaires. En revanche, comme dans le cas présent, les documents indiquant, en plus des tria nomina, l’identité pérégrine initiale mentionnent presque tous la filiation40.
Milites et manipulares
Les textes des inscriptions funéraires ne sont pas des textes officiels. Ils sont des interprétations des formules des registres d’enrôlement des soldats. Ils permettent néanmoins de percevoir ces formules qui désignaient les grades et les fonctions. Le texte concernant le centurion ne pourra pas être exploité étant donné que l’unité n’est pas indiquée et que son appartenance à la flotte n’est pas complètement assurée. Mis à part ce dernier, les documents font connaître :
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un medicus duplicarius ex triere Tigride,
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un manipularis sans l’indication de la flotte ni du navire,
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un miles classis praetoriae Misenensis sans mention du navire,
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un miles classis praetoriae Misenensis centuria Paci Victoris,
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un soldat de la centuria Valeri Rufi triere Neptuno sans indication de grade ni de fonction,
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deux milites classis praetoriae Misenensis avec la nature et le nom du navire.
Le mot miles est très couramment employé dans les textes des inscriptions funéraires concernant les marins. Le mot nauta qui correspond au matelot en français n’est utilisé qu’une seule fois dans une inscription d’avant l’époque flavienne41. Plus tard, le juriste Ulpien utilise ce terme afin de préciser que les rameurs (remiges) et tous ceux qui ont des fonctions navales (nautae) sont des milites42. Ainsi, il devait encore régner au début du iiie siècle dans les milieux juridiques civils une confusion quant au statut militaire des rameurs et autres matelots. Mais cette confusion n’existait pas dans l’esprit de la chancellerie impériale qui les considérait comme des soldats, au moins dès le premier diplôme militaire de 52 après J.-C.43.
Le terme classiarius n’apparaît pour l’instant jamais dans l’épigraphie lapidaire. Celui de classicus est rare. Il est plutôt utilisé dans les inscriptions datables du règne d’Auguste ou de l’époque julio-claudienne. On le retrouve très peu aux iie et iiie siècles44. En revanche, ces deux mots sont plus souvent utilisés dans les sources littéraires45.
Classicus est présent dans les textes des constitutions impériales retranscrits dans les diplômes militaires, notamment celles destinées aux troupes auxiliaires terrestres et navales d’une province. Les diplômes qui en découlent sont appelés « diplômes mixtes »46. Mais les militaires du rang, bénéficiaires des diplômes destinés à une flotte, qu’elle soit italienne ou provinciale, sont très souvent désignés par le terme gregalis. Il est possible de trouver le terme « remex » dans le formulaire général de la constitution et au niveau des grades et fonctions du bénéficiaire dans des diplômes du ier siècle après J.-C.47. Mais ce terme de remex ne se trouve jamais dans les diverses inscriptions funéraires.
