En 2012, dans la lignée (et l’influence revendiquée) des spin-off développés pour des comics ou des séries télévisées, les lecteurs de la série de bande dessinée historique Alix, créée en 1948 par Jacques Martin, voient apparaître en librairie une suite qui rompt en partie avec la série-mère. Le « concept » d’Alix senator naît d’une discussion d’abord informelle en 2010 entre Reynold Leclerc, alors fraîchement nommé éditeur chez Casterman, la scénariste Valérie Mangin1 (Chroniques de l’Antiquité galactique, Petit Miracle…) et son époux, le dessinateur et scénariste Denis Bajram (Cryozone, Universal War…). Valérie Mangin et Denis Bajram ont l’idée, retenue ensuite par le comité Martin2, d’instaurer un saut dans le temps de quarante ans par rapport à la série-mère qui se situait, pour ses événements principaux (et en excluant les moments de flash-back), entre la victoire romaine à Alésia de ‑52 et la fin de la guerre civile, mais avant l’assassinat de César de ‑44, terminus ad quem dans la chronologie martinienne. Ainsi, après la violence extrême des guerres civiles qui ont déchiré Rome, la victoire d’Octave sur Marc-Antoine et Cléopâtre puis l’instauration du principat, Alix mène une vie rangée de père de famille et de sénateur, loin des aventures trépidantes de sa jeunesse, jusqu’à ce qu’il découvre qu’un complot se trame contre son ami et protecteur l’empereur Auguste. Et c’est là que commence le premier tome de la série, intitulé Les Aigles de sang, qui reprend de manière astucieuse l’un des épisodes marquants de la série Alix : l’intervention supposée de l’aigle de Jupiter, au tout début du Tombeau étrusque (1968, p. 4‑5), pour désigner en Octave le futur maître de Rome, quelques planches dont Martin avait trouvé l’inspiration dans un très court passage de la Vie des douze Césars de Suétone.
Le travail de scénariste de Valérie Mangin dans l’univers Martin présente bien sûr une continuité par rapport à la série Alix, qui est parfaitement assimilée – tout d’abord parce que l’autrice revendique une passion pour la série depuis son enfance, et tout particulièrement pour Le Dieu sauvage3 ou Le Prince du Nil – au point qu’elle a aussi assuré récemment le scénario de quelques albums d’Alix4. Mais le choix qui a été fait pour Alix senator, tant par le saut temporel dans le scénario que par la différence graphique avec les dessins de Thierry Démarez, implique une volonté de rupture et d’émancipation5. Les deux démarches se retrouvent fusionnées par cross-over dans le diptyque autour de la figure mythologique du Minotaure, comportant un Alix (autonome par rapport aux autres albums de la série-mère et « souple », comme chez Martin, dans son positionnement sur une chronologie réelle) et un Alix senator (qui fait suite à la fois aux albums précédents de la série dérivée qui constituent une narration suivie de mois en mois et d’année en année, et à l’album d’Alix paru six mois plus tôt)6.
L’approche historique qu’a Valérie Mangin sur Alix et Alix senator révèle ainsi d’emblée quelques divergences par rapport à Jacques Martin. Latiniste émérite dès le secondaire, chartiste de formation et rompue à ce titre à la méthodologie de la recherche7, elle puise davantage dans les ouvrages scientifiques universitaires (plus aisés à se procurer que du temps de Martin, bien sûr, qui avait dû se contenter au début des volumes du Dictionnaire des Antiquités Grecques et Romaines de Daremberg et Saglio), sans faire de cette rigueur nécessaire un carcan limitant son inventivité et le faisant si besoin exploser pour y intégrer des éléments de fantastique, déjà présents ponctuellement chez le collaborateur d’Hergé. Elle s’efforce également de diffuser des compléments à l’intrigue des albums par le biais de dossiers qu’elle rédige elle-même et par un travail de grande ampleur mené sur le site Internet qu’elle consacre à Alix senator. Cette démarche de vulgarisation, dans laquelle s’inscrivent certes beaucoup de bandes dessinées historiques même « grand public » depuis une vingtaine d’années (avec la présence très régulière de dossiers de fin, de qualité variable), est toutefois nettement plus développée et structurée comme un ensemble cohérent chez Valérie Mangin8. Ainsi, après avoir étudié dans un premier temps le cadre éditorial et artistique de la série Alix senator9, nous nous focaliserons sur les axes de la recherche documentaire en amont et de sa vulgarisation en aval par la mise en place d’outils différents de médiatisation (sites Internet et cahiers historiques ajoutés à l’édition premium d’Alix senator ou à l’édition spéciale Canal BD pour Alix), complémentaires de chaque histoire, permettant aux lecteurs les plus curieux de prolonger le plaisir de la lecture par la confrontation entre éléments réels et fictionnels et l’approfondissement de certaines connaissances.
I. Comment passer d’Alix à Alix senator ?
Assurer un rôle de continuateur de la série Alix, c’est être en équilibre sur un fil : rester totalement dans les pas de son créateur, c’est prendre le risque de juste faire du « sous-Martin » sans la moindre originalité ; et s’en écarter, c’est prendre aussi le risque d’une cassure avec le public hérité. C’est pourtant le choix fait par Valérie Mangin en imaginant un Alix vieilli, père de famille, célibataire et sans Enak10, riche mais qui ne quitte plus Rome, lui qui a tant cheminé.
1. Changer l’histoire parce que la bande dessinée historique a changé
Décaler de plusieurs décennies le moment de la série dérivée, c’était certes prendre le risque que les lecteurs ne ressentent plus qu’un lien artificiel entre les personnages (réels ou fictionnels) de la série-mère et de la série dérivée, si différents physiquement, au premier rang desquels se trouve bien évidemment Alix, qui troque la blondeur de sa chevelure et le rouge de sa tunique, contre le blanc de ses cheveux et de sa toge prétexte de sénateur. C’était aussi éviter non seulement les problèmes de jonction avec la série-mère s’il y avait eu succession immédiate après la mort de César, mais encore des difficultés éditoriales pour une série voulue tout public, restrictions qui auraient inévitablement découlé de l’inscription des intrigues au moment des guerres civiles où les proscriptions ensanglantent la Ville.
