Une acception étroite de la « sororité » identifierait ce concept avec une forme d’unité a priori des femmes, un collectif plus intuitif que politique, réticent à la définition. L’examen de cette question et sa ressaisie dans le moment contemporain de théorisation qui accompagne l’ère post-metoo1 en donne une autre image : en particulier, la reformulation récente dans un langage psychanalytique qui tente de se départir de son héritage mitigé relativement aux questionnements féministes par Silvia Lippi et Patrice Maniglier dans Sœurs2 permet de comprendre la mise en scène des affects et leurs effets politiques et d’articuler subjectivation féminine individuelle et construction commune par le récit collectif. À cet égard, les formes conjecturales (utopie et science-fiction, partitionnées selon une dominante respectivement plus sociopolitique ou technoscientifique dans leur manière de dévier du protocole réaliste) jouent un rôle central dans l’imaginaire sororal, grâce à leur capacité à rompre avec les imaginaires et les ordres symboliques bien installés : les « utopies » originelles de Valerie Solanas (Scum Manifesto, 1967) et de Monique Wittig (Les Guérillères, 1969) inaugurent dans les années soixante et septante une sororité qui se construit autour du seul véritable socle empathique : le trauma. Cet indicible partagé est le chaînon manquant qui relie l’imaginaire au politique. Bien sûr, les similitudes avec la pathologisation récurrente du féminin dans l’histoire médicale des deux derniers siècles reconduit une association potentiellement dangereuse entre féminin et folie mais ce paradoxe permet de ne pas abstraire le sujet féminin de la difficulté de ses conditions d’émergence. Loin de toute démarche misérabiliste, il s’agit de construire une poétique sororale qui témoigne du lourd héritage psychique tout en dessinant des lignes de fuite hors du ressassement.
Dire le trauma
C’est ainsi que plusieurs autrices francophones de science-fiction se saisissent de ce nœud entre récits, trauma et construction d’un collectif sororal en usant de la spécificité poétique du genre pour le faire de façon inédite : Danielle Fernandez, une autrice mineure des années huitante, métaphorise dans sa saga3 « Alexandra » l’impossibilité identitaire du sujet femme hors d’une intersubjectivité féminine ; Joëlle Wintrebert, que la question de la représentation du pulsionnel en SF retient depuis les années septante, mythologise une sororité presque masculine dans les Amazones de Bohème4 ; enfin Sabrina Calvo, autrice contemporaine, cartographie l’omniprésence du pathologique dans des mondes implacables où la sororité est le seul espoir de sens5. Cette SF cérébrale mobilise implicitement ou explicitement des discours savants dans la construction de son monde et joue de l’ambiguïté diégétique comme une manière de signifier le doute ontologique – psychique, se rapprochant ainsi d’une SF « schizophrène » dans une veine inaugurée par Philip K. Dick6. Les textes qui vont nous intéresser n’ont ni la dynamique émancipatrice ni la forte cohérence des utopies des années 1970, mais cette SF sororale partage avec le mouvement féministe la tension féconde entre « désir de théorie » selon la formule de Verónica Gago7 et conscience de la puissance des affects, dans une tentative de témoigner d’une position psychique intenable, celle du sujet féminin dans une société patriarcale.
Les dynamiques émancipatrices, initiées dans les années soixante et cristallisées dans les années septante aux États-Unis et en France notamment, se construisent beaucoup autour des espaces de paroles féminins, non-mixtes, d’où émerge un imaginaire du collectif féminin. Les premières occurrences de projet sororal se déploient ainsi, ressaisissant le traumatique par le créatif et le récit. Florence Rochefort, historienne, nous le signale sans ambages : « La mise en commun des souffrances des femmes a été un élément moteur, la solidarité féminine s’invente dans le vocabulaire de la filiation et c’est l’idée de “sororité” qui s’affirme. Cette sororité signifie aussi une solidarité avec le potentiel de révolte et de créativité des femmes8. » La combinaison entre quête d’une voix créative spécifiquement féminine et des pratiques politiques culmine dans l’écriture de textes utopiques, véritable praxis féministe. En France, en particulier, les fictions de Monique Wittig mais aussi de Françoise d’Eaubonne ou Christiane Rochefort et au Québec les écrits de Louky Bersianik matérialisent cette sororité littéraire. Mais celle qui personnifie de la façon la plus emblématique la catharsis traumatique, c’est bien Valerie Solanas et son Scum Manifesto, écrit en 1967, qui doit la notoriété de son manifeste, en un sens utopique (elle refait le monde à son image) même si elle semble parfois vraiment l’espérer9, à sa tentative d’assassinat d’Andy Warhol l’année suivante. Son irresponsabilité pénale pour cette affaire et les troubles mentaux qui ont jalonné son parcours compliqué, dont la schizophrénie, en font, pour Lippi et Maniglier, un exemple paradigmatique de la position fantasmatique, presque psychotique, à laquelle est relégué le féminin dans la logique phallogocentrique, réglée, névrotique. Cette situation n’est, selon eux, pas incompatible avec une position de vérité : la relation mi-fascinée mi-distante des féministes américaines puis francophones à son égard illustre le statut particulier qu’elle occupe dans le panthéon féministe. On comprend néanmoins que l’écriture utopique est du domaine de la survie.
