Introduction1
Après avoir analysé les aspects diplomatiques et tactiques de l’emploi des foederati transcaucasiens2, il appartient d’aborder la dimension stratégique de leur emploi lors des expeditiones (624-625, 627-628) héracliennes.
Parler de stratégie pour les États antiques3 n’est pas vain puisque l’auteur du traité De la Stratégie définissait la stratégie (tês de strategikês) comme la science – la méthode (methodos) – relative aux moyens qui permettent au stratêgos de défendre son pays et de défaire l’ennemi : « la stratégie nous enseigne comment défendre ce qui nous appartient et comment menacer ce qui appartient à l’ennemi », soit par la défensive, protéger sa population, ses biens et son territoire des agressions ennemies tout en portant, par l’offensive, la guerre chez l’ennemi4. Cette conceptualisation fait écho à une conception du monde dont l’idéologie impériale était le vecteur : protéger le territoire impérial, défendre l’oikoumène chrétien et reconquérir les territoires perdus de l’Empire, ce qui correspondait à un « ordre mondial » que les Romains et l’empereur devaient garantir5. Selon J. Haldon, la stratégie de l’État impérial était déterminée par la combinaison des ressources disponibles (hommes, matériel, ravitaillement), idées politiques et conceptions idéologiques modulées par un pragmatisme assumé6. L’ensemble menait à conduire des guerres pour protéger l’Empire à des coûts les moins élevés possibles et les moins dangereux pour ses ressources, de manière à maintenir un équilibre en faveur de l’Empire, au détriment de ses ennemis dont le potentiel devait être affaibli par d’éventuelles opérations militaires7.
Les recommandations formulées par le traité Sur la Stratégie, sous Justinien, raisonnent avec le « Late Roman Art of Client Management » décrit par P. J. Heather : l’Empire, par différents moyens8, maintenait sur ses frontières un ensemble de gentes qui, moyennant contreparties et traités (foedera/spondai), étaient tenues à certaines obligations envers lui-même9. Ainsi, pour assurer la défense de ses marges, l’Empire aurait compté sur les gentes foederatae (enspondoi, hypospondoi) qui théoriquement lui étaient soumises10. Cette participation des gentes à la défense de l’ordre impérial romain et de l’État chrétien (christiana res publica, politeia tên philochriston hêmôn)11, reposait sur l’établissement et l’entretien de liens solides avec les chefs des gentes et la fourniture de subsides12.
La situation de l’Empire sous Héraclius et les expeditiones persicae (624-625, 627-628) offrent un cas d’étude pertinent interrogeant la capacité impériale à déployer stratégiquement – dans une situation dramatique pour la survie de l’Empire – les gentes foederatae et leurs foederati dans la défense de l’ordre impérial chrétien alors que les ressources humaines, matérielles et financières manquaient13.
Appréhender les dimensions stratégiques de l’engagement des foederati transcaucasiens implique de considérer de manière articulée : les objectifs militaires des expeditiones impériales ; les fonctions stratégiques des foederati dans les expeditiones en lien avec ces objectifs ; les ressources engagées pour soutenir l’action de ces troupes ; enfin, le degré d’intégration des foederati au discours du pouvoir impérial comme possible reflet d’une pensée stratégique globale.
De la sorte, il sera possible de considérer la place des foederati du Caucase comme moyens et ressources stratégiques déployés par Héraclius au sein de la machine de guerre impériale afin de sauver un Empire proche de l’effondrement car menacé sur plusieurs fronts simultanés et manquant de ressources suffisantes pour relever les défis que lui imposait la pire situation stratégique possible.
L’objectif stratégique des expeditiones persicae : frapper le cœur de la « Perse sacrilège »
Théophane nous fait connaître les objectifs stratégiques des expeditiones héracliennes : pénétrer au cœur de l’Empire du Grand Roi afin de l’y vaincre, objectif affirmé pour l’expeditio de 62414 et renouvelé en 627 puisque l’empereur souhaitait envahir la Perse depuis la Lazique15. Que l’objectif de l’expeditio ait été de vaincre le Grand Roi dans son Empire ressort encore du fait qu’en janvier 625, l’empereur chercha, depuis l’Albanie, à marcher contre Chosroès16.
En raison de ces objectifs, l’empereur devait projeter ses forces in expeditione dans une configuration stratégique et opérationnelle périlleuse puisque l’armée intervenait loin du territoire impérial avec des lignes de communication et de ravitaillement étendues17 et en territoire ennemi, sans parler des risques inhérents (trahison, espionnage, connaissance du terrain à l’avantage de l’ennemi, guérilla, ravitaillement, déplacements, retraite difficile) à ce type d’expeditio. Par ailleurs, l’empereur entrait en campagne en comptant sur des ressources financières, fiscales et humaines réduites et aux capacités de renouvellement amputées par les destructions et l’occupation perse18. Enfin, il devait combattre à l’Est et à l’Ouest, en particulier à partir du siège avaro-perse de Constantinople en 62619.
Les foederati transcaucasiens dans le corps expéditionnaire : un rôle stratégique décisif ?
Le rôle tactique des foederati20 se doubla d’une portée stratégique.
Les foederati et la mobilité stratégique et opérationnelle de l’armée impériale
Les expeditiones d’Héraclius sont marquées du trait opérationnel de la mobilité21 puisque pour projeter l’armée impériale afin de frapper le cœur perse, l’empereur avait besoin d’une armée mobile, ce qui imposait de recourir à la cavalerie22 qui offrait polyvalence – les cavaliers se muaient en fantassins23 –, mobilité et rapidité dans les déplacements puisque les cavaliers pouvaient couvrir entre 60 et 80 kilomètres par jour24. Si la cavalerie nécessaire pouvait être fournie par les soldats romains européens et asiatiques rassemblés en 622, les gentes représentaient un précieux atout qu’il s’agisse des Turcs25, des Sarakênoi ou des gentes transcaucasiennes dont la mobilisation prit la forme d’une fourniture appréciable de contingents de cavaliers26.
Stratégiquement, cette mobilité opérationnelle s’observe en 624-625 et en 627. En voulant marcher directement au cœur de la Perse ou en tentant d’engager le combat avec Chosroès à Ganzak précipitant l’avancée de son armée pour l’y surprendre27, l’empereur comptait sur les forces montées des foederati du Caucase, dont la mobilité est illustrée pour les Lazes par la Vie de Théodore de Sykéôn rapportant les « incursions des Lazes » jusqu’en Cappadoce28. La poursuite de Chosroès jusqu’en Atropatène à travers la Médie, avant de remonter vers l’Albanie pour y hiverner29 mobilisa également les cavaliers de l’armée impériale, stratiôtai romains et foederati transcaucasiens qui avaient une expérience opérationnelle en territoire persan puisque vers 58930, Ibères et dynastes31 avaient déjà été amenés à combattre en Atropatène sous les ordres de Guaram, curopalate et « premier erist’avi de la partie byzantine du Kartli »32. Sans nul doute, Héraclius put compter sur les capacités opérationnelles de ces troupes étrangères, cumulant expérience, connaissances du terrain et mobilité propre aux cavaliers, atouts à l’œuvre lors de l’expeditio de 627-628, puisque les Ibères prirent villes et territoires perses33. De même, la marche forcée envisagée par l’empereur au début 625 pour surprendre le Grand Roi34 impliquait une mobilité rendue possible par la cavalerie. Lors de l’expeditio de 627-628, Arméniens et Persarméniens contribuèrent également à la mobilité opérationnelle en assurant le contrôle des ponts sur le Petit Zab grâce aux 1 000 cavaliers de George, le tourmarchês tôn Armeniachôn35. Par ailleurs, l’insolente réussite d’Héraclius et de son armée à échapper à Rahzadh/Razatès, en longeant les rives occidentales du Lac d’Ourmia pour plonger sur Ctésiphon par des marches de nuit et de jour36, reposait sur une part importante de cavaliers37, que ses cavaliers aient été Romains38, Turcs39 ou Transcaucasiens40 – ce que confirme, encore, le choix de la plaine de Ninive pour affronter Rahzadh/Razatès41.
En participant aux expeditiones persicae, les foederati transcaucasiens intégraient une armée impériale dans laquelle ils avaient un rôle stratégique important, ce qui amène à questionner leur position de troupes auxiliaires, ce qu’étaient, originellement, les foederati42.
