Introduction
Bien qu’elles représentent aujourd’hui une famille sur quatre dans la société française7, les familles dites « monoparentales » demeurent une réalité plurielle et mouvante8. Majoritairement féminines (81 % selon l’INSEE en 2018), elles varient selon l’âge des parents, le genre, la composition de la fratrie, les conditions d’entrée en parentalité, et les conditions de vie9.
Si la reconnaissance de cette configuration comme « famille à part entière » date des années 1970, cette dénomination visait à déstigmatiser une forme familiale complexe et hétérogène, auparavant jugée comme « bancale »10. Il s’agissait également d’adapter le vocabulaire scientifique aux nouvelles représentations sociales11, en donnant une visibilité institutionnelle et sociale à cette configuration familiale, considérée et reconnue « comme les autres ».
Dans cet article, nous utiliserons l’expression indigène12 de « parents solos » parce qu’elle renvoie à la métaphore du soliste qui joue seul sur le devant de la scène avec l’appui, en arrière-plan de l’orchestre (qui pourrait être composé des tiers aidant le parent au quotidien), et parce que cette expression est souvent utilisée par les parents eux-mêmes pour se qualifier13.
Cet article croise 58 entretiens semi-directifs compréhensifs14 avec des parents solos (36 mères et 22 pères15) portant sur le « faire famille » au quotidien, et l’analyse de représentations littéraires de la famille et du « faire famille » dans plusieurs romans datant des années 1960 à nos jours. Suivant l’idée de Dominique Viart selon laquelle « de plus en plus le roman s’aventure sur les terrains des sociologues, en s’emparant à son tour de questions sociales – ou “sociétales” »16, ce corpus met en résonnance les évolutions sociales et les manières dont la littérature s’en empare.
Dans une première partie, nous reviendrons sur les contours pluriels et mouvants de la famille et du « faire famille » aujourd’hui dans le champ scientifique et dans ses représentations littéraires. Dans un second temps, nous analyserons le « faire famille » chez les parents solos en croisant les entretiens menés et les représentations dans différents romans.
« Faire famille » aujourd’hui : une expression aux représentations plurielles dans le champ scientifique comme dans la littérature
De la famille aux familles…
La sociologie contemporaine souligne la transition d’une famille institutionnelle vers une famille « relationnelle » 17, où la qualité des liens prime. Dès 1892, Émile Durkheim18 précisait que les liens d’attachement à la famille relevaient de l’attachement et de l’affection portés aux personnes (père, mère et enfants) alors qu’auparavant primaient les liens qui dérivaient des choses. Dans son ouvrage Faire famille : une philosophie des liens (2023), Sophie Galabru décrit le « faire famille » comme un « exercice de composition exigeant »19. Bien que les contours de la famille se soit diversifiés depuis les années 1970, elle continue d’influencer les comportements individuels comme collectifs.
Malgré les différentes évolutions connues par la famille, pour François de Singly, si la famille moderne se fonde sur l’affection, elle peine à dépasser les inégalités de genre dans la répartition des tâches. Nous nous appuierons sur sa définition sociologique de la famille :
Au début du xxe siècle, la famille assise sur le patrimoine économique laisse la place à une famille « moderne », avec des conjoints qui se choisissent et qui s’aiment. Si alors la structure change peu (avec la famille dite « nucléaire », père, mère, enfants), c’est le fonctionnement interne qui se modifie progressivement, et en partie, avec la montée de l’affection et de l’amour20.
Désormais, la famille contemporaine se définit donc moins par des critères formels et figés que par la création d’un cadre de soutien mutuel où chacun peut s’épanouir. C’est dans ce cadre familial que les différents membres peuvent se reconnaitre et se sentir soutenus par des « autrui significatifs »21. François de Singly précise que, pour que l’égalité soit réelle, il faudrait que d’autres modalités de vie privée et de vie familiale soient inventées. Selon Émile Durkheim, la famille contemporaine est une famille « conjugale » qui succède à la famille « paternelle » de l’Ancien Régime et où c’est l’importance accordée aux personnes et la dimension relationnelle qui devient essentielle. Cependant, il rappelle que cette famille moderne se trouve au cœur d’un double mouvement entre privatisation (attention portée à la qualité des relations interpersonnelles et aux personnes) et socialisation (au sens où l’État intervient de plus en plus sur et dans la famille). Comme le soulignent Virginie Jacob-Alby et Jean-Michel Vivès :
Nous assistons aujourd’hui à une importante différenciation des rôles et des places, des fonctions, des statuts, au point que la notion de « la famille » fait place à la notion « des familles ». L’institution familiale classique cède ainsi à une multiplicité de combinaisons dans lesquelles se tissent des liens affectifs horizontaux et intergénérationnels qui relèvent de la matrice parentale mais sans relever d’une structure familiale22.