Danielle Fernandez : la force des structures
Les proximités de l’utopie et du science-fictionnel, dans leur aspect conjectural d’imagination de mondes extrapolés (scientifiquement et politiquement), en font un mode d’expression particulièrement intéressant pour signifier les enjeux des années septante, notamment reproductifs, ayant trait à la sexualité et au genre. Dans le monde francophone, après Wittig, qui inaugure en 1969 l’imaginaire féministe francophone et Françoise d’Eaubonne qui pense pour la première fois une science-fiction écoféministe, des autrices rattachées éditorialement à la SF, comme Christine Renard puis Joëlle Wintrebert et Elisabeth Vonarburg s’emparent de ces questions, dans une veine notamment psychanalytique. L’œuvre plus confidentielle de Danielle Fernandez, essentiellement des nouvelles de science-fiction parurent entre 1978 et 1984, se situe dans cette dynamique, quoique son écriture soit plus singulière et difficile d’accès. Son œuvre exemplifie à merveille les expérimentations politiques et formelles d’une SF de niche qui a flirté avec l’avant-garde à la fin des années septante : proche des milieux féministes10, universitaires11, elle propose une manière de faire du science-fictionnel à partir d’enjeux politiques mais ne tombe pas dans les lourdeurs de l’allégorie, un reproche récurrent fait à cette « Nouvelle science-fiction politique française ». La mort très prématurée de l’autrice aura empêché que des œuvres plus amples aient pu être écrites, condition sine qua non pour exister éditorialement : l’absence d’une anthologie de ses textes s’explique par le reflux éditorial dans les années huitante et le peu d’attention accordée à cette période de la SF française, souvent décriée. Si certaines nouvelles sont faiblement science-fictionnalisantes, elles s’inspirent largement d’une poétique du soupçon spécifique au genre, et demandent un décodage poussé pour faire sens du monde qui nous est présenté ; le paratexte et le contexte éditoriaux les identifient par ailleurs clairement comme SF, à une limite avec le fantastique ou la littérature générale que les auteurs et autrices de cette période ne craignent plus d’explorer. Le cadre urbain des textes de Fernandez, qui évacue au maximum la description du décor, permet une homologie entre le fonctionnement du tout et de la partie : l’intrigue science-fictionnelle se confond avec l’intrigue psychique. L’individu (souvent féminin) est aux prises avec des structures symboliques qui empêchent toute vie véritable, asphyxiée par les contraintes, les normes et l’impossibilité de communiquer. La difficulté de lecture est difficulté du monde à exister.
Contrairement à ceux de Wittig ou de Solanas, les récits de Fernandez n’annoncent pas immédiatement la couleur en termes de thématisation d’enjeux féministes : dans « La ville sorcière » ou « Ville-pouvoir », toutes deux parues en 1979, l’agentification féminine de la ville est perçue comme un totalitarisme abstrait et le principe féminin comme étouffant. La narration à la première personne s’ouvre sur un sujet indéterminé, non genré : « Je marche. Les couleurs se suivent, me précèdent, me poursuivent… Depuis combien de temps déjà ? J’essaie de me souvenir. Je suis entré dans ce labyrinthe voilà bien longtemps, aussi longtemps que moi je crois12. » Rapidement, l’enjeu de la nouvelle se noue autour de la relation presque émotionnelle entre la ville et la masse des gens qui tentent de lui résister, la narration passant au pluriel : « Mais à la longue, on s’habitue. De multiples occupations nous accaparent, Nous ne pouvons même plus nous voir clandestinement. “Elle” a investi tout notre temps13. » La personnification floue de l’entité centrale, omniprésente, qui régit la vie des citoyen·nes, renvoie bien plus à une opposition classique entre une structure matricielle de laquelle le héros (traditionnellement masculin) doit se libérer pour se subjectiver, rejouant une rengaine psychanalytique misogyne sur la responsabilité toujours maternelle dans les problèmes de développement affectif. Comme souvent, le fait de se réapproprier un type de discours balisé par une vision phallocentrée reconduit nécessairement certaines associations peu heureuses, ici la féminisation de la structure contrôlante, un cliché dystopique peu intéressant. Mais ce ballon d’essai permet à Fernandez de thématiser la subjectivation comme nœud de ses récits : son parcours du pseudo-universel au particulier accompagne sa maturation féministe et son appréhension de la sororité.