Les textes du musée du Louvre sont caractéristiques des pratiques épigraphiques des marins et de leurs familles de la fin du ier siècle jusqu’au milieu du iiie. Nous voyons ainsi que le terme miles précède le nom de la flotte, puis peuvent suivre le nom du navire ou celui du centurion sous les ordres duquel le marin se trouve. Parfois le nom de la flotte n’est pas indiqué et on ne donne que le nom du navire et vice-versa. Le terme manipularis figure aussi régulièrement dans l’épigraphie funéraire des marins, bien que cela soit dans une moindre mesure48. Pour C. G. Starr, miles et manipularis sont synonymes49. Tacite utilise manipularis comme l’équivalent de simple soldat50. En revanche, pour D. Kienast ces deux termes traduiraient deux catégories différentes : les manipulares seraient des troupes de marine et auraient pour fonction de se battre, alors que les marins appelés milites sans plus de précision seraient ceux affectés aux tâches proprement navales dont le fait de ramer51. Cette dernière hypothèse ne fonctionne pas aussi facilement avec ce que montrent les sources. D. Kienast utilise dans sa démonstration un acte de vente d’un esclave préservé sur un papyrus et daté de 16652. La vente a eu lieu à Séléucie de Piérie et les différents intervenants sont des marins de la flotte de Misène. Parmi eux, le contrat cite un C. Iulius Antiochus manipularius de la trière Virtus et un Q. Iulius Priscus miles de la trière Tigris. Pour D. Kienast, le fait de mentionner dans un document officiel deux termes différents voudrait dire qu’il faudrait distinguer la fonction de manipularis et celle de miles. Mais, dans ce contrat de vente, cette différence n’est sans doute que de nature stylistique, si l’on peut dire. En fait, trois inscriptions montrent que l’on peut être à la fois miles et manipularis 53. C’est le cas de G. Caluisius Secundus et de C. Tamudius Cassianus. Tous les deux sont milites de la flotte prétorienne de Misène et manipulares des trières Ceres et Prouidentia respectivement. La troisième inscription provient de Dertosa en Espagne et célèbre la mémoire de L. Numisius Liberalis, miles de la flotte de Ravenne. Le dédicant, M. Didius Polio, se dit être commanipularis du défunt. Donc Liberalis était à la fois miles et manipularis. Les inscriptions sur lesquelles on lit « miles de telle flotte » suivi du type de navire et son nom, ne veulent donc pas dire que les milites en question sont forcément des rameurs. Il vaut donc mieux se rallier à l’opinion de C. G. Starr supposant que ces deux termes sont des synonymes.
La majorité des inscriptions funéraires montrent que le terme miles précède le nom de la flotte et que manipularis précède celui du navire. Cependant, il ne faut pas en faire une « règle » car celle-ci aurait subi de trop nombreuses exceptions54. Il s’agit plutôt d’une habitude épigraphique qui peut varier selon les personnes et les régions. De plus, on ne trouve dans aucune inscription de Ravenne et de sa région le terme manipularis, alors qu’il est courant à Misène. En revanche, l’exemple de l’inscription de Dertosa, évoqué plus haut, montre un marin de la flotte de Ravenne employant le terme commanipularis. Une autre inscription de Misène commémore un manipularis de la flotte de Ravenne sans que le nom du navire ne soit écrit55. Il s’agit d’une autre exception à l’usage qui voudrait que l’on écrive miles et non manipularis devant le nom de la flotte56. Ces marins de Ravenne, en mission ou détachés dans le bassin occidental de la Méditerranée, ont dû ainsi être influencés par les habitudes épigraphiques de leurs camarades de la flotte de Misène.
Il est certain que le terme miles ne renvoie pas automatiquement à un rameur. Les bas-reliefs représentant des milites de la flotte de Misène retrouvés à Athènes les montrent en armes et peuvent faire penser à des marins spécialisés dans le combat57. Inversement, les marins chargés de ramer étaient aussi de véritables soldats, comme l’affirme Ulpien, et ils devaient eux-mêmes être capables de se battre. Il n’y avait pas de séparation stricte entre les matelots et les marins éventuellement spécialisés dans le combat. Il faut donc considérer qu’à la différence des rameurs des trières athéniennes de l’époque classique, ceux des flottes romaines, à partir du règne d’Auguste, étaient polyvalents58. Ainsi, dans les documents du musée du Louvre, le manipularis, les quatre milites et sans doute celui dont l’épitaphe n’indique aucune qualité précise sont certainement des soldats du rang.