Les foederati transcaucasiens : troupes auxiliaires ou troupes de choc ?
L’importance des ponctions opérées sur les gentes transcaucasiennes interroge sur le rôle stratégique effectif de ces foederati d’autant que les foederati lazes et abasges quittèrent l’empereur en pleine expeditio au mois de mars 62543, ce qui peut interroger sur la fiabilité de ces troupes et expliquer le recours aux Turcs comme réponse aux défaillances transcaucasiennes44. Pourtant, plusieurs éléments fondent l’idée que ces foederati assurèrent un rôle stratégique bien plus important que notre source principale – Théophane – l’écrit.
Le fait que l’empereur ait été contraint d’abandonner son offensive contre le Grand Roi en décembre 624/janvier 625 depuis l’Albanie devant l’opposition des soldats romains et des foederati lazes, abasges et ibères45, révèle qu’il ne pouvait envisager l’expeditio sans l’appui de ces gentes et que les foederati formaient un corps de cavalerie indispensable puisque l’empereur avait ordonné une offensive surprise contre le cœur persan46. Quant au soulagement des généraux perses Shahrbaraz et Shaïn à l’annonce du retrait des foederati lazes et abasges en mars 62547, il témoigne de l’importance numérique de ces contingents mais aussi de leur poids tactique et stratégique dans l’expeditio, notamment du fait de leur force montée responsable des pertes infligées aux armées de Sharaplakan/Sarablangas et Shaïn48.
Il s’ensuit que les foederati ibères, lazes et abasges représentaient, dès le printemps 624, une arme stratégique dans les plans de l’empereur pour marcher, si besoin, jusqu’au cœur de la Perse49 et y affronter Chosroès ou bien le vaincre lors de l’expeditio comme à Ganzak (été 624) ou en le pourchassant en Médie50. D’ailleurs, lorsque l’empereur tint conseil avec ses officiers et les dynastes des foederati à l’automne 624, une partie du consilium/boulè souhaitait encore marcher contre Chosroès51.
Pour les expeditiones persicae, les foederati transcaucasiens représentaient – par le type de combattants fournis, cavaliers cuirassés contophores, archers montés ou cavaliers polyvalents archers et lanciers52 – une arme stratégique adaptée au contexte opérationnel et aux objectifs de l’empereur53 : ils formaient des cavaliers polyvalents offrant mobilité et rapidité54, aptes à combattre de loin comme archers pour rivaliser avec les Perses55 et de près par leurs charges de lanciers56. À ces atouts, les foederati transcaucasiens ajoutaient un autre avantage : celui de la diversité ethnique puisque comme le recommandait le Strategikon, le stratêgos devait utiliser des forces alliées (oi symmachoi) fournies par différentes nations (ek diaphorôn ethnôn estôsan, ei dynaton) plutôt que de s’en remettre à une seule gens qui pourrait entreprendre des actions malveillantes57.
Commandant en personne son armée, Héraclius disposait de ses doryphoroi et optimates58 mais aussi des soldats romains d’Europe et d’Asie pour servir au sein d’une armée accompagnant le prince en tant que soldats comitatenses59, des comitatenses auxquels les foederati contribuaient. Parmi ceux-ci, les foederati persarméniens – à défaut de pouvoir le préciser pour les autres gentes – pourraient avoir servi auprès de l’empereur en lien avec les origines et connexions arméniennes de celui-ci60. En effet, le Pseudo-Šapuh rapportait que Biureł de Siounie, avait fourni à l’empereur 1 000 guerriers et de nombreux autres combattants61. Or ces 1 000 guerriers et leurs naxarars62 ont pu participer au noyau de l’armée d’accompagnement de l’empereur, tout comme les 1 000 combattants arméniens/persarméniens du tourmarchês tôn Arméniachôn George63 ou les troupes de Dawit‘ Saharuni64. Ainsi ces contingents persarméniens seraient à l’origine des Opsikion65.
Replacé dans le contexte opérationnel et stratégique de l’emploi des armées impériales du vie siècle, le rôle des foederati transcaucasiens s’inscrit dans une certaine continuité tout en démontrant des spécificités. Continuité stratégique tout d’abord car les foederati transcaucasiens intégraient une armée impériale in expeditione à l’image des foederati germaniques de Narsès à Busta Gallorum en 55266 ou des Mauri pacifici qui permirent à Jean Troglita de triompher des Mauri rebelles en 54867. Continuité également car les foederati transcaucasiens étaient déployés comme troupes d’accompagnement au même titre que les soldats romains comitatenses dans une armée in expeditione68. Spécificité toutefois, car des foederati étaient déployés, avec les fonctions stratégiques des comitatenses ou des praesentales – phénomène rare –, comme troupes d’accompagnement de l’empereur in expeditione69. Spécificité également, puisque ces foederati intervenaient in expeditione en territoire ennemi à la manière des foederati lombards et persarméniens à Mélitène sous commandement du magister utriusque militiae per Orientem Justinien70. Spécificité surtout, puisque les foederati transcaucasiens accompagnaient l’empereur in expeditione en territoire ennemi, situation similaire à celle connue par Julien lors de son expeditio de 363 lorsque son armée était accompagnée d’auxilia saracenorum71, de Goths72 et des Arméniens du roi Aršak73.
Mais, spécificité propre au contexte diplomatique, stratégique, militaire et financier de l’Empire des années 600-620, les expeditiones héracliennes conféraient un rôle stratégique important aux foederati engagés dans le Caucase – puis aux foederati turcs – pour la réussite des opérations : loin d’avoir uniquement été des troupes auxiliaires, les foederati transcaucasiens agissaient comme des troupes dont l’engagement devait être décisif en participant à une armée d’intervention accompagnant l’empereur jusqu’au cœur de l’Empire du Grand Roi pour l’y vaincre74.
Les foederati transcaucasiens dans la capacité stratégique de projection des forces armées impériales
En 541, Bélisaire s’adressant à ses officiers sur la stratégie romaine à suivre en territoire perse constatait qu’il était « périlleux de conduire une armée en pays ennemi, et d'avoir derrière soi des places fortifiées défendues par de puissantes garnisons » car une armée d’invasion s’exposait ainsi aux attaques surprises d’un ennemi qui connaissait le terrain et risquait, en cas de défaites, de ne pouvoir regagner le territoire romain75. Dans une telle configuration stratégique, les forces romaines devaient s’appuyer sur des alliés comme le fit Bélisaire en envoyant en territoire perse des foederati saracènes du chef jafnide Aréthas/al-Ḥārith pour y conduire des raids76.
Avec des variations liées au contexte régional des années 620, c’est ce que fit Héraclius en mobilisant les foederati ibères habitués des lieux77 et expérimentés78 puisqu’ils avaient fait campagne vers 570-580 en Ibérie, Atropatène et Médie79 – au point d’accompagner l’empereur jusqu’au cœur de l’Empire perse en 62780. Arméniens et Persarméniens fournirent une part importante des forces engagées en 62781, accompagnant le corps expéditionnaire impérial jusqu’à Dastagird en 62882, démontrant qu’ils supportèrent le poids offensif stratégique de l’expeditio en pénétrant le cœur sassanide83. Quant aux Lazes et Abasges, peu mobilisés hors de leurs espaces opérationnels traditionnels (Lazique, Abasgie)84, à l’exception de leur engagement en Persarménie85 et en Ibérie en 572-57386, ou de la présence de Lazes vers 587 en Albanie87, leur déploiement jusqu’en Atropatène, Médie et au-delà pendant l’expeditio de 624-625 puis en 627 jusqu’à Ninive88, montrent leur contribution aux capacités de projection des forces impériales loin de leurs bases.
Ainsi, les foederati transcaucasiens permettaient aux forces impériales d’opérer sur le territoire des gentes alliées et des ennemis de l’Empire – gentes hostiles et Perses – en prenant le risque de se couper du territoire romain et des solutions de repli en contradiction avec les préceptes stratégiques de l’époque89. Mais avec des alliés locaux, l’empereur pouvait, avec moins de crainte, projeter ses forces en territoire ennemi90, même s’il se plaçait dans la dépendance de ces contingents. Ainsi mobilisées, les gentes du Caucase révélaient un rôle stratégique important dont l’engagement aux côtés des troupes romaines impliquait la mobilisation des ressources matérielles de la machine de guerre impériale.