Ainsi, impossible d’y intégrer la violence constante de Rome11, bien que l’ombre du film Gladiator et celle de la série d’HBO sortie quelques années avant le premier Alix senator planent12. Pourtant, la BD historique a changé : elle a en effet opéré peu à peu une mutation en s’éloignant des codes posés par la prépublication dans le journal Tintin, au gré de l’influence de certaines œuvres parues dans les revues À suivre de Casterman et Vécu de Glénat13 du début des années 80 au milieu des années 90. Émerge alors en 1997 Murena (Dargaud)14 de Jean Dufaux et Philippe Delaby, une série qui prend ses distances avec la BD antiquisante, « péplumesque », incarnée jusqu’à présent par Jacques Martin. Le public visé est celui des adolescents et des adultes (donc sans la chape de la loi du 16 juillet 1949) ; la série est sans prépublication, conçue comme une sortie d’immense roman (graphique) dont les tomes qui se suivent sont d’ailleurs appelés chapitres. Érotisme léger ou sexe bien plus explicite15 mais aussi violence sont nettement plus présents, ainsi qu’un questionnement sur le pouvoir impérial, avec une série certes portée en partie par le personnage fictionnel éponyme mais peut-être surtout par le personnage réel de Néron, dont est dressé au fil des planches un portrait plus nuancé que la traditionnelle « légende noire » qui lui est associée. C’est un succès critique et commercial. Alors que le sixième tome de Murena paraît, une deuxième série de BD historique à sujet antique est lancée chez Dargaud en 2007 par Enrico Marini, Les Aigles de Rome, dans le même esprit que Murena et qui se déroule sous Auguste et Tibère16. Donc la concurrence est rude et même si à cette même période continuent à paraître chez Casterman des albums de la série « classique » Alix, la série de Jacques Martin est en perte de vitesse17 : l’auteur, alors âgé, est diminué par des problèmes de vue et ne peut désormais assurer que les scénarios de ses albums, mais non les dessins, confiés à des collaborateurs18, avant de devoir totalement passer la main peu de temps avant son décès en 2010. Même si la série « classique » Alix a évolué, de sa création en 1948 au dernier album intégralement assuré par Martin (Le Cheval de Troie, 1988), elle reste tributaire d’un cadre posé au sortir de la Deuxième Guerre mondiale par un auteur autodidacte passionné par l’Antiquité (d’ailleurs plutôt grecque au départ que romaine).
En plaçant le premier tome d’Alix senator en ‑12, donc déjà quinze ans après l’accession d’Auguste au pouvoir, Valérie Mangin fait de cette période un moment-charnière qui pourrait bien voir s’effriter la Pax Romana, stabilité sur laquelle repose le pouvoir du Princeps mais qui semble malmenée, dès la planche d’incipit, par l’assassinat mystérieux de l’ancien allié d’Auguste, Lépide, retrouvé éviscéré, et par celui du gendre de l’empereur, Agrippa, qui a subi le même sort. Dans la note d’intention rédigée pour présenter son projet aux éditions Casterman, la scénariste explique que ce qui l’a toujours fascinée dans la série Alix, c’est un « mélange d’Antiquité documentée et d’éléments merveilleux19 ». Il n’y a donc rien d’étonnant à ce qu’elle retienne, comme élément narratif fondateur de sa propre série dérivée, le présage de la grandeur d’Auguste raconté volontairement par Martin, dans le huitième Alix, sans la moindre distance par rapport à l’hypotexte suétonien20 qui énumérait tous les événements extraordinaires censés valider la future mainmise d’Octave sur Rome. Toutefois, en droite ligne de l’ère du soupçon (face à la « parole officielle ») initiée quelques années après par Martin lui-même dans Le Spectre de Carthage (1977, p. 4121), Valérie Mangin amène les lecteurs à faire également une relecture politique du premier vol de l’aigle, celui sur lequel est assis le mythe d’Auguste, « maître du monde […] aigle de la terre22 ». Elle pose en effet d’emblée, dans la planche finale du premier tome, la nécessité d’une démythification des images de César et d’Auguste, lorsque le premier augure assène à un Auguste aussi stupéfait que les lecteurs qui ont grandi avec Le Tombeau étrusque, que c’est aussi un aigle dressé qui lui a pris le morceau de pain et le lui a rendu en s’inclinant devant lui, jouant ainsi parfaitement son rôle dans le « spectacle » monté de toutes pièces par Jules César, afin de renforcer par cette mascarade la légitimité testamentaire de son futur successeur à la tête de Rome23.
2. Un pacte de stabilité fragilisé par la nouvelle esthétique ?
Benoît Berthou évoque la nécessité d’« alléger le “pacte de stabilité” afin de faire une place à une forme de diversité24 » lorsqu’il y a plusieurs auteurs pour une série (le « multi-auteur »). Thierry Démarez doit ainsi s’inspirer de Martin, sans imiter ; le vieillissement implique une rupture, donc une émancipation, par rapport à l’esthétique intégrée par les lecteurs comme la « norme ». Dès le premier tome (et même dès la première de couverture), on constate aisément que le style de Thierry Démarez s’éloigne de la ligne martinienne (qui n’était déjà pas tout à fait non plus la ligne claire d’Hergé pour Tintin), notamment par le recours régulier aux hachures et par une colorisation différente des planches25. Scénariste et dessinateur organisent les planches avec un nombre de cases proche du dispositif réduit qu’avait adopté Martin à partir de l’album des Proies du volcan (1978), mais le dessinateur opte pour un cadrage régulièrement plus serré sur les personnages26. Allant vers plus de réalisme dans le dessin des personnages, il maintient la rigueur de Martin dans le traitement des décors architecturaux antiques. On constate qu’il a davantage recours à des vues d’ensemble en plongée, pour montrer par exemple, les bâtiments de Rome construits sous Auguste au début du tome 1 (p. 6 ou 9), ou encore l’imposante Mère des Pyramides à la fin du tome 2 (p. 34), case attendue en « vue d’avion » d’après les indications du scénario et à propos de laquelle Valérie Mangin précise :
Cette page ne comporte que trois cases pour laisser un maximum de place à la Mère des Pyramides, le monument fantastique recherché par Alix et les siens depuis le début de l’album. D’habitude, Thierry et moi gardons volontairement des mises en page assez classiques. Chaque planche comporte entre sept et neuf cases, réparties en général sur trois bandes. Nous évitons bords perdus, débordements de dessins et bords de cases en zigzag. Ici, les deux tiers de l’espace sont donc dédiés à une seule illustration. Elle mêle à la fois un paysage inattendu, une oasis au cœur d’un canyon rocheux, et une architecture qui rappelle l’Égypte archaïque, mais aussi… certaines constructions d’Amérique latine. Alix ne peut pas le savoir, bien entendu. Mais le lecteur doit y penser. Les bâtisseurs de cet étrange endroit faisaient partie d’une civilisation très ancienne27 mais aussi mondiale, peut-être à l’origine de tous les autres28.
Si l’on observe la planche 27 (p. 29) du troisième tome (La Conjuration des rapaces) reproduite ci-dessous, on constate que ces choix de mise en scène du récit (pas simplement de mise en page) dans le théâtre de Pompée correspondent tantôt strictement aux indications textuelles initiales de la scénariste (Fig. 1, en jaune, case 3), tantôt à des modifications opérées par le dessinateur (Fig. 1, en bleu, case 7)29.
Figure 1. Comparaison entre le scénario initial de La Conjuration des rapaces et la version finale dessinée : exemple de la planche 27 (p. 29) ; Alix senator, t. 3. La Conjuration des rapaces de Valérie Mangin et Thierry Démarez, 2014.
© Casterman. Avec l’aimable autorisation des auteurs et des éditions Casterman.
