Vouloir tourner la page est un réflexe impérieux à la fin d’une guerre ou après l’effondrement d’une dictature. Certains piétinent l’image d’anciens oppresseurs, d’autres tentent de faire le vide pour se libérer des douleurs du passé. Pendant la première moitié du xxe siècle, l’Alsace est un champ de batailles durant deux guerres et change trois fois d’appartenance nationale. Le retour à la France en 1918, l’annexion par l’Allemagne nationale-socialiste en 1940 et la Libération dès novembre 1944 sont des tournants considérables. Dans cet article, nous nous intéresserons aux spectacles satiriques, produits entre 1946 et 1949 par le cabaret strasbourgeois du Barabli, qui touchent à la fin du nazisme en Alsace. Dans quelle mesure les revues du Barabli sont-elles cathartiques ? Aident-elles à marquer une césure et à surmonter les souvenirs traumatiques ?
Bûcher et bal pour purger les vestiges de l’annexion nazie
La seconde guerre mondiale, l’annexion et la Libération sont des phases denses. Pour aborder la période de 1939 à 1945, nous optons pour un regard sur les fonds photographiques que les Archives de la Ville et de l’Eurométropole de Strasbourg (AVES) ont mis en ligne pour un large public1. On y découvre, entre autres, Adolf Hitler parcourir la cathédrale de Strasbourg (AVES 1 Fi 127 15 à 24). La place du Château est vide ce 28 juin 1940, une grappe de responsables nazis en uniforme entoure le Führer. Pourquoi ne voit-on pas de passants civils devant la cathédrale ? Strasbourg est une ville fantôme, les habitants ont été évacués dès le début de la guerre. La situation historique est singulière en l’Alsace, précise le catalogue Face au nazisme : le cas alsacien et rappelle quelques dates-clés.
Le 19 juin 1940, les troupes allemandes entrent dans [Strasbourg] une ville désertée par ses habitants depuis l’évacuation en septembre 1939. Dès le 22 juin 1940, un armistice est conclu entre l’Allemagne et la France mais aucune de ses clauses ne concerne l’Alsace ou la Moselle. Ces territoires sont cependant considérés comme allemands par le régime national-socialiste qui les annexe de fait immédiatement. Le 28 juin 1940, jour du 21e anniversaire de la signature du Traité de Versailles, Adolf Hitler visite la cathédrale de Strasbourg, symbole à ses yeux du génie allemand justifiant le « retour de l’Alsace dans le Reich »2.
La communication militaire nécessite icônes et repères. La cathédrale est un point reconnaissable. Le général Leclerc donne un objectif simple en mars 1941 dans le serment de Koufra : « Jurez de ne déposer les armes que le jour où nos couleurs, nos belles couleurs, flotteront sur la cathédrale de Strasbourg ». Il ne surprend guère que l’arrivée des troupes françaises et américaines fin novembre 1944 soit illustrée par des soldats et des femmes en costumes alsaciens posant dans la rue Mercière devant la cathédrale. Le message est clair, la ville est libérée.
En feuilletant les fonds numérisés de la période suivant la Libération, une curieuse série de photographies attire notre attention (AVES 1 Fi 10 / 10 à 17). Les notices évoquent une « fête de la résistance française et de l’armistice », se référant au cinquième anniversaire de l’appel de Londres. Les images prises sur divers lieux urbains sont datées, par erreur, au lundi 18 juin 1945. Articles et agendas dans la presse locale notent que la fête se déroulera le dimanche 17 juin 1945 dans les rues, églises et stades de Strasbourg. L’Humanité d’Alsace et de Lorraine, quotidien communiste, commente en allemand sur sa une du 14 juin 1945 un communiqué ministériel. Le 18 juin 1945, pour garder la productivité, reste un jour ouvré : « Es wird also gearbeitet ». Sur les huit clichés, on aperçoit maire, préfet et gouverneur militaire de Strasbourg sur la place de la République, des femmes en uniforme paradent, des spahis marocains se tiennent à cheval autour du Palais du Rhin, le général Jean Touzet du Vigier passe en revue ses troupes. Les trois derniers clichés en noir et blanc montrent une scène populaire. Des foules se massent sur la place Kléber, entourent un rectangle où sont fixés cinq mâts sur lesquels flottent les drapeaux tricolores. Des caricatures à grosses têtes représentant les dirigeants nazis sont adossées aux mâts.
