…iniquissima haec bellorum condicio est: prospera omnes sibi vindicant, adversa uni imputantur. Tacite, Agricola, XXVII, 2.« La vittoria trova cento padri, e nessuno vuole riconoscere l’insuccesso. » G. Ciano, Diario, Milano 1946, p. 196.« There’s an old saying that victory has 100 fathers and defeat is an orphan. » J. F. Kennedy, “News Conference 21 Apr.”, dans Public Papers of Presidents of US - J.F. Kennedy, 1962, p. 312.
Sur la « mission accomplished », proclamée pendant la guerre de sept ans dans la province d’Afrique, contre le rebelle Tacfarinas (17-24 apr. J.-C.1), nous disposons de deux fragments d’un monument2 qui contenait: quatre poèmes racontant des batailles et des victoires, deux ou trois statues (celle de l’empereur Tibère, celle du général vainqueur et proconsul d’Afrique, L. Apronius3, et peut-être de son fils), ainsi qu’une dédicace à la déesse Vénus d’Éryx, en Sicile, des armes « glorieuses » utilisées pendant la bataille. La fonction de ce monument était de célébrer une victoire spectaculaire remportée en 20 par le jeune et courageux fils de ce même proconsul, L. Apronius Caesianus4, promis à la célébrité car il devint le collègue, en tant que consul ordinarius, du futur empereur Caligula.
En réalité, il ne s’agissait-là que d’une des trois célébrations relatives à cette affaire. Quelques années auparavant, en 17, une victoire avait été proclamée5, toujours contre Tacfarinas, mais par un sénateur différent, le proconsul M. Furius Camillus6. Une autre aurait été remportée suite à celle d’Apronius, quelques années plus tard7, en 23, par un troisième proconsul d’Afrique, Q. Iunius Blaesus8, qui obtint non seulement les ornamenta triumphalia mais aussi la salutatio imperatoria. Ce fut le dernier sénateur à recevoir cet honneur dans l’histoire de l’Empire romain9. Néanmoins, Tacfarinas ne cessa pas pour autant d’importuner les Romains en Afrique, jusqu’à ce qu’un autre proconsul d’Afrique, P. Cornelius Dolabella10, ne vainquît et tuât le rebelle lors d’une bataille en 2411, un fait d’armes qui ne lui valut, contrairement aux autres, aucune gloire12.
La subtile ironie avec laquelle le récit de Tacite13 décrit les (trop) nombreuses victoires contre Tacfarinas n’est pas surprenante. Cependant, la raison derrière la concession à Apronius, non seulement des insignia triumphalia14, mais aussi du droit, pour lui et son fils, de construire dans le temple un monument dédié à la mère proclamée d’Énée, ancêtre de la famille de l’empereur15, peut être étudiée sous différents angles. Il est d’ailleurs nécessaire de comprendre la raison pour laquelle les ornamenta triumphalia ont été accordés pour des victoires non concluantes et non pas à ceux qui avaient effectivement tué le leader africain. D’où l’importance de prendre en compte les implications de cette guerre dans la politique intérieure de Tibère. Nous commencerons par un aperçu du conflit et de ses causes.
La principale source historiographique pour cette guerre est Tacite. À vrai dire, presque la seule : Velleius Paterculus et Aurelius Victor (et une épître transmise incorrectement au nom de ce dernier) ne font que quelques références au conflit16. Elles sont cependant significatives chez Velleius, car il écrit peu après les faits. Nous ne ferons ici qu’un bref résumé des faits et développerons plus tard les événements utiles à notre analyse. Tacite raconte que Tacfarinas, natione Numida et auxiliaire de l’armée romaine, avait déserté et entamé une série de raids en Afrique avec une bande de plus en plus importante, avant de devenir dux des Musulames17. Il avait ensuite réussi à s’allier aux Maures et à leur chef, Mazippa18. C’est alors que le proconsul M. Furius Camillus intervint et vainquit les Cinithiens19, également impliqués, en bataille rangée en 17, succès qui lui valut, comme nous l’avons évoqué, les insignia triumphalia20. Les troubles se poursuivirent cependant sous le proconsul L. Apronius. Tacite raconte à ce sujet le siège, en 20, d’un fort romain et la fuite d’une cohorte de légionnaires que le proconsul punit d’une decimatio21, ainsi qu’un assaut contre un praesidium (vexillatio). Cet assaut fut cependant repoussé par un groupe de vétérans, dont l’un fut décoré pour sa bravoure22. L’historien de l’époque de Trajan, nous parle également d’une bataille au cours de laquelle le fils du proconsul, L. Apronius Caesianus, avait chassé ses ennemis dans le désert23. Apronius, comme déjà précisé, reçut les insignia triumphalia24, mais de nouveaux troubles poussèrent Tibère à envoyer une lettre au Sénat pour recommander de bien choisir le futur proconsul, compte tenu de nouvelles attaques de Tacfarinas25. Ainsi ce fut Blaesus, oncle du préfet du prétoire L. Aelius Seianus, qui l’emporta face à M. Aemilius Lepidus26. Dans le même temps, un ultimatum envoyé par Tacfarinas pour demander des terres pour lui et son peuple fut rejeté27. La Legio IX Hispana d’Illyrie fut alors envoyée pour encadrer la Legio III Augusta stationnée en Afrique28 : Blaesus vainquit à nouveau le chef africain, capturant également son frère et recevant ainsi les honneurs mentionnés précédemment29.
