Il est plus simple d’automatiser des parcours que des êtres humains1.
Gilbert Simondon
La techno-utopie relève des univers de l’utopie technologique, rêvant un monde gouverné idéalement par des technologies de pointe. Elle est un élément clef des récits de science-fiction, décor autant que mode de vie qui transforme l’humanité dans un futur pas toujours si lointain. C’est le principe du jeu vidéo du même nom, Technotopia (Yustas Games Studio et Alawar Entertainment, 2024), ville futuriste virtuelle à construire à l’aide d’une intelligence artificielle2. Le terme choisi, « technotopie », ne renvoie ni à une utopie ni à une dystopie : ce sont des « réalités », à savoir des espaces technologiques, déjà gouvernés par la technologie. Je propose donc de déplacer le curseur du futur au présent, et de considérer les technotopies que nous expérimentons actuellement, dans l’espace numérique et « hybride » qui gouverne notre relation au réel. Le terme « technotopie » est forgé sur le modèle de la « pornotopie » de Paul Preciado, lorsqu’il décrit dans son ouvrage éponyme le manoir de Hugh Hefner, espace multimédia séparatiste contrôlé par le magnat de Playboy3. Cette pensée qui lie genre, espace et technologie s’inscrit également dans la lignée de la pensée techno féministe de Teresa de Lauretis, qui forge en 1987 le terme de « théorie queer » dans Technologies of Gender4. Aux technotopies, espaces technologiques, strictement virtuels, « lisses » pour reprendre la terminologie de Deleuze et Guattari dans Mille plateaux, répondraient des techno-hétérotopies, espaces déterritorialisés, potentiellement espaces « striés ». Mais peut-on opposer de façon si nette les « réalités » des « virtualités » ? Pour définir dans le cadre de cette réflexion la notion de « réalité », nous engloberons les expériences vécues et partagées physiquement (taper à l’ordinateur est une réalité physique), qui peuvent être augmentées de ce que je désignerai comme des « réalités virtuelles » (un document pdf à signer, une réunion Zoom, un groupe WhatsApp, perceptibles sur des supports de représentation). Ces « réalités virtuelles », pour ainsi dire, font partie de nos activités numériques quotidiennes distribuées en fonctions diverses : lecture, communication, réservations, achats, administration personnelle ou professionnelle, résolution de problèmes mais aussi, loisirs. Dans la technotopie, le recueil d’informations est également une opération primordiale. On consulte des applications numériques pour connaître la météo, prévoir ses déplacements et visualiser une multitude d’espaces dont nous sommes éloignés.
Aussi, cette réalité numérique nous aide-t-elle à naviguer dans une réalité tangible très sélective, puisque les déplacements ne se font qu’après une bonne préparation de l’espace imaginaire virtuel (on vérifie les horaires de la piscine avant de s’y rendre, on réserve un train, on regarde des photos avant de se rendre à un lieu donné, etc.). Comment l’expérience poétique s’immisce-t-elle dans cette double réalité ? Comment parvient-elle à déterritorialiser ces espaces pour les réenchanter et redonner à la poésie son pouvoir de reconquête sur le réel virtualisé ? En abordant la poésie en contexte numérique, nous allons tenter de saisir en quoi la géophilosophie peut outiller la réflexion sur la relation créative aux espaces réels et virtuels.