Devenir sujette
Le premier numéro monographique des Jeunes Louves, un fanzine édité par Rémy Gallart consacré à Danielle Fernandez, s’attaque cette fois frontalement aux obstacles spécifiques à un parcours féminin, sans abandonner une réticence certaine vis-à-vis des injonctions collectives. Cette tension libertaire, disjointe de la mystique utopiste, est caractéristique des textes de cette période (notamment de Joëlle Wintrebert, qui commence sa carrière à ce moment-là). C’est toutefois un exemple de parcours traumatique et de rédemption sororale minimale, sans sacrifier au pessimisme structurel de Fernandez. Dans « La limite », nouvelle inaugurale, un jeu d’opposition entre le village et l’extérieur (au-delà de ladite « limite »), entre le monde des hommes et celui des femmes, structurés différemment, entre la vie psychique et la vie pratique rendent compliquée la quête de soi des protagonistes. Comme toujours chez Fernandez, le descriptif est réduit à portion congrue et les rapports humains, dans leur impossibilité, prennent une place prépondérante dans le récit. Yvan, Lilia et Carla, les seuls protagonistes nommés, forment une triade singulière, qui tente à la fois de rompre avec l’homosocialité des deux groupes genrés et à la logique d’identité au sein des mêmes groupes :
Yvan, juste devant elles, ne s’était aperçu de rien, tout entier accaparé par cet autre spectacle, ces dix femmes qui paraissaient danser de concert bien qu’aucune tension ne s’exerçât contre elles. Leur simultanéité reflétait, aux yeux de Lilia, celle qu’elle éprouvait avec Carla en cet instant, mais le lien établi entre Lilia et Carla se dénommait « différence », tandis que rien ne pouvait discerner ces deux formes les unes des autres14.
Le clin d’œil à un monde féminin utopique, sensible et uniforme, qui peut rappeler lointainement Wittig, entre en conflit avec le désir de singularité des personnages : le lien entre Carla et Lilia est un lien véritable parce qu’il les définit réciproquement. Cette sororité se distingue donc des rituels et litanies féministes ici parodiées qui ne permettent pas l’individuation. Renverser ainsi la logique entre subjectivation collective et interpersonnelle permet de comprendre la sororité comme étant régulée par une forme de décision et met à distance toute naturalité du projet sororal : il s’agit d’un choix personnel, définitoire, d’individuation par le lien à autrui. Ce n’est que dans un second temps qu’un collectif féminin, politique, peut émerger, à partir de cet affect initial.
La sororité peut même se présenter comme un mode d’être universel, pour autant que son principe soit basé sur une logique féminine, un lien véritable, par opposition à une fraternité abstraite :
Ce fut Carla qui parla la première : « Lilia nous attend, elle a toujours su que nous reviendrions, que nous ne pourrions pas exister en dehors d’elle, ou plutôt de « nous trois », notre seule unité. Elle nous aime tu sais, beaucoup, car elle nous a attendus, car elle n’a pas voulu nous imposer cette unité. Elle a su patienter jusqu’à ce que celle-ci s’impose d’elle-même à nos mémoires défaites à présent, nous sommes en mesure de répondre à son amour sans crainte d’être détruits par ce lien qui est notre nécessité, notre intérieur… tu vois, je suis même sûre qu’elle nous attend aujourd’hui et je sais maintenant ce que signifie cette préscience qui nous faisait peur en elle.15 »
Cette sororité étendue (le troisième membre de la triade est Yvan, un homme) est de nature fusionnelle : elle pourrait sembler régressive, un désir utérin presque nihiliste. L’écriture minimale de Fernandez y est pour beaucoup : seules les interactions humaines peuvent être porteuses de sens. La limite est donc assez floue entre lien affectif et risque de dépendance, construction commune et neutralisation dans l’indistinct, deux faces d’une même pièce.
