Introduction
À l’ère des dispositifs de géolocalisation généralisés, des bases de données spatiales exhaustives et des promesses récurrentes d’une représentation toujours plus précise du monde, la cartographie semble s’inscrire sous le signe de l’achèvement. Chaque innovation technique paraît rapprocher l’horizon d’un espace intégralement mesuré, stabilisé et rendu lisible. Des outils comme Google Maps entretiennent l’idée qu’aucun territoire n’échappe plus à la capture cartographique et que la carte pourrait coïncider parfaitement avec le réel. Pourtant, cette conception téléologique de la carte se heurte à de nombreuses tensions théoriques et pratiques qui invitent à penser la cartographie non comme un objet fini, mais comme un processus ouvert, instable et inachevable. C’est cette tension entre fantasme de complétude et dynamique d’ouverture que cet article se propose d’interroger.
La pensée de Gilles Deleuze et Félix Guattari offre un cadre théorique particulièrement fécond pour cette réflexion. En inscrivant la cartographie au cœur de concepts tels que le rhizome, la déterritorialisation ou la géophilosophie, les deux philosophes déplacent la carte hors du régime de la représentation mimétique pour l’envisager comme une pratique productrice de réel. Dans Mille plateaux, la carte n’est jamais le calque d’un territoire donné, elle est un agencement, une expérimentation, une surface ouverte connectable et continuellement transformable1. Cette conception s’inscrit dans le tournant spatial des années 1970, qui a contribué à penser l’espace comme relation, mouvement et devenir plutôt que comme simple contenant mesurable.
Envisager la cartographie comme une tâche infinie revient à rompre avec l’idée d’un progrès cumulatif menant à une saturation de l’espace représenté. Contre une vision techniciste qui confond précision et clôture, la cartographie deleuzo-guattarienne invite à penser l’espace comme perpétuellement reconfiguré par des usages, des récits ou encore des pratiques artistiques. L’accroissement des outils cartographiques n’annonce pas la « fin de la carte », il révèle au contraire la multiplication des lignes de fuite, des reterritorialisations et des zones d’entre-deux. La question devient alors celle des modes d’accès à cette cartographie.
Quand Deleuze et Guattari tentent de décrire l’entrée du terrier de la créature qui habite les pages du Terrier de Franz Kafka, il est question de choix multiples :
Comment entrer dans l’œuvre de Kafka ? C’est un rhizome, un terrier. Le Château a « des entrées multiples » dont on ne sait pas bien les lois d’usage et de distribution. L’hôtel d’Amérique a d’innombrables portes, principales et auxiliaires, sur lesquelles veillent autant de concierges, et même des entrées et des sorties sans portes. Il semble pourtant que le Terrier, dans la nouvelle de ce nom, n’ait qu’une entrée ; tout au plus la bête songe-t-elle à la possibilité d’une seconde entrée qui n’aurait qu’une fonction de surveillance. Mais c’est un piège, de la bête, et de Kafka lui-même ; toute la description du terrier est faite pour tromper l’ennemi. On entrera donc par n’importe quel bout, aucun vaut mieux que l’autre, aucune entrée n’a de privilège, même si c’est presque une impasse, un étroit boyau, un siphon, etc2.
Dans cet extrait, Deleuze et Guattari récusent toute approche hiérarchique ou totalisante de l’œuvre. Celle-ci n’est pas conçue comme un édifice doté d’une entrée principale, mais comme un rhizome ou un terrier aux accès multiples et aux parcours incertains. Cette métaphore spatiale déplace l’interprétation vers une pratique de circulation, d’exploration et de connexion. Aucune entrée ne garantit un accès privilégié au sens. Même l’impasse, le boyau étroit ou le siphon peuvent devenir des points d’accès pertinents. L’acte critique devient ainsi expérimental : entrer « par n’importe quel bout », c’est accepter la multiplicité des parcours et l’absence de centre organisateur.
C’est à partir de cette pratique de lecture que Deleuze et Guattari élaborent la notion de rhizome. Par opposition aux modèles arborescents du savoir fondés sur l’origine, la filiation, la hiérarchie et la totalité, le rhizome désigne une forme d’organisation acentrée, hétérogène et non linéaire. Il ne commence ni ne finit ; il se déploie par connexions, bifurcations et lignes de fuite.
La notion excède le champ littéraire. Elle engage une épistémologie du multiple dans laquelle la pensée ne progresse pas moins par synthèse que par prolifération et connexion. Le rhizome constitue à la fois une méthode, une pratique et une éthique de la pensée.