Un navire est une centurie
Dans la plupart des inscriptions funéraires, on donne le nom de la flotte et/ou le nom du navire. Parfois, le nom du centurion du marin est cité, mais aucune inscription funéraire ne montre directement un marin se définissant comme étant sous les ordres d’un triérarque. Ainsi, parmi les cas étudiés ici, C. Antestius Longus est dans la centurie de Pacius Victor. L’épitaphe destinée à C. Caecilius Valens est plus précise : il est dans la centurie de Valerius Rufus et sert à bord de la trière Neptune. De multiples documents ne donnent que le nom du centurion avec ou sans celui du navire59. Neuf inscriptions lapidaires utilisent la formule 7 (centuria) + le type + le nom du bâtiment sans pour autant mentionner le nom du centurion60. Six autres documents utilisent la formule 7 (centuria) + le nom du centurion au génitif + le type et le nom du bâtiment ou inversement61. L’épitaphe de Valens en fait partie. Ce document laisse entendre qu’un navire est l’équivalent d’une centurie. Cela est très certainement le cas malgré la remise en cause de J. Oorthuijs qui sera analysée plus bas. Mais le véritable commandant d’un navire, quel qu’en soit le type, est son triérarque62. Pour M. Reddé, il n’est pas possible qu’il y ait un double commandement à bord des navires63. Il faudrait ainsi assimiler, tout du moins à partir d’une certaine époque, les centurions aux triérarques même si les deux termes peuvent coexister dans un même document du ier siècle jusqu’à la toute fin du iie siècle64. Il n’est pas vraiment possible de considérer que le centurion est le chef des troupes embarquées et que le triérarque d’un navire commande aux matelots65, c’est-à-dire tous les marins spécialistes de la manœuvre navale comme les rameurs (remiges), les vigies (proretae) ou les pilotes (gubernatores). En effet, une inscription funéraire fragmentaire, montre que le pilote M. Antonius Apol[linaris ?] faisait partie de la centurie d’un certain Ar[rius ?]66.
Malgré ce dernier document, J. Oorthuijs a tenté de mettre au point un système prouvant que le centurion était le chef des soldats spécialisés dans le combat67. Il reconnaît l’existence de cette dernière inscription ainsi que l’existence de celles où le marin indique le nom de son centurion et celui du navire68. Selon lui, le marin aurait indiqué le nom du navire dans lequel il était affecté au moment de son décès. De plus, les centuries seraient réparties sur plusieurs navires. J. Oorthuijs utilise comme pierre angulaire de sa démonstration le même contrat de vente d’esclave évoqué plus haut69. On y voit en effet sept marins appartenant à cinq navires différents. Le centurion, l’optio et le suboptio ne font pas partie du même navire. Les deux derniers seraient placés sous les ordres du centurion et seraient ses seconds sur les autres navires. Ainsi, tous ces personnages seraient des marins combattants (des troupes de marine) et feraient partie d’une même centurie dont les hommes seraient affectés à des navires différents.
En fait, ce raisonnement ne prend pas en compte des documents qui montrent que les navires sont effectivement des centuries. Il s’agit de deux inscriptions de Rome datées de 212 en l’honneur de Caracalla70. Les soldats provenant des divers types d’unités de Rome sont classés par centurie. Quand arrive le tour des soldats de la flotte, ils sont eux aussi répartis dans leur centurie dont on donne le nom du navire correspondant. Chaque nom de navire est précédé par le symbole 7 pour centuria. On comprend ainsi que la quadrière Fides, la trière Spes et la liburne Fides forment chacune une centurie et une seule. Il est aussi possible de percevoir qu’un navire est une centurie quelle que soit sa taille, de la liburne à la quadrière. Les centurions et triérarques devaient ainsi avoir une importance et un rang différents en fonction du bâtiment qu’ils commandaient. Un dernier document, pouvant lui aussi suffire à prouver qu’un navire est une centurie, est la fameuse lettre, évoquée plus haut, d’Apion à son père resté en Égypte71. Nouvellement arrivé à Misène, il précise qu’il vient d’être affecté à la centurie Athenonice : κεντυρία Ἀθηνονίκη. Le nom de la centurie est donc équivalent à celui du navire. Le type du bâtiment n’est pas indiqué, mais il s’agit certainement d’une trière, car elle est connue à travers d’autres documents72.
