Ainsi que le fait remarquer Maxime Petitjean (ci-après MP) dans son introduction, il n’existe pas encore d’étude systématique sur le combat de cavalerie dans le monde romain. La vision négative de la cavalerie antique et le primat donné aux légions comptent parmi les raisons qui peuvent expliquer cet état de fait. MP entreprend donc de combler ce vide historiographique en choisissant comme bornes chronologiques le ier siècle av. J.-C. (c’est le siècle du déclin de la cavalerie censitaire, de l’affirmation d’une cavalerie auxiliaire et de l’émergence d’une armée professionnelle et permanente) et le début du viie siècle apr. J.-C. (pour pouvoir utiliser le Stratêgikon de l’empereur Maurice, une source capitale pour l’histoire de la cavalerie romaine et parce que l’organisation militaire romano-byzantine est ensuite profondément modifiée).
Étudier le combat de cavalerie, cela veut dire analyser les valeurs associées par les Romains à la figure du cavalier, étudier la représentation du combat de cavalerie et comprendre leurs évolutions. MP a donc choisi un plan chronologique en distinguant quatre grandes périodes : la fin de l’époque républicaine, le Haut-Empire (ier-iie s. apr. J.-C.), les iie et iiie siècle apr. J.-C. et l’âge d’or de la cavalerie (ve-vie s. apr. J.-C.).
Dans la partie consacrée à l’époque tardo-républicaine, MP tente d’abord de faire le point sur l’histoire de l’ordo equester et de la cavalerie romaine. C’est une tâche difficile parce que les informations fiables sont rares avant le milieu du iie siècle av. J.-C. Pour les auteurs de la fin de la République et du début de l’Empire, c’était un corps d’élite, les equites descendant des Celeres, l’antique cavalerie de l’époque de Romulus. Cette tradition, qui vient des grandes gentes de la nobilitas, attribue un rôle décisif aux equites, souvent vainqueurs face à l’infanterie ennemie. Ces cavaliers privilégient la charge et le combat à la lance (lance d’estoc). Quand l’ennemi tient ferme, ils descendent de cheval pour poursuivre le combat à pied, la retraite étant pour eux inenvisageable. Ils ne combattent donc pas à la façon des cavaleries hellénistiques, qui alternent charges et replis jusqu’à la fuite d’un des deux camps. La méthode de combat évolue cependant à partir de la deuxième guerre punique et un mode de combat fondé sur l’alternance des charges circulaires est préféré à la charge massive. Au ier siècle av. J.-C., si le service militaire des chevaliers dans la cavalerie se maintient, ces derniers sont désormais concurrencés par la nouvelle cavalerie légionnaire municipale : l’intégration des Italiens dans l’exercitus populi Romani au lendemain de la guerre sociale a entraîné la formation d’un equitatus légionnaire distinct de l’ordo equester. Le développement du combat de harcèlement au détriment des actions de choc et les tâches de garnison qui incombent désormais aux armées provinciales n’attirent par ailleurs pas les equites de vieille souche romaine. Par conséquent le prestige social de la cavalerie légionnaire, qui ne disparaît pas, diminue.
Si l’importance de la cavalerie légionnaire décroît à partir du iie siècle av. J.-C., celle de la cavalerie auxiliaire s’accroît d’autant, ce qui permet aux généraux romains de disposer de forces de cavalerie de plus en plus importantes. Ces forces ne sont pas encore constituées en ailes (il faut attendre l’époque triumvirale), mais en unités plus petites, les turmae. L’équipement des troupes montées occidentales leur permet de combattre à distance comme au corps-à-corps, c’est une cavalerie polyvalente, alors que les unités de cavalerie légère, qui pratique le harcèlement à distance, sont constituées d’auxiliaires numides et maures, les archers montés étant surtout actifs en Orient, là où ils sont recrutés.