Mais la guerre contre Tacfarinas ne s’acheva pas pour autant, comme le prouvent notamment deux procès qui se terminèrent par l’acquittement de deux Romains, Caridius Sacerdos et C. Gracchus, accusés d’avoir approvisionné Tacfarinas en blé30. Le quatrième proconsul à affronter le rebelle, auquel s’étaient joints des Maures et des Garamantes31, fut Cornelius Dolabella. Ne bénéficiant pas du soutien de la Legio IX, renvoyée par Tibère32, mais appuyé par les troupes du nouveau souverain de Maurétanie, Ptolémée, le proconsul vainquit et tua Tacfarinas33, sans pour autant obtenir les insignia triumphalia, contrairement au roi qui reçut divers honneurs du Sénat, dont les ornamenta triumphalia, puis fut nommé rex socius et amicus populi romani34.
Les causes de cette guerre ont fait couler beaucoup d’encre35. La multiplicité des interprétations s’explique notamment par l’attention superficielle, presque inexistante, que Tacite a accordé aux causes du conflit. Les réflexions sur ces dernières sont bien entendues liées aux interprétations concernant les guerres menées par les Romains en Afrique, passées, récentes et moins récentes36. J.-M. Lassère a tenté de diviser les études sur ces causes en trois groupes en fonction de l’origine que chacune lui attribuait37 : opposition à la civilisation ou, en tout cas, antagonisme entre la vie urbaine « italique » et la liberté des nomades38 ; affrontement pour le contrôle des terres par les peuples semi-nomades39 ; fin de la politique d’urbanisation romaine40. L’historien a proposé à son tour une interprétation, selon laquelle le conflit serait né de la construction, en 14, d’une route entre Tacape (Gabès) et Ammaedara (Haïdra)41, sous la direction du proconsul d’Afrique L. Nonius Asprenas42. Il attire notamment l’attention sur l’importance du tronçon reliant Gabès à Capsa (Gafsa) qui aurait « bloqué » l’étroit passage appelé « isthme de Gabès » et compromis les itinéraires des nomades transhumants. D’autres hypothèses ont été avancées quant aux causes du conflit : celui-ci aurait été provoqué par d’anciens auxiliairii de la guerre gétulique qui auraient poursuivi les pillages jusque-là « couverts » et légalisés par leur statut militaire43 ; ou par le prix humain et matériel payé par les communautés locales pour construire la route entre Ammaedara et Tacape44 ; ou enfin par la création, en même temps que la route, d’une nouvelle voie commerciale empruntée par les mercatores italiens, ce qui aurait entraîné la fin des monopoles commerciaux indigènes45. Si Y. Le Bohec pense plutôt aux aspects politico-militaires de l’installation de la Legio III Augusta à Ammaedara46, une interprétation allant dans une autre direction a été proposée par W. Vanacker47.
À la lumière de récentes études sur la centuriation en Afrique48, W. Vanacker a émis l’hypothèse qu’après la fin de la guerre gétulique (3-6 apr. J.-C.), le camp de la Legio III Augusta aurait été relocalisé à Ammaedara, précisément dans le but de délimiter le territoire et de prélever des impôts ; cela aurait entraîné la construction d’une route allant jusqu’à Tacape49. Après une tentative de médiation, qui serait selon W. Vanacker le résultat de précédents conflits similaires en Afrique50, la révolte menée par Tacfarinas éclata. Cela expliquerait l’absence de traces d’activité cadastrale à l’époque tibérienne sur le territoire des Musulames au nord, et la divergence avec les données que l’on peut obtenir pour le sud. Ce n’est qu’après la révolte que Rome aurait estimé qu’il valait mieux prendre en compte les demandes des indigènes, en adaptant ou en reportant la confiscation des terres51. W. Vanacker, s’appuyant sur les émissions de pièces de monnaie, suppose que les rois clients de Maurétanie, Juba II et son fils Ptolémée52, auraient joué un rôle actif dès le début du conflit. Il suggère ensuite que Tibère, ayant dans un premier temps refusé de céder à Tacfarinas les terres qu’il réclamait – sedes53 –, aurait changé d’avis après avoir écrasé la rébellion et remporté la guerre de sept ans. L’hypothèse est intéressante mais somme toute fragile, car elle repose principalement sur des argumenta ex silentio et non sur des sources historiographiques. Si une reconsidération de la situation de la part de Rome ne peut être exclue, le fait de concéder après sept ans d’une guerre coûteuse à l’issue finalement victorieuse, ce qui était exigé avant le conflit et en avait été la cause serait incompréhensible.
Les aspects plus strictement militaires du conflit ont été récemment analysés par C. Wolff et Y. Le Bohec54. La chercheuse souligne que les méthodes de combat mises en œuvre par Tacfarinas sont essentiellement romaines, ce qui porterait à conclure qu’il a servi comme cavalier dans l’armée auxiliaire romaine. Ainsi, l’analogie avec Spartacus, évoquée par Tibère lors de l’ambassade, laisserait penser que le chef des Musulames a été contraint de former des troupes d’infanterie légère55. Selon C. Wolff, la seule « vraie » bataille, c’est-à-dire qui engageait l’infanterie lourde, fut celle remportée en 17 par Furius Camillus à la tête de la Legio III et des auxiliaires et contingents maures56. L’affrontement auquel Caesianus avait pris part avait plutôt impliqué des cavaliers, des auxiliaires et des légionnaires plus mobiles57. En dehors de ce que nous connaissons – l’assaut de Tacfarinas contre le fort qui a entraîné la fuite de la cohorte romaine58, a été repoussé à Thala par les vétérans59 et s’est achevé par la défaite et la mort du leader africain en 23 – les autres affrontements ne seraient que des actes de pillage60.
