Une question préalable vaut d’être posée : qu’y a-t-il de géophilosophique dans les textes deleuziens qui ne seraient pas explicitement géophilosophiques ? Une fois formulée, cette question en appelle une autre : la réflexion philosophique de Deleuze est-elle intrinsèquement caractérisée par un facteur spatial ?
En ce qui me concerne, ces interrogations n’ont jamais été subsidiaires, car disons-le tout de go : la fascination deleuzienne s’était exercée sur moi au moment précis où je collectais des outils théoriques destinés à formaliser une approche des représentations littéraires de l’espace. Cela intervenait quelques années après la retraite sportive de John McEnroe, le joueur de tennis, dont Deleuze appréciait le service (… nous y reviendrons). N’étant point philosophe, j’avais lu, dans un esprit d’ouverture interdisciplinaire, une série d’essais. Parmi eux, figuraient Mille plateaux (1980) et Qu’est-ce que la philosophie ? (1991), dont le chapitre consacré à la géophilosophie constituait un relais de premier plan. S’ajoutait à ces essais, écrits à quatre mains avec Félix Guattari, Le Pli (1988) sur les monades leibniziennes, dont les applications spatiales allaient en quelque sorte de soi. Il convenait de ne pas omettre les Dialogues (1977, 1996) menés par Claire Parnet, interlocutrice fidèle du penseur. Dans ces entretiens, l’impact des espaces humains sur la vision du philosophe devenait manifeste, à l’instant par exemple où étaient discutés les critères fondateurs de la littérature étatsunienne. Que l’on en juge :
La littérature américaine opère d’après des lignes géographiques : la fuite vers l’Ouest, la découverte que le véritable Est est à l’Ouest, le sens des frontières comme quelque chose à franchir, à repousser, à dépasser. Le devenir est géographique. On n’a pas l’équivalent en France1.
Deleuze continue aussitôt d’opposer Étatsuniens et Français, ces derniers étant selon lui « trop humains, trop historiques » et incapables « de tracer de lignes, suivre un canal2 ». Ce type d’assertion est discutable en cela qu’il relève de la généralisation, mais la leçon est audible : le devenir est géographique – ou il n’est pas.
En revanche, je n’avais pas lu les volumes deleuziens articulés autour des pratiques plasticiennes. Ils ne semblaient pas essentiels à mon propos qui était alors assez éloigné de l’histoire de l’art. L’interdisciplinarité prévalait, au détriment de l’intermédialité. Seul le cinéma était franchement présent à l’arrière-plan des corpus étudiés.
Face à l’infini culturel, ne pouvant tout lire, nous en sommes toutes et tous réduits à opérer des coupes sombres, à viser à l’essentiel, quel qu’il soit. On attribue à cette gageure le doux nom de pragmatisme. En réalité, elle s’ajuste à notre manière de prendre position face à ce qui dépasse notre entendement et nos piètres forces. Ce raisonnement qui paraît abstrait peut déboucher sur quelque chose d’éminemment concret s’il se double d’une ouverture sur un discours minoritaire. À l’heure où le structuralisme se croyait omnipotent en France et que le hors-texte était perçu comme un intrus, l’émergence des théories postcoloniales constituait un événement discret et pourtant majeur. J’avais eu la chance de les découvrir avec un peu d’avance en Italie, où je résidais alors. Quelques traductions étaient disponibles. Plus tard, en 2005, à la faveur d’un semestre de recherche, j’écumai les bibliothèques d’une université texane afin de lire à haute dose ce qui, aujourd’hui, dérange tant une Maison-Blanche tentée par le rétablissement des autodafés. En France, ces théories étaient et, dans une certaine mesure, restent remisées en périphérie du discours national. En littérature comparée, elles furent introduites dans le paysage épistémologique par l’intermédiaire de l’imagologie, développée d’abord en Allemagne puis, en France, par Daniel-Henri Pageaux et Jean-Marc Moura. À mes yeux, elles se sont imposées comme autant de piliers intellectuels, voire éthiques. En notant cela, j’éprouve la sensation d’enfoncer une porte ouverte, or nous traversons une période où, lorsqu’on ose se soustraire au conformisme ambiant, les portes restent au mieux entre-ouvertes. Souvent elles se referment avec fracas, cassantes, kafkaïennes. Du reste, Deleuze et Kafka étaient faits pour s’entendre sur un mode tout autre que mineur.