1. La géophilosophie numérique : Deleuze connecté
La première question méthodologique invite à interroger la notion même de géophilosophie en contexte numérique. La métaphore de l’espace numérique, ou cyberespace est apparue d’abord sous la plume d’un auteur de science-fiction5, William Gibson. Il popularise le terme dans Le Neuromancien en 1983, alors qu’Internet n’est qu’un réseau encore restreint à quelques privilégiés. D’abord présent dans une nouvelle, Burning Chrome (1982), il est décrit comme « le non espace incolore de la simulation, une hallucination consensuelle électronique6 » qui n’est pas sans rappeler l’intrigue centrale de la franchise cinématographique cyberpunk The Matrix des Wachowski. Éric Guichard, spécialiste des technologies de communication, a proposé une histoire de la géographie et plus précisément de la topographie de l’internet7, qu’il impute selon lui à une vision spatialisée des producteurs de technologie, les informaticiens au sens large. Il est vrai que la cartographie du web a beaucoup occupé ses pionniers et que le réseau lui-même est doté d’une géographie physique qui reflète la géographie économique et sociale du réseau8. Aussi, l’espace numérique est en soi une synthèse de réalité et virtualité. De plus, il propose une matérialisation de fictions et leurs virtualités dans des réalités expérimentées. La fiction numérique s’actualise de façon visible, contrairement à la fiction romanesque. Par exemple, autant on n’aura pas l’impression de vivre dans Mme Bovary en allant à Ry (malgré les efforts de la petite municipalité de Seine Maritime pour se présenter comme le village de la fiction), autant on pourra en allant à Dubaï évaluer l’adéquation entre les représentations virtuelles, techno-utopiques et la réalité. La virtualité devient modèle du réel, et ce dernier s’adapte pour y ressembler. La réalité épouse la fiction, surtout quand elle rejoint les intérêts de l’économie capitaliste.
Comment les géographes, concernés au premier chef par le concept d’espace, traitent-ils la notion d’espace numérique, dans cette configuration où il se fait de plus en plus présent ? Dans Digital Geographies9, Ash, Kitchin et Leszczynski prennent en compte les outils numériques selon tous les aspects de la géographie humaine, physique et sociale. Ces perspectives multiples indiquent déjà les angles par lesquels le cyberespace ou espace numérique est ouvert à des imaginaires variés de l’espace. Certains considèrent le cyberespace comme un lieu stratégique selon trois relations, comme l’explique Amaël Cataruzza :
Cela fait déjà plusieurs décennies que la géographie s’intéresse au cyberespace (Graham et Marvin, 1999 ; Dodge et Kitchin, 2001 ; Warf, 2013 ; Kellerman, 2016). Les géographes James Ash, Rob Kitchin et Agnieszka Leszczynski ont ainsi récemment proposé une présentation synthétique des relations étroites entretenues entre géographie et numérique (Ash, Kitchin et Leszczynski, 2016). Ils identifient trois types de relations différentes, qui ont chacune leur propre chronologie et forment leur propre champ disciplinaire : les géographies du numérique, les géographies produites par le numérique et les géographies produites via le numérique10.
D’autres envisagent la relation entre espace et numérique comme un « espace hybride ». Dans Digital Geographies, Agnieszka Leszczynski explique que : « between space and digital media is the notion of hybrid spaces11 ». L’hybridité est un croisement entre deux environnements ou espèces mêlés, formant de leur mélange un environnement tiers ou un être vivant. Dans le cas de l’espace numérique, les deux entités de départ fonctionnent selon un processus d’imbrication codée. L’hybridité reste commandée et rendue possible par un code sur une interface visuelle. C’est la théorie de l’espace codé développée par Rob Kitchin et Martin Dodge12. Pour comprendre cet espace hybride, il faut saisir : « the increasing centrality of code and software to the production of space: coded spaces and code/space13 », poursuit-elle à propos de cette nouvelle forme de spatialité. L’hybridité, ou son illusion, est soumise à une synthèse artificielle et technologique. Les espaces codés ont une double vie : « Coded spaces are spaces in which code and digital software maintain a strong presence, but where their failure may be replaced by an analog transaction14 ». L’exemple donné par Leszczynski pour illustrer la notion d’espace codé de Kitchin et Dodge est la rupture de continuité entre espace numérique et réel, quand on peut payer par carte ou en cash, (même si l’argent est en soi virtuel et déjà un objet codé). L’espace hybride est, dans leur perspective, encodé numériquement.