Y. Le Bohec a divisé le conflit en plusieurs phases : une première (17-18) caractérisée uniquement par une « grande guerre »61 ; une deuxième (18-21) où Tacfarinas, s’adaptant aux circonstances, mène aussi des opérations de guérilla, ce qui pousse les Romains à recourir à la contre-insurrection, comme le montre l’action sur le terrain de Caesianus62 ; cette situation incite Tacfarinas à n’avoir recours qu’à la « petite guerre », troisième phase identifiée, conduisant Blaesus (21-23), flanqué de la Legio IX et des troupes de Juba, à mener une nouvelle contre-insurrection. Cette dernière fut conduite, selon Y. Le Bohec, avec encore plus d’efficacité que la précédente63 et poursuivie avec succès, bien que sans la légion d’Illyrie, sous la direction de Dolabella64.
Au-delà des aspects opérationnels et tactiques du conflit, il s’agit donc d’une guerre complexe, au point de nécessiter l’intervention d’une légion stationnée dans une autre province. Elle avait en outre une importance géopolitique non négligeable, impliquant au fil du temps, comme nous l’avons vu, non seulement les Musulames menés par Tacfarinas, mais aussi d’autres populations telles que les Maures, les Cinithiens et les Garamantes, et s’étendant au sud et à l’ouest de l’Afrique proconsulaire65. Elle toucha également le royaume client de Maurétanie : Juba II fut ainsi appelé à soutenir les troupes romaines, peut-être dès le début du conflit, comme en témoignent ses monnaies66, dont certaines ont incité W. Vanacker à avancer le début de la guerre à 15-1667. Lorsque le jeune Ptolémée lui succéda, la révolte s’étendit à ses sujets Maures, qui, selon Tacite, perçurent sa faiblesse68. Cette guerre ne peut donc être réduite, du moins pas exclusivement, à un conflit lié à des latrocinia, comme certains passages de Tacite le laisseraient penser69. Comme l’a déploré B. Bénabou, il n’aurait manqué à Tacfarinas qu’un historien comme Salluste pour devenir aussi célèbre que Jugurtha70. Si le rebelle n’a peut-être pas représenté la menace la plus sérieuse pour la domination romaine en Afrique jusqu’à l’arrivée des Vandales71, il s’agit probablement de la guerre la plus grave qu’ait connue l’Afrique à l’époque du Haut-Empire72. Le bellum, qui a certes été une guerre, est tout de même resté un conflit « interne »73, impliquant des populations appartenant à l’Empire – ou les sujets d’un souverain client – menées, de surcroît, par un ancien soldat auxiliaire de Rome. Cette guerre « interne » a eu des effets au moins équivalents à ceux d’une guerre « externe ». Ce n’est, en effet, pas un hasard si le récit de Tacite a suggéré à Syme l’utilisation des acta senatus comme source pour les événements relatifs à Tacfarinas74. La possibilité que Tacite se soit également appuyé sur d’autres sources, dont Servilius Nonianus, auteur d’un ouvrage historique et proconsul de la province d’Afrique75, permet néanmoins, comme nous le proposerons, d’envisager une autre hypothèse.
L’inscription de Caesianus peut apporter un éclairage différent quant aux implications de ce conflit dans la politique interne de Rome. Cette inscription, conservée dans la collection Hernandez76, puis acquise par le musée régional « A. Pepoli » (Trapani)77, aurait été découverte à la fin du xviiie siècle, sous les ruines du temple de Vénus à Éryx78. Elle a été intégrée par Mommsen79 avec une inscription, aujourd’hui perdue mais rapportée par W. Walter80 et A. Cordici81. Mommsen, aidé par F. Bücheler, a réalisé deux éditions du texte, dont l’une après un examen de visu82. Le même Bücheler proposa plus tard une édition légèrement différente83. Nous nous appuierons pour l’inscription sur l’édition du texte de ISicily84
P : [L(ucius) Apronius L(ucii) f(ilius) Caesian]us VIIvir e[pulonu]m
[--- Vene]ri Erucinae [d(onum)] d(edit)
I : [A patre hic missus Libyae procon]sule bella
[prospera dum pugnat, cecidit Maurus]ius hostis
vacat
II : Felicem gladium [tibi qui patrisque dicavit]
Aproni effigiem, [natus belli duce] duxque
hic idem fuit: hic i[usto certamine vi]ctor
praetextae positae [causa pariterque re]sumptae
septemvir puer han[c genitor quam rite r]o[g]a[r]at
Caesar quam dedera[t, vestem tibi, sancta, rel]i[q]ui[t].
III : Divor[um ---]
mut[ua ---]
filius Aproni maio[r quam nomine factis]
Gaetulas gentes q[uod dedit ipse fugae],
effigiem cari genitor[is, diva, locavit]
Aeneadum alma paren[s, praemia iusta, tibi]
armaque quae gessit: scuto [per volnera fracto]
quanta patet virtus! ens[is ab hoste rubet]
caedibus attritus, consummatque [hasta tropaeum]
qua cecidit [f]os[s]u[s] barbar[us ora ferus]
IV : Quo nihil est utrique magis vener[abile signum]
hoc tibi sacrarunt filius atqu[e pater] :
Caesaris effigiem posuit p[ar cura duorum]
certavit pietas, su[mma in utroque fuit].
D : [Curante] L(ucio) Apronio [L(ucii) f(ilio)].