Deleuze avait conçu les instruments d’une lecture de l’espace. Peu importe, après tout, que l’usage qu’en ont fait les uns et les autres ait parfois achoppé avec le diagramme tracé par le philosophe. Deleuze a eu la chance, mais aussi le malheur, de soumettre à autrui un matériau sur lequel il perdait prise. Lui-même s’employait à signaler des contresens. Cette prolifération est le propre des pensées qui fusent et qui inspirent. Pour moi, il s’agissait en tout état de cause de respecter l’esprit du philosophe. La Géocritique, essai daté de 2007, lui est redevable de maint élément de vocabulaire. J’en énumère ici quelques-uns, pour mémoire. Capitale est la dialectique de la déterritorialisation et de la reterritorialisation qui, de façon limpide, déconstruit la prétention d’un territoire à rester figé dans la stase et une tradition immuable – celle d’une identité fantasmée. Le territoire n’a jamais vocation à se vouloir idiot sous peine de devenir borné. En effet, au sens premier, l’idiotie constitue la marque distinctive de ce qui s’engonce dans l’immobilisme, se cantonne à refléter une essence idéale, idiolectale. Elle renvoie un reflet qui consiste en une distorsion du réel, une image hapax qui court-circuite l’œuvre de représentation. Cela transparaît dans les écrits de Deleuze mais il revient à Clément Rosset d’avoir examiné de façon magistrale cet aspect du rapport à l’autre dans Le réel. Traité de l’idiotie (1997). Voici ce qu’écrivait Rosset :
Idiôtès, idiot, signifie simple, particulier, unique […]. Toute chose, toute personne sont ainsi idiotes dès lors qu’elles n’existent qu’en elles-mêmes, c’est-à-dire sont incapables d’apparaître autrement que là où elles sont et telles qu’elles sont : incapables donc, et en premier lieu, de se refléter, d’apparaître dans le double du miroir3.
Comme Deleuze l’a démontré, le territoire n’est rien de plus que la phase, par définition provisoire, d’un processus inscrit dans une logique de mobilité. Le nier revient ipso facto à tomber dans l’idiotie ou dans la tautologie, comme aurait encore dit Clément Rosset. Il y a là quelque chose de foncièrement entropique. S’arracher à l’idiotie équivaut à pénétrer dans une dimension que l’on ne maîtrise pas.
À l’occasion d’un entretien datant de 1985, repris dans Pourparlers, Deleuze évoquait La nouvelle alliance, un essai d’Ilia Prigogine et d’Isabelle Stengers, paru six ans plus tôt. Sous un aspect métaphorique, ce livre contribua à vulgariser l’entropie, un phénomène thermodynamique, dans le champ des sciences humaines. Prigogine, Stengers, Rosset… On sent bien qu’autour de Deleuze s’ébauche le socle ou plutôt la plaque mouvante d’une pensée fluide ou d’une pensée faible (pensiero debole) postmoderne à la Jean-François Lyotard, à la Gianni Vattimo. Parlera-t-on d’une pléiade ? Chez Deleuze, l’hypothèse de l’entropie exposée par Prigogine apparaît clairement dans son exploration du domaine des études filmiques. Après avoir constaté que l’espace du cinéma est déterminé par « des voisinages raccordés d’une infinité de manières possibles4 », le philosophe dit d’Alain Resnais qu’il « est proche de Prigogine », voire qu’il « fait du Prigogine5 ». On ajouterait volontiers que la démarche présumée entropique de Resnais était loin d’être circonscrite à ce seul réalisateur, en pleine ère postmoderne, tandis que les soubassements idéologiques de la pensée forte entraient en crise. L’entropie offrait un modèle dont la complexité, voire, à l’échelle humaine, la nature aporétique, constituait un terminus ad quem, en marge de toute idée de solution ou de résolution.