Cela a donné lieu à une réflexion des artistes Matthieu Raffard et Mathilde Roussel autour de la notion de « stack » qui organise les flux de biens et services dans la réalité vécue, et illustre le rêve de la « smart city » à échelle mondialisée. Ils s’appuient sur « les géographies alternatives disponibles », dont « celle proposée par Benjamin Bratton » : « Dans son livre The Stack: On Software and Sovereignty, ce chercheur propose une vision de l’espace multicouche qui permet de décrire efficacement la géographie qu’occupent les objets connectés15. » C’est l’espace multicouche qui les retient particulièrement. Ils poursuivent en présentant le propos de Bratton, par lequel ils font un lien direct avec Deleuze et Guattari et le cyberespace de Gibson :
Dans son livre The Stack: On Software and Sovereignty, ce chercheur propose une vision de l’espace multicouche qui permet de décrire efficacement la géographie qu’occupent les objets connectés. Le Stack, tel que le décrit Bratton, est un espace feuilleté composé de six plateformes : la couche de la Terre, celle du Cloud, celle de la Ville, celle de l’Adressage, celle de l’Interface, et celle des Utilisateurs. Le Stack est un espace à la fois vertical et horizontal qui n’est pas sans rappeler la géographie rhizomatique développée par Gilles Deleuze et Félix Guattari, ou bien encore la géographie numérique délirante imaginée par William Gibson dans son Neuromancien16.
Puis ils concluent que : « Bratton défend l’idée que le Stack est appelé à devenir à plus ou moins court terme notre nouvel espace de vie, notre nouvelle géographie, notre nouvelle normalité17 ». Cette expérience hybride récurrente ne se limite pas à des fonctionnalités, elle peut avoir une dimension ludique, comme en témoigne l’expérience de Pokémon Go ou GéoCache, ou affective avec les applis de rencontre : une géographie des affects se superpose aux géographies des déplacements et engendre des polarisations selon le genre ou l’orientation sexuelle.
L’espace numérique, lui, est un espace virtuel qui a sa propre géographie, même matérielle (on pense aux câbles de l’internet qui traversent les océans18) mais il est peu considéré comme un véritable espace de navigation, tant sa structure hypertextuelle induit des déplacements spécifiques, natifs19. Dans une discussion par mail, les théoriciens de la littérature Éric Méchoulan et Marcello Vitali Rosati discutent de l’espace numérique, en s’appuyant précisément sur les notions deleuzo-guattariennes de lisse et strié :
Subject: Re: L’espace numérique
Date: 09 Feb 2016 08:17
From: Eric Méchoulan eric.mechoulan@umontreal.ca
To: Marcello Vitali-Rosati marcello@vitalirosati.net
[...] Pierre Boulez avait proposé une distinction que Deleuze et Guattari lui ont chipée et ont largement étendue dans un chapitre de Mille plateaux : le strié et le lisse. J’aimerais revenir spécifiquement à ce que disait Boulez : pour lui, le strié est « ce qui compte pour occuper », et le lisse est « ce qui occupe sans compter ». L’espace serait ainsi ce qui est d’abord occupé. Il n’y a pas un espace et ensuite des éléments qui viennent s’y installer. C’est en étant occupé qu’un espace peut apparaîtrea.
a. Éric Méchoulan, Marcello Vitali-Rosati, « L’espace numérique (6) : quand une réflexion sur la critique déjoue l’opposition entre privé et public au profit des échanges entre lisse et strié », Sens public, 2018. En ligne : [http://sens-public.org/articles/1312/] (consulté le 18 avril 2026).
L’espace numérique pourrait donc être habité, à la manière d’un espace réel ou projeté, salle, feuille de papier, ou écran, du moment qu’il est « occupé » : Yosra Ghliss et Marc Jahjah analysent dans « Habiter Whatsapp ? » cette nouvelle façon de faire exister l’espace par l’espace conversationnel numérique et l’affordance numérique de l’interface elle-même. Iels parlent « de séquences interactionnelles mettant en scène des activités sociales de la vie quotidienne : anniversaire, conversation autour d’un film…20 », qui font de l’outil de communication une sphère à part entière, que l’on peut rejoindre ou quitter, à la manière d’une pièce21. L’idée d’habitat numérique procède essentiellement d’une projection imaginaire : c’est dans l’espace virtuel de notre imagination que s’ouvrent les techno-hétérotopies poétiques deleuziennes.