L’ordinaire du trauma
La novella suivante de Fernandez abandonne temporairement son pan-psychologisme pour évoquer le parcours plus anodin d’« Alexandra » : banale femme au foyer désœuvrée, « femme de », en l’occurrence de Xavier, un mari très occupé, foncièrement inoffensif mais incapable d’empathie, évoquant ses « responsabilités16 », imputant la descente aux Enfers psychiques d’Alexandra au fait qu’elle n’est « pas accomplie17 » selon lui puisque nullipare. L’ordinaire de la situation bourgeoise-patriarcale est doublé d’un suivi rigoureux des méandres psychologiques, de la souffrance et du parcours d’Alexandra, dans un portrait cruel de la société doublement disciplinaire pour une femme : « mais quelle différence entre l’hiver et l’asile, entre l’hôpital et la prison ? j’ai fait la distinction, je crois… Mais il faut pas tout croire…18 » Alexandra souffre en effet de troubles psychologiques importants, qui sont narrés tantôt à la première personne, tantôt à la troisième. Si la nouvelle est peu science-fictionnalisante, la part fantastique permet de laisser de l’air à un personnage qu’on doit envisager comme fou, sorte d’anti-Horla, en miroir des nouvelles fantastiques qui traitent de la folie, de ramener la figure ordinaire de la femme comme « folle » vers des parcours très communs de souffrance ordinaire et d’incapacité de se subjectiver. Cette œuvre est un tournant parce qu’elle thématise la spécificité du sujet féminin et sa pathologisation en thématisant la vie psychique de l’impuissance. Nul coupable dans le portrait amoral que fait Fernandez des rapports de pouvoir, une simple lutte de l’ego pour exister, a priori absolu à toute construction commune. Si elle n’a pas le ton ou la force performative d’un Scum Manifesto, « Alexandra » a l’intérêt de raconter l’irracontable, à savoir le trouble psychique ordinaire de façon pseudo-subjective (ici, la SF permet de faire « passer » la narration folle, de pouvoir imaginer le trauma) et de façon objective (en constatant les symptômes). La dualité du personnage structure la nouvelle et rend toute vérité diégétique douteuse : « Polyphonie de “l’identité” : “Elle”, “L’autre”, “Le double”, c’est encore et toujours “MOI”…ALEXANDRA…19 » Sujet et objet de son histoire, elle tente de la ressaisir sans en être tout à fait capable.
Après le basculement progressif du personnage d’Alexandra et son internement, la seule bouée de sauvetage est une rencontre à nouveau très anodine, une soignante bien intentionnée, qui corrèle fortement sororité et difficultés traumatiques : « À l’inverse des autres soignants, Roda ne me brutalisait ni par la voix, ni par le geste. Je saisissais mal cette situation : “on” voulait mon bien.20 » L’opposition à la fraternité abstraite est assez nette : il ne s’agit pas d’un geste gratuit, désintéressé, mais bien d’un geste de soin, nécessaire, dans la rencontre. Rapidement, cette alliée confirme la paranoïa grandissante d’Alexandra, sans qu’on ne puisse jamais juger de la pertinence de ses dires, entre intervention médicale nécessaire et oppression d’une société de contrôle envers une femme « déviante » : « Elle avait tout de suite compris que j’étais différente des autres et me promit de me “tirer de là”. […] Elle me déclara : “tout le monde s’épie, chacun est suspecté pour la moindre erreur”… (Elle parlait des “normaux”)… tout ce qui est fait ici sera su… tout… Et ce sera mon dernier risque ici… J’ai déjà fait sortir d’autres personnes…” […] “Elle” m’a dit : “vous n’êtes pas folle, je le sais…21” » Le plus étrange et le plus intéressant est le soupçon qui porte sur cette présence sororale, évoquée dans un moment de lucidité (ou de paranoïa ?) : « (mon “Double” est capable de fiction, jusqu’à créer le personnage providentiel jouant au mieux les circonstances de ma “sortie”22) » La mise en abyme du doute ontologique radical, qu’on lui attribue ou non la caractéristique de « fiction schizophrène », joue ici sur les niveaux diégétiques et rend cette fiction de folie définitivement indécidable.