Fêtes de la résistance française et de l’armistice, Strasbourg, 17 juin 1945
AVES, 1 FI 10/16
En effet, on annonce pour 20h30 la « destruction définitive des emblèmes du nazisme sur un bûcher », puis retraite militaire aux flambeaux et bal populaire (Dernières Nouvelles d’Alsace, 17 juin 1945). Deux jours plus tard, ce journal titre : « Strasbourg a brûlé les derniers vestiges nazis ». Jean Teichmann y retrace la fin des festivités ainsi :
Enfin, dans la soirée, trois manifestations ont, une fois encore, rassemblé les Strasbourgeois, place Kléber, où devant plusieurs milliers de personnes, les effigies d’Hitler, d’Himmler, de Wagner, de Schall et de Bickler, dues à un jeune peintre alsacien, M. Pessmann, ont été brûlées sur un bûcher, en même temps qu’un exemplaire de Mein Kampf et des drapeaux à croix gammée. Les acclamations qui montaient avec les flammes du bûcher ont prouvé que Strasbourg, et l’Alsace tout entière, entendent être débarrassées à tout jamais de l’hitlérisme, qui leur a fait tant de mal. Cependant que s’éteignaient les dernières flammes du bûcher, la retraite aux flambeaux arrivait place Kléber, puis défilait à travers les rues de la ville. Ce fut alors la jeunesse qui s’empara de la salle d’Aubette et la place Kléber pour y danser sa joie et sa liberté, dans une Alsace heureuse d’être redevenue française.
Bien évidemment, on peut se douter qu’il ne suffise pas de brûler quelques caricatures pour faire disparaître, voire surmonter quatre années d’annexion et de nazification renforcée. Est-ce un feu de la Saint-Jean marquant la venue des jours heureux estivaux ? Malgré sa portée railleuse, le bûcher rappelle les autodafés nazis. Dans l’après-guerre, les mémoires resteront vives, la presse alsacienne rapporte des vengeances purgatives. On en vient aux mains, on tire à la carabine pour se débarrasser d’un nazi, d’un collaborateur ou d’un dénonciateur revenu à la maison.
Les revues du Barabli entre satire et psychodrame
Observons maintenant les premières revues satiriques du cabaret « De Barabli » (1946-1992), fondé par Germain Muller (1923-1994) et Raymond Vogel (1915-1988). Anciens élèves du conservatoire de Strasbourg, les deux comédiens se retrouvent chez Radio Strasbourg libérée3 et créent la société artistique et littéraire La Fontaine, une agence de promotion de la culture française, « curieux mélange d’officine journalistique, de bibliothèque estudiantine et de centre dramatique »4. Bernard Jenny résume les « énormes difficultés à imposer le théâtre français à Strasbourg, en ces premiers mois de paix retrouvée »5. Les impresarios font venir pièces de théâtre et opérettes, organisent aussi une tournée d’Édith Piaf dans l’est de la France et les zones occupées par l’armée allemande. En outre, ils commencent à produire eux-mêmes une forme de revue satirique s’inspirant des cabarets helvétiques. Déserteur de l’armée allemand, Germain Muller a fait la connaissance d’Alfred Rasser et son cabaret bâlois Kaktus6 durant son internement en Suisse entre 1943 et 1944. Le Barabli utilise le dialecte régional et se démarque par « la part importante faite à la musique et à la chanson »7. Mario Hirlé (1925-1992) assure la direction musicale et compose un premier tube sur les paroles de Germain Muller : Steckelburjer Swing (Swing de Strasbourg) est une chanson en alsacien qui célèbre la musique noire-américaine amenée avec les troupes alliées. Le swing suscite une épidémie bénéfique, apporte du « rythme moderne dans notre folklore alsacien », se remémore Muller en décembre 1979 dans une vidéo conservée par l’Institut national de l’audiovisuel (INA), vidéo qui montre par ailleurs le chanteur tendre le bras droit pour un salut fasciste en prononçant le nom de Hitler8. Justement, la chanson se termine en s’interrogeant sur la rigidité nazie. Regardons la partition éditée en 1946 par la société La Fontaine :
C’est le swing de Strasbourg.
