Le ton de l’ouvrage est donné dès la première ligne, avec une citation issue de l’Illiade VI, 492 (polemos d’andressi melesei, « la guerre est une affaire d’hommes ») faisant état de l’exclusion des femmes de la sphère militaire et de la division sexuée des rôles dans le monde grec. Emma Bridges établit rapidement un lien entre la période antique et la période contemporaine en montrant que peu de choses ont changé dans ce domaine, entre ces deux périodes, puisque les armées sont, encore de nos jours, majoritairement constituées d’hommes. La représentation de la guerre depuis l’Antiquité a elle aussi peu évoluée ; la poésie épique et la tragédie grecque, à l’instar de nos médias modernes, limitent leur récit à la ligne de front et aux soldats. Pourtant, d’autres expériences de guerre notamment en marge des combats existent et méritent d’être à leur tour mises en lumière. L’auteur présente une catégorie de non-combattants qui peut être impactée par les conflits guerriers, sans toutefois y participer directement : il s’agit des femmes de militaires. Dans cet ouvrage, Emma Bridges porte donc la voix de ces femmes « silencées et invisibilisées » afin qu’elles soient entendues « sur un pied d’égalité avec ceux qui servent en première ligne », (p. 4).
Les femmes mariées à un militaire sont en effet confrontées à la douleur de la séparation avec leur mari mais éprouvent également de l’anxiété, liée au départ en zone de guerre de celui qui peut aussi être le coparent et risque de cette manière sa vie, s’expose à des blessures physiques ou encore à des traumatismes psychologiques. La charge mentale fait donc partie du quotidien de ces femmes qui endossent inéluctablement, en l’absence de leur partenaire, des responsabilités supplémentaires et font preuve d’un important soutien émotionnel auprès de ce dernier, à son retour du front. Porter une « partie du fardeau de la guerre » comportait néanmoins des risques pour celles-ci (p. 4). L’auteure, dont le mari a été pilote dans l’Air Force (USAAF) pendant sept ans, connait bien le quotidien des femmes de militaires et évoque à juste titre le mal que ces dernières pouvait se faire à elles-mêmes. Il existe par ailleurs un idéal de l’épouse modèle encouragé par les institutions militaires voulant que celle-ci soit passive, entièrement dévouée à son mari, qu’elle organise sa vie autour de la carrière militaire de ce dernier et reste également confinée à la sphère domestique. Selon Emma Bridges, cette image idéalisée serait en fait « le produit d’idées sexistes à propos du sacrifice féminin qui contraste avec la masculinité militaire, en général conçue comme héroïque, agressive, et puissante », (p. 9). Ces stéréotypes crées « au service des idéaux patriarcaux » seraient en outre hérités de l’Antiquité, (p. 10).
Ce mythe de l’épouse de militaire idéale est incarné dès l’Antiquité, chez certains personnages féminins de la poésie homérique et de la tragédie grecque. Ces textes anciens permettraient d’en apprendre plus sur les stéréotypes et les attentes sociétales dont le statut moderne d’épouse de militaire est le prolongement. Les œuvres d’Homère, Eschyle, Sophocle et Euripide seraient d’autant plus précieuses qu’elles livrent, pour le monde grec antique, les portraits de femmes de guerriers les plus détaillés. S’il s’agit toutefois de figures fictives de la mythologie, il n’en demeure pas moins qu’elles offrent « un aperçu des préoccupations des sociétés dont elles sont issues de l’imagination », (p. 13). Ces sources masculines présentent aussi l’intérêt de faire jour sur les situations de vulnérabilité rencontrées par les femmes des soldats ; des histoires qui sont encore peu entendues. Pénélope, Andromaque, Clytemnestre, Iphigénie et Tecmesse vivent en effet des situations familières à celles toujours traversées, de nos jours, par les femmes de militaires. Emma Bridges accède notamment à ces expériences féminines modernes à partir d’une documentation « dispersée et fragmentée », (p. 10), faite pour l’essentiel de recherches psychologiques et sociologiques, de citations anonymes issues d’articles universitaires ou de livres publiés par des journalistes d’investigation, de témoignages informels sous la forme de billets de blogs et d’œuvres autobiographiques.