L’importance prise par la cavalerie auxiliaire dans l’armée romaine au ier siècle av. J.-C. va de pair avec le développement du combat de cavalerie : les troupes montées jouent un rôle essentiel, aussi bien lors des batailles rangées que pendant les opérations périphériques au cours des campagnes militaires. Sa présence est également fondamentale parce que, s’il faut en croire les sources, au ier siècle av. J.-C. l’armée romaine est confrontée pour la première fois à de véritables armées de cavaliers pratiquant le harcèlement à grande échelle dans le but d’emporter la décision. La cavalerie opère rarement seule, elle est presque toujours accompagnée de cohortes d’infanterie lourde qui lui servent de base de repli et de corps de fantassins légers qui renforcent son potentiel offensif lors des engagements. La cavalerie occupe donc alors une place majeure dans l’outil militaire romain, même si son bilan tactique n’est pas toujours brillant, et il est difficile de comprendre les considérations négatives qui dans l’historiographie minorent souvent le rôle des forces montées dans les armées tardo-républicaines.
Le Haut-Empire est la période de la construction d’une cavalerie permanente et multiethnique. C’est à cette époque que les aristocrates romains cessent de servir dans les rangs de l’equitatus légionnaire, les cavaliers légionnaires, peu nombreux, étant issus du rang et les auxiliaires organisés en ailes formant la seule véritable cavalerie de ligne. C’est alors que le combattant à cheval est de plus en plus perçu comme un « autre guerrier », un barbare, l’armée romaine devenant dans l’imaginaire collectif une armée dominée par la figure emblématique du fantassin légionnaire. La place du cavalier auxiliaire est intermédiaire et ambiguë. Cela n’empêche pas l’essor de la cavalerie : au début du iie siècle apr. J.-C., la cavalerie romaine est presque deux fois plus importante que durant l’époque triumvirale. Il semble également qu’il y ait une légère progression de l’importance des forces montées dans les corps expéditionnaires.
Cette partie est l’occasion pour MP d’étudier la composition des unités de cavaliers auxiliaires (les unités régulières perdent progressivement leur caractère ethnique, même chez les unités d’archers), le problème de la remonte (pas d’organisation centrale, chaque unité est responsable de l’acquisition de ses animaux, avec supervision cependant par les bureaux du gouverneur ; la question est à nouveau étudiée pour les ve et vie s. apr. J.-C.), la répartition de la cavalerie aux frontières (elle évolue, mais les unités montées sont souvent sur des voies d’invasion majeures et le long des rocades militaires, du moins en Occident) et à l’échelle provinciale (tout dépend de la nature du terrain, de la proximité des routes, des lignes d’avancement, des menaces potentielles…), l’utilisation des forces montées, qu’elles soient régulières ou irrégulières, lors des opérations de conquête, leurs fonctions restant les mêmes, aussi bien dans l’ordre de marche que dans les batailles rangées (à partir de Trajan apparition de uexillationes equitum, alors qu’avant on utilisait des contingents réguliers homogènes) ou encore l’entraînement, d’une importance capitale (il est aussi étudié dans la partie consacrée aux ve et vie s. apr. J.-C.).
Trois questions structurent le chapitre consacré aux iiie et ive siècle apr. J.-C., une époque de crises et de transitions. D’abord peut-on parler d’« essor » de la cavalerie durant ces deux siècles ? C’est une question qui compte parmi les lieux communs concernant l’histoire de l’armée romaine tardive. Les réformes, en particulier celle de Gallien, auraient entraîné la création d’une armée de cavalerie autonome, une réserve stratégique contre les attaques des barbares à l’intérieur de l’Empire. Les effectifs de cavalerie augmentent certes entre le milieu du iie siècle apr. J.-C. et la fin du ive, mais modérément. La proportion des cavaliers par rapport aux fantassins, 25,5-25,9 %, n’est pas très éloignée des 21,7 % du Haut-Empire. La principale nouveauté concernant les effectifs de la cavalerie est la disparition des cohortes mixtes et l’abandon des grandes concentrations de mille equites. La cavalerie légionnaire, comme l’infanterie légionnaire, est touchée par la mise en place d’armées d’accompagnement quasi permanentes et par les réformes. Une nouvelle hiérarchisation des corps de troupe se met en place au sein de l’armée, en fonction du rapport de proximité de chaque corps de troupe avec la cour impériale. La cavalerie est ainsi répartie entre armées centrales, armées d’intervention régionales et armées frontalières.
Ensuite existe-t-il une réserve mobile, véritable armée de cavalerie autonome, créée par Gallien ? La réponse est non. Les unités montées sont dispersées à l’intérieur du territoire, il n’existe pas de réserve mobile de cavalerie susceptible de passer rapidement d’un secteur à un autre. De même, les habitudes stratégiques de l’Empire n’ont pas connu de bouleversement profond : les Romains appliquent des solutions traditionnelles à des problèmes nouveaux.