Bediou lidioulidiouley
Quand tu as attrapé ce tic, tu ne feras plus de politique.
Bediou lidioulidiouley
Si seulement Hitler l’avait eu
Ce swing de Strasbourg9.
Cette chanson inspire la première revue du Barabli. Créée en décembre 1946, Steckelburri schwingt joue avec des emprunts aux cultures populaires alsacienne, française et allemande. Un dialogue dialectal introduit le monologue de Gretchen, une poupée mécanique venue de Nuremberg. Avec ses tresses blondes, elle se présente étrangement aux spectateurs en allemand standard. Traduisons le début du numéro :
Mon nom est Gretchen
Je n’en savais rien,
Rien des petits bonzes nazis maléfiques.
Rien des camps de Dachau, rien d’Auschwitz
Et avant l’arrivée des soldats,
Rien de Belsen et de ses forçats.
Je fais la coquette, collabore, fraternise, concubine,
Décore avec de petites fleurs
Les tables aux gueuletons
Pour les officiers
Et leurs cocottes10.
La comédienne Dinah Faust (1926-2023) mime un automate pernicieux, alimenté par une nostalgie du dictateur. La fascination du mal est effroyable et éternelle :
Mais quand tu retrouveras ta grandeur, cher Adolf,
Alors, je serai totalement à toi
Et tous seront à nouveau là !
Et Goebbels déclamera !
Et la SA paradera !
Et moi, je m’appellerai à nouveau ERIKA !11
Le cauchemar fasciste peut-il resurgir aussitôt ? On fait alors des procès aux criminels nazis et tente de faire le ménage. L’historien Jean-Laurent Vonau ouvre et clôt son livre L’Épuration en Alsace en faisant référence aux textes de Germain Muller, mémoire de l’ambiance rude marquée par « la délation pratiquée à tout va pendant l’épuration »12. En 1947, le Barabli présente deux revues, d’abord Un wenn’s Katze räjt (Même s’il pleut des chats) en avril, puis Daawi Miller, bessi Zunge (Gueules bêtes, langues méchantes) en novembre13. La scène satirique Chambre civique aborde les poursuites à l’encontre de petites mains ayant soutenu le système nazi en Alsace. L’accusé fictif est Lämpele (« petite lampe »), cheminot et rabatteur aux chasses organisées par les cadres nazis. En introduction, le président de la chambre s’adresse aux jurés se penchant sur les cas de ralliement :
Messieurs, on nous reproche notre discrétion envers certaines familles, dites alsaciennes, auxquelles le Gauleiter Wagner a fait allusion au cours de son procès. […] il faut que ce procès apporte un démenti irréfutable aux insinuations […]14.
Les interrogatoires sont laborieux dans cette Chambre civique.
Président : Vous n’avez vraiment rien à nous dire ?
Lämpele : Mais si, si… J’ai agi sur ordre supérieur.
Président : Soit, vous avez alors agi sur ordre supérieur … […] Je ne veux plus entendre cette phrase. […]
Lämpele : Oui, ouais, qu’est-ce qu’on aurait voulu faire d’autre ?
Président : Résistance, mon cher…
Lämpele : Eh bien, vous savez, Monsieur le président, on n’en a pas beaucoup entendu parler avant la Libération…15
Le comique puise dans la duplicité de l’accusé, interprété par Germain Muller, oscillant entre inertie et fourberie. Les nuances de langue permettent une richesse de jeux et interférences risibles. Lämpele est dialectophone, le juge s’exprime en français et en alsacien, le procureur et l’avocate de la défense utilisent la langue de Molière pour leurs joutes. Cette dernière adresse ce commentaire acerbe au procureur :
Ce n’est pas cet homme qui se moque de la justice, monsieur le procureur, c’est la justice qui se moque d’elle-même. […] L’épuration a atteint le ridicule à un point qui tuerait toute autre institution qui ne serait pas étatisée… Comprenez, Messieurs, combien l’opinion publique, dont vous semblez vous avoir octroyé la défense, en est lasse de cette épuration… Elle en a marre, marre, marre...16
Un autre élément qui suscite le rire est un personnage populaire qui fait trois fois irruption dans le procès. Oscar Holzmann œuvre pour la Reinigungsanstalt Tschoeppe A.G., une entreprise locale de nettoyage. Il a déjà astiqué les salles du tribunal sous les nazis et balaye maintenant devant les juges français. Il est sûr de devoir travailler encore les vingt ans à venir pour se débarrasser du passé. Immuable, le travailleur poursuit sa mission :
Il faut faire le ménage. Aujourd’hui, on fait le ménage partout… même la police parisienne a fait le ménage. Et je suis venu faire le ménage et je fais le ménage… même s’il pleut des chats17.