De nouveau, on pourrait questionner la manière dont l’intuition de Deleuze et de ses pairs affecte le plan du réel. L’espace est-il conçu sous l’angle de la cosa mentale ? ou alors, par l’entremise d’un jeu de représentations, sa perception entraîne-t-elle une traduction matérielle immédiate ? La constellation deleuzienne contient des astres ou des comètes métaphoriques qui ont nom rhizome, ligne de fuite, nomadologie, stratigraphie – et combien d’autres encore ? La géophilosophie alimente une syntaxe de la libération des esprits quand elle respecte les modalités de la pensée deleuzienne. Car la géophilosophie a connu des avatars ; elle a engendré ses propres lignes de fuite. En Italie, Massimo Cacciari, philosophe et penseur de la cité et des archipels, maire de Venise naguère, avait développé une geo-filosofia, dont le nom de Deleuze avait été gommé, contrairement à celui de Carl Schmitt. Dans une notule ajoutée à la traduction française de son essai, Cacciari précise :
Ce livre est né à partir d’une conférence pour les Séminaires sur le thème Géo-philosophie de l’Europe, tenus à l’Université de Strasbourg en 1991. Sa version italienne s'intitule de fait : Geo-filosofia dell’Europa. C’est à ce « titre » que je suis redevable à ses organisateurs, Philippe Lacoue-Labarthe et Jean-Luc Nancy, de l’élan de cette recherche6.
Les noms de Deleuze et de Guattari n’apparaissent nulle part.
Pour ma part, j’ai appliqué des hypothèses deleuziennes à la notion de transgression, en la considérant dans son acception spatiale, comme il advient en anglais – et non « morale », un adjectif qui m’a toujours rebuté. Du moral à la morale et au moralisme, il n’y a qu’un pas que certains n’hésitent pas à franchir. La transgressivité qui caractérise la perception et la représentation fluide des espaces s’inscrit dans cette perspective. Elle aboutit à quelque chose que Deleuze avait envisagé, sans vraiment le nommer, à savoir le délinéament d’un « tiers-espace » (third space), dans le vocabulaire d’Edward Soja, de Salman Rushdie ou de Homi Bhabha, ou encore un espace de « créolisation », comme aurait dit Édouard Glissant. Il s’agirait en somme de penser un espace où les contiguïtés ouvriraient une troisième dimension affine à l’hétérogène. À cette fin, la littérature constitue le meilleur des laboratoires, comme toujours.
*
Renouer avec la lecture de Deleuze fut un plaisir. Un temps, je craignais de me voir phagocyter par lui, tant sa pensée est plastique et enveloppante, envoûtante même. Avec 20 ans d’écart, je me rends compte qu’une saine distance critique a été rétablie. Elle me permet de remarquer que je n’ai prononcé qu’une seule fois le nom de Félix Guattari jusqu’ici. C’était délibéré. L’un des premiers effets de l’envoûtement à peine évoqué réside dans le fait que Deleuze cache son double. Guattari est souvent réduit à jouer les utilités. Cela n’est pas imputable à son complice, mais à leurs lecteurs. Car que veut dire « lire Deleuze » ? Que veut dire « admirer Deleuze » ? Si la question m’aurait semblé oiseuse alors, il en va autrement aujourd’hui alors que j’ai ajouté à ma liste de lectures des essais comme Francis Bacon. Logique de la sensation (1981, 2002) ou Sur la peinture, l’excellente transcription/édition des cours de Deleuze entreprise par David Lapoujade pour le compte des éditions de Minuit (2023).
Il a été instructif de relire à l’aune de leur proximité scripturale Qu’est-ce que la philosophie ?, l’un des quatre livres écrits à quatre mains par les deux auteurs. Nous sommes toutes et tous sensibles à la poésie émanant de certains passages de l’œuvre deleuzienne. Dès la première lecture, deux formules m’avaient ébloui que, depuis lors, il m’arrive de mentionner, avec un plaisir à chaque fois renouvelé.
La première vise à illustrer le concept d’altérité :
Ce monde possible n’est pas réel, ou ne l’est pas encore, et pourtant n’en existe pas moins : c’est un exprimé qui n’existe que dans son expression, le visage ou un équivalent de visage. Autrui, c’est d’abord cette existence d’un monde possible7.
La seconde établit une analogie entre le tracé d’une ligne de fuite et une cohorte de langoustes évoluant dans la mer, soit des « langoustes qui se mettent à marcher en file au fond de l’eau, pèlerins ou chevaliers qui chevauchent une ligne de fuite céleste8 ».