À partir de cette précieuse documentation – ancienne et moderne –, l’auteure retrace ainsi les différentes épreuves que peuvent endurer les femmes qui partagent la vie d’un militaire, dans l’Antiquité comme à la période contemporaine. L’expérience de guerre commence par des adieux déchirants entre les époux qui marquent un coup d’arrêt dans la vie familiale normale, pour laisser place à un quotidien bouleversé par le départ du soldat au front, où l’épouse devient subitement la gardienne de la maison (un rôle d’ordinaire assumé par le père de famille). Si l’aspect émouvant de ces scènes d’adieux est retranscrit dans l’Illiade, à travers la séparation d’Andromaque et d’Hector à l’aube de la guerre de Troie, l’aspect pratique de la situation est aussi représenté dans l’Odyssée : dans les jours précédant le départ d’Ulysse, Pénélope prépare la période de transition qui s’apprête à s’ouvrir. D’après la nouvelle « Goodbye, My Love » publiée durant la Seconde Guerre mondiale par Mollie Panter-Downes, l’anticipation du départ serait encore plus difficile que la séparation elle-même.
Une fois l’opération débutée, le sacrifice s’immisce alors dans le quotidien des femmes de militaires. Le sociologue Lewis Coser parle d’institutions militaires « avides » imposant au soldat et – par extension – à sa famille des exigences à suivre. Ava Conlin, l’épouse du colonel du corps des Marines Chritopher Conlin (en poste en 2003), affirme avoir abandonné une partie de sa vie et de ses identités antérieures. Une certaine Pernille dont le mari a servi en Irak témoigne, à son tour, des risques encourus par sa famille pendant cette mission. Ces sacrifices féminins seraient par ailleurs le « produit de contextes sociaux et historiques qui diffèrent considérablement de ceux qui ont produit les récits mythiques antiques », (p. 50). La pièce d’Eschyle consacrée au personnage d’Agamemnon évoque effectivement le sacrifice du roi de Mycènes qui fait passer les besoins de l’armée avant la vie de son propre enfant, Iphigénie. Clytemnestre est donc victime des conséquences « dévastatrices » des loyautés divisées de son époux, (p. 52) ; que ce soit dans l’Antiquité ou à l’époque contemporaine, le soldat doit constamment faire preuve d’une double loyauté, envers sa famille et les institutions militaires.
Aux sacrifices s’ajoute également l’épreuve de la séparation. Cette période est difficile pour les femmes de militaires qui font face à un avenir incertain ; elles ne savent pas si leur mari reviendra sain et sauf des combats, et vivent avec la peur constante que l’on vienne un jour leur annoncer sa blessure ou sa mort. Les psychologues s’accordent pour considérer l’absence du militaire en service comme une « perte ambiguë », (p. 82). L’archétype de la « femme qui attend » est incarné dans la littérature ancienne par Pénélope. Cette dernière s’occupe en tissant une toile, loin d’ignorée le sort qui l’attend, si Ulysse ne rentre pas. Dans la société patriarcale dans laquelle elle évolue, elle devra se remarier. Au contraire de l’épouse fidèle idéale Pénélope, dans l’Odyssée, Clytemnestre se montre elle infidèle à Agamemnon. Cette polarité persiste encore de nos jours, dans les débats autour des relations militaires où le comportement de l’épouse reste conditionné par des normes de genre et des idées préconçues de la « féminité appropriée »1.
En ce qui concerne maintenant le retour du soldat à la maison, il n’a en réalité rien à voir avec les retrouvailles romantiques généralement partagées dans les médias. Via un billet de blog, Valli Gideons l’épouse d’un marine américain révèle la face cachée de ce moment tant attendu, mais dont la famille paie souvent le prix fort pendant les mois qui suivent. Elle décrit un bouleversement émotionnel résultant des « effets cumulatifs d’une vie pleine de solitude et de moments manqués », (p. 138). Le témoignage de l’épouse d’un militaire ayant servi en 2003, dans le cadre de la campagne « Iraqi Freedom », pointe du doigt un autre problème : parfois, les deux époux ne se reconnaissent plus. Et pour cause, pendant l’absence du soldat, les enfants ont grandi et sous le poids de ses nouvelles responsabilités la femme a changé ; quant au soldat – marqué par la guerre –, son apparence physique et son comportement ne sont plus les mêmes. Cependant, à la manière de Pénélope qui réapprend à connaître Ulysse, les femmes de militaires modernes doivent en permanence se réadapter à leur partenaire puisque les déploiements font partie intégrante de la vie militaire.