1. Savoir-faire rhizome
La cartographie classique repose sur une logique arborescente. Elle suppose un espace homogène, mesurable et totalisable, dont la cohérence serait garantie par un point de vue surplombant. En revendiquant l’exhaustivité et la neutralité scientifique, elle sélectionne, hiérarchise et stabilise certains rapports spatiaux tout en invisibilisant les usages minoritaires, les expériences situées ou les conflits. La carte fonctionne alors comme un calque, elle reconduit un ordre spatial déjà institué et contribue à sa naturalisation.
La cartographie rhizomatique rompt avec cette prétention totalisante. Refusant l’idée d’un centre, d’une échelle unique ou d’un regard dominant, elle ouvre la possibilité de représentations partielles, situées et parfois contradictoires. Cartographier devient un acte d’agencement et de prise de position. La carte assume sa dimension politique en rendant visibles des marges, des lignes de fuite ou des zones de friction que la cartographie hégémonique tend à effacer. Si la cartographie s’est longtemps présentée comme une science de la description du monde, elle relève aussi d’une « machine à rêves3 ». Derrière son apparente objectivité, elle sélectionne, simplifie et interprète le réel. Comme le souligne Nepthys Zwer à propos de ce qu’elle nomme la « cartographie radicale » :
Il faut d’abord comprendre comment fonctionnent les cartes. Elles ont la puissance des images, elles sont immédiates, suggestives et convaincantes. Mais ce qui les rend redoutables, c’est leur utilité. Nous avons besoin des cartes, elles nous sont indispensables pour appréhender notre environnement et nous sommes disposés à croire tout ce qu’elles nous racontent. Elles construisent tout simplement l’image du monde physique que nous nommons « réalité » 4.
Parce qu’elles contribuent à organiser l’espace, les cartes bénéficient d’une forte autorité symbolique. Elles ne se contentent pas de décrire le monde, elles participent à la construction des représentations à travers lesquelles celui-ci devient intelligible. Dès lors, l’enjeu des contre-cartographies consiste à produire d’autres découpages du réel, capables de dépasser rendre visible ce que les représentations dominantes tendent à oublier.
Le détournement de la cartographie permet de révéler des formes de domination spatiale5. Il ouvre la voie à des pratiques cartographraphiques fondées non sur la maîtrise du territoire mais sur l’expérience, l’usage et le conflit. La carte cesse d’être un instrument de gouvernance pour devenir un outil critique. Elle documente des pratiques de résistance, met en évidence des violences spatiales (gentrification, ségrégation, extractivisme) ou donne visibilité à des formes de vie minoritaires. Devenue performative, elle contribue autant à reconfigurer l’espace symbolique qu’à le représenter.
Cette dimension expérimentale apparaît dans Guide psychogéographique de Paris. Discours sur les passions de l’amour6 de Guy Debord. Réalisée en 1957, cette carte détourne le plan traditionnel de Paris en le fragmentant en zones reliées par des flèches, non selon la logique fonctionnelle ou urbanistique, mais en fonction des intensités affectives associées aux lieux. Debord y applique les principes de la psychogéographie situationniste : l’espace urbain n’est plus envisagé comme un cadre neutre, mais comme un ensemble de forces susceptibles d’orienter comportements, passions – notamment amoureuses –, rencontres et trajectoires. En rompant avec la rationalité cartographique classique, cette œuvre critique la ville fonctionnelle, capitaliste et propose une expérience poétique et subversive de l’espace, fondée sur la dérive. Paris y apparaît comme un réseau de connexions multiples où chaque lieu peut devenir point de départ, passage ou foyer d’intensité. L’espace urbain fonctionne à la manière d’un rhizome ; sans centre fixe ni organisation hiérarchique, il se compose de parcours, de bifurcations et de devenirs. La carte ne représente plus un ordre spatial, mais cartographie des flux et des possibilités d’expériences.