L’épuration est un véritable fonds de commerce pour le cabaret strasbourgeois. Germain Muller s’explique plus tard.
Pour le Barabli, l’épuration était naturellement un sujet en or. […] Nous savions que tôt ou tard, il nous faudrait définitivement renoncer à ce sujet que continuait à nous imposer une fraction non négligeable de notre public. Il est évident qu’un certain… nombre d’épurés, victimes (innocentes ou non) de la « Chambre civique », ont pu trouver dans les rafales de rires de l’Aubette sinon une vengeance, du moins, une consolation momentanée dans leur disgrâce. Nous assistions, amusés, à un phénomène assez curieux : avec une humilité qu’on ne leur aurait pas supposée quelques mois plutôt, et dans un esprit de solidarité dont on ne pouvait que regretter la manifestation tardive, les plus grands bonzes, les plus hautes casquettes de la période brune se retrouvaient tels qu’en eux-mêmes dans la peau du personnage de Lampele, lampiste analphabète, minus habens notoire et rabatteur occasionnel du Gauleiter Wagner. Tant il est vrai que le spectateur n’écoute au cabaret que le clapotis de l’eau portée à son moulin18.
Chacun peut recouvrer son histoire au Barabli, un « cabaret des plaies secrètes »19. L’historien Jean-Laurent Vonau décrit une mémoire sélective en Alsace, profondément marquée par les tabous et rancunes :
[…] on ne peut pas dire que les épurateurs s’étaient trompés de cible. […] l’opinion publique garda et véhicula pendant des décennies une très mauvaise impression de cette période d’épuration. À un point tel que l’on finit par faire passer pour des victimes un grand nombre de coupables20.
Le nuancier satirique peut alors prospérer. Selon Malou Schneider, conservatrice du Musée Alsacien, le public s’y est rendu en grand nombre et regarde la revue du Barabli chaque année pour faire ses « pâques » :
À la sortie [d’une revue], les spectateurs sont littéralement ravis, emportés par une sorte d’exaltation : c’est qu’ils ont en un soir vécu tant d’émotions : ils ont passé du rire à l’angoisse, de la franche détente au malaise, et surtout ont, comme dans un psychodrame, revécu et exorcisé les moments sombres de leur passé21.
À Germain Muller, la création d’un nouveau spectacle permettra d’approfondir la voie cathartique. Il va faire revivre un drame familial à son public et à lui-même.
Luttes contre les ténèbres : Noël 1939, 1940 et 1944
En mars 1949, Germain Muller monte avec la troupe du Barabli“Enfin… redde mir nim devun”22 (« Enfin… n’en parlons plus »), une satire alsacienne en onze tableaux. Cette œuvre trilingue est leur seule pièce de théâtre dont le tapuscrit original reste introuvable à ce jour23. Elle narre le périple des Mayer, une famille strasbourgeoise ballottée par l’histoire entre 1939 et 1945. Questionné dans le documentaire Les Alsaciens et le Barabli, le journaliste Alphonse Irjud affirme que la pièce est « un document psychologique »24, elle montre une société alsacienne déchirée.
La pièce commence en 1939. On est sur la ligne Maginot, « quelque part sur le Rhin », des soldats épluchent des pommes de terre et attendent l’attaque de l’armée allemande. Le critique des Dernières Nouvelles d’Alsace (21 mars 1949) note que ce « drôle de drame vécu par une famille alsacienne » n’est pas une « farce tricolore et “résistantialiste” post-fabriquée […] c’est une histoire toute simple qui commence avec la guerre et qui finit à la Libération, après une étape dans le Périgord ». Le magazine Cigognes accorde sa une et une double-page en allemand à la chronique de la création de la pièce.