Enfin, comme le montre l’œuvre de Pat Barker The Silence of the Girls, les femmes de guerriers qui attendent patiemment le retour de ce dernier, dans la cité, peuvent-elles aussi subir la violence de la guerre. L’écrivaine met en scène les différentes violences de guerre pouvant être infligées aux femmes des vaincus, lors de la prise de leur cité. Celles-ci peuvent ainsi être emmenées de force, être fait captives, violées, humiliées ou encore battues par les vainqueurs ; parfois, certaines d’entre elles décident de se suicider pour échapper aux actes de barbarie ennemis. Euripide, dans sa pièce de théâtre Les Troyennes, relève de surcroît les traumatismes des femmes au lendemain de la guerre de Troie. Toujours dans cette perspective, le dramaturge donne la parole à Andromaque dans la pièce qui lui est dédiée et insiste sur les répercussions à long terme de la guerre, chez les femmes qui y ont survécu. À travers Ajax, Sophocle montre que la guerre entraînait d’autres conséquences dans la vie des épouses de militaires car à leurs traumas s’ajoutaient également ceux de leur mari. De facto, Tecmesse qui vient d’être enlevée et mariée de force par Ajax (dont l’armée a tué toute la famille de Tecmesse) assiste impuissante à la détresse psychologique de son mari, à son retour du front.
Si Emma Bridges met un point d’honneur à reporter dans son ouvrage les impacts psychologiques, émotionnels et sociaux d’une relation militaire – ancienne et moderne –, elle n’oublie pas pour autant de relever la menace qui pèse sur le corps des épouses de soldats dans ce contexte guerrier. Pour ce faire, elle cite l’ouvrage notable de Jacqueline Fabre-Serris et d’Alison Keith, Women and War in Antiquity, paru en 2015, qui étudie les viols, les réductions en esclavage ou encore les meurtres dont peuvent être victimes les femmes de l’Antiquité en temps de guerre. La réflexion de l’auteure est également nourrie des travaux de Kathy Gaca sur les violences sexuelles infligées aux femmes dans ce contexte, à l’instar de son article publié en 2014, « Martial Rape, pulsating Fear, and the sexual Maltreatment of Girls, Virgins and Women in Antiquity ». Les livres des écrivaines qui ont réécrit la guerre de Troie au prisme du genre sont cités en parallèle. Parmi ces œuvres figurent par exemple : The Penelopiad (2001) de Margaret Atwood ; The Silence of the Girls (2018) et The Women of Troy (2021) de Pat Barker ; A Thousand Ships (2019) de Natalie Haynes. Les noms de Helene Foley, Laura McClure, Nancy Rabinowitz, Victoria Wohl, Beth Cohen, Nancy Felson, Marylin Katz et Froma Zeitlin qui auraient « apporté de nouvelles perspectives féministes sur les personnages féminins des mythes antiques » sont en outre portés à notre attention (p. 5).
En ce qui concerne maintenant l’approche croisée de l’ouvrage Warriors’ Wives. Ancient Greek Myth & Modern Experience, elle est justifiée par les apports des travaux réalisés par les historiens et les psychiatres, sur la réception des récits de guerre anciens à l’époque contemporaine. Jonathan Shay (psychiatre clinique basé aux États-Unis) qui est le premier à avoir mis en relation les expériences de guerre anciennes et modernes, a constaté des similarités entre les traumatismes psychologiques de ses patients – des vétérans de la guerre du Vietnam – et les descriptions de la guerre de Troie livrées par les héros homériques Achille et Ulysse dans l’Illiade et l’Odyssée. Ses travaux Achilles in Vietnam (1994) et Odysseus in America (2022) ont pour objectif d’appréhender le vécu psychologique des soldats, à travers une analyse méticuleuse des textes anciens. L’œuvre de l’historien et vétéran de la guerre du Vietnam, Lawrence Tritle, intitulée From Melos to My Lai: War and Survival et rédigée en 2000, est intimement inspirée des recherches de Jonathan Shay. Dans la même veine, le livre Stoic Warriors écrit par la philosophe Nancy Sherman, en 2007, établit un rapport entre la philosophie stoïcienne et la culture militaire, à la fois ancienne et moderne. Pour Nancy Sherman, la philosophie ancienne peut faciliter la compréhension des différents problèmes moraux et éthiques rencontrés par les soldats. Emma Bridges s’appuie enfin sur le volume Combat Trauma and the Ancient Greeks publié en 2014, par les universitaires Peter Meineck et David Konstan qui proposent, à l’inverse, de se servir des connaissances dont nous disposons sur l’impact des conflits armés sur les combattants pour éclairer davantage la représentation de la guerre chez les Grecs anciens. À ce sujet, Peter Meineck et Bryan Doerries ont développé plusieurs projets publics mettant en lumière, à partir de la littérature ancienne, les diverses conséquences de la guerre.