La case 6 comporte finalement les deux personnages principaux de la séquence, le Vautour (alias l’impératrice Livie elle-même) et Khephren, fils d’Enak et fils adoptif d’Alix, pour insister sur la proximité des deux au moment où va être scellé le serment de trahison. Et, pour montrer que tout est déjà réglé, la dernière case montre le groupe vu de loin (donc plus de gros plan sur l’expression du visage du jeune homme ni sur ses gestes éventuels), alors qu’il quitte les lieux de la conjuration. Le détail de la présence de la statue du rival de César est conservé, comme si le consul restait le dernier témoin de/sur la scène. De même, au début de la séquence dans le théâtre (planche 22, p. 24), aux indications scénaristiques « Plongée. Dans la nuit, Alix avance dans une petite rue tout juste éclairée par la lune et les étoiles. Sur le côté, on voit des boutiques fermées. Devant lui, au loin, on voit le théâtre de Pompée où va le sénateur. Xanthos marche derrière lui. Il regarde de côté mais tout est calme. Il y a juste un ivrogne qui dort dans un coin éventuellement.», est substituée une case avec un plan encore plus large que la case 3 de la Fig. 1, qui montre l’ensemble du quartier du théâtre plongé dans la pénombre, sauf quelques rares feux dont le principal permet un accord entre les cases 1 et 2 (puisqu’il s’agit de l’éclairage du front de scène nécessaire aux conjurés qui attendent Alix). Ce jeu entre plans d’ensemble et plans rapprochés permet de ne plus recourir que de manière très limitée aux cartouches narratifs pour indiquer explicitement des changements de lieu30 ; ce n’est pas propre à Alix senator mais une tendance que l’on observe dans d’autres BD antiquisantes récentes31.
La colorisation d’Alix, d’abord assurée par le dessinateur lui-même, comporte des teintes de sépia ou de gris pour signaler les flash-back, selon un code chromatique courant utilisé dès le premier cycle ; ce n’est pas le cas dans les Alix que Valérie Mangin a scénarisés et Chrys Millien dessinés puisque ce n’était pas le principe chez Martin. En outre, s’ajoutent, selon un dispositif narratif retenu par Jacques Martin dès les premiers Alix, divers récits imbriqués assurés ponctuellement par des personnages, qui peuvent correspondre soit à un passé réellement vécu par les personnages mais jusque-là passé sous silence32 ou qui prend la forme d’un clin d’œil textuel ou graphique à une case tirée d’une ancienne aventure d’Alix dessinée par Martin33, soit à un futur uchronique posé comme pure hypothèse34, soit à des rêves ou des cauchemars de certains personnages (projection narrative qui a toujours eu une importance majeure chez Jacques Martin35 et que Valérie Mangin reprend dans certains scénarios36). On a donc la volonté de mettre en place un récit qui comporte de nombreuses ramifications, que ce soit sur lui-même ou vers d’autres « branches », principales pour les autres albums d’Alix senator ou secondaires pour les Alix de Jacques Martin ou les propres Alix de Valérie Mangin.
II. Le travail de documentation
Une bande dessinée comme Alix ou Alix senator implique un énorme travail de documentation, aussi bien pour la scénariste que pour le dessinateur et le coloriste. Beaucoup de questions émergent pour donner vie à l’Antiquité mais elles ne trouvent pas toujours une réponse. Et c’est parfois l’imagination qui doit venir s’en mêler pour recréer au moins du vraisemblable.
1. Se documenter pour transposer, élaguer… et au besoin délibérément inventer
Valérie Mangin, même si elle a eu l’occasion, par ses études secondaires et supérieures, de pratiquer le latin à un haut niveau, n’était pas une spécialiste de la civilisation latine avant de se lancer dans Alix senator. Son idée de série dérivée retenue par les éditions Casterman, elle a donc procédé, pour se lancer, à des recherches documentaires constamment approfondies depuis lors, pour nourrir d’éléments véridiques ou, à défaut, vraisemblables ses scénarios. Voici comment elle procède pour Alix et Alix senator :
Pour les deux Alix, j’utilise le même type de documentation. Je débroussaille sur Wikipédia en partant de ma culture générale sur le sujet. Puis, je cherche de la documentation plus « universitaire » comme le Dictionnaire du siècle d’Auguste, les livres des collections Realia, les Guides des civilisations des Belles Lettres, les La vie quotidienne à… au temps de…. Pour les visuels, je regarde souvent les Découvertes Gallimard, mais ça dépend vraiment des sujets. J’essaie de trouver des références sur le net (encore que cela devienne très dangereux avec l’IA). Je vis dans une petite ville sans bibliothèque universitaire, je ne peux donc consulter que ce qui est disponible dans le commerce (sauf exception). Je n’ai pas non plus la chance de pouvoir aller sur place : je me fie donc en grande partie aux vidéos trouvées sur internet pour voir les « restes » des endroits où va Alix. Restent les Musées : je visite et j’achète les catalogues d’expo à l’occasion (comme celle sur Auguste au Grand Palais).
Et j’oubliais d’autres usuels majeurs : les albums de Jacques Martin. Je reviens toujours à mes préférés (en gros du Dernier Spartiate à l’Enfant grec).
Je travaille personnellement à peu près de la même manière sur les deux séries. Je me sens juste tenue à plus de réalisme sur Alix senator. Jacques Martin s’est permis, à notre grand bonheur, des écarts avec l’Histoire que je ne souhaite pas reproduire dans Alix senator : inventer des royaumes hors du temps comme celui de Sakhara par exemple37.
Comme elle a maintenu le principe lancé par Martin d’un Alix voyageur38 (même si le premier tome se déroule essentiellement à Rome, où notre héros est resté quelques dizaines d’années après l’accession d’Octave-Auguste au pouvoir suprême et où il revient régulièrement39), cela la contraint à procéder à des recherches plus spécifiques pour chaque tome, selon le lieu où se déroule l’histoire.
En ce moment je travaille sur un Alix senator qui se déroule en Palestine, j’utilise donc le Guide des civilisations sur la Palestine romaine, couplé à beaucoup d’images de reconstitution du Temple ou des constructions hérodiennes trouvées sur le net ou bien des images du site actuel de Qumran [en Cisjordanie]. Je me servirai des mêmes pour le dossier premium. En fait, entre ce qui a totalement disparu et ce qu’on connaît très mal, on doit beaucoup réinventer tous les deux [Thierry Démarez et elle-même]. L’inconvénient dans une BD réaliste, c’est que tout doit être dessiné… On ne peut se passer d’aucun détail. […] Pour le dossier sur les mégalithes du tome 15, je m’étais servi d’un Découvertes Gallimard sur le sujet ainsi que du Monde ancien de Belin consacré aux Préhistoires d’Europe40 .