Des représentations littéraires émancipatrices ?
Dans Chanson Douce (2016), Leïla Slimani illustre la fluctuation du « faire famille ». Le couple de Myriam et Paul évolue au fil des naissances et des aspirations personnelles. L’équilibre initial, dans lequel Myriam se consacre à sa maternité est rompu par l’arrivée du second enfant et le désir de reprendre sa carrière professionnelle. L’aide extérieure initialement présentée comme solution d’une « bonne » articulation travail-famille et du « faire famille » révèle les tensions et injonctions contradictoires pesant sur les parents contemporains : être de « bons » parents, être épanouis personnellement, au travail, etc. Avec le temps et la fatigue de cette nouvelle organisation familiale à quatre, « Myriam s’est assombrie. […] Elle ressentait chaque jour un peu plus le besoin de marcher seule et avait envie de hurler comme une folle dans la rue. “Ils me dévorent vivante”, se disait-elle parfois » (p. 20). Ce mal-être parental se meut progressivement en jalousie envers son mari. Lorsqu’elle croise un ancien camarade de la faculté de droit et que celui-ci lui demande si elle serait intéressée par la reprise de son activité d’avocate, son monde bascule. Elle voit dans cette proposition une porte de sortie à sa maternité « dévorante »23. Le roman montre comment le mal-être parental de Myriam transforme la dynamique familiale et le « faire famille ». L’autrice se saisit d’un sujet toujours en débat aujourd’hui, les tensions et contradictions dans lesquelles les femmes se trouvent imbriquées au moment de la maternité. Si celle-ci reste principalement associée à un idéal positif de bonheur et d’émotions heureuses, qu’en est-il quand ces sensations s’atténuent, changent, voire quand elles deviennent sombres ? Comment continuer à « faire famille » quand la famille n’est plus associée à cet idéal de bonheur ?
Cette question de « garder la face » lorsque la vie ne répond pas ou plus aux aspirations de l’individu et du « faire famille » a été abordée par Simone de Beauvoir dans plusieurs romans, dès les années 1960. Dans La Femme rompue, Monique, l’héroïne est présentée comme « la victime stupéfaite de la vie qu’elle s’est choisie : une dépendance conjugale qui la laisse dépouillée de tout… ». Cette nouvelle a été accueillie par la critique de façons très diverses en fonction des périodes historiques. Ce qui a particulièrement retenu l’attention, c’est le contexte de sa première parution dans le magazine Elle juste avant Mai 68. Thiphaine Martin24 explique que le choix de ce support de publication est utilisé pour critiquer le « sérieux » de cette nouvelle. La revue Elle est comparée, voire confondue, avec des supports de publication de romans à l’eau de rose destinés à des publics populaires, alors même qu’à cette période, Elle véhicule l’image d’une femme dynamique. Les féministes, quant à elles, reprochent à l’autrice le fait que ses héroïnes soient systématiquement en situation d’échec, critique à laquelle Simone de Beauvoir répondra en indiquant que « rien n’interdit de tirer une conclusion féministe de La Femme rompue : son malheur vient de la dépendance à laquelle elle a consenti » (1998, p. 179)25. C’est à la fin des années 1970, lorsque les mœurs s’assouplissent, que la critique sera la plus favorable à cette nouvelle. Ce qui lui était jusqu’à présent reproché, à savoir son caractère réaliste et « quotidien », devient une caractéristique possible de la condition féminine. Les traits des personnages féminins sont emblématiques des évolutions et des tensions de cette époque de changements. Si critiquée à sa sortie, La Femme rompue va devenir représentative de la figure de la femme au fil du temps.