2. Techno-hétérotopies numériques et déterritorialisations poétiques avec Hortense Gauthier
Pourquoi passer par Foucault et ses « hétérotopies », pour parler de poétique deleuzienne dans l’espace numérique ? Outre les liens forts qui les unissaient, l’admiration non-cachée de Deleuze pour Foucault, qui se matérialise par un ouvrage qui lui est consacré, il élabore à son égard l’idée d’un Foucault « nouveau cartographe »22 qui aurait ouvert la pensée comme un espace à explorer aux moyens d’une cartographie qu’on dirait aujourd’hui peut-être queer, oblique, de biais. Bertrand Westphal fait également le lien dans La géocritique. Réel, fiction, espace, en insistant sur la virtualité de l’hétérotopie, dont la littérature est une des manifestations, et la cartographie un ancrage entre virtualité et espace vécu :
[La cartographie] se situe aussi dans « un rapport de l’intimité et de l’immensité » (Ropars-Wuilleumier), à l’intersection entre espace macroscopique et espace intime, […], que Michel Foucault a qualifiée d’hétérotopique. Est hétérotopique tout « contre-site » où les sites « réels » sont représentés, contestés, inversés23.
De cette intersection avec la projection imaginaire, il développe l’idée d’une hétérotopie comme « laboratoire du possible », centrale dans l’activité poétique ou fictionnelle :
L’hétérotopie foucaldienne est cet espace que la littérature investit en sa qualité de « laboratoire du possible », d’expérimentatrice de l’espace intégral qui se déroule tantôt dans le champ du réel, tantôt en marge de celui-ci. L’hétérotopie permet à l’individu de juxtaposer plusieurs espaces sur un même site, ceux-ci fussent-ils a priori incompatibles. Car l’hétérotopie fonctionne selon un double principe d’ouverture et de fermeture qui rend ces espaces à la fois isolables et accessibles24.
Ce double point de départ permet d’envisager de penser une géophilosophie de la pratique poétique dans les espaces réels et virtuels, ainsi qu’une géocritique hybride de leurs interactions poétiques. Westphal indique encore que « Gilles Deleuze et Félix Guattari ont distingué espace lisse et espace strié, soit espace hétérogène et espace homogène25 ». En cela résolument, l’espace numérique remaille en permanence, créant du lisse autant que du strié, et urbanise ou domestique le sauvage. On peut se représenter ce décrochage avec l’effet de seuil vécu lors de séjours dans des villes très médiatisées ou des espaces comme les parcs à thèmes qui fictionnalisent l’espace, comme Westphal l’évoque en citant Marc Augé et son L’impossible voyage, le tourisme et ses images : « Dans l’espace urbain, et dans l’espace social en général, la distinction entre réel et fiction devient floue26 », et mentionnant les exemples de Disneyland et de la ville américaine, en particulier Los Angeles.
On peut également rappeler que la poétique de l’écriture propre à la pensée de Deleuze et Guattari est elle-même un exemple de déterritorialisation dans la mesure où elle chasse, pousse une idée vers l’autre et se veut à la fois nomade et poétique. Elle ne se laisse que difficilement saisir dans ce flux et n’impose pas de cartographie fixe, ce qui la situe clairement du côté de l’hétérotopie mobile. Penser en nomade, c’est penser les étapes du trajet en fonction du parcours, dont chaque point est relai27 :
[...] l’espace sédentaire est strié, par des murs, des clôtures et des chemins entre les clôtures, tandis que l’espace nomade est lisse, seulement marqué par des traits qui s’effacent et se déplacent avec le trajet. […] Le nomade se distribue dans un espace lisse, il occupe, il habite, il tient cet espace, et c’est là son principe territorial28.
Paradoxalement, le nomade ne « bouge » pas, il est sur son territoire, comme s’il avait une très grande maison29. Dans la technotopie, le « digital nomade », travailleur en col blanc qui peut être partout et nulle part, est la version achevée du nomade urbain, déterritorialisé, dans l’espace strié du maillage numérique qu’il organise et domine. Dans la techno-hétérotopie, les poètes circulent dans les failles du numérique et du réel.