Les tomes 2, 6 et 12 se situaient donc en Égypte, le 4 à Delphes, le 5 à Pessinonte en Asie Mineure, le 8 dans la cité de Pétra (en Jordanie), le 10 et le 15 en Gaule41, le 11 en Parthie42, le 13 dans l’archipel des Cyclades et le 14 en Germanie. Ainsi, souhaitant qu’une partie de l’intrigue de l’un des albums se déroule dans les égouts de Rome43, elle s’appuie sur plusieurs ouvrages techniques d’Alain Malissard publiés aux Belles Lettres dans la collection « Realia » (Les Romains et l’Eau et Les Romains et la Mer44). Cette phase de recherche est passionnante, chronophage et parfois infructueuse sur les domaines espérés ; la scénariste peut alors abandonner si nécessaire les supports purement historiques pour débloquer la narration :
je passe toujours trop de temps à lire ou à regarder des images ! J’ai dû mal à arrêter de chercher des détails, même si je sais qu’ils ne me serviront pas… Mais la doc me nourrit beaucoup en anecdotes et en ambiances. Elle m’aide vraiment à écrire mon histoire. Elle a rarement été déceptive sauf pour le tome 5 (Le Hurlement de Cybèle) à Pessinonte. Il ne reste rien de la ville à part les fondations du temple de Cybèle et la vie en Asie Mineure à cette époque a vraiment laissé peu de traces. J’ai connu une autre déception en préparant le tome 16 (L’Atlantide) : les Romains n’ont jamais été de grands explorateurs maritimes (ni même de très bons marins). Je n’allais rien avoir à raconter sur ce sujet… Heureusement Pythéas45 était là46.
Pour l’écriture de tous les tomes et comme on peut le lire dans les différents dossiers des éditions premium (sur lesquels nous allons revenir par la suite), elle va puiser en outre fréquemment dans les œuvres mêmes des historiens grecs et latins, notamment dans les Vies de César, d’Auguste et de Tibère rédigées par Suétone47, chez Tacite, mais aussi dans les Commentaires de la Guerre des Gaules de Jules César48, dans les œuvres de Plutarque, Dion Cassius, Diodore de Sicile, Flavius Josèphe, Strabon, Hérodote. Elle a aussi recours à l’encyclopédiste et compilateur Pline l’Ancien, au philosophe Platon (pour le mythe de l’Atlantide49) et même… à la poésie de Lucrèce, d’Ovide ou de Virgile, auteur qui est mentionné aussi bien par des personnages dans le corps d’un album que par l’autrice Valérie Mangin dans le dossier final de l’album50 et sur la page de son site internet consacré à « L’antre de la Sibylle51 ».
Si l’on s’appuie aussi bien sur la rubrique « Vrai/faux52 » de son site que sur quelques remarques présentes dans les cahiers historiques des éditions premium d’Alix senator, on constate que la scénariste choisit d’exploiter non seulement bien sûr des informations historiques dont la véracité est attestée (par exemple, dans le premier album, le poste de prêtre de Jupiter vacant de ‑87 à ‑1153 ou celui de préfet d’Égypte occupé en ‑12 par un certain Publius Rubrius Barbarus54) que des éléments sur lesquels le flou règne (et qui, sur le site Internet, comportent en haut de page la mention « On ne sait pas » en réponse à l’affirmation sur laquelle il fallait trancher55), voire certains détails dont, en tant qu’historienne, elle sait bien qu’ils sont faux mais qui peuvent améliorer l’efficacité de l’intrigue. C’est le cas de l’utilisation du personnage de Césarion dans Le Cycle des rapaces (donc les trois premiers tomes) comme élément central de la conjuration visant à se débarrasser d’Auguste : Valérie Mangin sait que c’est faux puisque plus personne n’entend parler de Césarion après la mort de Cléopâtre mais il est utile à l’histoire donc il lui suffit d’introduire dans la narration un subterfuge expliquant qu’il est encore vivant56 (c’est en outre sur ce coup de théâtre que se clôt le premier tome, avec un texte et une image qui servent d’amorce au tome 2, un peu comme le suspense de bas de planche pour la prépublication). Et comme les lecteurs de Pierre Corneille l’auront reconnu à la lecture des derniers mots de la case 2 de la p. 11 de La Conjuration des rapaces, lorsque Livie dit à Auguste : « Tu as bien fait, de pardonner à Barbarus, très cher : la postérité se souviendra de ta clémence »57, cette conjuration imaginaire fait fortement écho à celle qu’aurait tramée L. Cornelius Cinna Magnus, selon Sénèque, Dion Cassius58… et le célèbre dramaturge classique.
2. Se documenter pour restituer graphiquement
Valérie Mangin fait parfois apparaître dans son scénario des « cf. » qui mentionnent à Thierry Démarez des recherches préalables auxquelles elle a procédé durant les phases de recherche et d’écriture du scénario (liens Internet, photographies, schémas, gravures, restitutions 3D, etc.) et qui constituent des documents visuels précis qu’elle a donc en tête en écrivant et qu’elle archive soigneusement pour pouvoir si besoin les fournir au dessinateur. Mais le dessinateur, qui a longtemps œuvré comme décorateur (puis chef d’atelier) à la Comédie-Française procède aussi à ses propres recherches documentaires ; et le binôme se connaissant depuis très longtemps59 et se faisant confiance, Thierry Démarez peut s’éloigner librement de la source graphique si cela lui semble plus judicieux60 : « On discute des albums à chaque étape : choix des thèmes et des lieux, synopsis, scénario, storyboards, dessin et mise en couleurs. C’est une collaboration au sens plein », écrit Valérie Mangin61.
La Fig. 2 présente ainsi un exemple de documents fournis par la scénariste au dessinateur, comme première approche pour la séquence dans le théâtre de Pompée62, qu’il a pu ensuite compléter selon ses propres recherches et les questionnements qui ont émergé au fur et à mesure du dessin. On y voit des représentations (de divers types et avec des angles de vue différents) du théâtre de Pompée, seul ou remis « en contexte » (c’est-à-dire placé dans son environnement urbain), avec le vocabulaire technique associé. Ces documents sont tirés essentiellement de la page Wikipédia consacrée au bâtiment63 mais aussi du site de vulgarisation scientifique porté par le CIREVE (Centre interdisciplinaire de réalité virtuelle) de l’université de Caen Normandie, qui accueille également dans le hall de sa Maison de la Recherche en Sciences Humaines la maquette originale de Rome construite par l’architecte Paul Bigot64. Valérie Mangin confirme l’utilisation de ce travail exceptionnel de Bigot : « Pour dessiner Rome, nous nous sommes inspirés de la maquette qu’on peut voir à Caen. Elle permet d’être le plus réaliste possible65. »
Figure 2. Montage comportant une partie de la documentation préparatoire de la scénariste pour une séquence se déroulant au théâtre de Pompée.
Source : documentation personnelle de Valérie Mangin.