La question du caractère potentiellement fictif, auto-induit de sa sauveuse a en réalité peu d’impact sur l’aspect performatif de cette sororité, le fait que cet imaginaire ait un effet bénéfique sur sa capacité à tenir le coup et à revivre.
Bien sûr, nos épreuves ne sont certainement pas terminées… Il n’en est pas moins vrai que grâce à l’amitié de RODA, j’ai recouvré l’énergie de lutter (contre « les autres »), non dans le sens d’une lutte aveugle où, autrefois, j’ensevelissais mon « être » par l’entremise de Xavier, mais dans un combat « complice » – avec RODA et d’autres – contre toute tentative destructrice d’identité23 !
Que sa libération soit effective ou non, que son alliée existe ou non (on ne peut savoir si elle se raconte une histoire en nous la racontant), la sororité permet de garder le cap. La sororité est donc la possibilité d’objectivation d’un vécu partagé, souvent traumatique, par l’intermédiaire d’une complice, d’une sœur, qui permet de lutter sans se noyer dans les affres de la souffrance psychique sans objet, une étape salutaire et engagée. Cette impulsion plus féministe dans la carrière de Fernandez sera poursuivie avec « Les aventures d’Opérata24 », dans la revue québécoise Imagine…, une nouvelle qui attaque plus directement le phallocentrisme en imaginant une société d’eunuques qui doit lutter pour se doter de membres éphémères dont l’efficacité est proportionnelle au prix payé pour se les procurer.
Joëlle Wintrebert : l’horizon traumatique
Loin de l’écriture évitante de Fernandez, la prose de Wintrebert thématise de façon centrale les enjeux de genre et de sexualité, que ce soit sur leur versant affirmatif, comme mentionné supra, à la recherche d’un mode libidinal qui ne soit pas oppressif, ou sur leur versant négatif, en dépeignant sans concession le lien entre les structures de pouvoir et les violences sexistes et sexuelles. Le devenir traumatique de la société des Amazones de Bohème (2006) est indiqué dès ses premières pages : la société violente que décrit Wintrebert, réécriture libre d’un mythe fondateur, est outrancièrement dangereuse pour les femmes qui sont systématiquement asservies, violentées, violées. Si cette fiction d’amazones n’évite pas quelques écueils du genre en faisant des guerrières des surfemmes (« Plus grande que la moyenne des hommes, des épaules de lutteur, des jambes comme des troncs épais que rien ne saurait ébranler25 ») et en reconduisant des tropes de torture porn et d’esthétisation des violences sexuelles et sexistes souvent inutiles à l’intrigue, elle a le grand intérêt de construire une sororité qui se crée à la fois avec et contre le trauma : l’expérience de Libuse, princesse de Bohème et fondatrice de la ville de Prague, commence avec une défaite militaire et une mort qui paraît imminente. Son sauveur, Wlasta, s’avère être en réalité une femme en armure, la cheffe d’une cohorte de guerrières : « Mes guerriers sont des filles. On est toutes liées par un serment de fidélité, et on s’est juré autre chose : jamais de soumission à un homme26. » Cette rencontre convainc Libuse de réformer le droit de son peuple et de faire des femmes des égales, remplaçant sa garde rapprochée par les amazones de Wlasta.
Mais les amazones savent que le répit ne durera qu’un temps, aussi longtemps que Libuse conservera le pouvoir menacé par un patriarcat qui a pour lui l’ordre naturel des choses :
C’est contraire à l’ordre du monde. Quand elles s’élèvent outre mesure, les femmes cessent d’appartenir à cet ordre, elles oublient leur naissance inférieure et le seul rôle que leur impartit la nature : devenir des mères. Elles oublient même leur faiblesse native, et que les hommes ont été créés pour les protéger27.