Je n’ai pas trouvé d’équivalent dans les essais signés du seul Deleuze, mais je n’ai pas tout lu, loin s’en faut. Reste que tout grand écrivain qu’il soit, Deleuze n’est pas seul. Rappelons que le principe de déterritorialisation est attribué à Guattari. On a parfois tenté de démêler ce qui respectivement revenait à l’un et à l’autre dans les essais écrits de concert, mais en vain. En 2007, François Dosse avait abordé cet aspect de leur œuvre dans une biographie croisée des deux hommes9 sans dévider l’écheveau pour autant. Il n’est tout bonnement pas envisageable de les dissocier. Mieux vaut les intégrer dans un tiers-espace de l’écriture où tous deux surgissent comme une entité nouvelle, authentique – au sens où est « authentique » ce qui relève d’une « auto-entité ». Deleuze et Guattari ont échangé et partagé leurs textes, se sont relus, se sont stimulés. Ils ont tracé des lignes de fuite mutuelles qui les arrachaient à leur essence individuelle. Chacun était « le faussaire de l’autre10 », comme Deleuze l’avait confié à Antoine Dulaure et à Claire Parnet alors qu’il s’apprêtait à détailler ce qu’était pour lui un « intercesseur ». C’est de cette forgerie qu’est née une vérité possible, fût-elle transitoire : « Ces puissances du faux qui vont produire du vrai, c’est ça les intercesseurs…11 ».
Plus que jamais, nous avons besoin d’eux, car ce sont des êtres capables d’engager des pourparlers, ici, ailleurs et partout. D’où l’intitulé du volume d’entretiens publié en 1990.
En 2025, année du centenaire de Deleuze, Guattari aurait fêté ses 95 ans. Célébrera-t-on le centenaire de sa naissance ? Du reste, célèbre-t-on celui de Deleuze, à la hauteur de ce que cet homme a signifié pour la pensée citoyenne, la démocratie intellectuelle, la libération des esprits ? Quid de l’institution en 2025, mais en 2026 aussi ? Quid des médias, dont beaucoup redoutent – au point de chercher à la dérouter – l’énergie que produisent les plis topologiques et les replis entropiques de la pensée des deux hommes ? Ces velléités prouvent par l’absurde que le joli titre de l’émission que France Culture avait concoctée en vue du centenaire, le 17 janvier 2025, était justifié : « Deleuze, 100 ans et pas un pli ».
Comme le note Alain Badiou dans l’essai qu’il lui a consacré, Deleuze est vu « comme penseur joyeux de la confusion du monde », or « la confusion du monde, pour la pensée, veut sans doute d’abord dire que ni l’Un ni le Multiple n’en rendent raison », car elle « est au-delà de cette opposition12 ». Cela gêne quelque peu Badiou, qui est plus orthodoxe que son aîné et qui se révèle hostile à la vis comica, tragique en soi, du postmoderne. Cela interloque davantage certains lecteurs superficiels, aux opinions tranchées. En cette période de tous les dangers, la marge de tolérance à l’égard de la diversité, de la créativité, de l’énergie poïétique, en un mot, ne cesse d’être rognée. Deleuze en fait parfois les frais. La béance fait peur que parcourent les forces de l’entropie, ainsi que le fait qui, comme le disait le philosophe dans son cours sur la peinture, au printemps 1981, « aura rendu visible la force invisible13 ». Toute forme d’art – et toute forme de vie – se traduit par le dévoilement de ce qui demeurait invisible avant l’acte de création. On ne maîtrise décidément ni Deleuze ni ses intuitions. Celles-ci sont perçues comme les épiphanies d’une liberté suprême. Voilà pourquoi les vrais démocrates continuent de rendre hommage au philosophe.
*
À Saint-Léonard-de-Noblat, à côté de Limoges, où sa dépouille repose dans la tombe familiale de son épouse Fanny, qui l’a rejoint en 2022, Deleuze semble éloigné des mémoires, quoique de petits cailloux soient disposés sur la dalle noire comme autant de talismans. Les mânes de Raymond Poulidor, local de l’étape, dont la popularité ne s’est jamais démentie, sont mieux traités. Voilà ce que semble indiquer une petite stèle placée dans un jardin du cimetière qui cultive son « souvenir », duquel semble exclu Deleuze. J’ai visité cette tombe au début du mois de septembre 2025. Au terme de plus d’un quart de siècle de présence assidue à Limoges, j’ignorais que le philosophe était enterré là. La nouvelle ne m’était point parvenue. Je savais simplement qu’il lui était arrivé jadis de prendre ce bon air qui lui manquait tant à Saint-Léonard, dans la demeure de son épouse et, à 50 kilomètres de là, sur le plateau de Millevaches dont le toponyme leur aurait inspiré, à Guattari et à lui, le titre d’un essai emblématique. Dans le cimetière, après avoir longtemps cherché sa tombe, que rien ne signalait, sous le soleil méridien, je m’étais rendu dans un bistrot proche afin de me désaltérer. Le comptoir était surmonté d’une pancarte : « Il y a plus de philosophie dans une bouteille de vin que dans tous les livres du monde ». Sans bien entendu qu’il fût visé, Deleuze en prenait pour son grade. Pour tout dire, je n’ai jamais bu avec tant de plaisir (un verre d’eau) à la mémoire d’un grand homme. Il faisait chaud ; il fallait célébrer le penseur délaissé. Quant à Poulidor, l’éternel second, il avait fini par triompher, mais derrière Jacques Anquetil, sur une grande et belle fresque réalisée par la graffeuse Sêma Lao, un peu plus loin, sur la route principale. Seraient-ce les prémisses d’une géocritique résolument géophilosophique de Saint-Léonard-de-Noblat ?