Les œuvres de l’artiste poétesse française Hortense Gauthier témoignent d’une réappropriation de la cartographie et du déplacement dans l’espace pour travailler ses représentations géographiques, poétiser un territoire, le sortir de ses représentations figées, strier le lisse, être nomade dans la carte et laisser des traces virtuelles. Géographe de formation, elle pratique la « performance géopoétique30 », aidée de technologies d’enregistrement intermédiales, que ce soit pour Poésie du drone (2016) ou La ligne océanique (2023), une longue marche le long de la façade Atlantique. Elle mêle « photographie, poésie et art action » comme elle l’indique elle-même. Elle présente sa démarche qui « questionne depuis plusieurs années les différentes formes de spatialité, des territoires géographiques à l’espace cosmique, en passant par les espaces virtuels et cybernétiques, à travers un usage expérimental, poétique et critique des technologies numériques31 » et sa « géopoétique en action » s’inspire très directement de Deleuze et Guattari32. Son recueil Poèmes en marche33, réalisé en 2020 sur une durée de 11 jours, forme une liste poétique sonore consultable en version audio numérique. On y entend la poétesse qui décrit la randonnée, ses préparatifs, longue liste d’actions et descriptions de la marche en cours dans le Cantal vers la Lozère, ici dans le premier fragment intitulé « Poème-montée » :
[...] on a été se ravitailler on a attendu que les orages passent […] on marche vers le Puy Griou il se dresse il est là droit devant c’est un cône volcanique on dirait une grande dent […] on marche vers le Puy Griou toutes les sauterelles crissent toutes les sauterelles crissent les vaches sont là pas très loin les cloches des vaches les sauterelles crissent […]34
La bande-son du poème laisse entendre la voix de la poétesse qui reprend sa respiration au rythme de la marche, avec par moments le frottement du vent qui touche le micro, un son familier lors des communications téléphoniques en extérieur. Le texte est directement adressé, incarné par le corps et la voix de la poétesse en mouvement. L’ensemble forme une suite de déplacements dans l’espace racontés en direct, sous la forme de fragments de quelques minutes à peine : « poème-montée », « poème-descente », « poème-qui-grimpe », « poème-du-sommet », « poème-prairie », « poème-perdu-dans-les-prés », « poème-du-vide-tout-plein », « poème-du-chemin-disparu », etc. On arrive ensuite avec la poétesse dans une zone qui marque le milieu du chemin et qu’elle désigne dans deux fragments poétiques comme le « poème-France-profonde » et « Poème-France-bien-profonde ». Durant cette étape, la poétesse croise d’autres randonneurs justement occupés à « remailler » l’espace avec l’application Géocache, qui permet de géolocaliser des petits objets laissés par d’autres dans des boîtes, tandis qu’elle s’enfonce dans la France profonde et ses plis géologiques :
On a croisé des gens qui cherchaient une boîte quatre personnes qui avaient l’air de faire un jeu de piste avec leur téléphone et un papier ils devaient trouver une boîte puis dans le village d’autres gens cherchaient aussi des choses [...]35
Deux réalités coexistent dans le poème, celle des utilisateurs de Géocache (qui fonctionne selon le même principe que Pokemon Go) et celle de la poétesse qui continue sa route, ne percevant pas l’espace de la même façon que les chasseurs de boîtes, affairés sur leur propre territoire, croisant le frayage du poème mais explorant d’autres zones. La route se prolonge, jusqu’à entrer dans cette « France-profonde » qui indique à la fois une zone déserte, péjorativement appelée ainsi lorsqu’elle est dénuée de services, habitations, commerces, et la France des vallées profondes dans laquelle la poétesse descend, à la manière d’une catabase, à la différence qu’elle en remonte régulièrement. Ces montées et descentes rythment le poème mais dessinent aussi un espace imaginaire qui fait surgir un paysage sillonné, un espace tout à coup strié, entre géographie physique, humaine et poétique :
C’est vraiment la France profonde parce qu’on se sent bien profondément en France
Ça serait quoi ça la France profonde d’ailleurs qu’est-ce que ça veut dire qu’est-ce qui fait que cet endroit de France est profond moi je trouve qu’on est dans la France profonde parce que les chemins sont profonds […]36
Le fragment suivant se présente comme un « poème bien profond », dans la « France-bien-profonde » qui s’interroge sur la manière de faire un poème sur cette expérience de l’espace dont Gauthier dit « ça a l’air de rien sur la carte ça a l’air de petits chemins » alors que dans la réalité, « cela n’arrête pas de monter et descendre bien profondément37 ». Cette série de fragments poétiques performés dans l’espace même, mais disponibles en ligne en version numérique, fait vivre la technohétérotopie par le relai numérique et la voix de la poétesse, que l’on imagine haletante, et à l’arrière-plan son corps en train de gravir les sentiers et de marcher dans cet espace qui nous est pourtant, à nous auditeur·ices, invisible.