La logique rhizomatique engage une pensée des agencements, des lignes et des devenirs. Chez Deleuze et Guattari, cette réflexion se prolonge dans une théorie des « plans » qui permet de concevoir la cartographie non comme un relevé de formes fixes mais comme une opération de repérage des lignes en mouvement. Deleuze l’exprime explicitement dans un cours contemporain de la publication de Mille plateaux :
[…] tantôt le plan était un plan d’organisation, tantôt un plan de consistance, d’immanence ou de composition. Ce n’est pas du tout la même compréhension pratique du mot « plan ». À nouveau, on retrouvait deux pôles, et on comprend que nos segmentarités ou nos multiplicités oscillaient. Elles pouvaient aussi bien tendre vers un plan première manière ou vers le plan autre manière. Et que, après tout, c’était très compliqué. Même dans la vie d’un groupe ou d’un individu, le moment ou le plan se durcit, passe d’un pôle à l’autre… Donc, tout ce vacillement peut expliquer bien des choses. Une vie, c’est fait de lignes. Il faut trouver vos lignes. Vos lignes ne préexistent pas, elles ne sont pas préétablies. L’objet d’une véritable analyse, c’est : opérer cette cartographie7.
Ce passage met en jeu une opposition fondamentale entre deux régimes du plan. Le plan d’organisation renvoie à une logique de structuration préalable qui hiérarchise, distribue et fixe les éléments selon des identités et des découpages déjà déterminés. À l’inverse, le plan de consistance ou d’immanence désigne un mode d’agencement non hiérarchique où les relations se constituent dans le mouvement même des connexions, des vitesses et des intensités. Là où le premier tend vers la stabilisation, le second ouvre un champ de relations mobiles et évolutives. Dans cette perspective, « opérer cette cartographie » ne signifie pas représenter fidèlement un territoire. Il s’agit plutôt de repérer, de tracer et d’expérimenter des lignes de devenir, de rendre visible des relations jusque-là dispersées ou occultées par les dispositifs dominants, voire de faire émerger des connexions inédites. C’est en ce sens que Deleuze peut affirmer que « l’objet d’une véritable analyse, c’est opérer cette cartographie ».
2. La carte et ses plis
La conception rhizomatique de la cartographie s’inscrit dans le projet plus large de la géophilosophie élaborée par Deleuze et Guattari. Toute pensée y apparaît indissociable des territoires qu’elle traverse et transforme. Penser signifie toujours penser depuis un lieu, ses marges, ses seuils et ses lignes de fuite. L’espace y apparaît comme un champ de relations, de circulations et de devenirs. Le rhizome incarne ainsi une pensée nomade, faite de mouvements et de reconfigurations plutôt que d’enracinements fixes. La géophilosophie ne cherche pas un fondement universel, mais cartographie des agencements situés et changeants. C’est en ce point que la géocritique dans la formulation de Bertrand Westphal rejoint cette perspective en ce qu’elle envisage l’espace comme relationnel, dynamique et pluriel et les lieux littéraires comme des constructions mobiles issues d’une multitude de récits et de regards. Une lecture géocritique s’attache dès lors à cartographier à la fois les tensions de ces constructions mobiles, les lignes de circulation et les superpositions qu’elles provoquent entre réel et imaginaire. Elle n’envisage pas la carte comme un outil descriptif, mais comme un discours polyphonique étayé par des circonstances culturelles, historiques et symboliques. Ce déplacement épistémologique vers le multiple se traduit par le principe de multifocalisation, selon lequel un même lieu peut être appréhendé à partir de points de vue multiples, souvent hétérogènes voire contradictoires. Cette pluralité implique une cartographie mouvante, sensible et polyphonique.
Stadia II (2004) de Julie Mehretu8 traduit ce caractère mouvant et polyphonique de la carte. En constituant un point de convergence entre espace et multiplicité, Stadia II se présente comme une cartographie déployée et déstabilisée. Mehretu part de plans architecturaux et urbains réels qu’elle superpose sur la surface picturale. L’espace représenté n’est jamais localisable de manière stable, il est simultanément global et fragmenté, réel et imaginaire. Cette indétermination spatiale correspond parfaitement à la conception de la géocritique de l’espace comme construction discursive et plurifocale, où les lieux émergent de la confrontation de récits, de mémoires et de perspectives hétérogènes. L’œuvre fonctionne ainsi comme une cartographie critique, au sens où elle ne cherche pas à représenter fidèlement un territoire, mais à en révéler les tensions invisibles comme les circulations de masse, les conflits, les dynamiques politiques et sociales. Elle met en crise l’autorité de la carte classique et propose une spatialité relationnelle, instable et ouverte à l’interprétation.
L’œuvre de Mehretu peut être considérée comme une matérialisation plastique du concept que Deleuze développe dans Le Pli. Leibniz et le baroque. La surface picturale agit comme un espace infiniment plié, où les lignes, les couches et les signes ne cessent de s’enrouler, de se replier et de se déployer. Il n’y a pas de séparation nette entre fond et forme, intérieur et extérieur. Tout est continuité modulée. Chaque strate graphique contient les autres, dans un mouvement de plis et de replis qui rend l’espace indissociable du temps et du devenir.