La famille Mayer [est] une famille qui représente mille familles […]. Chaque membre […] doit affronter à sa propre manière […] les dangers, déceptions et conflits de conscience conditionnés par le changement politique, par l’évacuation, par l’occupation, par « l’épuration »25.
Le texte théâtral propose un sociogramme riche, il passe toutes les couches de la société alsacienne « au scanner », comme l’affirme Charlotte Bernheim, une spectatrice du Barabli26. Sur scène et dans les récits des personnages, on découvre des évacués peinés, des patriotes versatiles, des ralliés au nazisme mal à l’aise, des résistantes discrètes qui aident des prisonniers de guerre à rejoindre l’armée libératrice, un officier du Deuxième bureau qui enquête sur les infiltrés et plus tard sur les collabos, des jeunes hommes engagés dans les forces de la Libération ou d’autres ne revenant pas de guerre après avoir été enrôlés dans l’armée allemande.
Dans le programme de salle en 1949, Germain Muller se montre sensible au contenu historique. En langue française, un brin farceur, il explique comment il est passé à travers les gouttes, restant discret sur son année en école d’art dramatique et ses engagements de comédien en Allemagne nazie, sa désertion et sa fuite d’une caserne bavaroise vers la Suisse27.
Non, je n’ai pas voulu écrire cette pièce. Elle n’était pas de mon ressort. En septembre 1939, j’avais seize ans et l’insouciance criminelle des heures de l’apéro du Café de Paris à Périgueux. […] Ce n’est qu’en octobre 1940 que j’ai enregistré un premier « choc », lorsque ma pauvre ville m’apparut humiliée et souillée […]. Ma profession m’éloigna bientôt de Strasbourg et un wagon-citerne bienveillant m’a transporté, un beau matin du mois d’octobre 1943, en territoire neutre. Je n’ai donc partagé les misères de la famille Mayer que de très loin. Si ces personnages de la vie alsacienne […] se voient réincarnés ce soir avec plus ou moins de justesse la faute en incombe peut-être à ceux qui auraient pu les faire revivre avec plus d’exactitude. La pièce « Enfin… redde mir nim devun » restait à écrire. Nous avons essayé de la réaliser avec la bonne foi à laquelle un tel sujet oblige.
“Enfin… redde mir nim devun” est une critique sociale. Le programme en 1949 répertorie deux catégories parmi les dramatis personae : les personnages principaux restent invisibles, grands hommes de l’histoire guerrière avec leurs « diplomates, généraux, politiciens, journalistes, marchands de canons etc. », puis on liste les personnages secondaires incarnés par les artistes du Barabli.
La pièce est reprise souvent, notamment aux commémorations. En 1964, pour le vingtième anniversaire de la Libération de Strasbourg, on édite un beau coffret : un livret du texte dramatique28 accompagne deux vinyles 33 tours glissés dans une remarquable pochette. Germain Muller dédie, à cette occasion, la pièce à son père et à Pierre Pflimlin, maire de Strasbourg dont il est devenu l’adjoint aux affaires culturelles. La télévision capte la pièce en 1974. Germain Muller avoisine maintenant l’âge du personnage principal. Trente ans après sa création, le Barabli reprend la pièce pour sa saison hivernale 1979-1980. Le programme de salle en décembre 1979 retrace la genèse de la pièce et précise que « d’autres en auraient peut-être fait un vrai drame patriotique ou au moins une pièce sérieuse […] Mais l’Alsace a toujours interprété son drame comme un vaudeville. » La réception évolue au fil du temps. Dans L’Ami du peuple (20 janvier 1980), Jean Moll note ses réactions dans le public :
[…] on voyait des gens du même âge dont l’un avait besoin de l’explication de l’autre pour comprendre les détails, peut-être parce sa famille n’a pas vécu la guerre et l’après-guerre ou bien parce qu’elle a gardé honteusement le silence sur cette période29.
La force de la pièce réside dans la précision et la dimension documentaire, les scènes sont quotidiennes, simples. Le deuxième tableau s’ouvre avec un dialogue en alsacien. Monique et Charles, enfants des Mayer, décorent un arbre de Noël, souvenir de leur heimat30. En quatre répliques, le texte condense le récit de l’évacuation des Alsaciens en Dordogne.