Logistique, entretien matériel et rétributions pendant les expeditiones persicae : des signes révélateurs de l’importance stratégique des foederati transcaucasiens ?
En opérant hors du territoire impérial91, les armées romaines se heurtaient à des difficultés logistiques liées, notamment, à l’approvisionnement92 puisque les forces impériales devaient vivre sur les territoires d’opération93. Dans le cas des expeditiones héracliennes, à l’exception de territoires amis94 (Abasgie, Lazique, Klarǰet’i, Javaxet’i), les gentes pourvoyeuses de foederati se trouvaient en territoire sous hégémonie sassanide. Il s’ensuit, qu’à part le ravitaillement des Armeniae romaines pour l’expeditio de 624-625, au moins pour les débuts de la campagne ou des approvisionnements de Lazique en 627, les troupes impériales durent vivre en territoire ami ou ennemi.
Dans ces conditions, plusieurs questions se posent : quelles furent les modalités d’entretien des foederati engagés in expeditione ? Quel fut leur rôle logistique et matériel dans le déroulement des expeditiones ?
Les foederati in expeditione : accéder à l’expeditionnalis annona ?
Les provinces romaines voisines des territoires ennemis exposés aux expeditiones pouvaient approvisionner les troupes comme le rappelle Tibère II dans une novella d’avril 57595, en fournissant à chaque soldat l’expeditionalis annona constituée du bucellatum, de différentes sortes de viande (porc, mouton) et de vin96.
Lors des expeditiones de 624-625 et 627-628, parties d’Armenia romana et de Lazique, les troupes bénéficièrent sans aucun doute de l’expeditionalis annona puisque George de Pisidie rapportait que les cités (tas polei epeitheto), malgré les désastres affligeant l’Empire, continuaient d’assurer le ravitaillement (trophês metaschein) des troupes, par la coemptio/synônê ou par l’annona militaris97. Aussi, les soldats romains durent-ils convoyer, dans les premiers temps des expeditiones, le ravitaillement depuis les provinces romaines98 et il dut en être de même, étant donné les points de concentration des troupes vers Theodosiopolis (campagne de 624) ou en Lazique (campagne de 627), pour les foederati qui retrouvèrent les troupes romaines – Lazes, Abasges, dynastes ibères et persarméniens – avant d’entrer en Perse99 en accord la novella CXXX de 545 qui prévoyait la fourniture des provisions (species, alimenta, annonae) y compris pour « tous ceux que nous enverrons, de quelque peuple (gentes/ethnè) que ce soit, au secours (in auxilium/eis symmachian) de notre Empire »100. Aussi, pour rejoindre les troupes romaines stationnées en Armenia romana et en Lazique pour les expeditiones de 624-625 et 627101, les foederati lazes et abasges durent profiter des provisions publiques (species, alimenta, annonae) comme les foederati maures lors de l’expeditio de l’été 548, où Jean Troglita assura « la subsistance des alliés et des Latins102 ».
Mais avec l’extension des lignes de communication des armées opérant loin du territoire impérial, les problèmes d’approvisionnement s’aggravaient103, puisque le ravitaillement issu du territoire romain devait être remplacé par des ponctions en territoire ennemi, comme le rappelait le Strategikon104. Dans ce contexte, quels rôles jouèrent les gentes foederatae transcaucasiennes et leurs foederati ?
Les foederati et leurs contributions logistiques et matérielles aux expeditiones héracliennes : mobiliser les ressources « ethniques » pour l’entretien des foederati et la cause impériale
En Perse et dans les régions caucasiennes, l’empereur fit vivre ses troupes, des ressources locales, des biens des populations ennemies et des biens des gentes alliées.
Concernant les biens ennemis, Théophane rapporte les pillages opérés par les troupes impériales105 ou leur ravitaillement en des lieux précis comme à Ganzak à l’été 624 ou encore le choix d’itinéraire pour trouver des vivres et se ravitailler, en hivernant en Albanie par exemple106. De même, lorsque l’empereur abandonna l’Albanie en janvier 625 pour marcher sur la Perse, il suivit les riches plaines le conduisant au Lac Sevan et après avoir vaincu les Perses à Salbanon/Ałi et Arčēš, il ordonna à l’armée d’hiverner et de se ravitailler sur place107.
L’empereur compta aussi sur les ressources des gentes foederatae. S’adressant aux dynastes albaniens, arméniens/persarméniens et ibères en Albanie (automne-hiver 624), l’empereur chercha, en plus d’une aide militaire, un appui matériel et logistique dans l’hiver transcaucasien108. Ainsi, la source locale utilisée par Movsēs Dasxuranc‘i rapportait que l’empereur avait exigé des princes et chefs locaux qu’ils le servent et le reçoivent109, en accordant cantonnement et ravitaillement aux troupes romaines et aux foederati110. Biureł de Siounie pourrait être de ces dynastes qui apportèrent à l’empereur chevaux et mules, armement et vivres111, situations attestées ailleurs avec les Maures Iesalenses fournissant au magister militum Théodose « auxiliaires et subsistances » (auxilia praestare et commeatus)112 ou avec les Saraceni foederati du Jafnide al-Mundhir livrant montures et chameaux pour le transport des bagages de l’armée romaine113. Quant aux armées justiniennes en Lazique, elles recevaient des Lazes « du millet, du blé et d’autres provisions »114. Sans aucun doute, l’empereur utilisa le relais que représentaient les dynastes pour obtenir les approvisionnements nécessaires à la manière des opérations romano-perses de 591 au cours desquelles Saramès, un des généraux de Chosroès, alors que les troupes romaines devaient franchir le Tigre, fut chargé d’organiser le ravitaillement pour les Romains et les Perses, opération renouvelée après le passage du Zab puisque le général Mébodès quitta Singara pour la Babylonie afin d’y préparer le ravitaillement romano-perse115.
C’est, peut-être, en vertu des foedera avec les dynastes, que les gentes fournirent ravitaillement et appui logistique conformément à ce que nous observons avec Julien116 ou Justinien sous lequel Procope rapportait l’appui matériel que les Goths d’Amalasonthe fournirent à l’armée impériale en Sicile, en raison des obligations du philos kai symmachos envers l’Empire, obligations qui dépassaient l’alliance militaire (tên homaichmian) puisque l’Empire pouvait demander pour les besoins de la guerre (es polemon), vivres, équipements et montures117.
Les gentes pouvaient également apporter leur ravitaillement, du fait de ressources propres qui permettaient d’entretenir à leurs frais les contingents fournis118 comme en 548, lorsque Jean Troglita ordonna aux gentes maures foederatae des duces Cusina, Ifisdaïas, Bezina et Iaudas, de rejoindre l’armée romaine, en amenant « avec eux de nombreux troupeaux (Pecuaria secum multa trahunt gentes) »119. Vers 540-550, en Lazique, les soldats lazes, pour le ravitaillement des forteresses de Scanda et Sarapanis gardant le passage entre Lazique et Ibérie, utilisaient du millet local120. Il en fut certainement de même avec les foederati dont les dynastes assuraient approvisionnement et équipement à l’image du « stratélate de la Grande Arménie », Mušeł Mamikonean qui avait rassemblé, au nom de Valens, les vivres pour l’armée destinée aux confins arméniens121. L’essentiel du ravitaillement provenait donc certainement des gentes transcaucasiennes dans une configuration se rapprochant de ce que Théophylacte Simocatta décrivait vers 570-580 pour les armées sassanides, dans lesquelles les soldats en campagne devaient en partie assurer leur propre ravitaillement122.
Mais dans la configuration logistique et stratégique des armées héracliennes en opération extérieure, d’autres ressources pouvaient être mobilisées.
Pillage et butin : des ressources complémentaires pour les foederati transcaucasiens
Si butin et pillage en opération étaient une source de revenus et de récompenses pour les soldats comme pour les foederati123, les fruits du pillage représentaient aussi un moyen pour se fournir en vivres.