Les tracés, les lignes de force et les zones de densité produisent un espace intensif plutôt qu’extensif, conforme à la pensée deleuzienne. L’œuvre ne représente pas un lieu, elle fait advenir un espace, un champ de forces où se croisent des devenirs multiples. Le pli devient ici un principe d’organisation du visible, il permet de penser la coexistence du local et du global, du singulier et du collectif, sans hiérarchie fixe. Stadia II peut être envisagée comme une œuvre où le pli deleuzien devient une méthode de lecture de l’espace-monde, pensé comme multiplicité et devenir continu.
Dans l’œuvre de Gilles Deleuze, la notion de « pli » exprime la manière dont le monde se constitue par inflexions, courbures et replis incessants, sans rupture ni fondement ultime. Toute forme est le résultat provisoire d’un enchaînement de plis. Deleuze conçoit le pli comme ce qui articule l’infini du monde et l’intériorité du sujet (l’âme elle-même étant définie comme une « plissure » qui enveloppe le dehors). Le pli n’est donc pas un simple motif esthétique, mais le principe d’une variation continue qui empêche toute forme d’atteindre une stabilité définitive. À ce titre, il ouvre directement sur une pensée cartographique dans laquelle il ne s’agit plus de représenter un espace déjà constitué, mais de suivre les mouvements par lesquels celui-ci se forme et se transforme. Si le réel est fait de plis à l’infini, la cartographie ne peut être qu’une pratique immanente, attentive aux lignes de variation, aux intensités et aux devenirs plutôt qu’aux formes fixes et aux frontières stables. La carte devient elle-même un pli provisoire du réel, un dispositif qui sélectionne sans prétendre à l’exhaustivité ni à la clôture. Comprise de cette manière, la cartographie deleuzienne prolonge la logique baroque du pli en faisant de la pensée un acte d’exploration et d’expérimentation, toujours susceptible d’être reconfiguré par de nouveaux plis. Deleuze insiste sur le caractère fondamentalement interstitiel du pli :
C’est que le Pli est toujours entre deux plis, et que cet entre-deux-plis semble passer partout : entre les corps inorganiques et les organismes, entre les organismes et les âmes animales, entre les âmes animales et les raisonnables, entre les âmes et les corps en général9 ?
Le pli n’est jamais un terme, mais un « entre-deux », une zone de passage qui traverse tous les niveaux de la réalité. Le réel apparaît ici comme une stratification mobile, faite de seuils, de transitions et de zones de variation plutôt que de domaines séparés. La carte doit rendre sensibles ces zones de transition, ces lignes de passage entre les niveaux, ces variations d’intensité où le pli se fait et se défait. La cartographie devient alors une pratique du repérage des plis. Le pli empêche toute vision totalisante ou surplombante de l’espace, la carte deleuzienne est locale, expérimentale et toujours en devenir, à l’image du « rhizome » qui se déploie par connexions multiples et non hiérarchisées.
Cette conception dynamique du pli se précise encore lorsqu’on considère son rapport au vent et à la lecture, illustrant comment chaque pli peut contenir et articuler une multiplicité de forces et de significations, comme le suggère Deleuze dans l’image du livre ou de la monade aux multiples feuillets.
Le pli est inséparable du vent. Ventilé par l’éventail, le pli n’est plus celui de la matière à travers lequel on voit, mais celui de l’âme dans laquelle on lit, « plis jaunes de la pensée », le Livre ou la monade aux multiples feuillets. Voilà qu’il contient tous les plis, puisque la combinatoire de ses feuillets est infinie ; mais il les inclut dans sa clôture, et toutes ses actions sont internes. Ce ne sont pas deux mondes, pourtant : le pli du journal, poussière ou brume, inanité, est un pli de circonstance qui doit avoir son nouveau mode de correspondance avec le livre, pli de l’Événement, unité qui fait être, multiplicité qui fait inclusion, collectivité devenue consistante10.
Le vent est ce qui met la matière en mouvement, ce qui la fait se plisser sans jamais la figer. Lu cartographiquement, cela signifie que l’espace n’est pas un support neutre. La cartographie deleuzienne recueille des fragments d’espace. La carte devient ainsi un texte feuilleté, un ensemble de plis d’affects, de percepts et de concepts.