Monique – Maman a vraiment bien fait d’emmener tout ça.
Charles – Tu parles ! C’est tout juste si on n’a pas emmené les murs.
Monique – Passe-moi une autre étoile.
Charles – Je vais te dire un truc : si j’avais su à la gare de Limoges que je trimballais des bougies des guirlandes et des étoiles dorées j’aurais laissé les valises sur le quai.
Monique – Et alors ? On est bien contents de les avoir non ? (26)
Noël se prépare, c’est un moment particulier pour les Alsaciens en exil. La fête familiale est une fête de lutte contre les ténèbres. La mère, Célestine Mayer, sera appelée par son mari tendrement « Christkindel ». Invention folklorique, Christkindel est une figure féminine, substitut du Saint Nicolas catholique pour les protestants. Selon certains, la « blanche apparition féerique » s’inspire de Sainte Lucie ou des déesses de fertilité nordiques31. Sur scène, l’atmosphère joyeuse se renverse, Monique pleure brusquement. Elle attend le retour de son père Gustave. La loueuse périgourdine tente de consoler la fille. Madame Chapoulard compatit :
Hé oui, je sais, c’est triste… Mais il ne faut pas te faire du mauvais sang. Il reviendra, ton papa… Est-ce que je me fais du mauvais sang, moi ? Et pourtant, mon mari aussi est mobilisé, comme ton papa… […] Mais dites donc, elle est inconsolable, cette petite… Hé ! tu vas nous faire une inondation. (29)
C’est à ce moment que Gustave Mayer arrive en uniforme et bottes pour rejoindre sa famille évacuée à Brantôme. Avant de se retirer, Madame Chapoulard prononce un commentaire cocasse : « Et dire qu’il y a des gens qui ne croient plus au Père Noël » (29). Le père apprend que Roger, benjamin de la famille, se remet d’une diphtérie à l’hôpital. François, le fils aîné, ne fêtera pas non plus Noël en famille. Revenant d’une consultation médicale, guidée par un présage animiste, Célestine accourt. Elle fait deux œufs sur le plat, apporte des pantoufles à Gustave.
CÉLESTINE – Mais j’aime tellement te voir manger.
MEYER – Et bien, si c’est ça je vais me forcer. … C’est gentil d’avoir pensé au sapin…
CÉLESTINE – C’est un petit morceau de chez nous… Mange, Gustave… Mais dis, tu me raseras ce bouc. (36)
Le couple savoure les retrouvailles. Par ellipses et silences, on revit la séparation. Les jours au front rhénan et l’évacuation de Strasbourg sont un passé lointain.
CÉLESTINE – Tu n’imagines pas ce qu’on a enduré.
MEYER – Si, je l’imagine très bien, mais c’est du passé, n’en parlons plus. (38)
Durant ce tableau, Gustave vide une bouteille de vin rouge ; le litre du « petit vin de Bordeaux » est à 2 francs 25 centimes, le loyer est de 200 francs, un œuf coûte 80 centimes (40). La scène se clôt par un avis prémonitoire de Gustave qui craint de voir ses enfants engloutis par la guerre :
Un fils de seize ans, une fille de dix-sept, un fils de dix-huit… le plus jeune à l’hôpital, et une femme qui a des rhumatismes… Avec tout ça, va savoir quand et dans quel état on rentrera à la maison. (42)
Quelques détails de ce Noël de 1939 reviennent dans le troisième tableau. Il narre le dilemme des Alsaciens hésitant à quitter la Dordogne après l’armistice. Gustave est redevenu instituteur, aide à gérer les affaires de la municipalité strasbourgeoise en exil. Corrigeant des travaux de ses élèves, il reçoit des questionnaires administratifs de sa logeuse. Madame Chapoulard veut savoir si elle pourrait louer l’appartement à son neveu qui se marie. Gustave est ferme :
MEYER – Nous ne rentrons pas en Alsace !
Mme CHAPOULARD – Non… ? et pourquoi ?
MEYER – À cause des Allemands.