Ainsi, d’avril 624 à l’automne 624, troupes romaines et foederati s’approvisionnèrent en pillant villes et villages perses, comme à Ganzak124, une fois repliées en Albanie les forces impériales, campant dans la province d’Uti près de Kałankatukʽ et de Diwtakan, ravagèrent champs et vignobles, allusion au ravitaillement125 des troupes romaines et des foederati lazes, abasges, ibères et persarméniens126 qui brutalisèrent chrétiens, miaphysites (ou monosphysites) et nestoriens, Juifs et Mazdéens127, combinant logiques de persécution envers des dissidents et ennemis de l’orthodoxie et logiques de prédations inhérentes au cantonnement et au ravitaillement d’une armée en territoire ennemi. Ainsi, les troupes d’Héraclius s’adaptèrent aux réalités imposées par les moyens logistiques comme le firent à l’été 580, les troupes romaines des généraux Romain, Théodoric et Martin en pillant la Médie128.
Comme Movsēs Dasxuranc‘i le rapporte pour le foedus avec le Qaghan turc, l’empereur a pu, lors des négociations de foedera avec les dynastes transcaucasiens, faire des promesses sur le butin à réaliser en Perse129 afin de convaincre ces chefs et leurs hommes de combattre pour l’Empire130. De fait, tout au long des expeditiones, les troupes romaines et les foederati131 réalisèrent un important butin132 lors de la capture des villes et villages perses133, au terme des victoires en batailles rangées, en s’emparant du camp et des bagages ennemis134 ou lors de la prise des palais du Grand Roi en décembre 627/janvier 628135. Mais tout en vivant des ressources locales, les armées héracliennes reçurent des rétributions numéraires dont l’importance serait révélatrice du poids stratégique des foederati.
Rétribuer les foederati engagés in expeditione hors de l’Empire
Comme les autres gentes foederatae, les gentes du Caucase percevaient des rétributions diplomatiques pour garantir amitié et alliance (philia kai symmachia) et des rétributions militaires pour payer les troupes136.
Si Movsēs Dasxuranc‘i évoque l’or que l’empereur entendait fournir aux foederati turcs du Qaghan137, aucune information similaire n’émane des sources littéraires pour les foederati transcaucasiens. Pour autant, l’Empire assura ce type de rétributions aux contingents et à leurs chefs138, ainsi que les hexagrammes – monnaie d’argent particulièrement présente en Arménie, Persarménie, Ibérie et Lazique en lien avec expeditiones persicae de 624-625 et 626/627-628139 – l’indiquent, puisqu’il fallait s’assurer que « l’alliance persiste[rait] avec les peuples voisins »140 et couvrir les « dépenses liées aux campagnes contre les Perses »141, notamment le paiement des foederati, que ces hexagrammes aient été employés à la manière de ce que reçurent dynastes et foederati persarméniens sous Justin II en 572142 ou des chrêmata accordés par Justinien aux foederati lazes de Gobazès en 549-550143. Héraclius dut procéder comme Maurice, vers 588/589, lorsqu’il remit à Guaram, curopalate et « premier éristavi de la partie byzantine du Kartli », des sommes considérables afin de lever144 des troupes auprès des Ossètes, des Didos et de les unir aux contingents ibères pour marcher sur la Perse145.
La diffusion des hexagrammes révèle le rôle militaire, tactique et stratégique que l’empereur accorda aux dynastes et à leurs foederati, même si leur mobilisation passa aussi par d’autres canaux.
Propagande romaine et idéologie impériale : armer les esprits pour mobiliser les foederati transcaucasiens
L’importance stratégique des foederati ressort des efforts de la propagande impériale entrepris par Héraclius pour mobiliser les esprits contre un ennemi qualifié d’anti-chrétien et de « destructeur du monde »146.
L’empereur s’adresse à ses troupes in expeditione : les foederati, des « frères » (adelphoi) de l’empereur
Théophane et George de Pisidie rapportent comment l’empereur s’adressa en 624-625 et en 627 à ses troupes147. Le discours148 de l’empereur au moment d’entrer en Perse au printemps 624149, afin d’exhorter les troupes à combattre pour les chrétiens et pour l’Empire, s’accompagna d’une réponse des soldats :
En ouvrant tes lèvres pour nous encourager, tu as élargi nos cœurs. Tes paroles ont aiguisé nos épées et les ont imprégnées de vie. Tu nous as donné des ailes par tes déclarations. Nous rougissons de te voir nous conduire au combat et nous suivons tes ordres150.
Selon Théophane, la réponse de la troupe prit la forme d’un « cri unique »151 et d’une « clameur immense » mêlant Romains et foederati152. Si l’armée et les foederati lazes, abasges et ibères s’opposèrent à l’offensive en Perse en janvier 625, leur ralliement à l’empereur et leur engagement à obéir à ses ordres153 témoignent du recours aux discours comme outil de communication imprégné d’une tonalité chrétienne inédite et de la prestation des serments.
Des éléments de prestation de serments sont perceptibles puisqu’à la suite du discours d’exhortation d’Héraclius en avril-mai 624, les soldats proclamaient vouloir obéir à l’empereur en réponse à son appel à lutter pour les chrétiens persécutés et pour la puissance romaine (to tôn Rômaiôn adespoton kratos154) à la manière des serments (sacramenta) des soldats prêts à mourir pour l’Empire155.
Surtout, la tonalité chrétienne des discours d’exhortation de l’empereur créait les conditions d’un échange entre Héraclius et ses troupes. La dimension chrétienne de la lutte – ressortant de l’appel de l’empereur à ses soldats (stratiôtai, andres), ses frères (adelphoi) qui, portés par la foi et soutenus par Dieu, devaient combattre les Perses, idolâtres et persécuteurs des chrétiens et de la puissance romaine, venger les vierges humiliées et les sacrifices des soldats au combat156 – trouvait écho auprès des soldats romains et arméniens chrétiens chalcédoniens de l’empereur mais aussi auprès des foederati157, lazes158, abasges159, ibères160 et persarméniens161 : l’empereur, en rappelant à ses hommes qu’ils luttaient pour l’Empire162, s’adressait à l’ensemble de ses combattants chrétiens, romains et fédérés, qui défendaient la foi chrétienne, l’Empire (christiana res publica) protecteur des chrétiens163, thématique renouvelée dans le discours aux troupes en septembre/octobre 627164 en pénétrant en Perse.
Le thème innovant du martyr comme soldat engagé dans un combat pour défendre la vraie foi, prêt à se sacrifier pour mériter la vie éternelle révèle également l’importance stratégique d’une partie des foederati165 puisque la thématique de « la couronne du martyr » (labômen stephos martyrôn) avait une résonnance particulière auprès des Arméniens et Persarméniens166, même si cette thématique pouvait aussi toucher Lazes, Abasges, Ibères et Arabes167. Mais de plus en plus nombreux dans l’armée168, Arméniens et Persarméniens auraient été particulièrement visés par cette thématique car ils représentaient un poids militaire important, dès lors que l’empereur combattait en Siounie et Persarménie (janvier-mars 625) contre les Perses aux côtés desquels servaient certains de leurs compatriotes169.
La réponse transcrite par Théophane après le discours du printemps 624 précédant l’arrivée à Ganzak témoigne, de la part des stratiôtai romains comme des foederati, d’une ferveur pour la cause impériale, ferveur prolongée par l’offensive sur Ganzak à la poursuite de Chosroès jusqu’en Atropatène170. Même si l’armée et les foederati lazes, abasges et ibères s’opposèrent initialement au plan impérial de marcher sur la Perse en janvier 625, leur ralliement à l’empereur et leur engagement à obéir à ce qu’il ordonnerait montrent une intégration des valeurs impériales sous la forme d’un engagement performant au combat puisqu’après l’évacuation de l’Albanie (décembre/janvier 624/625), l’empereur envisagea de marcher sur Chosroès, éliminant l’armée de Sharaplakan/Sarablangas et écrasant celle Shahrbaraz171. Or dans ces opérations les foederati jouèrent un rôle important, comme le révèle le soulagement des généraux perses apprenant le retrait laze et abasge en mars 625172. Foederati persarméniens, albaniens et ibères encore exhortés au combat participèrent aux succès de Persarménie (février-mars 625)173.
Les thématiques chrétiennes et le thème du martyr militaire comme innovation révolutionnaire dans les discours d’exhortations, répondaient à un contexte stratégique périlleux pour une armée commandée par l’empereur et mobilisant des combattants transcaucasiens dont l’allégeance à la cause impériale devait être garantie174.