Il arrive par ailleurs que Gauthier utilise des images pour déployer une géopoétique intermédiale, comme c’est le cas notamment de son action Rituels pour le futur (2025) qui procède d’une commande plus large de l’agglomération du Grand Angoulême et de son projet « Sentier métropolitain38 ». Selon le principe de cette action poétique performée, « douze micro-performances » se sont tenues en 12 lieux, actions associées à une image, fixe ou vidéo, et à un poème « géolocalisé ». Outre les stations poétiques qui balisent le chemin, grâce à une « cartographie numérique39 », une édition de 12 cartes postales, en « low tech » comme le précise l’artiste poétesse, accompagne le projet et sa dissémination au-delà de la préfecture charentaise. L’œuvre nécessite, comme l’œuvre sur application Yahidka - Yet Another Hole I Didn’t Know About – à la conquête de la Nouvelle Californie (2014) de l’artiste Capucine Vever40, d’être sur place pour activer les poèmes. Ce remaillage poétique d’un environnement quotidien, à travers la techno-hétérotopie de la poétique numérique, implique directement la pensée d’une déterritorialisation visant à susciter l’imaginaire de nouveaux « topoï », de lieux communs qui se dédoublent en lieux poétiques. La promenade littéraire fictionnalise le sentier, le paysage et génère cet effet de seuil ou de bulle que l’on peut vivre en entrant dans un environnement immersif fictionnel, du livre au Luna park. Ces manières d’habiter l’espace opèrent des déplacements imaginaires, puisque le corps peut tout à fait rester au même endroit, sans que rien ne change autour de lui. Mais la configuration géographique s’en trouve modifiée, perçue à travers des outils technologiques qui déploient cet « espace hybride » tout en l’ouvrant à des hétérotopies poétiques.
Conclusion
La réflexion déployée dans le cadre de cet article pourrait approfondir encore les relations géopoétiques proposées par les performances d’Hortense Gauthier avec la notion d’espace hybride. L’appropriation de l’espace par le numérique et le poétique, accompagné de rituels magiques, déraillements descriptifs ou cartes sensibles, s’inscrit pleinement dans la pensée « géocréative » de Deleuze et Guattari, qui provoque ce qu’ils ont désigné comme une « vision stratigraphique », identifiée par Bertrand Westphal41, à savoir une vision dynamique de l’espace selon une logique de transgressivité et de déterritorialisation42. Chaque fragment poétique fonctionne comme une apparition « stratigraphique » qui rebascule la perception de la carte dans un territoire invisible, qui n’est plus reconnaissable en tant que tel dans l’organisation administrative ou cartographique des lieux. Ces visions se superposent à une réalité tangible bien sûr, mais elles activent un imaginaire lucide de la construction culturelle du territoire, à travers des décalages et des manifestations de subjectivités ancrées grâce aux technologies de géolocalisation ou de portabilité. Pour reformuler ce propos à travers une image, le bug ou le glitch poétique permet de révéler la construction imaginaire habituellement transparente dans la façon d’appréhender l’espace au jour le jour : technotopies d’un côté pour le quotidien dominé par les applications numériques qui contrôlent le territoire, techno-hétérotopies de l’autre pour engager une relation géocritique à l’espace et à son occupation nomade. Cette manière d’aborder le territoire engage une pensée qui pose les linéaments d’une décolonisation des espaces communs, et d’un remaillage par l’habitat poétique, nomade, déterritorialisé, hétérotopique des zones qui forment nos géographies imaginaires et physiques43.