Mme CHAPOULARD – Oh, monsieur Meyer, de quoi vous plaignez-vous ? Vous êtes toujours avec les vainqueurs ! (58)
Et s’enchaîne un dialogue qui condense les interrogations de nombreuses familles alsaciennes. Faut-il rester ici ou retourner en Alsace, désormais annexée par les nazis ?
Mme CHAPOULARD – […] Et puis… ce n’est pas tout à fait des étrangers pour vous, les Allemands… Ils vous comprennent. Et vous avec votre mentalité spéciale, vous les comprenez certainement mieux que nous… […] Tenez, par exemple… entre nous, je vous aime bien, vous le savez… mais les petiots, Charélé et Monique, pourquoi parlent-ils allemand entre eux ? …
MEYER – Ce n’est pas de l’allemand ! Ils parlent le dialecte alsacien.
Mme CHAPOULARD – Mais c’est du pareil au même ! … Et à Noël, Monsieur Meyer, qu’est-ce qu’ils ont chanté ? … Un chant français, peut-être ? …
MEYER – Nous avons toujours chanté le Noël allemand, Madame Chapoulard !
Mme CHAPOULARD – … Allez, Monsieur Meyer, on ne se refait pas. Surtout à notre âge. (58-60)
Les effets de miroir sont notables dans cette dramaturgie. Au tableau suivant, nous assistons au réveillon de Noël en 1940, la famille Mayer est de retour dans son appartement à Strasbourg, ville annexée. On a dressé le sapin dans le bureau où Gustave corrige les copies de ses élèves. Célestine presse son mari de sortir afin que les enfants glissent les cadeaux sous l’arbre et profitent de la fête.
CÉLESTINE – Gustave, tu aurais pu trouver un autre moment pour corriger tes devoirs… à sept heures et demie on distribue les cadeaux. […]
GUSTAVE – Pourquoi ? Il y en a pour moi ?
CÉLESTINE – Tu crois que tu l’as mérité ?
GUSTAVE – Bah, j’ai bien mérité une chemise et une cravate. […] tous les ans à Noël on m’offre une chemise et une cravate, c’est aussi sûr que un et un font deux. (62)
Noël ressemble à une corvée pour Gustave. Les enfants vérifient que chacun aura son présent, Monique et Charles parlent désormais en français. La liste des cadeaux est usuelle : des gants pour maman, une cravate avec la chemise assortie pour papa, puis un livre pour leur frère cadet, et un roman pour Monique. C’est son amoureux, un soldat allemand, qui lui a rapporté de Paris Les Oberlé de René Bazin (65). Kaltebach, camarade en uniforme français en 1939, maintenant rallié au système nazi, rend visite à Gustave pour lui conseiller de mieux s’incorporer dans la nouvelle société ; on sait qu’il refuse le salut nazi en classe, que ses enfants parlent français dans la rue. Gustave a eu sa « dose de national-socialisme pour un soir de Noël » (72). Abattu par cette visite, il tient un discours austère à sa famille. C’est l’annonce d’une nouvelle fin.
MEYER – C’est ça, entrez, entrez !... Il faut que je vous parle… Les enfants, je ne voudrais pas gâcher votre soirée de Noël … Christkindel, allume les bougies… Je ne voudrais pas vous gâcher ce Noël … L’année prochaine il faudra acheter une nouvelle pointe pour le sapin… […] Et qu’on le veuille ou non, l’Alsace est à présent… allemande. Il est inutile de nager à contre-courant. À partir de maintenant, je ne veux plus entendre un seul mot de français dans cette maison. (74)
Est-il vraiment si facile d’abandonner la deuxième langue des Mayer qu’est le français ? Au moment de chanter, Gustave est déchiré. La famille entonne en allemand la chanson Stille Nacht.
MEYER – Arrêtez ! Je ne supporte plus ces chansons boches ! […] Chantez quelque chose en français, mais à voix basse…
CHARELE donne le ton, les autres s’ajoutent au fur et à mesure – « Mon beau sapin, roi des forêts, que j’aime ta verdure… Du grünst nicht nur zur Sommerzeit, nein auch im Win… »
MEYER – Encore de l’allemand ! Alors en vingt ans vous n’avez pas été foutus d’apprendre une chanson en français ?