Une traduction possible est la suivante :
P : Lucius Apronius Caesianus, fils de Lucius, du collège des septemviri epulonum / a donné (ceci) en cadeau à Venus Erycina. I : Alors que, envoyé par son père proconsul de Libye, / il livre des batailles victorieuses, l’ennemi mauritanien tombe […] II : Celui qui t’a dédié le gladius fortuné, et de son père / l’effigie, Apronius, né d’un général, était un général / lui-même : vainqueur dans un juste affrontement, / grâce à la toge praetexta, déposée et aussitôt revêtue, / enfant septemvir, cette robe, que son père avait demandée selon les rites / et que César avait accordée, te la laisse, ô sainte. III : Des dieux […] / mutuel […] / le fils d’Apronius, illustre plus par ses actes que par son nom, / puisque c’est lui en personne qui mit en fuite les peuples gétuliens, / pose, ô déesse, l’effigie de son cher père, / des dons légitimes pour toi, Mère nourricière des Énéades, / et les armes qu’il maniait : le bouclier, brisé par les coups, / combien la vertu en témoigne ! L’épée est rougie par l’ennemi, / portée par les massacreurs, et la lance complète le trophée / par lequel le farouche barbare est tombé, transpercé au visage. IV : Une statue dont rien, pour l’un et l’autre, n’est plus vénérable, / c’est celle que le fils et le père t’ont consacrée : / le soin égal de l’un et de l’autre a consacré l’effigie de César ; / la pietas, qui était la plus grande en chacun, est venue concourir. D : par Lucius Apronius, fils de Lucius.
L’inscription – dont les aspects linguistiques, religieux et monumentaux complexes nécessitent une étude plus approfondie85 – pourrait dater du lendemain de la bataille, à savoir de l’an 20 même ou, peut-être de façon plus appropriée, de l’année suivante86. L’empereur traverse alors une période extrêmement délicate : le 10 décembre 20 a lieu le fameux procès contre Cn. Calpurnius Piso, le gouverneur de Syrie accusé d’avoir gêné Germanicus dans sa mission en Orient, une affaire qui dépasse les simples problèmes de juridiction87. En effet, en se plaçant sur un plan plus général, on se rend compte que la longue guerre contre Tacfarinas constitue l’arrière-plan d’une période très intense pour le principat de Tibère. De fait, le conflit ouvre et clôt deux moments-clés pour l’empereur : le triomphe de son fils adoptif Germanicus88 en 17 et la mort de son fils biologique Drusus II89 en 23. C’est dans ce laps de temps que trouve son origine la lutte acharnée au sein de la domus julio-claudienne, qui s’est soldée par l’exil et la mort de la quasi-totalité de la famille de Germanicus90. Le choix de Tibère d’attribuer ou non les insignes triomphaux pour la guerre d’Afrique eut des répercussions particulièrement importantes sur le plan de la politique intérieure, ce qui laisse entendre que la représentation interne du conflit est aussi importante que le conflit même. Les quatre victoires et les trois honneurs doivent maintenant être mis en relation non seulement avec les événements d’Afrique, mais aussi avec ce qu’il se passait à Rome
La signification politique interne des opérations militaires conduites par Germanicus entre 16 et 17 doit être considérée indépendamment de leur efficacité stratégique et opérationnelle91. La décision de Tibère d’honorer le fils de Drusus Ier par un triomphe en mai 1792, a été dictée par la nécessité de reconnaître son statut politique devant les groupes sénatoriaux qui le soutenaient – que ce triomphe ait consacré son adoption est une conclusion pas uniquement, du séduisant récit de Tacite. Entre-temps, Tibère prépara des contre-offensives. La première fut de confier à son fils Drusus II un imperium proconsulare en Illyrie où, quelques années plus tôt, en 14, grâce au tutorat de Séjan, il avait réprimé une dangereuse insurrection de légionnaires. Drusus fut ainsi honoré, en 19, d’une ovation et d’un arc de triomphe93. Il fallait toutefois, dans le même temps, ne pas exacerber ce qui pouvait préfigurer une opposition entre les deux cousins – et qu’en vérité, le prince lui-même s’employait à façonner comme telle. Un déséquilibre trop important aurait mis en danger le plus faible des deux, Drusus. Ainsi, ce n’est peut-être pas un hasard si Tibère a toléré, permis ou favorisé les excellentes relations entre les deux cousins94. D’où la seconde contre-offensive de l’empereur consistant à promouvoir un sénateur qui, tout consulaire qu’il fut, par sa famille et sa virtus, était resté plutôt à l’écart, du moins si l’on en juge par le silence de Tacite, très au fait de la géopolitique de l’aristocratie sénatoriale95.
En effet, le prince tira indubitablement avantage de la victoire de Furius Camillus sur Tacfarinas. Elle lui permit non seulement de s’assurer un allié parmi les aristocrates, mais surtout d’envoyer des messages politiques clairs aux sénateurs de différents rangs : aux consulaires qui pouvaient désormais espérer obtenir eux aussi les insignia triumphalia, avec l’appui de Tibère ; aux peones qui pouvaient aspirer au consulat, notamment pour obtenir des postes dans les provinces impériales, mais aussi à un gouvernorat comme celui de l’Afrique où, contrairement aux provinces, des guerres pouvaient être menées sans être legati de l’empereur. La victoire a resitué, sans le minimiser, le triomphe de Germanicus en l’intégrant parmi les succès de la res publica. La seule concession des ornamenta triumphalia – insignes de triomphe pouvant orner la maison d’un vainqueur – avait été une manière pour Auguste, depuis le dernier triomphe accordé à un sénateur en 19 av. J.-C., de revendiquer pour lui-même le droit d’obtenir l’acclamation impériale liée à la victoire96. Si Tibère, à partir de 16, avait renoncé aux acclamations impériales, la reconnaissance de Camillus était donc, d’une certaine façon, encore plus significative. C’est peut-être sous cet angle qu’il faut considérer la concession faite précédemment, en 16, des ornamenta triumphalia aux légats de Germanicus, dont L. Apronius lui-même97. La mission était accomplie.