Le site Plan de Rome : restituer la Rome antique66 est en effet désormais une ressource précieuse pour tous les auteurs qui travaillent sur la BD antiquisante puisque cela permet de se « déplacer » dans certains quartiers de Rome, de « visiter » certains bâtiments. La page associée au théâtre67 permet ainsi d’avoir accès non seulement à des clichés de cette partie de la maquette de Bigot mais aussi à des images virtuelles fixes ou à des vidéos dans le cadre notamment des conférences des « Nocturnes du Plan de Rome ». Ces outils modernes offrent la possibilité aux scénaristes et aux dessinateurs de se projeter dans ce décor de la Rome antique mais avec une contrainte essentielle à prendre en compte : il s’agit, comme pour les maquettes physiques de Bigot et Gismondi, d’une vue de Rome sous l’empereur Constantin donc au ive siècle ap. J.‑C.68, et non au ier siècle avant ou après, période où se déroulent les aventures d’Alix (ou de Murena). Les dessinateurs, à moins de commettre des anachronismes, doivent donc toutefois « corriger » ces vues ultérieures pour se conformer à l’état du lieu pour l’empan retenu. La problématique de la transposition nécessaire en remontant dans le temps est bien évoquée par Thierry Démarez, qui dévoile également une autre source de documentation appartenant à « l’univers Alix » :
Lorsque je me suis lancé dans cette aventure, je suis parti quasiment de zéro au niveau documentation. Il a fallu tout rechercher au fur et à mesure et cela a doublé le temps de réalisation. Mais la collection « les Voyages d’Alix » a représenté une base solide et cohérente pour la réalisation d’Alix senator. Le travail de Gilles Chaillet m’a beaucoup aidé69. La grande difficulté a été de transposer sa Rome du ive siècle à celle d’Auguste, bien antérieure. Ainsi, beaucoup d’édifices n’ont pu être construits à l’époque de notre Alix. Il a fallu vérifier les dates de construction des bâtiments présents sur les vues générales de Rome, la cohérence avec l’équipement des légionnaires (plus présents dans le tome 2), etc.70
Si l’on observe de plus près certains des documents de la Fig. 2, on constate que la photographie en bas à gauche est très proche de la vue du théâtre avec les bâtiments autour que l’on trouve en case 3 de la p. 29 (Fig. 1). La source de la case est donc la maquette de Gismondi et non celle de Bigot, mais le cadrage est plus rapproché puisqu’il s’agit d’insister sur le bâtiment théâtral et non sur l’ensemble du champ de Mars. C’est la même source, mais avec une autre variation de cadrage (vue sur le portique et le bassin et non sur le Tibre) un peu avant, à la case 1 de la p. 24. Quant à la vue rapprochée du théâtre de la case 2 de la p. 24 (Fig. 3), avec axe oblique, elle donne à voir nettement – mais bien sûr sans préciser le nom de chaque partie puisque ce n’est pas un ouvrage didactique – le frons scaenae, la columnatio, le pulpitum, le proscaenium du côté des conjurés71 (qui ont donc l’air d’être les acteurs d’une pièce de théâtre en train de se jouer sous les yeux du seul public présent, celui des lecteurs, d’autant qu’ils portent pour certains des masques d’oiseaux). Cette occupation de la scène s’oppose au vide de l’orchestra et de la cauea, qui montre bien le paradoxe de ce spectacle nocturne, qui n’avait pas vocation à se tenir devant public72. On voit ainsi bien l’exploitation qui a été faite du document initial par le dessinateur.
Figure 3. Deux vues du théâtre de Pompée (p. 24, case 1 extérieur, case 2 intérieur) dans Alix senator, t. 3. La Conjuration des rapaces de Valérie Mangin et Thierry Démarez, 2014.
© Casterman. Avec l’aimable autorisation des auteurs et des éditions Casterman.
L’une des sources visuelles fréquemment utilisées désormais par de nombreux auteurs se trouve dans les images libres de droit de Wikipédia. En voici un exemple avec une photographie du Monte Circeo de l’encyclopédie collaborative et son traitement dans la première case d’Alix senator (Fig. 4). Le scénario présentait la mention finale « (Chercher Monte Circeo pour les photos) ». Nous citons ici le fichier du scénario aimablement communiqué par Valérie Mangin, reformulé dans sa version publiée dans Les Coulisses en « Regarde jpg Monte Circeo ». Les images du Mont Circé ne sont pas superposables mais elles sont très proches.
Figure 4. Le Mont Circé dans Alix senator et sa source en ligne (https://commons.wikimedia.org/wiki/File:Circeo.JPG) ; Alix senator, t. 1. Les Aigles de sang de Valérie Mangin et Thierry Démarez.
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Ce n’est pas propre à Thierry Démarez puisque Marc Jailloux, par exemple, a procédé vraisemblablement de même dans Le Bouclier d’Achille (2023), lorsqu’il a dessiné la citadelle de Mycènes – telle qu’Alix aurait pu la voir – en s’inspirant d’une photographie de l’ensemble du site et d’une autre avec la Porte des Lionnes disponibles sur Wikipédia (l’angle de vue est le même, y compris les ombres portées)73.
Après l’étape du scénario assuré par Valérie Mangin, la quête documentaire ne s’arrête pas aux recherches du dessinateur Thierry Démarez pour le storyboard et les dessins en noir et blanc, puisque Jean-Jacques Chagnaud, coloriste de la série depuis le tome 5 (Le Hurlement de Cybèle, 2016), doit aussi élaborer la colorisation des albums et faire des choix qui doivent être le plus proche possible des données historiques qui seraient disponibles74, la valeur purement esthétique ou symbolique passant après (sauf dans des cas particuliers de tension dramatique, par exemple)75.
III. Le travail de vulgarisation
Entre deux scénarios des albums, Valérie Mangin se sert de la documentation accumulée et triée pour écrire des textes de vulgarisation dont le principe retenu est celui d’une complémentarité entre les différents supports (albums, cahiers historiques, sites, réseaux sociaux) : « La phase d’écriture me permet de déterminer les éléments qui seront le plus en rapport avec l’album et de faire éventuellement des focus ou des encarts/compléments sur eux76. »
1. Le dossier final des éditions premium
Pour chaque tome de la série Alix senator, Valérie Mangin rédige elle-même un cahier additionnel de huit pages77 sur un thème lié à l’album, qui, outre quelques cases du tome concerné, peut contenir des illustrations tirées d’un Alix de Martin avec lequel le tome d’Alix senator entretient un lien, mais aussi des encarts historiques, des cartes Landsat Copernicus ou encore des photographies de statues qui seront dévoilées comme des sources iconographiques de Thierry Démarez, le dessinateur. Ainsi, le dossier final du tome 3 de La Conjuration des rapaces (album tournant autour d’intrigues de palais pour savoir qui pourrait bien succéder à Auguste s’il était renversé) porte sur la « Domus Augusta » (Fig. 5), le titre principal du dossier étant en latin.
Figure 5. Intégralité du cahier historique final du tome 3, édition premium (« Domus Augusta : la famille impériale ») ; Alix senator, t. 3. La Conjuration des rapaces de Valérie Mangin et Thierry Démarez.
© Casterman. Avec l’aimable autorisation des auteurs et des éditions Casterman.
Valérie Mangin garde en effet un lien fort avec le latin, elle qui a gagné dans sa jeunesse un prix en version latine au Concours Général et qui bien sûr, en tant que chartiste, a fait ensuite du latin à un très haut niveau. Et un élément frappe alors très vite les lecteurs des éditions premium : l’utilisation du latin pour définir le titre de chaque partie du dossier (Fig. 6).
Figure 6. Extraits du cahier historique final du tome 11, édition premium (« Sur les pas d’Alix en Orient »), avec les titres en latin ; Alix senator, t. 11. L’Esclave de Khorsabad de Valérie Mangin et Thierry Démarez.