Ce faisant, à travers un ouvrage bien écrit, à l’argumentaire savamment exposé et à la démarche novatrice, Emma Bridges parvint, à la fois, à enrichir l’histoire du genre et l’histoire militaire. En effet, les femmes de l’Antiquité qui détiennent un rôle absolument essentiel dans la guerre ont tendance à être étudiées par les historiens comme un groupe homogène. À l’exception des figures mythiques et exceptionnelles des guerrières qui sont traitées de manière isolée, celles-ci sont souvent présentées comme des jeunes filles, des épouses et des mères qui participent de manière directe ou indirecte à la guerre antique. Dans ce groupe homogène, la distinction se fait selon l’âge des femmes et leurs origines sociales, mais rarement par le biais de leur rôle dans la société ou dans la guerre. Par ailleurs, le terme de « femmes de militaires » pour définir cette catégorie de femmes plutôt confinées à la sphère domestique n’est pas employé dans l’historiographie grecque. Transposer ce statut moderne (ainsi que les conditions et les limites qui lui sont intrinsèques) à la période antique nous permet donc de contraster l’homogénéité du groupe en lui rendant ces spécificités originelles, mais aussi d’approcher au plus près les réalités qui sont celles des femmes de soldats et de balayer des aspects encore méconnus de leurs expériences de la guerre ancienne. La contemporanéité de ce statut marital permet par exemple à Emma Bridges de restituer les émotions ressenties par les femmes de militaires dans l’Antiquité et d’inscrire son livre dans les champs d’études très féconds de l’histoire des émotions et des sensibilités. D’autre part, en plus de faire progresser la connaissance scientifique sur les femmes du monde grec ancien, l’auteure démontre que l’Antiquité fait sens avec l’ultra contemporain et en améliore indéniablement la compréhension. De fait, les trajectoires de Pénélope, Andromaque, Clytemnestre, Iphigénie et Tecmesse retracées dans ce livre ne sont pas sans nous évoquer le quotidien des femmes de militaires ukrainiens qui attendent actuellement le retour de leur mari, parti au front il y a près de quatre ans. L’ouvrage est à cet égard particulièrement stimulant et inspirant.
Néanmoins, malgré des apports historiques et anthropologiques conséquents, l’ouvrage aurait tout de même mérité d’être replacé dans l’historiographie générale des études de genre dans le domaine de l’Antiquité. L’auteure part en effet de cette période de l’histoire pour établir un dialogue fécond avec l’époque contemporaine. Les travaux fondateurs de Nicole Loraux, Jean Ducat, Pasi Loman et David Schaps auraient pu être exploités, d’autant que, c’est à ces historiens que l’on doit l’entrée des femmes dans l’historiographie de la guerre en Grèce ancienne. Les formes, les moyens ainsi que les conditions de participation des femmes à la guerre sont étudiés et permettent de mettre au jour une pluralité des rôles féminins dans la guerre. À cela s’ajoute l’ouvrage Des femmes en action. L’individu et la fonction en Grèce antique, paru en 2013, sous la direction de Sandra Boehringer et de Violaine Sebillotte Cuchet dont les analyses font également figures de références. L’étude Rape in Antiquity: Sexual Violence in the Greek and Roman Worlds, menée à la fin des années 1990 par Karen F. Pierce et Susan Deacy, auraient pu être en outre convoquée dans la partie – du chapitre six – réservée à la question du viol comme arme de guerre.