3. La géocritique comme mise en mouvement de la carte
La géocritique refuse une lecture centrée sur un seul point de vue. La notion de multifocalisation, centrale chez Westphal, peut être comprise comme une cartographie de plis perceptifs et narratifs, où chaque regard constitue un repli de l’espace commun. La cartographie géocritique apparaît comme une pratique du dépli, elle ne représente pas l’espace, mais en accompagne les processus de différenciation, en dépliant et repliant les strates de sens qui le constituent. Cet espace ne peut pas être lu qu’à travers un seul prisme. La géocritique revendique, au contraire des géographes qui opèrent une « taxinomie des sens », l’examen de « la perception véhiculée par l’ensemble des sens qui reçoivent l’information et l’élaborent mentalement. [...] La polysensorialité exerce un impact important sur le sujet dans son procès de présentation du contexte dans lequel il se meut11 ».
En effet, pour la géocritique l’espace n’est jamais unique ni objectif, mais toujours construit par des regards, des sensations et des subjectivités multiples. Le pli en rend parfaitement compte, en ce qu’il introduit des variations, des zones d’intensité et des discontinuités perceptives qui modifient la manière dont un lieu est vécu. En engageant le corps, la mémoire et les sens, le pli révèle la dimension sensible et vécue de l’espace, où la géographie devient une expérience immersive et relationnelle.
De manière similaire, les cartes transformées de l’artiste libanaise Mona Hatoum, Map of the World12, commentées par Bertrand Westphal13, ne représentent pas un espace fixe : elles déplient et replient les strates de sens, invitant le spectateur à parcourir un territoire polyphonique et sensible, où chaque regard participe à la construction de l’espace14. Dans cette installation, l’artiste transforme des cartes du monde en matériaux fragiles, découpés ou suspendus, modifiant ainsi les repères conventionnels de la représentation géographique. L’espace n’est plus donné comme stable ou objectif, mais devient un territoire relationnel et perceptif, où les frontières et les distances sont repliées, fragmentées et réinterprétées par le spectateur. Tout comme Westphal insiste sur la polyphonie spatiale et la multifocalisation, les cartes de Hatoum refusent un point de vue unique et proposent une lecture multiforme. L’installation engage une dimension sensorielle et corporelle. L’espace n’est pas seulement lu, il est vécu et recomposé par le corps et l’esprit.
L’œuvre de Mona Hatoum peut être aussi lue comme une matérialisation plastique de ce que Gilles Deleuze et Félix Guattari appellent une cartographie plutôt qu’un calque, une représentation non totalisante et instable du monde. Contrairement à la carte classique, instrument de pouvoir, de fixité et de maîtrise, la carte de Hatoum est faite de billes de verre mobiles, susceptibles de se déplacer au moindre choc, ce qui empêche toute stabilisation définitive des frontières et des territoires. Elle rejoint ainsi l’idée deleuzienne d’un espace lisse traversé par des lignes de fuite, où le monde ne se donne jamais comme une totalité close mais comme un processus en devenir.
Mona Hatoum engage un brouillage radical entre référent géographique et représentation, brouillage qui peut être éclairé par la réflexion de Bertrand Westphal : « Lorsqu’un tel brouillage se produit, la connexion entre réel et fiction se fait précaire. Le référent devient le tremplin à partir duquel la fiction prend son vol. On estimera que le référent et sa représentation entrent dans une relation impossible15. » Le « brouillage » dont on parle ici peut être compris comme la condition du détournement cartographique, à partir du moment où la connexion entre réel et fiction devient précaire, la carte cesse de fonctionner comme instrument de transparence et de maîtrise du territoire pour se révéler comme construction située, chargée d’idéologie et donc détournable. Hatoum part d’un référent immédiatement reconnaissable mais elle en déconstruit systématiquement les codes (support instable au sol, matériau fragile, absence de frontières et de légendes), de sorte que la carte n’assure plus la continuité rassurante entre territoire et représentation. Elle fait basculer la carte vers une « fiction » critique qui exhibe la violence et la fragilité du réel géopolitique. C’est ce glissement (le référent devenant « tremplin » plutôt que garantie de vérité), qui fonde l’idée de contre-cartographie.