© Casterman. Avec l’aimable autorisation des auteurs et des éditions Casterman.
C’est le latin qui est présent en titre supérieur et sa traduction (ou parfois plutôt son adaptation) en titre inférieur. Dans une publication intitulée « Petit plaisir : retrouvailles avec mes usuels latins »78, elle indique les ouvrages courants dont elle se sert pour rédiger ces expressions en latin : bien évidemment, son premier outil est le « Gaffiot » (Dictionnaire latin-français de Félix Gaffiot, dans son ancienne édition illustrée à couverture marron) mais elle a aussi un dictionnaire de thème, le « Édon » (Dictionnaire français-latin de Georges Édon), une grammaire latine classique de référence (celle d’Henri Petitmangin) mais aussi un ouvrage intéressant (et classique aussi) par sa spécificité, Les Mots latins de Fernand Martin (Hachette), dont le titre complet est Les Mots latins groupés par familles étymologiques d’après le Dictionnaire étymologique de la langue latine de Ernout et Meillet, qui présente l’intérêt d’avoir des séries de mots de la même famille, ce qui peut être utile quand un album porte sur telle ou telle thématique79. La présence du latin est globalement plus affirmée dans les albums assurés par Valérie Mangin que dans la série Alix classique. Il s’agit d’abord de donner systématiquement ou presque les tria nomina des citoyens, pour se rapprocher des données historiques80, pas seulement dans le paratexte des cahiers historiques mais dès l’album81. Jules César est nommé une fois par son praenomen et son nomen seulement (Caius Julius)82. On compte également plus de realia intégrés à la phrase française par le terme technique latin correspondant, sans traduction83, ou avec une traduction intradiégétique84, voire une reformulation85. Au détour d’une case avec un gros plan sur un papyrus marqué du sceau impérial représentant un sphinx86, on aperçoit également une phrase en latin (non traduite). Valérie Mangin a aussi introduit sur un rouleau du grec non traduit, mais c’est exceptionnel dans la série87. Très intéressante est aussi l’intégration de graffitis : on lit en effet dans l’un des albums88 quelques injures et menaces qui « décorent » chaque nuit les murs de la propriété d’Alix et que ses serviteurs s’efforcent d’effacer : GALLIAM89, CANIS accompagné du dessin d’un chien, ALIX TV ES MORTVS transparent même pour un non-latiniste90 et qu’accompagne le dessin d’une tête du héros parfaitement reconnaissable, FUR « voleur », IN CRVCE FIGARIS « Qu’on te cloue sur une croix », expression non-transparente mais dont la « traduction » pour le lecteur est faite juste à côté par le dessin sommaire d’un personnage crucifié. L’intérêt pour le latin populaire présent sur des graffitis (conservés à Pompéi, Stabies ou Herculanum par l’éruption du Vésuve de 79 ap. J.‑C.) est récent dans la bande dessinée historique et il occupe une très belle place dans le générique de la série TV Rome.
Ce souci de véracité la pousse aussi à intégrer des éléments diégétiques justifiant que des personnages de langues différentes puissent communiquer (dans la langue des lecteurs, bien sûr, selon la convention de toutes les BD historiques). Ainsi, Alix, arrivé à Alexandrie avec ses fils Titus et Khephren, échange sur le quai avec un certain « Heb »91 qui vient à leur rencontre :
Alix.- Tu connais le latin ?
Heb.- Oui, c’est pour ça que le maître m’a choisi : les autres serviteurs du palais ne parlent que le grec, comme tout le monde à Alexandrie. […]
Alix.- Nous parlons grec92, nous aussi… Mais il y a longtemps que je n’ai pas pratiqué93.
La scénariste reconnaît ressentir toujours une certaine frustration face au caractère nécessairement court de ces éléments paratextuels des dossiers, qui lui impose de se limiter aux « éléments incontournables, ceux qui sont à la fois indispensables à la compréhension du sujet et accessibles à un large public94 » ; mais c’est pourtant cela qui contribue à la réussite de ses cahiers : ils sont accessibles, par la quantité de texte et la mise en page retenue, donc ils ont une chance d’être lus par les lecteurs. De nombreux dossiers ajoutés désormais à des BD historiques (par une attente éditoriale forte) sont trop lourds, limitant d’emblée le nombre de lecteurs qui feront l’effort de les lire.
Voici un exemple de « distribution complémentaire » concernant l’explorateur Pythéas95 expliqué par Valérie Mangin :
Dans le cycle de l’Atlantide, le bateau d’Alix rend hommage à Pythéas et Titus parle de son voyage avec une certaine admiration alors que ses interlocuteurs sont plus dubitatifs96. Dans le cahier premium du tome 16, je consacre un encart à l’explorateur et j’ai demandé à Thierry d’en faire un portrait. Sur le site alixsenator.com, il y aura un vrai/faux concernant la réalité de ses voyages97.
Certaines informations historiques ou certaines anecdotes prennent ainsi place seulement dans l’album (ou parfois juste dans un premier temps). D’autres ne sont intégrées que dans les cahiers. Les échanges informels que Valérie Mangin peut avoir à cet égard avec Denis Bajram, lui-même scénariste et passionné d’histoire, permettent souvent de faire le tri entre ce qui est exploitable et ce qui ne l’est pas (ou pas encore) :
Parfois, on discute au café et je lui raconte quelque chose (« Tu te rends compte, Auguste a fait brûler les livres sibyllins ! Les galles se mutilaient eux-mêmes ! La colline de Siwa est complètement creuse et remplie de tombes ! On a trouvé des fossiles de baleines dans le Sahara ! Certains Romains pensaient que les fossiles étaient les restes des monstres de la mythologie !… ») et il me dit : « Tu devrais en parler dans l’album ! » Et j’essaie souvent de trouver un moyen…98
Ces cahiers ne sont pas nécessaires pour suivre l’intrigue de l’album mais ils sont indispensables pour comprendre le rapport à l’Histoire de Valérie Mangin et la manière dont elle vulgarise des informations historiques à travers sa série. Ils ne sont pas présents dans les Alix de la série-mère qu’elle a scénarisés, du moins pas dans les deux premiers, L’Œil du Minotaure et La Reine des Amazones ; mais Le Gardien du Nil (t. 43, 2024) comporte un dossier final dans l’édition spéciale CanalBD99 qui lui permet d’expliquer comment elle a articulé l’histoire de cet album avec celle du Prince du Nil de Jacques Martin, paru en 1974. Ce dossier lui permet aussi d’expliquer comment elle peut se permettre de rattacher Cléopâtre au royaume fictionnel de Sakhara :
La Reine n'est pas présente dans Le Prince du Nil. Elle n’a, à la base, aucun lien avec Sakhara, mais cela aurait été dommage de ne pas lui en donner un. C’est une des figures égyptiennes les plus légendaires de l’Antiquité et, sans doute, la plus présente dans la culture pop contemporaine. De plus, une partie de son histoire personnelle nous demeure inconnue. Son père est le pharaon Ptolémée XII, le descendant direct du général du même nom installé par Alexandre le Grand sur le trône d’Alexandrie. Mais on ignore qui était la mère de la reine. Peut-être était-elle gréco-macédonienne comme le pharaon, ou peut-être pas. Cléopâtre elle-même laissait planer le doute sur ses origines maternelles. Libres [sic] à nous donc de lui en inventer, de combler ce « trou » béant qu’elle a volontairement laissé dans l’Histoire. Dans Le Gardien du Nil, la mère de la reine est donc une princesse sakharienne, ce qui permet à sa fille de revendiquer le royaume des Menkharâ et de justifier son annexion brutale. Celle-ci est, en quelque sorte, une manière pour Chrys Millien et moi de restaurer l’intégrité de l’Égypte antique mise à mal, pour la bonne cause, par la fiction martinienne. En plus d’avoir été en grande partie détruite, Sakhara réintègre le giron d’Alexandrie. Il n’existe plus de Royaume indépendant entre celui de Cléopâtre et celui de Méroé. L’Égypte d’Alix est redevenue l’Égypte historique100.