Propagande impériale, iconographie chrétienne et foederati : frapper monnaie pour « frapper les esprits »
Aux développements inédits des thématiques chrétiennes, s’ajoutent les efforts de la propagande impériale dont les frappes d’hexagrammes portent la trace avec l’inscription Deus adiuta Romanis et l’ensemble iconographique de la Croix avec référence d’une part à la victoire chrétienne, en laquelle les Romains devaient croire même dans les heures les plus sombres de l’Empire, et d’autre part à la Vraie Croix – figurée parée de bijoux au Golgotha sur les marches du calvaire et surmontée du globus cruciger – dont les Perses s’étaient emparés à Jérusalem175.
Ces hexagrammes circulant en Caucasie du Sud véhiculaient des thématiques auxquelles les gentes locales chrétiennes étaient sensibles176 et il est vraisemblable que Movsēs Dasxuranc‘i fasse référence à la diffusion de ces idées lorsqu’il évoque le contenu du message délivré par les ambassadeurs du Qaghan turc au Grand Roi en 626 : le Qaghan menaçait de guerre Chosroès s’il ne se retirait pas des territoires romains conquis, après avoir restitué à l’empereur cités, captifs et « la Croix que toutes les nations chrétiennes adorent et honorent »177. La référence à la libération de la Vraie Croix appartient à une propagande chrétienne et anti-perse178, dont Théophane garde la trace : la guerre contre Chosroès, « le destructeur du monde »179, était portée par une juste cause puisqu’il fallait « venger l'insulte faite à Dieu » et combattre un ennemi responsable de « terribles choses aux chrétiens »180, sentiments et convictions que partageaient les foederati lazes181, ibères et arméniens182 ou persarméniens183, ce qui devait se traduire par des violences envers les civils perses, les juifs, les chrétiens, miaphysites (ou monophysites) et nestoriens, soupçonnés de soutenir le Grand Roi184.
L’image de l’empereur dans la propagande impériale : un empereur héroïque comme combattant modèle pour les foederati transcaucasiens ?
L’enjeu de la mobilisation des gentes trouve place dans les récits de la bataille de Ninive pour laquelle Théophane et Nicéphore rapportaient un combat singulier opposant Héraclius à Rahzadh/Razatès, à la fois reflet de la propagande impériale et de l’engagement personnel de l’empereur dans les combats et son choix de partager le sort de ses soldats afin de souder autour de sa personne l’armée impériale dans une configuration stratégique périlleuse185. Or, dans cette armée, se trouvaient aux côtés des soldats romains, des foederati turcs186 et transcaucasiens187, prêts à engager une bataille décisive puisque l’empereur et son armée se trouvaient au cœur du territoire ennemi et qu’il avait décidé d’affronter l’armée de Rahzadh/Razatès, pour ensuite marcher contre le Grand Roi188.
Dans une configuration stratégique dangereuse189, Héraclius aurait cherché à souder autour de lui, soldats (stratiôtai) romains et foederati (symmachoi), pour réduire les risques de défection dans la bataille et s’assurer de leur ferveur au combat190, ce qui passait par les discours d’exhortation avant la bataille à Ninive191, mais également par un comportement au combat visant à mobiliser autour de sa personne, soldats romains et contingents étrangers, afin de susciter chez eux l’envie de s’illustrer sous ses yeux en modelant leurs attitudes sur ses prouesses héroïques192. Ainsi, comme les soldats romains désiraient s’illustrer devant l’empereur193, les foederati n’échappaient pas à des dynamiques et comportements similaires, le fait de combattre sous les yeux de l’empereur ou du général représentant une source conséquente de motivations et de rétributions comme le rappelait le chef fédéré maure Cusina à Latara :
Soldats romains et vous, Maures fidèles, c'est maintenant qu'il faut faire preuve de vaillance, montrer votre vigueur et votre fidélité. Bravez sans faiblesse les menaces des Laguantes. Ne vous laissez point effrayer par l'ennemi qui s'approche. Voici qu’accourt vainqueur Jean à la tête de l'armée romaine tout entière. Avancez bravement à travers les ennemis. Lorsque le général sera là, il louera votre courage et votre fidélité à l'Empire194.
Or, les mots des soldats de l’empereur au printemps 624, en réponse à son discours d’exhortation, font écho à des logiques semblables :
En ouvrant tes lèvres pour nous encourager, tu as élargi nos cœurs. Tes paroles ont aiguisé nos épées et les ont imprégnées de vie. Tu nous as donné des ailes par tes déclarations. Nous rougissons de te voir nous conduire au combat et nous suivons tes ordres195.
Aussi, Héraclius, par son comportement au combat196 comme par ses discours d’exhortation, aurait cherché à stimuler la vaillance et la loyauté des soldats romains et des foederati197, ces derniers formant une part substantielle de son corps expéditionnaire multiethnique.
Dans cette logique, l’empereur apparaissait comme un compagnon d’arme pour ses stratiôtai, exposé aux mêmes périls que ces derniers qui devenaient ses symmachoi198. Dans la fabrication de cette image – fondée sur le rôle réel et exceptionnel de l’empereur dans les opérations à la mesure de la situation exceptionnelle de l’Empire199 –, les discours d’exhortation et le récit officiel des expeditiones mis en scène par George de Pisidie et repris par Théophane eurent un rôle fondamental. Or comme nous l’avons vu, dans ce récit, les sèmes strateia et stratiôtai ont servi à noyer les foederati/symmachoi dans l’armée impériale200 – dissimulant ainsi leur rôle – puisqu’ils étaient des commilites/symmachoi des soldats romains et de l’empereur, devenant ainsi des stratiôtai impériaux définis par le fait qu’ils luttaient, avec les Romains, chrétiens comme eux201, pour l’Empire et les chrétiens. De ce fait, il ne faut pas s’étonner si les troupes de l’empereur sont désignées par des sèmes génériques comme Rômaioi, stratiôtai ou par des expressions conventionnelles comme stratos tôn Rômaiôn202, mode de désignation qui masquait l’extériorité et l’extranéité des foederati et rappelait, dans la logique de l’idéologie impériale, que les foederati étaient des cives latini ou des cives romani, l’Empire considérant comme « citoyens latins (cives latini) tous les peuples (gentes) […] fidèles et soumis »203 : tout comme les Lazes, les Huns, les Francs, les Goths et autres « peuples sauvages répandus par le vaste monde » servaient Justinien204, les foederati d’Héraclius, assimilés, aux côtés des soldats romains (stratiôtai), à ses compagnons (symmachoi), à ses camarades (andres)205, à ses frères (adelphoi) unis dans la même lutte206, défendaient « l’État souverain des Romains » (to tôn Rômaiôn adespoton kratos), puisque les gentes foederatae (enspondoi, hypospondoi) protégeaient également la politeia tôn Rômaiôn207.
De cette volonté de masquer la présence des foederati au sein des stratiôtai tôn Rômaiôn, une comparaison entre les discours que George de Pisidie prête à Héraclius et les discours rapportés par Théophylacte Simocatta – qui rédigeait ses Historiae sous Héraclius208 – rend compte. En effet, en 593, dans l’armée danubienne du magister utriusque militiae per Thracias Priscus, prenaient place des foederati (symmachoi) persarméniens et antes209. Or la question du butin sema le désordre au sein de son armée au point d’obliger Priscus à s’adresser aux troupes ainsi désignées : « hommes (andres), amis (philoi), soldats (stratiôtai), alliés (symmachoi210) ». Tandis que les foederati étaient ici placés aux côtés des stratiôtai, dans les discours d’Héraclius, celui-ci ne distinguait pas les stratiôtai des foederati/symmachoi, les soldats étant tous désignés comme des camarades (andres) et des frères (adelphoi) d’armes211.
Par cette démarche pisidienne, synchrone avec l’idéologie impériale, les foederati d’Héraclius voyaient leur rôle atténué. Mais cette atténuation fut poussée jusqu’à l’effacement par la reconstruction historiographique de Théophane212 dont l’œuvre constitue une source essentielle des expeditiones d’Héraclius.