La réflexion de Westphal sur la capacité de l’art et la littérature à « lire le monde » à partir de multiples points de vue trouve un écho dans Map of the World :
La littérature peut nous permettre de libérer tout le potentiel que recèle la planète, et à partir de tous les points de vue. La même chose vaut pour la théorie et, spécialement, pour la théorie littéraire. On peut adopter une posture écocritique, géocritique, postcoloniale, féministe, de genre, etc. La littérature autorise cette variété, la stimule, même. Elle permet une lecture très fine et variée du monde. La lecture du monde par la littérature : c’est presque un jeu de mots. Oui, nous lisons un livre, mais le livre lit le monde. Alors lire des livres, c’est aussi lire le monde. Surtout quand on fait l’effort de voir ce qui se passe à l’extérieur. « Penser ailleurs » ! C’est très beau. Penser en se décentrant. C’est décidément cela la littérature, ce laboratoire des infinies possibilités que nous offre la planète culturelle16.
Comme la littérature envisagée par Westphal, l’installation transforme le monde en un espace de lecture active et décentrée, où chaque point de vue devient un instrument de perception et de réinterprétation. De la même manière que le rhizome relie les éléments de manière horizontale et infinie, la carte ne fixe jamais définitivement les continents ni les frontières, instaurant une multiplicité de lectures simultanées, une polyphonie spatiale analogue à la diversité des lectures mondiales proposées par la littérature selon Westphal. Ainsi, l’œuvre Map of the World ouvre un espace où le monde peut être exploré de manière rhizomatique, plurifocale et pliée, révélant la complexité infinie de la planète culturelle et spatiale et l’impossibilité de l’embrasser d’un seul point de vue.
Conclusion : entre déterritorialisation et reterritorialisation
La géophilosophie apporte à la cartographie une portée critique en postulant que toute pensée est territorialisée et que tout territoire résulte de rapports de force antagonistes. Cartographier revient à proposer des reterritorialisations alternatives aux découpages dominants. La cartographie rhizomatique, multiplie les points d’entrée, favorise les circulations entre savoirs savants, pratiques artistiques et expériences ordinaires, et substitue à l’autorité de la carte officielle une pluralité de cartes en devenir. Dans une perspective géocritique, elle met en crise la stabilité supposée des lieux en superposant récits fictionnels, archives et témoignages, révélant l’espace comme champ conflictuel et la carte comme arène sémiotique traversée de narrations concurrentes. Loin d’abolir la carte, cette approche en radicalise l’usage en la détournant de sa fonction normative pour en faire un instrument de dissensus et de création politique assumant son inachèvement, sa partialité et sa dimension située, la carte devient un pli parmi d’autres au sein d’une pensée des multiplicités, susceptible d’être sans cesse reconfigurée par les forces et les pratiques qui la traversent.
Tant la géophilosophie que la géocritique apparaissent et se développent dans le contexte du spatial turn. Ces deux approches du territoire proposent une alternative à une conception figée et essentialiste de l’espace, en insistant sur sa dimension dynamique et relationnelle. Par leurs méthodes respectives, elles remettent en question l’idée d’un territoire immuable pour lui préférer l’image d’un milieu en perpétuelle transformation. Ainsi, comme le souligne Bertrand Westphal, « la géocritique s’efforce de rendre justice à l’environnement mouvant et trans-gressif »17. Elle rejoint ainsi la géophilosophie dans une même volonté de penser le territoire comme processus, non comme substance fixe, ouvrant la voie à une lecture plurielle et décentrée des espaces culturels.
La réflexion géocritique invite à reconsidérer la cartographie elle-même qui devient un outil critique apte à traduire les transformations constantes du rapport entre espace et identité. Comme le rappelle Bertrand Westphal :
L’idée de transgressivité est inspirée de la philosophie deleuzienne, de la « déterritorialisation ». Aujourd’hui, pour tout dire, je me préoccuperais davantage du prolongement de la déterritorialisation, de sa suite logique : la reterritorialisation. Il est clair que la notion de territoire est liée à l’identité. Si vous déterritorialisez le territoire, vous modifiez parallèlement la notion d’identité, vous déterritorialisez l’identité. Vous finirez par considérer qu’il n’y a pas de singulier, que les identités sont toujours plurielles. Ce point de vue me semble absolument central18.
Cette articulation entre déterritorialisation et reterritorialisation souligne combien le territoire, loin d’être une donnée fixe, s’élabore à travers des déplacements, des fuites et des ancrages successifs. En ce sens, repenser la carte géocritique, c’est interroger le rapport entre espace et représentation, chaque déterritorialisation entraîne une déstabilisation du réel, tandis que chaque reterritorialisation instaure de nouvelles formes d’identité et de spatialité. Dans cette perspective, l’acte cartographique, cesse d’être une opération de clôture pour devenir un geste d’ouverture (une écriture mouvante du monde qui tisse ensemble géographie, mémoire et imaginaire).