Dans Les belles images (1966), Simone de Beauvoir explorait déjà les contours des rôles attendus des femmes dans la société des années 1960, à travers la figure de Laurence. L’héroïne est tiraillée entre ses multiples rôles prédéterminés par la société (mère, épouse dévouée, amante, fille de parents vieillissants et femme active) et la vacuité de sa vie, trop centrée sur les apparences au détriment de l’épanouissement. Si elle est présentée comme occupant un métier intéressant dans la publicité, l’autrice s’en saisit pour la mettre face à ses propres contradictions. Cette profession lui permet de bénéficier de l’image de la femme indépendante et moderne, mais la conduit également à faire des comparaisons entre les images qu’elle vend dans ses slogans et sa propre vie. Les représentations des autres personnages féminins du roman permettent des mises en miroir successives entre les figures féminines. Ce contexte mis en résonnance avec sa fille aînée, qui grandit et découvre le monde, semble faire déclic. C’est au nom de l’équilibre et du bien-être du foyer que Laurence parvient à obtenir la possibilité que ses filles soient appréhendées et acceptées dans leurs singularités respectives, allant ainsi à l’encontre des « belles images » attendues à la fois dans son milieu professionnel et dans la société de l’époque. À travers ses personnages, Simone de Beauvoir propose une réflexion sur la femme dans les années 1960 comme figure en contradictions et sur le « faire famille » lorsque l’idéal de bonheur se fissure et remet en cause les normes sociales.
Plus récemment, La Vie heureuse (2024) de David Foenkinos décrit la quête de sens d’un père de famille, Paul, qui se sent étouffé par la routine. Son besoin de changement l’amène à tout redéfinir : ses relations, ses aspirations et l’équilibre familial. Ses pérégrinations sont éclairées par les autres personnages du roman (sa femme, son fils, sa mère et ses collègues) et en particulier sa femme, présentée comme la garante de la « bonne » parentalité, au sens où son fils est toujours mis au centre de ses réflexions. C’est son bien-être qui prime sur ses choix personnels comme sur ceux qui sont relatifs à l’avenir du couple. Dans cet ouvrage, Foenkinos traite les thèmes de l’identité, du changement et de la quête du bonheur et montre comment les aspirations individuelles changeantes peuvent mener à une redéfinition globale de la famille, du « faire famille », à un nouvel équilibre familial, voire à une séparation.
Dans cette première partie, nous avons vu que les différents romans cités mettent en lumière les contours et contenus complexes, pluriels et mouvants, de la famille contemporaine et du « faire famille ». Ceux-ci sont issus de champs et d’époques variés et visent à illustrer les interactions entre littérature et champ scientifique. Dès les années 1960, des autrices comme Simone de Beauvoir se saisissent de la littérature pour interroger et remettre en question les normes sociales qui régissent les rôles parentaux et les identités de genre. La littérature participe aux redéfinitions des contours de la famille et de ses attendus. Les intrigues se nouent autour de personnages tiraillés entre leurs aspirations personnelles et les normes de la société. Ces tensions internes à l’individu, qui le confrontent également à son entourage conjugal, familial et professionnel permettent de souligner l’aspect multidimensionnel des attendus qui reposent sur l’individu contemporain et la complexité de se positionner et de « faire famille ».
Mise en regard de discours de parents solos et représentations littéraires du « faire famille »
« Faire famille » : une notion à géométrie variable
Si les formes familiales tendent à se multiplier et les acteurs autour de la famille à devenir de plus en plus nombreux et variés (enseignants, médecins, professionnels de la parentalité, etc.), « faire famille » devient également un ensemble de façons de faire de moins en moins palpables. Par effet de ricochet, la multiplication des formes familiales (PMA, solo, homoparentale, biparentale sans cohabitation, pluriparentale, etc.) a donné lieu à une multitude de manières de « faire famille ».
Dans leur article intitulé « Parentalité et paternité : les nouvelles modalités contemporaines du « faire famille » (2015), Virginie Jacob Alby et Jean-Michel Vivès s’interrogent sur les contours du « faire famille » à l’époque de la procréation médicalement assistée (PMA). Selon les auteurs, cette nouvelle modalité de « faire famille » permet d’ouvrir le champ des possibles puisque désormais, « le lien parental ne peut plus être pensé sur un mode univoque, il se décline sur un mode pluriel qui suggère l’existence de parents additionnels sans exclusive, cohabitant avec ou sans concurrence » (p. 20). La remise en cause de l’autorité paternelle dans les années 1970 et son remplacement par l’autorité parentale a engendré un changement de paradigme dans les rôles attribués aux différents individus présents autour de l’enfant. Cette promotion de l’égalité entre les deux parents et de la coparentalité (2002) a permis d’élargir les registres relatifs aux compétences parentales. Les rôles parentaux sont désormais davantage perçus comme substituables, avec comme leitmotiv l’intérêt de l’enfant26. En cas de démariage, si le couple conjugal n’est plus, il est attendu des parents que la coparentalité perdure et donne lieu à de nouvelles façons de « faire famille ».