L’armée d’Héraclius, une armée chrétienne romaine face à un « ennemi armé par l’impiété »213 : l’œuvre de reconstruction historiographique de Théophane
Comme l’a montré A. Sirotenko, Théophane, tout en puisant dans la version pisidienne des expeditiones de l’empereur, a mis en place des mécanismes narratifs en corrélation avec ses motivations idéologiques214. Ce faisant la reconstruction de Théophane altère le rôle des foederati, l’armée impériale étant définie par sa romanité et par sa foi chrétienne, Dieu récompensant piété et orthodoxie par les succès militaires215.
Dans le récit des expeditiones, le recours aux gentes est décrit sommairement puisque les symmachoi apparaissent lors de l’expeditio de 624-625 (Ibères, Lazes, Abasges) et en 627 pour les Turcs216. Dans les occurrences de symmachoi, trancaucasiens ou turcs, il est notable que la défaillance à l'égard de l’Empire217 soit le trait commun qui unit ces alliés : que ce soit en s’opposant au plan de l’empereur de marcher contre Chosroès, mettant ainsi en péril la campagne à l’hiver 624-625218 ou en se retirant prématurément des expeditiones – celle de 625 pour les Lazes et les Abasges, celle de 627 pour les Turcs219 –, pour mettre en danger l’armée d’Héraclius. La manière dont Théophane traite du rôle des symmachoi est liée à deux arguments indissociables d’une logique narrative de dramatisation220 : la défaillance des alliés s’inscrit dans la longue durée et dépasse le règne de l’empereur ; la défaillance des alliés conduit l’empereur à s’en remettre à l’unique source de salut : la piété et la vraie foi en Dieu.
Défaillance dans la longue durée, puisqu’en 697 la Lazique et les Lazes, sous la conduite de Serge, « patrice de Lazique », passèrent aux Arabes221, tandis que les Abasges apparaissaient sous Justinien II (685-695, 705-711) œuvrant contre les intérêts impériaux incarnés par le spatharios Léon qui cherchait, en s’appuyant sur les Alains, à reprendre Lazique et Abasgie aux Arabes222. Ailleurs, quand Lazes et Ibères étaient alliés des Romains, ils étaient réduits au rang de troupes auxiliaires participant aux victoires romaines en étant soumis au commandement romain223. Concernant Arméniens et/ou Persarméniens, Théophane est discret – à l’exception de la référence aux Armeniachoi du tourmarque George, efficaces dans leurs opérations224 – tout au long de son récit, notant qu’ils oscillent entre servir le Grand Roi ou se rallier à l’empereur225. Parfois, il décrit les Armenioi dans les guerres civiles et conspirations226 ou opérant inefficacement aux côtés des Romains227, sans parler de leurs défaillances militaires désastreuses pour l’Empire228.
Face à des gentes déficientes, l’Empire ne pouvait s’en remettre qu’aux « soldats romains » (stratos tôn Rômaiôn, stratiôtai, Rômaioi)229, les non-romains ou étrangers désignés par les ethniques (Lazoi, Abasgoi, Ibêroi, Tourkoi) devant disparaître derrière ces génériques ou bien être évoqués pour mieux rappeler que face à leurs défaillances, les Romains trouveraient leur salut dans la piété230 et dans l’aide que Dieu apporterait en retour. Ainsi, lors du retrait lazo-abasge, l’empereur s’adressa à ses troupes en ces termes :
Ne soyez pas troublés, ô frères, par la multitude de [l'armée perse]. Car quand Dieu le voudra, un seul homme mettra en déroute un millier. Alors sacrifions-nous à Dieu pour le salut de nos frères. Puissions-nous gagner la couronne du martyr (labômen stephos martyrôn) afin que nous puissions être loués à l'avenir et recevoir notre récompense de Dieu231.
Quand Théophane rapporte le retrait turc suivant une réécriture des faits232, il fait dire à l’empereur :
Sachez, Ô frères, que personne ne souhaite combattre avec nous (oti oudeis êmin symmachêsai thelei), sauf Dieu et sa Mère qui l’a enfanté sans semence, et ceci afin qu’Il puisse montrer Sa puissance, en apportant Son aide, puisque le salut ne réside pas dans l’abondance de soldats et d’armes, mais dans la confiance en sa miséricorde233.
Aussi l’absence des foederati turcs comme transcaucasiens s’insère dans un discours affirmant que les victoires impériales reposent sur la piété de l’empereur et des Romains234, le récit de la victoire de Ninive résumant parfaitement les principes de cette reconstruction : l’action des Romains et les exploits héroïques de l’empereur furent rendus possibles par la seule aide de Dieu, en l’absence de toute assistance étrangère235.
Dans sa démarche éditoriale236, Théophane tira profit du récit pisidien qu’il mit au service de sa démonstration en définissant l’armée héraclienne comme fondamentalement romaine, tâche à laquelle George de Pisidie s’était déjà attelé en érigeant les soldats en « camarades » (andres) et « frères » (adelphoi) d’armes de l’empereur237, des Rômaioi ou des stratiôtai luttant pour l’Empire et les chrétiens, stratiôtai au sein desquels se mêlaient les gentes foederatae idéologiquement perçues comme des cives Romani/Latini, même si le poète évoquait aussi les ethnè fournissant des combattants étrangers238, notamment les foederati transcaucasiens et turcs239, réalité bien attestée par d’autres sources.
On se souvient que la Chronique de Maurice à Héraclius, composition grecque perdue reprise dans une Chronique sur les sièges de Constantinople, conservée dans un manuscrit géorgien, comporte un paragraphe traitant des préparatifs militaires et diplomatiques de l’empereur qui « s’empressa […] de rassembler de tous côtés une expédition » et de recruter « un peuple innombrable de combattants, des nombreuses nations de tous côtés et du Pont-Euxin qui est la mer qui s’étend au Nord »240. Or le Pseudo-Sebēos rapporte dans l’introduction à son œuvre241 qu’il entendait traiter, après les règnes de Maurice et de Phocas, de « la prise de l’Égypte » du « massacre d’Alexandrie », de « l’expédition d’Héraclius du côté du Nord, vers le roi des Thêtals », de « l’envoi d’une immense multitude de nations, [de] l’invasion des Grecs en Atropatène » du butin que ces derniers y firent et du retour à Paytakaran, de « l’arrivée de l’armée perse venant d’Orient pour lui faire face », de la guerre en Albanie, de l’arrivée « de l’empereur à la ville de Naxčawan », des combats en Persarménie, du « retour de l’empereur dans son pays » et de la dernière campagne contre Chosroès jusqu’à la bataille de Ninive, le retour en Atropatène, la mort de Grand Roi, l’avènement de Kavadh Shirôyé, la paix entre les deux Empires et la restitution de la Vraie Croix à Jérusalem242. L’évocation de « l’envoi d’une immense multitude de nations » (զյուղարկումն անհուն բազմութեանն ազգաց) qui intervient après l’expédition supposée de l’empereur contre le « roi des Thêtals » – allusion possible aux démarches diplomatiques auprès du Qaghan – et avant l’expeditio en Atropatène (printemps-été 624) et les opérations en Albanie de l’automne/hiver 624-625, s’insère chronologiquement à la mobilisation des gentes foederatae lazes, ibères, abasges et persarméniennes vers 624243 et pourrait renvoyer au « peuple innombrable de combattants » et aux « nombreuses nations de tous côtés et du Pont-Euxin » rassemblés par Héraclius selon la Chronique sur les sièges de Constantinople. Ainsi, c’est, peut-être, à une source commune que font référence le Pseudo-Sebēos et la Chronique sur les sièges de Constantinople, source qui conserverait la mémoire de l’emploi des gentes caucasiennes dans les guerres héracliennes tandis que les sources grecques, qu’il s’agisse de George de Pisidie et de Théophane dont le travail reposait sur la réutilisation du « matériel pisidien », atténuèrent leur présence ce dont le Pseudo-Sebēos rendrait également compte par son utilisation d’un compte rendu officiel des campagnes impériales largement diffusé en Arménie et au Proche-Orient244. Quant aux sources – qui puisaient dans une documentation albanienne notamment – de Movsēs Dasxuranc‘i245, du fait du travail éditorial opéré par l’auteur de l’Histoire de 682246, elles ne nous permettent plus d’appréhender pleinement le rôle des foederati et de leurs dynastes247. Pour autant, ces foederati et leurs dynastes jouèrent un rôle stratégique important qu’il convient, à présent, de replacer dans le cadre plus général des pratiques impériales.