En réalité, elle ne l’était pas tout à fait, comme cela est apparu clairement deux ans plus tard. Le changement de situation politique interne, marqué par la nouvelle victoire d’Apronius sur le rebelle d’Afrique, ne porta pas Tibère à bouleverser sa stratégie. Germanicus était mort l’année précédente, en octobre 19, et le procès de Pison, qui se conclut le 10 décembre 20, était alors en cours ou sur le point de commencer. L’ombre du fils adoptif de Tibère occupait les pensées du princeps, peut-être plus encore que de son vivant. Autour de la veuve de Germanicus, Agrippine, se constituait une clientèle politique. Ces partes Agrippinae, terme employé à partir de 24 par Tacite pour désigner l’entourage politique de la veuve de Germanicus98, existaient vraisemblablement déjà en 20, comme en témoignent l’habileté avec laquelle elle avait organisé le retour des cendres de son mari en Italie99, les rumores probablement propagées par ses amis sur l’implication du princeps et de Livie dans le prétendu empoisonnement de Germanicus100, et l’issue même du procès de Pison101. Mais la preuve la plus flagrante fut la tentative de Séjan, à partir de 23, d’attirer à lui le groupe des amici d’Agrippine, manifestement vivants et actifs avant cette date102.
Le prince a donc profité des affrontements contre Tacfarinas pour promouvoir un autre sénateur – qui n’avait cette fois-ci rien d’obscur – de manière encore plus spectaculaire. La mort d’un soldat romain resté seul face à l’ennemi, après l’évasion audacieuse de toute une cohorte, était une affaire grave, malgré sa moindre importance tactique et opérationnelle103. Et ce, non seulement parce que Tacite nous le dit, mais aussi en raison de la decimatio très dure et inhabituelle qui s’en suivit. En fait, même si l’épisode n’avait été présent que dans les acta senatus – mais on peut supposer ici que la nouvelle provenait aussi de Servilius Nonianus –, celui-ci représentait un affront, notamment en raison de ses répercussions internes, en particulier à une époque comme celle du procès de Pison. Cela explique l’importance que Tibère a voulu donner aux succès militaires, peut-être brillants, mais certainement pas décisifs, du gouverneur. La victoire des troupes de vétérans de la vexillatio assaillie par les ennemis et la bataille au cours de laquelle, plus tard, celles de Tacfarinas furent repoussées dans le désert, ont représenté des occasions en or pour le prince. En témoignent, non seulement l’encombrante attribution des ornamenta triumphalia à Apronius104 – soit deux fois pour le même ennemi ! –, mais aussi l’aimable reproche adressé au proconsul de ne pas avoir suffisamment décoré l’héroïque Rufius Helvius qui, lors de l’assaut contre un praesidium, cette fois repoussé avec succès par un groupe de vétérans, avait sauvé la vie d’un citoyen romain105. Aux honneurs accordés au légionnaire par Apronius, Tibère ajoute la couronne civique106, peut-être avant tout pour faire oublier la fuite ignominieuse de la cohorte, punie par le proconsul. Cependant, c’est le très jeune fils – puer – du gouverneur qui a repoussé l’ennemi jusque dans le désert. Si cet affrontement n’a évidemment pas été décisif pour la guerre, comme on l’a vu peu après, il a été consacré par un sacerdoce de premier plan, celui de septemvir epulonum107.
L’autorisation accordée à Apronius et au jeune Caesianus d’ériger un monument à la Vénus d’Éryx répondait cependant à d’autres objectifs. Il est en effet très probable, voire incontestable, que ce monument ait lui aussi fait l’objet d’une autorisation impériale spécifique. Non seulement celle-ci s’inscrivait dans le cadre des célébrations accordées par Tibère, mais le monument était en outre dédié à l’ancêtre de la gens Iulia, comme le montre l’inscription108 – Aeneadum parens (III, l. 6). La statue de Tibère qui ornait le monument – Caesaris effigiem posuit (IV, l. 3) – se trouvait à côté de celle de son père Apronius – effigiem cari genitor[is] (III, l. 5) –, probablement avec celle de Caesianus lui-même, qui dédia la toga praetexta accordée par César à la déesse – praetextae positae [causa pariterque re]sumptae / septemvir puer han[c genitor quam rite r]o[g]a[r]at / Caesar quam dedera[t, vestem tibi, sancta, rel]i[q]ui[t] (II, l. 4-6) – en plus du bouclier et de l’épée – armaque quae gessit: scuto [per volnera fracto] / quanta patet virtus! ens[is ab hoste rubet] (III, l. 7-8). L’inscription admet, déclare et proclame qu’il existe entre les deux Apronii et le descendant d’Énée une proximité allant au-delà des ornements triomphaux et du sacerdoce, et la représente même concrètement. Bien que situé en périphérie par rapport à la statue lauréate qui avait été érigée en son honneur à Rome109, le monument se trouvait dans un sanctuaire qui avait un lien particulier avec la lignée de César110. Le prestige qui en résultait permettait de cimenter une alliance personnelle avec le successeur d’Auguste111.