Cette « liberté d’invention » est mentionnée à plusieurs reprises aussi dans des dossiers d’Alix senator, qu’il faille la revendiquer ou au contraire préciser qu’en dépit des apparences, la scénariste n’y a pas eu recours pour tel élément de l’histoire : « [l]e temple souterrain de l’album n’a [cependant] jamais existé. C’est une liberté que j’ai prise en m’inspirant de l’entrée des Enfers censée être tout près, au lac Averne101», et « [l]e reste n’est qu’invention littéraire de Jacques Martin102 » (à propos de Vercingétorix qui se serait enfui de la prison Mamertine103). Elle précise aussi que « cette terrible maladie n’est pas une invention de ma part. Certains historiens pensent aujourd’hui que les souverains perses, les Achéménides, puis parthes, les Arsacides, souffraient d’un mal héréditaire, la neurofibromatose. Je me suis contentée de la faire remonter au roi assyrien. » (à propos de la malédiction de Sargon). Ainsi, parfois ce qui est vrai est tellement étonnant que cela pourrait être pris pour une invention par les lecteurs.
2. Un site Internet général
Dans son site personnel104, Valérie Mangin met en place la diffusion de données concernant toutes les séries qu’elle scénarise (et pas seulement les Alix, qui sont certes aussi présents avec une courte présentation des albums105 mais qui bénéficient en plus d’un site spécifique complémentaire qui sera l’objet du point suivant). Nous nous focaliserons dans cette sous-partie sur la rubrique des actualités, qui absorbe certaines publications professionnelles qu’elle peut faire sur les réseaux sociaux106, comme dans cet exemple ci-dessous (Fig. 7). Ces informations servent à susciter un intérêt régulier des lecteurs pour son travail d’écriture et pour les séries en cours de rédaction, à paraître ou récemment parues, mais avec l’ajout d’une classification ultérieure très efficace.
Figure 7. Exemples de publication à valeur historique sur la page Facebook de Valérie Mangin.
© Valérie Mangin.
Il est ainsi possible, après l’immédiateté des informations diffusées sur les réseaux sociaux (où très souvent une information en chasse une autre), de se reporter a posteriori à ces données archivées selon le type de contenu et la période. Nous ne prendrons qu’un exemple, tant le site est riche : celui qui correspond dans le menu de droite à « Actualités générales > Histoire > Histoire antique107 ». On y trouve ainsi (et pour ne retenir que les publications de janvier 2024 à mai 2025108) une étude d’images et des remarques historiques portant sur : une mosaïque de Sousses du troisième siècle de notre ère représentant le dieu Océan (8 mai 2025)109 ; un tableau d’Henri-Paul Motte110 de 1885, La Fiancée de Bélus (10 septembre 2024) ; une sculpture du quatrième siècle de notre ère représentant le dieu Horus en légionnaire harponnant un crocodile (1er septembre 2024) ; le tableau de Pierre Paul Rubens de 1612 représentant La Mort de Sénèque et conservé à l’Alte Pinakothek de Munich (à l’occasion de sa visite du musée) comparé à sa version ultérieure conservée au Musée du Prado de Madrid et à la statue romaine du deuxième siècle de notre ère longtemps perçue comme représentation du philosophe (21 août 2024) ; ou encore l’origine de l’expression « L’épée de Damoclès » avec le tableau éponyme de Léon Viardot comme illustration « d’appel », ainsi que la mention de l’anecdote concernant la fameuse épée et le tyran Denys de Syracuse narrée par Cicéron dans son traité philosophique des Tusculanes ; et même une présentation des cromlechs d’Er Lannic (proches de Larmor-Baden) avec des photographies des mégalithes et des îles (8 février 2024). Valérie Mangin amène donc ses lecteurs les plus curieux, par le biais d’une sorte de discussion informelle avec eux, soit régulière (sur les réseaux sociaux) soit occasionnelle (par le report sur le site Internet), à acquérir des connaissances en Histoire, en histoire de l’art et en littérature.
3. Le site Internet spécifique à Alix
Le site alixsenator.com111 est conçu à la fois comme un outil de stockage et de classification utile à la scénariste pour son travail112 et comme un outil de vulgarisation scientifique sur l’Antiquité (et pas seulement gréco-latine) et sur les séries Alix senator et même Alix, en dépit du nom du site (et y compris pour les albums conçus par Jacques Martin lorsque des éléments ont un lien avec Alix senator). Il comporte comme élément essentiel une encyclopédie113 dont les enjeux sont indiqués dans la préface dont voici un extrait :
[…] Cette encyclopédie est le versant public de l’outil de travail de la scénariste Valérie Mangin. Cette base de données, toujours en cours de rédaction, sera complétée régulièrement au fur et à mesure des nouvelles aventures de notre héros, mais aussi à chaque fois qu’un article paraîtra intéressant à vous proposer pour éclairer tel ou tel sujet abordé dans la série. Car ce site a aussi pour but d’aider les lecteurs à distinguer ce qui est du domaine de la fiction et ce qui est historique dans le monde d’Alix. Comme on disait dans le temps « S’amuser en apprenant, apprendre en s’amusant ! »114.
On retrouve les notions de docēre (« instruire ») et placēre (« plaire ») dans tous les outils de vulgarisation mis en œuvre par Valérie Mangin, avec la charge supplémentaire conférée aux albums de mouēre (« émouvoir »).
Dans ce site spécifique à Alix, Valérie Mangin intègre le résultat de ses recherches associé à toutes les références bibliographiques utilisées (le couple disposant en outre d’une banque de données spécialement créée par Denis Bajram pour référencer tous les ouvrages leur appartenant, bandes dessinées comme ouvrages de travail). En amont, sont donc référencés des ouvrages comme dans une bibliothèque (mais avec une base de données privée) ; en aval, sont intégrés à un site Internet le contenu de lectures scientifiques et tous les éléments narratifs, historiques et géographiques, nécessaires pour créer non seulement un album complet et sans erreur historique (du moins autant que possible), mais aussi un album cohérent par rapport à toute la série Alix senator et par rapport à « l’univers Alix » dans son ensemble. Elle a donc « tout simplement » écrit une Encyclopédie ; il n’existait pas de « bible » sur Alix quand elle s’est lancée dans les scénarios d’Alix senator (comme peuvent en avoir des scénaristes de séries télévisées intervenant, après plusieurs saisons, sur un show construit sur de nombreux personnages et de multiples événements). Elle l’a donc conçue elle-même, d’abord parce qu’elle a perçu cette démarche comme nécessaire pour son travail ; mais elle a ensuite fait le choix original de donner accès à une grande partie de ce travail.