Il n’en demeure pas moins que l’assimilation du centurion au triérarque reste problématique. Comme il a été évoqué plus haut, les diplômes militaires semblent montrer que les triérarques étaient les supérieurs des centurions au ier siècle après J.-C.73 Mais si la lettre d’Apion datant du iie siècle dit que sa trière est une centurie alors son chef est un centurion. Si assimilation il y a eu entre les deux grades, il faut admettre que les deux termes sont restés en usage très longtemps. Dans le document de 196 évoqué dans la note 64, les « navarques et les triérarques » ont rendu hommage au jeune Caracalla. Les centurions n’y sont pas nommés comme dans les diplômes militaires du ier siècle. S’il faut certainement rejeter l’hypothèse d’un double commandement à bord des navires, le problème des relations entre le centurion et le triérarque semble difficilement compréhensible en l’état de la documentation.
Les documents officiels des flottes devaient ainsi enregistrer les marins, quelle que soit leur fonction, dans un navire qui était aussi une centurie. Longus a certes donné le nom de son centurion, mais pas celui de son navire. En revanche, Valens a été plus précis (ou exhaustif comme dirait C. G. Starr) en donnant le type et le nom du navire ainsi que celui de son centurion.
Conclusion
Ces quelques inscriptions présentes au musée du Louvre mises en parallèle avec l’ensemble des sources sont ainsi révélatrices de certaines questions qui se posent à propos des marins. Elles permettent d’accéder un tant soit peu aux structures des flottes romaines de l’époque impériale jusqu’aux changements de la deuxième moitié du iiie siècle. Cependant, la question des relations entre le triérarque et le centurion, lesquelles d’ailleurs ont dû évoluer durant la période, ne semble pas trouver de solution pour l’instant. Il est aussi probable que le rang des triérarques/centurions était dépendant de la taille du bâtiment.
La procédure d’enrôlement des marins comprenait plusieurs étapes dont celle de l’enregistrement qui voyait pour les marins des flottes prétoriennes, sans doute à partir de l’époque flavienne, l’attribution des tria nomina, tout en gardant l’identité d’origine du pérégrin. Puis la recrue était affectée à un navire qui correspondait à une centurie et une seule. Les marins se spécialisaient dans certaines tâches ou fonctions, qu’elles soient navales ou militaires. Cependant, l’ensemble des marins, y compris les rameurs, étaient des soldats et ils étaient susceptibles de devoir se battre, sur mer comme sur terre. La fonction particulière indiquée sur le registre d’enrôlement était placée juste avant le type et le nom de son navire. Le terme manipularis était sans doute synonyme de miles et désignait un militaire du rang.
Les marins provenaient pour la plupart de certaines provinces de la moitié orientale de l’Empire. On le voit dans les inscriptions du Louvre conservant la mémoire d’un Égyptien, d’un Alexandrin, d’un Cilicien, de deux Besses et d’un Syrien. On note la présence d’un Sarde, seul représentant de la moitié occidentale. Avec la Pannonie, la Dalmatie et la Corse, ces provinces correspondent aux grands bassins de recrutement des deux flottes italiennes. Les registres devaient aussi mentionner plus précisément le peuple et/ou la cité du marin et éventuellement le pagus et/ou le uicus d’origine. Certains diplômes militaires de la fin du iie siècle et du début du iiie le montrent précisément74.
Les documents du Louvre laissent également entrevoir les communautés militaires des bases navales. Elles étaient constituées de l’ensemble des personnes ayant un lien avec la flotte, qu’elles appartiennent aux sphères militaire ou civile : les camarades, les supérieurs, mais aussi les familles, esclaves et affranchis, pourquoi pas les artisans, commerçants, voire les notables locaux. Les marins s’inséraient dans des réseaux complexes de sociabilités de diverses natures, alors que très souvent ils étaient affectés à plusieurs milliers de kilomètres de leur lieu d’origine.








