Les spécialistes de l’histoire militaire, gens longtemps frileux, ne cessent de progresser. Partis de l’étude des objets, des camps et des inscriptions, qu’ils ne pouvaient pas ne pas voir, ils se sont longtemps cantonnés aux aspects matériels, institutionnels ou sociaux de leur domaine. Or le soldat n’est pas qu’un bâtisseur ou un élément dans une institution : il est fait pour le combat, aspect que nul n’osait aborder (Charles Ardant du Picq, cité dans la bibliographie, à lire dans l’édition préfacée par J. Frémeaux). En traitant ce sujet, Benoît Lefebvre touche enfin au cœur de l’histoire militaire. C’est l’apport fondamental de cet ouvrage.
L’érudition est établie par plus de 400 notes et près de 50 pages de bibliographie. Le raisonnement s’appuie sur des citations de textes et d’inscriptions, également par l’iconographie (28 documents).
L’introduction fait de l’historiographie, en partant de l’œuvre bien connue de J. Keegan consacrée au soldat, puis du livre de K. Kagan, qui est consacré à la question du commandement. Rappelons que J. Keegan a reconnu sa dette envers le colonel Ch. Ardant du Picq, non sans élégance. L’auteur présente ensuite des ouvrages qui lui ont paru inspirants. Il mentionne un nouveau domaine de l’archéologie, l’archéologie des champs de bataille, et il en déduit que les armes de jet ont joué un grand rôle dans les combats de l’époque traitée.
La première partie décrit le combat de loin et ses exigences matérielles.
Dans un chapitre initial, l’A. décrit les quatre armes concernées et il explique comment elles étaient fabriquées. Il s’agit des arcs et des flèches, exécutées suivant plusieurs techniques, puis des javelots, qui présentaient une très grande diversité. Une étude de vocabulaire explique à quoi correspondaient les différents noms connus. Les soldats utilisaient aussi des frondes pour lancer des glands de plomb ou de terre cuite. Ces armes étaient létales et elles permettaient de frapper de très loin, comme le montrent des exemples empruntés aux ennemis de Rome, la mort de Goliath vaincu par David, d’un consul tué à Cannes (Tite-Live, XXII, 49, 1) et d’un légat victime des Éburons (César, BG, V, 35, 8). Enfin, les soldats lançaient des pierres : les C.R.S. ont expérimenté leur efficacité à Paris en mai 1968, sans toutefois qu’aucun n’ait été tué ; ce dernier point a été étudié par C. Wolff, citée dans la bibliographie.
Le chapitre 2 montre comment les soldats utilisaient leurs armes lors du combat de loin. L’auteur explique, ce qui est juste et important, que tous les hommes savaient manier tous les types d’armes, même si chacun en possédait une (ou deux) qu’il préférait. Il serait faux de croire que le légionnaire ne se servait que du pilum et du gladius ; il était aussi formé au tir à l’arc et à l’usage de la fronde. Sont aussi présentés des hommes de ces unités appelés lanciarii.
Une autre bonne idée de l’auteur a été d’étudier les ennemis, car leurs traditions guerrières ont toujours fini par influencer les Romains, d’une manière ou d’une autre : il a privilégié les Celtes, les Germains et les Iraniens. Contre les Iraniens (p. 114-115 ; 215-219), les légionnaires ont recouru à la fuite feinte (p. 92, p. 210) ; le désastre (romain) de Carrhes, bien connu depuis un livre de G. Traina, est ici une nouvelle fois disséqué. Les Celtes se sont illustrés par une grande variété de javelots ; ils utilisaient même un propulseur (p. 105). Là-dessus, voir notre article dans A. Moreno Hernández (éd.), Julio César : textos, contextos y recepión. De la Roma clásica al mundo actual, Madrid, 2010, p. 95, avec le relevé d’un contre-sens dans le commentaire. Par ailleurs, la poliorcétique défensive de ces peuples avait atteint un haut niveau, comme en témoigne l’admiration de César pour le murus gallicus (BG, VII, 23). Et les Germains sont également décrits. À leur propos, nous signalons un livre que l’A. ne pouvait pas connaître : M. P. Speidel, Les anciens guerriers germaniques, Neuilly-sur-Marne, paru en 2022, mais qui n’a été disponible qu’au début de 2024.
Dans le chapitre 3, l’A. montre comment les soldats utilisaient les armes de jet au combat. Dans les épisodes de combats urbains, les non-combattants jouaient un rôle non négligeable en lançant des tuiles depuis les toits sur les envahisseurs. Dans la guerre de siège, les armes de jet étaient très utilisées, mais elles étaient moins efficaces que dans les rencontres en rase campagne. L’auteur analyse un certain nombre de sièges pour justifier son propos. Les trois plus importants du point de vue méthodologiques, à notre avis, ont eu lieu à Numance, Alésia et Masada, parce que, dans chacun de ces cas, des textes et des fouilles approfondies sont disponibles. Dans ces conditions, il apparaît que c’est dans les batailles en rase campagne que le combat de loin, finalement, rendait les plus grands services.
Une deuxième partie propose des « réflexions romaines sur l’art de la guerre ».
Le chapitre 4, premier chapitre de cette deuxième partie, essaie de proposer une nouvelle définition du combat antique en fonction des pratiques qui ont été énumérées plus haut. Plusieurs aspects sont abordés. Les hommes possédaient l’esprit de corps, ce qui valait mieux car, sans cet élément psychologique, toute bataille était inutile, perdue d’avance. Il fallait protéger le corps (l’A. fait un rapprochement audacieux entre corps et esprit de corps). Enfin, on trouve là un passage (p. 164-173) très intéressant sur les soins qui étaient apportés aux blessés.
Le corps, oui, mais il y a aussi l’esprit et les soldats, sortant du combat, ressentaient des effets moraux après avoir affronté la violence guerrière. Celle-ci avait plusieurs aspects. Le combattant ressentait la peur devant des traits « aveugles » et « invisibles » (p. 181-184 ; ce phénomène avait été vu par Ardant du Picq). Faut-il en déduire pour autant qu’il était affecté du PTSD, le traumatisme qui suivait le combat ? Il n’existe aucune preuve de cette affection, dit l’A. (p. 181), ce qui nous paraît très raisonnable. Néanmoins, un état de choc semble avoir été constaté (p. 193). L’auteur ajoute à cela la violence verbale qui était exprimée sur des glands de fronde ; ces objets servaient à envoyer du courrier aux ennemis en les menaçant, en se moquant d’eux, etc.
Au dernier chapitre, nous voyons comment les Romains ont progressivement intégré le combat de loin à leur art de la guerre (p. 203). Ils ont pourtant toujours jugé déloyale cette pratique, à l’instar du stratagème, mais ils l’ont finalement adoptée, répétant à l’envi un jugement ancien : les Romains combattent de près, les barbares de loin (p. 211). Un long passage revient sur les liens qui unissent l’homme à son arme. Cette relation étroite subsiste de nos jours.
Le lecteur aura compris toute l’estime que nous avons pour ce livre, son importance, son intérêt. C’est pourquoi nous suggérons à l’auteur de nous donner une suite : après le combat de loin, le combat de près.