*
Je m’aperçois que je n’ai pas encore affronté la question posée au préalable : qu’y aurait-il de géophilosophique dans des textes deleuziens qui ne se prétendent pas tels ? C’est qu’il est malaisé de proposer une réponse. La question est ouverte ; elle est traversée par ses propres lignes de fuite.
Contentons-nous d’un seul exemple qui paraît frappant et qui, a priori, échappe à la géophilosophie, à savoir la régularité avec laquelle Deleuze méditait sur la peinture de l’Égypte antique. Combien de fois s’est-il enquis de sa spécificité et des accointances que la peinture grecque avait avec elle. Cette attention récurrente émerge aussi bien dans son essai sur Francis Bacon que dans son cours sur la peinture. Elle pointe également au détour de l’un ou l’autre entretien, comme celui – une fois encore – qui porte sur le rôle des intercesseurs. Là, sur un ton plein d’humour, Deleuze parvient à la référence nilotique en commentant l’opposition de style entre deux des joueurs de tennis les plus emblématiques de son époque : Björn Borg, le défenseur intraitable, et John McEnroe, l’attaquant indomptable. Selon lui, le champion suédois était le prolétaire par antonomase – un prolétaire bien taciturne, dans ce cas, car, à ma connaissance, Borg, peu enclin à la révolution, n’a protesté qu’une seule fois lors de sa brève et brillante carrière, sans desserrer les lèvres pour autant : devant l’arbitre, il s’était transformé en statue de sel, prêt à encaisser sans broncher des points de pénalité. Cependant, ce n’est pas ce biais que Deleuze emprunte pour effectuer son renvoi à l’Antiquité. Le passage s’opère via McEnroe, le kid du Queens, seul joueur qui au moment de servir plaçait ses pieds parallèlement à la ligne de fond de court. Il était censé – et c’est cela qui nous intéresse – adopter une posture « égyptienne » dans sa manière de procéder à la mise en jeu. Le commentaire de Deleuze est d’une grande compétence :
C’est évident que Borg a inventé un nouveau style qui ouvrait le tennis à une sorte de prolétariat. Il y a des inventeurs, en tennis comme ailleurs : Mac Enroe est un inventeur, c’est-à-dire un styliste, il a introduit dans le tennis des postures égyptiennes (son service) et des réflexes dostoïevskiens (« si tu passes ton temps à te cogner volontairement la tête contre les murs, la vie devient impossible »). Là-dessus, des imitateurs peuvent battre les inventeurs et faire mieux qu’eux : ce sont les best-sellers du sport. Borg a engendré une race de prolétaires obscurs, Mac Enroe peut se faire battre par un champion quantitatif14.
Sauf mon immense respect pour Deleuze, voilà qui se discute. S’il y eut des prolétaires du tennis masculin, à l’époque de Borg et de McEnroe, des joueurs au « style prolo », comme le philosophe dira dans son Abécédaire, à la lettre « T comme Tennis », ce furent plutôt Eddie Dibbs, Corrado Barazzutti, José Higueras ou Harold Solomon, les mêmes qui s’obstinaient à renvoyer inlassablement la balle deux mètres ou trois au-dessus du filet selon un schéma mécanique évoquant le travail à la chaîne. Leur jeu, comme leur enjeu, consistait au « liftage » et au « recul absolu », remarquera encore Deleuze dans son abécédaire, à éviter en somme tout faux mouvement. Pour McEnroe, point de descendance qualitative. Son service égyptien resterait sa marque de fabrique exclusive, contrairement au revers à deux mains lifté de Borg. Deleuze avait bien compris qu’il y aurait beaucoup à dire sur le tennis, la tactique adoptée par ses vedettes, ses aplats et ses lignes, son territoire de 195 m² et ses déterritorialisations, mais aussi ses reterritorialisations (car la balle ne doit jamais franchir la ligne et fuir le court). En débattre avec lui aurait constitué une expérience irremplaçable ! D’ailleurs, maints écrivains ont transité par les courts avec un enthousiasme non dissimulé15.