Ce lien s’avérera stratégique pour l’empereur. Apronius devint en effet un allié de poids. Il ne faut pas oublier qu’il avait été proche de Germanicus, ayant reçu les ornamenta triumphalia pour les opérations militaires menées en Germanie en 15, comme légat112. Cela aurait donc pu servir indirectement à Tibère pour porter un coup à la cohésion des partes Agrippinae, en rapprochant de lui un potentiel membre de ce parti à un moment très délicat. Mais ce n’est pas tout. Apronius était en fait lié à la puissante famille des Cornelii Lentuli113, car sa fille Apronia Caesiana114 – la sœur de Caesianus – avait épousé Cn. Cornelius Lentulus Gaetulicus115. On ignore si ce mariage a eu lieu avant ou après 21, mais même s’il a été favorisé par Tibère lui-même – et n’a pas préexisté, ce qui donnerait encore plus d’attrait à une alliance avec Apronius – il fut sans aucun doute fondamental pour l’empereur. Lorsque, quelques années plus tard, en 31, le prince porta un habile contre-coup à la prétendue conspiration de son préfet, il put compter sur la non-belligérance, voire le soutien d’Apronius et de Getulicus, légats des légions stationnées respectivement en Germania inferior et superior116. Tout cela n’était évidemment pas connu en l’an 21. Mais la victoire contre Tacfarinas, quelle qu’en soit la valeur, a permis à Tibère de s’adjoindre un membre puissant du Sénat, issu de son propre entourage. La mission était accomplie, pour la deuxième fois.
À vrai dire, elle ne l’était pas exactement. Il est hautement significatif que Tibère, peut-être avant le retour d’Apronius en 21 et, en tout cas, peu après la célébration de sa victoire, ait eu vent de la reprise des émeutes de Tacfarinas. Cela lui permit d’avertir le Sénat de la nécessité de bien choisir le prochain proconsul d’Afrique117. Là encore, Tibère exploite la situation à des fins de politique intérieure en proposant deux noms : Blaesus, avunculus du préfet Séjan, et Lepidus, descendant du « brave » frère du triumvir et l’un des capaces imperii désignés par Auguste118. Manius Aemilius était trop intelligent pour vouloir rivaliser avec l’oncle de celui qui était de plus en plus considéré comme l’adiutor de l’imperator119. Quintus Iunius, une fois en Afrique, reçut en renfort la Legio IX Hispana d’Illyrie120 et remporta une victoire contre les rebelles africains en 23121. Les honneurs, comme on l’a dit, étaient plus importants que la fois précédente, car Blaesus reçut non seulement les ornamenta, mais aussi l’acclamatio imperatoris, reconnaissance qui, selon Tacite, n’a plus jamais été accordée à un sénateur122. Mais l’intention de Tibère n’était pas seulement de plaire à Quintus Iunius ou à Séjan. Le groupe influent qui se forma autour du préfet n’était pas – encore – le groupe large et ramifié qui, en 31, allait le propulser de l’Urbs juste derrière le princeps123. Promouvoir Lucius Aelius, pour le prince, c’était avant tout se promouvoir lui-même, mais aussi renforcer la position de son fils, Drusus II, face au fils de Germanicus qui, même mort, jouissait d’une grande popularité. Le renforcement de l’alliance avec Séjan et son oncle Blaesus était, lui aussi, un signal pour les sénateurs qui aspiraient au poste de consul ou pour les consuls qui voulaient gouverner des provinces. Le soutien direct du prince garantissait davantage d’honneurs et de succès que l’appui de personnes de rang et de pouvoir équivalents à ceux de Lépide. Être l’ami de Tibère comptait encore plus que d’être, ou d’avoir été, capax imperii. La mission était-elle enfin accomplie ?
Oui, même si Tacfarinas poursuivit ses raids. La mort de Drusus II, le 14 septembre de cette même année 23, dans des circonstances qui n’ont pas éveillé les soupçons à l’époque124, a laissé le prince sans héritier direct. La position d’Agrippine et de sa famille n’en était que plus insidieuse. Le rang et l’âge de deux des trois fils d’Agrippine ne pouvaient être ignorés125. Cependant, leur promotion – avec leur attribution officielle, flagrante et presque pathétique au Sénat126 – est allée de pair avec leur discrédit127. Il est difficile de douter que ce processus ait été le résultat d’une planification, au moins générale, visant à promouvoir plutôt le petit-fils biologique de l’empereur, Tiberius Gemellus128. À partir de 24, on observe une attaque constante contre les partes Agrippinae et un renforcement de l’alliance avec Séjan et ses hommes129. Cette année-là, C. Silius130, qui avait obtenu avec Apronius les ornamenta triumphalia en tant que légat de Germanicus en 15, et avait conservé le commandement des légions en Germania superior jusqu’en 21, fut accusé de concussion et de connivence avec le chef des Éduens, Sacrovir, et celui des Trévires, Florus131. Il est possible que cette rébellion n’ait pas fait partie d’un projet subversif du clan d’Agrippine, comme on l’a pensé132, mais Tacite dit explicitement que l’accusateur – le consul de 24, L. Visellius Varro133 – agissait pour plaire à Lucius Aelius134. La gestion du conflit avec Tacfarinas, officiellement clos par la victoire de Blaesus, fut confiée à un sénateur qui avait, avec Agrippine, un lien dont il devait se faire pardonner. La mère du nouveau proconsul Dolabella était en effet une Quinctilia135, sœur du tristement célèbre P. Quinctilius Varo136. Celui-ci avait épousé Claudia Pulchra, l’amie et cousine d’Agrippine137. En effet, quatre ans après le début de son proconsulat, en 27, Dolabella n’hésita pas à accuser son cousin, Quinctilius Varus138, fils de P. Quinctilius Varus et de Pulchra, dans le cadre de ce qui est clairement présenté comme une nouvelle attaque contre Agrippine139. Cela est notamment démontré par le fait que son réquisitoire a été appuyé par un allié de Séjan, Cn. Domitius Afer140, accusateur l’année précédente, en 26, de la même Pulchra141. L’octroi du proconsulat, a fortiori alors que la guerre n’était qu’officiellement terminée, semble témoigner du soutien du prince, au sens où il paraît improbable que Tibère ait eu l’intention d’envoyer en Afrique son propre ennemi et/ou un allié d’Agrippine. D’ailleurs, lui aussi, probablement après le consulat de 10, mais sans doute peu avant son départ pour l’Afrique en 20-21, s’était vu accorder l’entrée dans l’ordre des septemiviri epulonum142.