L’encyclopédie comporte actuellement 278 entrées115 dans l’« index simple116 », précédées d’un symbole spécifique parmi six, repérables aussi dans le menu de gauche et correspondant aux entrées « Albums117 » (seulement ceux de la série Alix senator), « Auteurs118 » (scénaristes, dessinateurs et coloristes), « Personnages119 », « Événements120 », « Lieux121 » (avec une carte interactive) et « Vrai/faux122 », permettant d’accéder à du contenu regroupé dans ces catégories. Par exemple (Fig. 8), si on clique sur « Lidia123 » dans le lexique, sa fiche s’ouvre dans « personnages » : on y trouve son état civil, son classement comme personnage historique, sa titulature124, sa naissance, sa mort et son « enfant » (mais le lien hypertexte qui renvoie vers la fiche de « Titus125 » précise bien alors qu’il s’agit en revanche d’un personnage masculin fictif). Et comme le personnage apparaît pour la première fois chez Martin (dans Le Tombeau étrusque), on trouve une illustration de la jeune Lidia dans cet Alix et deux illustrations de Lidia âgée dans Alix senator. Titus étant en revanche spécifique à Alix senator, les illustrations utilisées ne sont tirées que de la série dérivée (d’où l’esthétique unifiée).
Figure 8. Deux fiches présentant la distinction entre personnages historiques et fictifs sur le site alixsenator.com.
© Valérie Mangin et Denis Bajram. Avec l’aimable autorisation des auteurs.
L’entrée correspondant à chaque album contient un résumé de l’histoire, la liste des personnages qui font partie de l’intrigue et une liste d’affirmations pour lesquelles le lecteur saura si elles sont vraies ou fausses grâce à l’explication apportée, après avoir cliqué sur le lien hypertexte (ex. « Alix a existé126 », « Auguste est le chef de la religion romaine127 », « À l’époque d’Alix, l’armure des légionnaires était faite de bandes de métal128 », Fig. 9).
Figure 9. Un exemple de l’entrée « Vrai/faux » sur le site alixsenator.com, corrigeant un cliché récurrent dans la bande dessinée historique.
© Valérie Mangin et Denis Bajram. Avec l’aimable autorisation des auteurs.
Le caractère succinct de certaines notices ne permet pas forcément de présenter plusieurs hypothèses historiques mais offre au moins l’avantage de corriger quelques idées reçues. Ainsi pour « Césarion était le fils de César129 », la scénariste ouvre la réponse par un « faux » peut-être un peu trop lapidaire car certaines recherches récentes expliquent que la situation est un peu plus compliquée, étant donné que la date même de la naissance de l’enfant n’est pas sûre130.
L’entrée « Événements131 » comporte une chronologie renvoyant par des liens hypertextes à des éléments qu’une notice détaille ; elle est construite entre les bornes de la fondation de Rome (‑753)132 et la chute de Constantinople (1453)133 et intègre à la fois des événements historiques ponctuels et isolés (comme la « Bataille d’Actium134 ») mais aussi le titre de chaque album de la série Alix senator pour les situer dans la chronologie générale. Elle est régulièrement mise à jour sur sa partie centrale qui concerne les aventures d’Alix. On voit ainsi que les six premiers tomes, dont l’intrigue se déroule tambour battant, comportent des événements qui s’enchaînent mois après mois sur l’année ‑12 ; puis le temps avance et les albums du Serment d’Arminius (2023) et du Cercle des géants (2024) ont lieu quant à eux en ‑9. La Fig. 10 montre l’intégration de chaque album dans l’empan qui va de ‑12 à ‑9 (pour l'album sorti en 2024). Chaque événement est présenté en deux temps, d’abord sa description selon le critère « événement historique135 » ou « événement fictif136 » puis sa date et enfin le récit que l’on peut en faire.
Figure 10. Extrait de la chronologie interactive pour l’empan 16 av. J.‑C. / 37 ap. J.‑C. établie sur le site alixsenator.com.
© Valérie Mangin et Denis Bajram. Avec l’aimable autorisation des auteurs.
Il s’agit de manière très nette pour Valérie Mangin d’éviter à tout prix une incohérence historique grâce à une recherche approfondie et une organisation de travail rigoureuse et poussée.
Il est évident qu’une bande dessinée, à moins d’être totalement indigeste, ne peut multiplier les notes de bas de page pour indiquer « Attention, ce personnage est inventé. » ou « Attention, pour les besoins de la fiction, deux événements distincts sont fondus en un seul. » Il faut pouvoir lire l’aventure d’Alix pour elle-même sans être constamment arrêté par le paratexte. C’est toutefois un rôle proche que joue le site, et complémentaire des cahiers historiques des éditions premium, mais avec un dispositif s’appuyant sur les possibilités du médium Internet. Aux lecteurs les plus curieux de naviguer, après lecture de l’album, dans les méandres du site, au gré des nombreuses entrées possibles pour consulter les notices de longueur variable… ou de n’en rien faire et de se contenter de l’aventure présente – et elle seule – dans l’album en édition simple. Les dispositifs d’accompagnement sont offerts mais non imposés.
Conclusion
En reprenant Alix, série qui a posé les bases de la bande dessinée historique franco-belge il y a presque 80 ans, et en créant Alix senator, Valérie Mangin a su à la fois s’inscrire dans les pas de Jacques Martin et laisser sa propre empreinte, aussi bien d’autrice que d’historienne.
Je crois que la démarche historique est consubstantielle à des séries comme celles des Alix. Elles perdent leur sens sans elle. Je pense que les lecteurs sont là aussi pour cette démarche et qu’ils sont prêts à accepter qu’elle puisse être un peu « trop » présente. Après, c’est, bien sûr, mon travail d’autrice de la rendre « digeste »137.
La particularité est sans doute qu’elle a créé tout un écosystème éditorial permettant un rayonnement de la vulgarisation d’un contenu historique, qui serait, sans cela, cantonné au seul album. On peut considérer que c’est Jacques Martin lui-même qui avait posé la première pièce à l’édifice en instaurant la collection des « Voyages d’Orion/Alix » en parallèle des aventures d’Alix, et l’on peut considérer que les cahiers historiques dans les éditions spéciales d’Alix senator ou d’Alix en sont les héritiers, mais l’écriture en est assez différente car il ne s’agit pas seulement de montrer « l’envers du décor » : il y a un recul, une réflexion menée sur l’imbrication entre fiction et Histoire. Le travail fait sur le site Internet consacré à Alix senator montre un engagement beaucoup plus personnel et moins soumis à des aléas externes, en raison du médium retenu et du fait que c’est elle en personne qui assure le rédactionnel de tout ce contenu historique.