Après la tentative réformiste de Libuste, Wlasta tente de créer une véritable « forteresse des femmes. Voilà comment [elles] pourron[t] résister. Elles viendront. Elles viendront toutes28. » Cette utopie féministe avant la lettre construit les personnages de guerrières par leur vécu traumatique, dans la diversité des exactions masculines légitimées par la société patriarcale, qui ouvrent leur existence et sans doute la termineront, et qui transparaît dans la nouvelle spiritualité qu’elles fondent : « [On] comprend pourquoi Opale permet à sa Déesse d’enfanter le monde en évitant tout commerce charnel avec un dieu masculin. La jeune guerrière aussi a subi les outrages et le viol dès l’enfance29. » Le traumatique circonscrit une zone de rupture, un enclos duquel peut se développer une logique nouvelle, radicale : « [Leur] avenir est simple : ce sera l’égalité ou la mort30. » Cette quasi-citation de Françoise d’Eaubonne (autrice du Féminisme ou la mort) flirte avec l’anachronisme : le jeu d’aller-retour entre les utopies féministes des années 1970 et cette fabulation mythologique est assumé. Dans le cas des amazones de Bohème, ce sera la mort : elles seront toutes massacrées, assumant les conséquences de leur sortie d’un ordre symbolique se donnant pour immuable et exorcisant comme par avance le trauma collectif. Le féminicide menace toujours celles qui sortent du rang. C’est dans Pollen (2002) que Wintrebert avait pu mettre en forme le versant affirmatif de l’utopie féminine, autour des triades de la planète éponyme « Pollen » : si la violence est toujours associée au masculin, la composition mixte des « familles » ectogénétiques (deux femelles et un mâle) forcera les dirigeantes à intégrer les hommes dans le projet sororal.
Sabrina Calvo : sublimer la hantise
Après la rétrospection mythologique, l’anticipation d’un Montréal foutraque, tour à tour uchronique, utopique, dystopique, chez Sabrina Calvo dans Toxoplasma (2017) est une terre qu’on pourrait dire modelée dans la mémoire traumatique. Les occupations de ses habitant·es, le décor, l’ambiance donnent une impression globale d’incapacité qui prolonge la résignation cyberpunk devant la défaite politique, tandis que les personnages investissent des activités futiles, de niche, dans le déni du monde en effondrement. De manière similaire aux Amazones de Bohème, tout semble déjà joué dès le départ : si la commune de Montréal assiégée par les forces libérales-impérialistes est bien un ilot de résistance, il est assez clair qu’elle tombera tôt ou tard, ou pire : que l’ennemi s’accommode de ce grain de sable dans la machine capitaliste, sorte de zoo humain du monde d’avant. Mais le roman rappelle aussi la suspicion diégétique chez Fernandez, élevée au rang sociétal : le « Trophonion », sorte de para-internet dont se servent les résistant·es est réputé déjà infiltré. Le « meta-conspirationnisme » signalé par Christophe Ducret agence les différents discours conspirationnistes des communards en les ressaisissant comme des « mythes vivants31 ». Le discours psychotique est donc stabilisé par son partage relatif et le pathologique normalisé. Le retour du réel vient court-circuiter la conspiration mais sur un mode inverse à celui qu’on peut penser : l’affaire du Dr. Cameron32, un psychiatre reconnu ayant administré dans les années 60 des fortes doses de LSD et de barbituriques à des patients souffrant de troubles légers, dans le cadre d’un projet top secret de la CIA visant à reprogrammer des individus, relativise même les théories conspirationnistes les plus élaborées. En particulier, le cas de patients amérindiens qui auraient été enterrés proche de l’université McGill vient hanter les personnages de Calvo qui finissent par incarner ces figures du trauma colonial. Dans ce cas comme dans d’autres, la parole déviante, victime, est parole de vérité, du moins de façon expérimentale.
Seuil sororal
Chez Calvo, le commun sororal se construit une nouvelle fois par la ressaisie fictionnelle, les personnages perdant toute prise avec la stabilité du factuel : l’asile à ciel ouvert qu’est Montréal porte le poids d’un passé qui ne peut mourir. Pris dans cette logique en spirale, présentiste, l’individu ne peut qu’être ramené à son trauma. Le virtuel ne fait alors que redoubler le monde et cristalliser les tares du réel. Mais dans l’interstice se loge peut-être le lieu de la fiction, qui peut enfin, quoique trop tardivement, donner sens :
peut-être même qu’il existe un monde entre les deux [mondes, virtuel et matériel] un endroit comme le cœur d’une vague où tout est silencieux et on peut créer le monde qu’on veut pour être en paix loin de tous ces connards qui veulent nous massacrer parce qu’on est différentes ou parce qu’ils veulent contrôler nos corps c’est comme ça depuis le début tout est fait pour nous soumettre et contrôler nos ovaires mais il nous faut un monde à nouveau pour reconstruire une morale à l’échelle des défis qui nous attendent un monde à nous pour mieux revenir33.