Enfin peut-on parler d’un « renouveau » de l’arme équestre à cette époque ? La cavalerie est toujours utilisée pour la reconnaissance armée et les opérations combinées cavalerie / infanterie légère sont maintenues. Des évolutions tactiques apparaissent cependant, tels le renforcement de la capacité offensive de la cavalerie dans la ligne de bataille ou l’accroissement de la profondeur des formations tactiques, avec l’abandon de la turme au profit de la centurie, une formation tactique plus massive, qui comporte des spécialistes de différents modes de combat. La cavalerie lourde apparaît, en nombre limité.
Le dernier chapitre est consacré aux ve et vie siècle apr. J.-C. C’est l’âge d’or de la cavalerie. Ainsi que l’écrit MP, « le cavalier n’est plus un “autre guerrier”, une figure marginale rejetée hors des cadres de la guerre mâle et associée à la féminité orientale. C’est un héros eschatologique, champion infatigable de la lutte éternelle contre les forces du Mal, à l’image des nombreux saints cavaliers qui à partir du ive siècle ravissent à Mars, dieu hoplitique par excellence, sa place de patron des soldats » (p. 480). C’est une conséquence des nombreuses attaques des grandes hégémonies nomades, avec d’immenses armées de cavaliers disciplinés dotées d’une très grande mobilité opérationnelle, d’un armement de qualité, d’une hiérarchie et d’une organisation tactique. Le pouvoir impérial ne peut lutter contre ces attaques, sinon en privilégiant les places fortes et les opérations de cavalerie, ce qui n’est pas du reste un fait nouveau dans le monde méditerranéen. C’est ainsi que les troupes montées occupent une place beaucoup plus importante qu’auparavant dans les armées de campagne, il existe même de grandes armées de cavalerie autonomes. Les opérations de petite guerre sont souvent présentes dans les récits de campagnes, qu’il s’agisse de coups de main à proximité immédiate de l’armée principale ou de raids de cavalerie à grande échelle. Les troupes montées jouent aussi un rôle important dans les opérations de siège. Parallèlement, les pertes humaines lors des grandes défaites, la crise des finances impériales et peut-être l’impopularité du métier militaire entraînent un recours accru au recrutement de supplétifs « barbares ». Cette évolution va de pair avec les progrès des savoirs hippologiques et surtout des techniques de harnachement (mors à aiguilles).
De nombreux tableaux (des effectifs des armées de campagne républicaines entre 225 et 31 av. J.-C., p. 79-81 ; inventaire des blessures mentionnées par les sources narratives tardo-impériales, p. 681), des schémas (les ordres de bataille mixtes, p. 619 ; pour certaines reconstitutions de batailles, il faudrait des légendes, ainsi p. 139 ou p. 643-645), des cartes (déploiement de l’armée romaine en Rétie à l’époque d’Hadrien, p. 243 ; pour les cartes 45, p. 485 et 48, p. 507, les différences entre les flèches ne sont pas très nettes et les légendes pas très lisibles) et des illustrations (p. 44 ou p. 100) permettent d’enrichir la démonstration. On trouve aussi des études de cas (Pharsale, p. 156-163 ; le rôle de la cavalerie romaine pendant la première guerre de Judée, p. 286-293). Les citations, souvent longues, ou les textes paraphrasés sont analysés avec minutie pour appuyer la démonstration (ainsi l’ordre de marche de l’exercitus Cappadocicus lors de la campagne contre les Alains, p. 281-286). Le texte est bien écrit, avec peu de coquilles, surtout compte tenu de l’ampleur de l’ouvrage. Une bibliographie extrêmement riche et un index nominum et rerum notabilium complètent l’étude.
MP a tout à fait atteint son but : combler le vide historiographique concernant le combat de cavalerie dans le monde romain, et cela sur le temps long, puisque son étude englobe sept siècles. Il a même fait plus, puisqu’il ne se contente pas de présenter le combat de cavalerie lui-même, il en étudie aussi tous les à-côtés. Il n’hésite pas à se colleter à des questions controversées et à prendre parti, en prenant soin d’argumenter solidement. Il a ainsi écrit un livre qui ne peut que devenir un ouvrage de référence sur la question.