Rôle stratégique ponctuel ou rôle stratégique structurel ? Gentes foederatae, foederati transcaucasiens et stratégie au temps des expeditiones d’Héraclius (624-627)
Bien que dissimulés par les choix d’écritures de nos auteurs, les foederati et leurs dynastes jouèrent un rôle important dans les expeditiones héracliennes. Mais cette participation répondait-elle à des besoins ponctuels en réponse à une situation d’urgence ou bien s’inscrit-elle dans une certaine durée et dans une continuité structurelle ?
Lazique, Ibérie, Arménie/Persarménie : des territoires stratégiques majeurs dans les expeditiones d’Héraclius
Impuissant à négocier avec le Grand Roi, Héraclius se lança dans deux expeditiones aux finalités stratégiques identiques : porter la guerre au cœur de l’Empire sassanide, vaincre Chosroès et imposer la paix. Dans ces expeditiones, Lazique, Arménie/Persarménie et Ibérie avaient un rôle stratégique majeur.
Avec le succès de 622 à Ophlimos, Héraclius reprit le contrôle des provinces d’Armenia romana qui devinrent autour de Theodosiopolis248, la base opérationnelle pour l’expeditio de 624 et l’avancée en Perse249 en marchant sur Dwin et Naxčawan250. Lors de l’expeditio de 627, partie de la Lazique à travers l’Ibérie, l’armée héraclienne traversa le Širak, rejoignit Vardanakert, Gogovit, Her et Zarewand, pour atteindre Ninive puis Ctésiphon251. Ainsi, Arménie et Persarménie formaient une tête de pont pour frapper le cœur sassanide depuis le Nord, annonçant ainsi une centralité stratégique de l’Armenia pour les défenses impériales dans la longue durée byzantine252.
Mais l’expeditio de 627 révèle aussi la centralité stratégique de la Lazique dans les défenses impériales comme dans la capacité de l’Empire à projeter ses forces en territoire ennemi. En 627, c’est depuis la Lazique que l’empereur marcha sur la Perse253, selon les schémas stratégiques en vigueur puisque selon Jean le Lydien, « le tacticien romain Celse » avait laissé un traité dans lequel il démontrait que seule une offensive surprise menée « à travers la Colchide » vaincrait les Perses254 : la Lazique représentait une base opérationnelle essentielle255 et un carrefour entre les voies de circulation terrestre et maritime256 liant Constantinople, Armenia romana et Theodosiopolis257, à la Persarménie et à l’Ibérie, via le bassin de la Koura258, ouvrant ainsi aux forces impériales l’accès à la Perse comme le fit Héraclius à l’été 627 en mettant le siège devant Tiflis pour ensuite entrer en Atropatène259.
Non seulement la Lazique devait être défendue260, les places fortes et « passages venant d’Ibérie » tenus par les Romains et les Lazes afin de protéger des Perses « les frontières de la Lazique »261, mais elle devait être traitée avec tous les égards au risque de voir Lazes et Abasges rallier la cause perse262, ce qui faisait peser un danger sur Constantinople puisqu’en s’emparant de la Lazique, les Perses pouvaient « naviguer sans crainte dans le Pont-Euxin pour aller prospecter jusqu’au cœur de l’Empire romain »263.
Conserver l’articulation entre Lazique et Ibérie revêtait une importance stratégique essentielle tant sur le plan offensif que défensif264, comme le rappelle la situation d’Héraclius à l’hiver 624-625 lorsque trois armées perses tentèrent de l’encercler : si l’empereur fit le choix de plonger vers la Siounie et la Persarménie, la voie de repli vers la mer Noire et la Lazique restait, par l’Ibérie, vitale265. Or pour s’assurer le contrôle de cette voie en suivant la vallée de la Koura, l’empereur comptait sur des dynastes, ceux des principautés de Klarǰet’i, de J̌avaxet’i et de Kaxet’i, notamment Adarnase, à l’est de Tiflis266, qui par leurs places fortes contrôlaient les territoires et offraient abris et secours à l’empereur comme celui-ci le demanda aux dynastes ibères durant son séjour albanien 624-625267.
Si maintenir ces territoires sous contrôle romain était primordial car ils permettaient aux forces impériales de se projeter en territoire ennemi, leur conservation offrait un autre intérêt stratégique dans le choix impérial de lancer ses expeditiones dans l’espace caucasien : l’accès aux ressources humaines des gentes268, ce qui interroge sur la participation de leurs contingents dans une plus longue durée et pose la question de leur place dans une sorte de « réserve stratégique » de l’Empire. Par « réserve stratégique », il faut comprendre un ensemble de ressources incarnées par les gentes, leurs chefs et leurs troupes, dont la conservation et l’entretien – au moyen d’une politique impériale de fidélisation des élites et de leurs troupes via des concessions territoriales et soutien en tous genres, des titres et fonctions et une variété de subsides et présents – devaient permettre de faire face aux situations les plus inédites et les plus difficiles.
Gentes transcaucasiennes et foederati dans la réserve stratégique de l’Empire ?
Avec une armée régulière en pleine recomposition, dispersée sur plusieurs fronts et un manque criant de ressources, Héraclius, tout en reprenant en main les soldats romains d’Asie et d’Europe afin de constituer une armée de campagne performante, dut recourir aux gentes du Caucase – ainsi qu’aux Arabes et aux Turcs – inscrivant son choix dans la longue durée des pratiques impériales tout en faisant face à une situation stratégique inédite pour l’Empire.
Comme Justin II, Tibère II et Maurice, Héraclius devait mener une guerre sur deux fronts269, avec des moyens plus réduits que ces prédécesseurs puisqu’à la différence de Justin II et de Tibère qui combattaient en Orient (Perses) et en Occident (Italie, Afrique, Balkans)270, empêchant ainsi de transférer des troupes d’un front à l’autre271 – mais en pouvant compter sur l’engagement de Lombards en Italie272 – Héraclius ne pouvait ni mobiliser les ressources germaniques occidentales, ni les ressources extra-danubiennes du fait de l’hégémonie avare273. De plus, malgré ses efforts, avant de partir « en campagne […] contre les Perses », pour trouver un accord avec les Avars qui aurait permis de libérer Constantinople de leur étreinte, jamais Héraclius ne fut dans la situation stratégique de bénéficier de la tranquillité du front occidental274. Jamais Héraclius ne parvint à faire des Avars une gens foederata prête à combattre les Perses même si l’empereur, dans ses préparatifs pour l’expeditio de 624/625, avait adressé une lettre au Qaghan avar, auquel il était lié par un traité (ôs philian speisamenos pros auton), afin de l’encourager à assister l’Empire (tou epikourein ta tôn Rômaiôn pragmata), par la fourniture de combattants contre les Perses275. Enfin, jamais Héraclius – même s’il prit le risque d’envoyer un contingent d’Arméniens au secours de la capitale en 626276 – ne fut dans la situation stratégique de Maurice en 590/591 lorsque bénéficiant de la paix en Orient, il put engager contre Avars et Sclavènes en Thrace des troupes rappelées de l’Est277. Dans ce contexte, Héraclius ne pouvait trouver « un peuple innombrable de combattants » que parmi les « nombreuses nations de tous côtés et du Pont-Euxin […] la mer qui s’étend au Nord »278, Lazes, Abasges, Arméniens/Persarméniens, Ibères et Albaniens que ces prédécesseurs, depuis Justinien notamment, s’étaient efforcés d’engager dans leurs guerres contre les Perses.