Cependant, Dolabella n’était pas Blaesus – il n’était pas Apronius non plus. Sa crainte, en tant qu’allié de rang inférieur préoccupé, de surcroît, par sa propre parenté encombrante et dangereuse, a peut-être marqué Tacite et/ou sa source, qui justifie la décision de Publius Cornelius de ne plus faire usage de la Legio IX par le désir de ne pas irriter Tibère qui avait décidé de la retirer143. Le proconsul est manifestement autorisé, sinon incité par le même prince, à faire appel aux troupes du nouveau roi client/allié de Maurétanie qui a succédé à Juba II, Ptolémée144. Outre les nécessités macrostratégiques supérieures – notamment rétablir la Legio IX dans le secteur sensible du Danube, où elle était normalement stationnée avec deux autres légions, VIII Augusta et XV Apollinaris – le prince était animé par une motivation politique interne, mais différente des fois précédentes. En effet, cette fois-ci, Tibère décida de reléguer le conflit toujours en cours au rang d’opération de maintien de l’ordre. Maintenant que la guerre ne servait plus à distribuer de prestigieuses récompenses aux alliés pour des opérations non résolutives, il n’était plus nécessaire de la considérer comme telle. C’est ce que montre son comportement lorsque Dolabella s’est effectivement débarrassé de l’encombrant rebelle. Le ridicule causé par le trop grand nombre de statues décernées pour la même victoire, dont Tacite nous parle avec ironie, était probablement la justification délibérément utilisée par Tibère contre d’éventuelles critiques concernant son manque de reconnaissance vis-à-vis de Dolabella. Ramener à la normale la situation en Afrique signifiait désamorcer le conflit, à la fois sur le plan militaire – le retrait de la Legio IX et une compensation militaire partielle avec la participation de Ptolémée, peut-être avec l’aide d’une cohorte auxiliaire de Sardaigne145 – et sur le plan nominal – l’absence de célébration de la victoire du proconsul qui avait effectivement mis fin à la guerre. L’affirmation de Tacite selon laquelle Tibère n’aurait pas accédé à la demande du proconsul pour ne pas faire de l’ombre à la gloire de Blaesus146 ressemble davantage à une habile rumor – dont d’ailleurs, à y regarder de plus près, l’historien de l’époque de Trajan souligne l’incohérence147.
Dolabella, qui avait explicitement réclamé les honneurs triomphaux, bénéficia néanmoins d’une promotion locale, comme en témoignent l’inscription que le proconsul avait dédiée à la Victoire en Afrique148, la dédicace reçue de la ville d’Oea (Tripoli) pour avoir rétabli la paix en tuant le chef africain149 et une série de monnaies de la province d’Afrique150. L’octroi à Ptolémée, en plus de sa nomination comme rex socius et amicus populi Romani, des ornamenta triumphalia est très significatif à cet égard151. Une aversion personnelle du prince pour Dolabella n’est pas à exclure152, peut-être faut-il même y voir une vengeance empreinte d’une subtile ironie : le sénateur ayant proposé au Sénat d’accueillir par une ovation le retour de Tibère d’un voyage en Campanie en 21, l’empereur avait répondu qu’il n’était pas, lui qui avait refusé de nombreux triomphes dans sa jeunesse, avide de gloire au point de vouloir qu’on célèbre sa promenade dans les faubourgs153. Quoi qu’il en soit, Dolabella s’est probablement vu réserver une « place », peut-être pas très importante, parmi les alliés de Séjan, mais dans le réseau extérieur154, comme pourrait le montrer son implication dans le procès du fils de Varus et de Pulchra.
Par quels moyens l’empereur avait-il accompli la mission extérieure de pacifier l’Afrique sans compromettre la mission intérieure de présenter les opérations sous un jour qui lui était favorable ?
En effet, la représentation interne du conflit passait aussi par des analogies historiques. Celles utilisées par Tacite dans son récit de la guerre contre Tacfarinas sont certainement plus que de simples suggestions littéraires. À l’exception, peut-être, « de lieux communs ou de rappels de situations identiques » relevés par certains155, l’historien de l’époque de Trajan fait clairement un parallèle avec la guerre contre Jugurtha156. L’empereur semble toutefois préférer le rapprochement avec Spartacus. Selon Tacite, Tacfarinas avait envoyé des légats qui faisaient planer la menace d’un bellum inexplicabile si ses demandes de sedes n’étaient pas entendues157. Tibère, qui était selon Tacite indigné comme jamais auparavant, répondit que même Spartacus, dans des circonstances bien plus graves, n’avait pas été autorisé à conclure des accords de paix158. Cette oscillation analogique correspond, à y regarder de plus près, à deux représentations du conflit : celle d’une guerre « jugurthienne » extérieure et celle d’un conflit intérieur contre un brigand à la Spartacus ou un transfuge à la Sertorius. L’analogie allait donc au-delà d’un simple débat littéraire. L’historien de l’époque de Trajan a peut-être classé l’affaire Tacfarinas parmi les affaires intérieures parce que sa source principale étaient les acta senatus et que cette guerre l’intéressait surtout pour ses répercussions sur les relations entre le princeps et le senatus159. Toutefois, il est possible que Tacite ait tiré de ses autres sources – Servilius Nonnianus ou peut-être même Aufidius Bassus160 – l’idée que la guerre contre Tacfarinas était, comme le bellum Iugurthinum, un conflit extérieur qui, à l’image de ce dernier, s’est prolongé en raison de la gestion généralement imprudente de Tibère. Tacite lui-même, d’ailleurs, tout en décrivant le conflit contre Tacfarinas comme un bellum, peint les agissements initiaux du rebelle comme ceux d’un desertor qui se livre à des activités typiques d’un praedo161.