La seule porte de sortie de cette « île de marde34 » est poétique, dans le matériau littéraire et la micro-utopie qui se dessine, donc, par la sororité : la fusion finale des trois protagonistes avec ces figures féminines de la hantise inaugure une poétique post-traumatique paradoxalement simultanée à l’effondrement (bien réel) de la commune montréalaise :
Vous êtes les trois sœurs par qui viendra la libération du monde, au cœur du processus d’ouverture. La grande tempête est un souvenir, tout doit refleurir. Tout est fini, et pourtant. Replantez la forêt, laissez couler l’imagination du bois et de l’eau. Vous ne respirez pas. Vous êtes respirées35.
À nouveau (comme chez Wintrebert, comme chez Fernandez), la triade semble être l’unité de base de cette sororité minimale, qui s’oppose à la dualité structurante d’une pensée du négatif vue comme phallogocentrée, qui ne peut sortir d’une définition par le contraste, forcément excluante. Il ne s’agit donc pas simplement de montrer l’envers du trauma (il n’y a rien à montrer, c’est le néant de l’expérience traumatique) mais plutôt de construire du commun à partir de la première vraie intersubjectivité, le multiple minimal ne pouvant être un duel. La fusion avec les éléments (la forêt, l’eau accueillent les protagonistes), phénomène tout à la fois régressif et transcendant, fait signe vers une écopoétique qui ne rejette pas la technique, tout le dispositif final reposant sur la médiane émergeant de la tension entre le virtuel et le matériel. La langue ardue de Calvo multiplie les dispositifs textuels et le brouillage sémantique afin d’ouvrir la possibilité d’un espace au sein du langage qui soit proprement utopique, sans jamais y parvenir toutefois, comme au seuil du « processus d’ouverture36 ». La difficulté de dire le monde, comme chez Fernandez, correspond à la difficulté à l’habiter, à en faire sens et le science-fictionnel permet de dire l’indicible sans prétendre à le représenter fidèlement, de faire une brèche. L’utopie se situe donc en aval de l’expérience sororale, toujours vécue et incarnée, bien plus difficile à imaginer que les fictions abstraites de Wittig ou Solanas. La sororité ne clôt pas l’utopie, elle l’ouvre et la rend envisageable.
Fières et sœurs, dynamique sororale
Le collectif sororal en SF féministe se joue sur plusieurs paradoxes : il émerge systématiquement du constat d’une condition partagée, celle d’être marquée par des actes apparemment ordinaires, indicibles, de conscientiser l’anomalie de ce qu’il faut qualifier d’abus, puis de tenter d’en faire sens, par la transmutation poétique et politique. Il est en cela proche de l’utopie, avec la distinction majeure que le sororal ne va pas au-delà du moment inaugural des sororités diégétiques. Ainsi, Fernandez, Wintrebert ou Calvo présentent des révoltes avortées, des communs incomplets, des préliminaires à un monde apaisé. L’expérience sororale est fondamentalement pré-politique, elle constitue le sujet politique féminin/iste par l’intersubjectivité traumatique, sur un socle plus solide que l’idéalisme démocratique. C’est que le sororal est une dynamique, une impulsion pour l’ailleurs, un déclencheur d’altérité psychique et sociale. Les autrices montrent à la fois la nécessité d’un moment d’exclusivité du féminin comme auto-détermination, paravent aux exactions masculines, puis, dans un deuxième temps, l’extension du domaine du sororal vers le masculin, avec toutes les résistances et prudences nécessaires, en une sorte d’universel repensé, moyennant une refonte complète des conditions d’apparition des symptômes (c’est là qu’intervient l’utopie). L’aspect dynamique de ces paradoxes apparents permet de comprendre comment se joue l’apprivoisement du traumatique, comment se construisent les communautés féminines, sororales à partir d’expériences – des violences sexistes et sexuelles – qui devraient être terminales pour les sujets féminins, dans un genre, la SF, qui se prête tout particulièrement à représenter ce qui devrait être, ce qui pourrait survenir. Le symptôme sororal ne se limite pas à des affects partagés mais témoigne de la force et de la direction d’un mouvement collectif, ni victimaire ni abstrait, fondateur des dynamiques féminines, féministes qui ont contribué à changer les mondes, fictionnels ou non.