La mobilisation transcaucasienne ne répondait pas seulement au contexte inédit des années 610-620 et s’inscrit dans une plus longue durée qui pose la question de la place de ces formations et de leurs gentes dans une possible « réserve stratégique » impériale puisque ce « peuple innombrable de combattants » issus « des nombreuses nations de tous côtés et du Pont-Euxin » avait été mobilisé vers 570-580 contre les Perses. Cette mobilisation durable – tout en démontrant un emploi plus approfondi et plus soutenu des ressources combattantes sous Héraclius avec une participation directe à un corps expéditionnaire marchant jusqu’au cœur de l’Empire sassanide – suggère que le pouvoir impérial voyait dans ces gentes une réserve stratégique régionale dans laquelle, il était possible de puiser, ce qui nécessitait, au gré des contextes et des rapports de force, de négocier avec les dynastes locaux279, même si les territoires et gentes relevant plus directement de la sphère d’influence impériale – Lazique, Abasgie, principautés ibères de Klarǰet’i et Javaxet’i – représentaient le cœur de cette réserve : c’est d’ailleurs précisément de Lazique que l’empereur lança l’expeditio de 627 et qu’il leva des foederati lazes et abasges280 pour renforcer son corps expéditionnaire fragmenté en trois armées, la sienne propre pour marcher sur la Perse, celle envoyée à Constantinople contre la coalition avaro-perse, celle confiée à son frère Théodore contre Shaïn281.
Il est possible que George de Pisidie ait précisément eu en tête les gentes transcaucasiennes vues comme des ressources de la « réserve stratégique » impériale lorsqu’il décrit Héraclius préparant les plans de campagne pour son armée et les ethnè282 en vue de l’expeditio persica : ces gentes foederatae qui pouvaient être appelées au secours (eis symmachian, in auxilium) « contre quiconque […] se dresserait pour faire la guerre contre l’Empire »283, formaient aussi l’essentiel des gentes vers lesquelles l’empereur pouvait se tourner puisqu’il était privé des ressources occidentales germaniques et africaines284, tandis que les relations diplomatiques avec les gentes Saracenorum syriennes et arabes étaient rendues plus difficiles par les distances et par l’occupation perse285. En 624, Héraclius pouvait solliciter les gentes sur lesquelles l’Empire exerçait un contrôle suffisant depuis la paix de 562, en particulier les Lazes et les Abasges auxquels s’ajoutèrent les gentes sur lesquelles les empereurs, de Justin II à Maurice, avaient étendu leur influence, notamment en Ibérie avec les dynastes du curopalate Guaram « qui gouvernait le Klarǰet’i et le J̌avaxet’i » et que Maurice avait reconnu comme le « chef des princes » (erist’avt’-mt’avari) du Kartli286. Les dynastes occidentaux de Klarǰet’i et de Javaxet’i ainsi que ceux associés aux fils du roi mihranide Bakour III, qui avaient conservé le contrôle de la Kaxet’i et de l’Heret’i depuis leur résidence d’Uǰarma287, devaient être parmi les alliés de l’Empire vers 624, à l’image d’Adarnase erist’avi de Kaxet’i288, quelques soient les raisons de leur ralliement à Héraclius, qu’il s’agisse d’une commune hostilité envers Stepʽanoz, d’obédience pro-iranienne289, d’une foi chrétienne partagée avec l’empereur ou des perspectives de butin lors des campagnes à venir290.
L’édification de cet espace et de ses gentes en « réserve stratégique » supposait de ne pas négliger le caractère géopolitique complexe de l’espace caucasien dans lequel les allégeances des élites et des gentes étaient plurielles et fluctuantes, ce qui nécessitait pour l’Empire d’accorder une attention particulière et renouvelée à celles-ci au moyen de gratifications, titres et autres privilèges car ces élites avaient également leurs propres intérêts, stratégies et marges de manœuvre afin de conserver leurs pouvoirs291.
Aussi, n’est-il pas étonnant de voir dans l’expeditio de 624 apparaître les foederati lazes, abasges et ibères292 dans la continuité de la mobilisation de 572 pour laquelle le magister utriusque militiae per Armeniam Jean commandait « les Colches, les Abasges » qui combattaient aux côtés des Ibères de Guaram/Gourgénès/Gorgonis et des Persarméniens293 : Lazes, Abasges et Ibères restaient les gentes pourvoyeuses de contingents car elles étaient dans cette sphère d’influence et/ou de contrôle qui avait permis de construire une « réserve stratégique » sur laquelle, avec le contexte des années 610-620, Héraclius comptait en priorité294, alors que la Persarménie échappait à l’Empire et qu’il était difficile d’y trouver des appuis295. Toutefois, en négociant avec des dynastes arméniens296 et persarméniens297, Héraclius put compléter ses ressources combattantes et si la Persarménie n’entrait pas dans la « réserve stratégique » impériale298, il en allait autrement des provinces arméniennes impériales où l’empereur, vers Theodosiopolis299, put lever des contingents300 auprès des dynastes d’Armenia quarta (Tsop‘k‘)301, dont certains acquirent un poids militaire important à l’image de Dawit‘ Saharuni comme le révèlent son rôle après 628 en tant qu’Hayocʽ išxan et curopalate et l’appui qu’il reçut des soldats arméniens et des contingents dynastiques302.
Comme le confirmèrent les expeditiones d’Héraclius, l’Empire, dans une situation stratégique dramatique de guerres sur plusieurs fronts simultanés et avec des moyens réduits – ce qui devaient être des problématiques structurelles de l’Empire byzantin tout au long de son histoire – ne pouvait plus intervenir dans l’espace caucasien sans l’appui des chefs et des troupes des gentes caucasiennes. En ce sens, ces gentes étaient devenues partie intégrante d’une « réserve stratégique » de l’Empire.
Remarques conclusives
Du poids militaire et du rôle stratégique des gentes du Caucase dans la victoire finale, la Chronique paschale rendrait compte en reproduisant la lettre que le Grand Roi Kavadh Shirôyé adressa à l’empereur en 628 pour conclure la paix avec les Romains ainsi qu’avec les peuples et princes voisins (kai tôn loipôn ethnôn kai eterôn basiliskôn), c’est-à-dire, Turcs, Sarakênoi et gentes transcaucasiennes (Persarméniens, Ibères, Albaniens, Arméniens, Lazes, Abasges)303. Ces ethnè et basiliskoi – assimilés aux rois, aux peuples (subiecti reges, gentes) et aux « royaumes célèbres » (famosaque regna) qui, selon Corippe, servaient les empereurs (Justinien, Justin II) et œuvraient, aux côtés des forces romaines (ductores, tribuni, numeri), aux arma de l’Empire304 – trouvaient leur place dans des thématiques similaires développées par Théophylacte Simocatta qui écrivait sous Héraclius : ainsi, s’adressant au Qaghan avar en 583, l’exkoubitor et scribo Comentiolus énonçait, parmi les piliers de la puissance impériale, les forces romaines (Rômaiôn e dynamis), la diligence de l’empereur, les ressources (chrêmatôn) impériales, l’aide de Dieu et les gentes alliées (tôn hypophorôn ethnôn to epikourôn)305.
Ainsi, de Justinien à Héraclius, les discours du pouvoir impérial intégraient dans les ressources et forces de l’Empire, les gentes qui lui venaient en aide (qui ex qualibet gente in auxilium/ethnous eis symmachian) en fournissant des foederati306. Or cette intégration allait bien-delà des discours et de l’idéologie impériale comme les expeditiones d’Héraclius l’ont montré : par la déconstruction du « récit théophanien » des expeditiones héracliennes, par la combinaison d’un corpus documentaire varié, par une analyse du contexte et des pratiques de la guerre tardo-antique, par une approche du phénomène des foederati replacé dans le temps long, nous espérons avoir montré que les gentes transcaucasiennes, au terme d’un processus qui s’accéléra et s’affirma sous Justin Ier et Justinien, intégrèrent une « réserve stratégique » dans laquelle Héraclius puisa pour ses expeditiones qui sauvèrent l’Empire de l’effondrement. La présente étude sur l’emploi des foederati du Caucase par Héraclius révèle comment ils aidèrent l’Empire à répondre à de nombreux défis dans une conjoncture difficile. Toutefois, elle révèle aussi, par leur contribution à la « réserve stratégique », que les foederati transcaucasiens intégraient les structures militaires de l’Empire : ainsi, comme ailleurs dans le monde romain tardif, l’emploi des foederati dans la défense de l’Empire ne répondait plus seulement à un principe conjecturel – un emploi ponctuel et limité dans le temps – mais également à un principe structurel : les foederati prenaient part à la défense de l’ordre impérial et à la vision romaine du monde – dans et hors de l’Empire – au même titre que les troupes romaines régulières, que ce soit en Orient avec les Saraceni foederati, en Africa avec les Maures en 540-560 ou encore avec les gentes germaniques en Occident au ve siècle.