Dans un article intitulé « L’invention du « faire famille » du côté de l’enfant en situation de co-homoparentalité » (2017), Emmanuel Gratton poursuit cet inventaire des formes de « faire famille » au-delà du modèle « traditionnel » articulé autour d’un couple hétérosexuel, biparental et cohabitant, en partant du discours de l’enfant. Il souligne la nécessité d’aller au-delà des grilles de lectures habituelles et figées. Il relève notamment deux éléments particulièrement heuristiques pour travailler la notion de « faire famille ». Il met en exergue qu’« un même enfant connaît souvent au cours de son histoire différentes configurations familiales » (p. 22). Il s’agit de penser l’aspect « dynamique » du « faire famille » puisque les frontières d’une configuration à une autre, sont mouvantes. De la même façon, « les configurations familiales sont souvent présentées comme s’excluant les unes les autres » (p. 22), alors qu’elles pourraient être appréhendées comme un continuum des expériences possibles de « faire famille » dans la vie d’un individu.
« Faire famille » en solo
Dans les entretiens, tous les parents solos rencontrés, pères comme mères, mettent en avant des éléments qu’ils ont souhaités conserver de la vie familiale antérieure pour « faire famille » et à l’inverse, des pratiques visant à ajuster et inventer de nouvelles façons de faire, s’inscrivant dans l’idée de continuum du « faire famille » qui serait un ensemble de pratiques ajustables en termes de contenu et de formes en fonction des aléas de l’existence. Plusieurs parents font par exemple mention de la création de rituels, après l’entrée en parentalité solo, pour « faire famille ». Ces derniers peuvent prendre différents contours en fonction des parents.
J’ai fait ça tout de suite après que leur maman soit partie. Je ne sais plus comment j’avais appelé ça, euh…j’appelais ça « nos confidences » […]. Et j’avais dit « on va faire un jeu, chaque soir on va se donner une confidence » (Romain, 49 ans, 2 F de 21 et 14 ans ; nous soulignons).
Si ce rituel vise à répondre à un besoin spécifique qui suit la séparation, c’est une construction parentale qui n’existait pas auparavant. À l’inverse, pour d’autres parents, le rituel peut s’inscrire dans une dynamique plus récréative. Pour la mère citée ci-dessous, les soirées se dessinent selon les envies de chacune. Un moment commun se renouvelle cependant toutes les semaines, autour d’une émission de téléréalité de musique, pendant laquelle les deux générations se retrouvent pour la soirée. Au-delà du visionnage de l’émission, cette mère et ses deux filles votent pour leur candidat(e) préféré(e), ce qui donne lieu à discussions et débats.
Il y a des choses que j’aime bien regarder et que je ne veux pas louper non plus. Après on a quelques émissions en commun. Ça nous réunit toutes les trois, sur l’ordinateur on peut voter, on le fait et c’est sympa. (Anaïs, 50 ans, 2 F, 14, 12 ans ; nous soulignons).
Pour certains parents, les rituels permettent de fixer des temps familiaux partagés malgré les aléas d’un quotidien surchargé.
[Vous arrivez à partager des petits moments avec elle par exemple le soir, vous lui lisez une histoire au moment de la coucher ?] Alors ça fait vraiment partie du rituel. J’essaie vraiment de limiter et de la protéger le plus possible en fait. Donc il y a le petit rituel du soir et le petit rituel du matin, qui ne sont jamais zappés. Le soir, elle me raconte sa journée, on discute […], et c’est du temps que je prends quitte à travailler moi, jusqu’à 2 h du matin mais ces moments-là, c’est vraiment pour elle… (Anne, 35 ans, 1 F, 4 ans ; nous soulignons).
Les horaires de formation de cette mère l’amènent à avoir une organisation quotidienne variable d’une semaine à l’autre. Ici, les rituels reprennent leur fonction première, celle de repères temporels rythmant le temps familial et le « faire famille ». Ils s’inscrivent dans une logique de protection de l’enfant face aux aléas des emplois du temps. Le rituel du matin ne se limite pas à la prise du petit-déjeuner ensemble, mais recouvre l’habillement et le coiffage de l’enfant permettant ainsi à la mère d’assurer son rôle de « bon » parent disponible et à l’écoute de son enfant. Alors qu’ils n’étaient auparavant pas envisagés, voire qu’ils étaient impensés, ces rituels sont désormais anticipés et construits pour « faire famille ». La séparation et les changements qu’elle induit dans le quotidien familial rebat les cartes du « faire famille » : qu’est-ce qu’on conserve, qu’est-ce qu’on ajuste ? On note ici encore la dimension évolutive. Isabelle Gravillon souligne l’importance des rituels dans le « faire famille » contemporain, notamment pour les familles recomposées.