Revenons toutefois aux essais. Pour Deleuze, le maître à penser en matière d’art égyptien est l’historien autrichien Alois Riegl, dont l’idée d’« agencement de bas-relief16 » semble le fasciner. Il lui permet en effet d’envisager la conjugaison de deux sens, la vue et le toucher. En Égypte, pour Riegl, comme pour Deleuze, le toucher s’exerçait à travers un regard posé quasi-matériellement sur la surface plane. À défaut d’être mentionnée ès qualités, une approche polysensorielle s’applique ici ; cette amorce consoliderait toute étude géocritique. Citant des mots extraits de Regard Parole Espace (1973) de son collègue Henri Maldiney, qui l’a initié aux analyses de Riegl, Deleuze note que ces bas-reliefs composent « la zone spatiale des proches » où la forme et le fond se confondent « au même lieu17 ».
Le bas-relief présente une particularité qui le rend foncièrement statique. Son essence immuable est censée « domine[r] le flux de l’existence et de la représentation18 ». Il n’est du reste pas que le plan. En volume, la pyramide, du fait de l’agencement des triangles isocèles qui la composent, offre une symétrie rassurante à l’œil humain. La pyramide ressortit à la même logique que le plan et le service de McEnroe l’Égyptien. Le tout – comme le développe Deleuze dans son étude consacrée à l’œuvre de Bacon – écarte l’idée de profondeur afin de sanctuariser la durabilité, l’essence et l’éternité, « premier caractère de l’œuvre d’art (celui-là même qui manque à la photo)19 ». Tant mieux d’ailleurs pour la photo, car dans l’Égypte des pharaons, il n’y a de place ni pour l’événement, ni pour l’accident, ni pour leur représentation. Il faudra attendre la peinture chrétienne, pour que, ajoute le philosophe, « l’homme ne se vi[ve] plus tout à fait comme une essence, mais plutôt comme un accident20 ». Entre les deux, se déploie l’art de la Grèce antique qui introduit la notion de profondeur. Désormais, selon Deleuze, « l’ombre et la lumière remplissent et rythment l’espace21 ». L’accident devient le simple révélateur d’une essence évolutive ; il n’est ni inquiétant ni importun ; il donne lieu à une « organisation22 » plastique et, partant, esthétique. Le passage de l’art égyptien à l’art grec consonne avec l’avènement d’une tentative revendiquée de représentation – dans un univers organique, et non plus minéral, où le point de vue humain trouve place, où s’esquisse un interstice qu’il s’agit d’investir pour en faire le levier du travail d’innovation.
Au gré des textes, Deleuze passe de la pyramide égyptienne au temple grec, de l’église chrétienne primitive à la basilique byzantine, de la figuration gothique à la nature morte baroque. En bout de course, il touche à l’expressionnisme abstrait, au sein duquel il décèle « une espèce de conception probabilitaire de la peinture qui nie toutes les positions privilégiées ». Et de renchérir : « Tout endroit du tableau a une probabilité égale alors que dans toute peinture classique, il y avait au contraire le centre, les bords, etc.23 ».
Inutile de le marteler : voilà qui est viscéralement géophilosophique. Voilà qui dans tous les cas est géocritique. C’est le rapport à la représentation de l’espace esthétique qui permet de tracer un début d’histoire de la pensée et de la démarche artistiques. Et l’incomparable Deleuze d’écrire : « Un peintre n’a jamais peint que l’espace – et peut-être aussi le temps, l’espace-temps. Il n’a jamais peint que l’espace-temps24 ».
Il n’était pas déplacé de rappeler la valence égyptienne du service de John McEnroe, l’icône sportive qui investissait les lignes de fuite. Qu’il soit égyptien ou non, l’art est partout et le territoire nulle part, car dans l’univers des choses et des êtres rien ni personne ne se réduit à une essence, tout est devenir et reterritorialisation. Laissons dès lors le mot de la fin au centenaire virtuel : « En effet, c’est de la profondeur, c’est des rapports dans l’espace que surgissent les variations, que surgit le devenir25 ».
Gloire à la profondeur de la pensée et des espaces qui toujours sont pluriels parce qu’ils sont humains.