Cette représentation oscillante du conflit qui émerge des pages des Annales pourrait témoigner d’un débat contemporain, bien que sous-jacent, au sein de l’élite sénatoriale. L’analogie utilisée par l’imperator lors des négociations – si l’on exclut l’idée d’une invention raffinée de Tacite – apparaîtrait alors comme une réponse à ceux qui représentaient le bellum de Tacfarinas en habits jugurthiens. Le fait que le terme hostis apparaisse dans la dédicace à Venus Erycina162, ainsi que dans l’octroi des ornamenta triumphalia, montre que l’empereur Tibère pouvait néanmoins prendre ses distances avec sa propre représentation de la guerre interne pour reconnaître ses alliés ou inviter le Sénat à choisir un homme capable de se battre. La phrase prononcée par Tibère en réponse aux demandes du chef africain est, en ce sens, exemplaire : Tacfarinas desertor et praedo hostium more ageret163. Qu’il s’agisse ou non de ses ipsissima verba, Tibère a donc représenté, et laissé représenter, l’ancien auxiliaire comme hostis ou desertor et praedo, car cela servait ses intérêts. D’ailleurs, Crassus n’avait-il pas été largement reconnu, quoique dans une moindre mesure, lorsqu’il avait combattu Spartacus ? Il n’est pas anodin, à cet égard, que l’œuvre de Velleius fasse référence à la conclusion brevi du conflit africain, placé immédiatement après, et, pour en renforcer la valeur, à l’heureuse conclusion de la rébellion gauloise en 21 de Sacrovir et Florus164. Tibère a considéré, ou plutôt a voulu considérer brevi sepultum le bellum d’Afrique – 5 ans si l’on va de 17 à 21165, au même titre, ou presque, que la « rébellion gauloise ». Le souci de régler au plus vite le bellum d’un praedo ressort d’ailleurs des instructions précises données à Blaesus immédiatement après l’ambassade de Tacfarinas : leur faire déposer les armes avec la promesse de l’impunité et faire prisonnier leur chef166. Le plat principal de ce banquet d’analogies historiques était cependant – peut-être plus que Jugurtha et Spartacus – Arminius. Et pas seulement au sens où l’entend Mommsen167, mais parce que le roi germanique mourut en 21, alors que Tacfarinas, avec Sacrovir et Florus, menaçait encore Rome168. Pour déclarer la guerre aux Germains – guerre qui se termina heureusement en 17 – la mort du chef germanique n’avait pas été nécessaire. En outre, Dolabella, qui, en 24, avait tué Tacfarinas au combat, était, comme on l’a dit, le petit-fils, par sa mère, de ce Varus qui avait été vaincu par Arminius169.
Tacfarinas fut donc rapidement oublié – ce n’est peut-être pas un hasard si l’on ne trouve aucune trace de cette guerre chez Suétone ou Cassius Dion. Et bien qu’il y ait eu un triomphateur, Blaesus, il devait être clair que le conflit avait eu lieu auspiciis consiliisque eius. Bien que les proconsuls d’Afrique ne soient pas techniquement ses légats, l’expression de Velleius montre que Tibère a soumis le conflit en Afrique à ses propres auspicia170. Si le témoignage de Paterculus ne laisse planer aucun doute dans le cas de Blaesus, je crois que la même subordination doit être considérée pour la conduite de la guerre par Camillus, Apronius et Dolabella. Velleius lui-même – dont les écrits portent la marque de la représentation que Tibère veut donner de ce conflit – avait donc beau jeu de dire que tous les triomphes mérités par Tibère n’avaient pas été célébrés. Le fils adoptif d’Auguste n’en avait d’ailleurs pas besoin. L’Afrique était une province du Sénat, mais c’était Tibère qui décidait d’envoyer une légion en renfort ou de la rappeler. Les sénateurs pouvaient eux aussi diriger une armée, vaincre leurs ennemis et se faire reconnaître, mais c’était Tibère qui dirigeait la guerre, auspiciis consiliisque eius, et qui décidait d’accorder ou non des honneurs. La guerre contre Tacfarinas était un conflit interne et, en tant que tel, représenté par le prince – seulement si, et quand, il devait être présenté comme tel. Le dernier des successeurs nommés par Auguste a renforcé la principauté et sa dynastie, notamment par l’utilisation politique d’analogies historiques – celles, bien sûr, qui convenaient le mieux à cette fin.
Avec les contradictions subtiles et délibérées nécessaires à l’équilibre délicat entre la distribution des honneurs aux sénateurs et la gestion d’un conflit de sept ans dans une province aussi proche du cœur de l’empire que l’Afrique, on peut dire que la difficile mission macrostratégique de Tibère – diriger l’empire et le représenter – avait été accomplie : domi militiaeque.