Dans une famille classique, ils [les rituels] se mettent en place de manière spontanée, quasi organique […]. Dans une famille recomposée, ils se construisent de façon plus tâtonnante, sont l’objet d’essais-erreurs, et, souvent, de conflits. Car les enfants nés de la première union apportent dans leurs bagages les rituels de la famille d’origine, et ont parfois du mal à remplacer ces supports structurants par de nouveaux, surtout s’ils s’avèrent antinomiques27.
Que ces rituels pour « faire famille » s’inscrivent dans des habitudes antérieures à la séparation ou dans de nouvelles pratiques, toutes relèvent du même paradigme, celui de l’intérêt de l’enfant et de son bien-être. Julie Denouël montre dans son article28 que le « faire famille » s’ajuste à chaque étape de la vie : l’arrivée d’un enfant, une rupture conjugale, un veuvage, etc. Ces différentes bifurcations biographiques marquent des réaménagements successifs du « faire famille ».
La littérature se saisit de plus en plus des diversités familiales pour traiter du « faire famille ». Les figures parentales peuvent alors apparaître comme représentatives des attendus de la « bonne » parentalité avec une centralisation sur le bien-être de l’enfant29 ou à l’inverse, dessiner les contours d’un parent « défaillant » voire « déviant ».
Dans On était des poissons (2021), Nathalie Kuperman dépeint une relation mère-fille complexe au travers d’un roman initiatique où Agathe, une adolescente, doit constamment s’ajuster à une mère aux humeurs changeantes, oscillant entre une « chose merveilleuse » et un « fardeau ». Alice a les traits d’une femme-mère fatale, intense, à qui sa fille voue un amour inconditionnel, et qui a pour projet de se faire détester de sa fille, afin qu’elle s’émancipe et s’éloigne d’elle. Face à cette volonté maternelle, Agathe oscille entre amour inconditionnel et incompréhension. On peine à saisir les frontières dans cette relation mère-fille, où c’est souvent la fille qui s’ajuste à sa mère. Le père d’Agathe, installé à l’étranger avec sa nouvelle compagne et leur enfant, s’il est présent dans le roman, apparaît comme une figure idéalisée et « paisible », mais « secondaire » voire absente, soulignant la tension entre une mère omniprésente, voire « dévorante »30, et un père inaccessible.
Dans Des ronds dans l’eau, Morgane Alvès (2023) aborde la maternité solo non anticipée. Joséphine apprend qu’elle est enceinte le jour du décès de son conjoint, ce qui la fait vaciller et l’amène à interroger la façon dont elle dessinait son futur. Elle doit désormais projeter seule un « faire famille » initialement imaginé à deux. Les discours des autres personnages (son associé médecin, sa meilleure amie, ses frères et les deux familles, maternelle et paternelle) permettent de mettre en regard les attendus de la « bonne » maternité, le rôle de l’entourage et des grands-parents vis-à-vis d’un petit-enfant à venir dans le cadre d’un veuvage précoce. Le roman montre la dimension tâtonnante de cette maternité et la confrontation aux normes de la « bonne parentalité » contemporaine.
Conclusion
En conclusion, cet article montre les contours pluriels, flottants et évolutifs du « faire famille » dans la littérature comme dans la société française contemporaine. « Faire famille » s’inscrit dans un continuum qui s’ajuste en fonction des étapes de la vie, des configurations familiales (biparentale, solo, recomposées, etc.), des bifurcations, des âges de chacun (parents et enfants), de l’aire géographique, et du contexte social dans lequel il se construit. Croiser travaux de chercheurs, romans et extraits d’entretiens sociologiques a permis de mettre en résonnance les comportements sociaux et familiaux. Ces croisements ont donné de l’épaisseur à ce « faire famille » si abstrait et impalpable. Au terme de cet article, deux éléments ressortent : d’une part, « faire famille » est un processus évolutif et continu qui s’inscrit dans un continuum et non un ensemble de pratiques « figées » et hermétiques les unes aux autres. Cette dimension de continuum est particulièrement visible dans les parcours des parents solos pour lesquels « faire famille » peut prendre différents contenus et formes en fonction des bifurcations biographiques (séparation, remise en couple, nouvelle parentalité, etc.). D’autre part, la littérature et les comportements sociaux se nourrissent mutuellement. La littérature, les romans en particulier qui s’appuient sur la fiction, permettent de faire un pas de côté par rapport aux normes sociales et aux identités de genre, donnant ainsi corps et épaisseur à cette notion impalpable de « faire famille ».