ROGER – Moi, j’en ai appris une à l’église, Papa…
MEYER – Bon alors vas-y.
ROGER chante, les autres s’ajoutent au fur et à mesure – « Dieu de Clémence, Ô Dieu Vainqueur, sauvez, sauvez la France au nom du Sacré Cœur… » (74 et 76)
On devine aisément la suite. Ce soir de Noël, les nazis frappent à la porte et amènent Gustave au camp de redressement à Schirmeck. Le cinquième tableau montre un homme brisé, nerveux et anxieux. Mis dans un bureau, il n’enseigne plus. Gustave fait désormais la collecte pour le Winterhilfswerk nazi. Un tableau plus tard, nous apprenons que François, le fils aîné enrôlé dans l’armée allemande, est porté disparu. Gustave vit une désolation absolue. Dans un délire alcoolique, il se compare à Abraham, personnage biblique, devant Oscar, camarade alsacien tire-au-flanc de la ligne Maginot venu pour écouter avec Célestine les informations de la BBC. Gustave le questionne :
Qu’est-ce qu’ils racontent les Anglais ? Ils ont parlé de François ? […] J’ai sacrifié mon fils… Je l’ai sacrifié à Wotan ! Je le lui amené sur un plateau, depuis Périgueux jusqu’ici […] près de la cathédrale […] Et cette Cathédrale, elle s’est bien foutu de moi. Je suis rentré de Périgueux rien que pour elle. Mais la Cathédrale s’en fout. […] Oscar ! Si la Cathédrale avait deux flèches tu pourrais accrocher un drapeau allemand et un drapeau français ! La Cathédrale s’en contrefout ! […] tu n’imagines pas Oscar, le nombre de vies qu’elle a pu engloutir. (104)
Pour Raymond Hitz, spectateur du Barabli, c’est François, personnage en absence permanente, qui nourrit son attachement à la pièce. Il reflète son passé de soldat envoyé en uniforme allemand sur le front russe32. À la fin de la guerre, beaucoup de familles alsaciennes vivent dans l’attente des leurs. Chaque village connaît ses hommes portés disparus ou morts en Russie. Eve Cerf, auteur d’une thèse portant sur le théâtre alsacien et le cabaret du Barabli, décrit le deuil impossible et la mémoire à occulter :
Au cours de la dernière guerre, plus de cent quarante mille Alsaciens de dix-sept à trente-six ans ont été incorporés dans l’armée allemande. Plus de quarante-trois mille d’entre eux ont succombé. Vingt-deux mille jeunes Alsaciens sont portés disparus. Cinquante mille incorporés de force reviendront de la guerre dans un état de santé gravement altéré. Le dernier rentre en Alsace le 13 avril 1955. L’Alsace n’a pas porté le deuil des jeunes soldats morts sous l’uniforme allemand. Ni pendant la guerre ni par la suite, leurs proches n’ont eu de preuves tangibles de la mort des soldats disparus. Les rites qui donnent le signal du deuil dans ses formes traditionnelles, et ceux qui marquent sa fin n’ont pas été accomplis. Le deuil, pour les proches des soldats disparus, s’est prolongé indéfiniment33.
Gustave et Célestine incarnent ce deuil sans fin. La disparition du fils pousse le père dans un déni profond. Chez la mère, il s’exprime par une révolte muette et métaphysique. Célestine a rejoint un réseau de résistance, exfiltre des prisonniers de guerre d’Allemagne vers les troupes de la France libre au Maghreb. Sa mansarde, qui a accueilli ces évadés français, cache en décembre 1944 un autre fugitif dans la ville libérée. C’est Walter, déserteur allemand, qui attend avec leur fille Monique, enceinte, la naissance d’un enfant. Ces combles de Strasbourg donneront aussi refuge à Kaltebach, le rallié au nazisme. La maison des Mayer est un havre de paix humaine, un éternel Noël au début du dernier tableau.
MEYER – Christkindel, faut-il vraiment qu’on fête Noël aussi souvent ?
CÉLESTINE – Quelle question. On ne fête Noël qu’une fois par an.
MEYER – Tu crois ? J’ai l’impression de l’avoir fêté plusieurs fois ces derniers temps.
CÉLESTINE – Il y a quatre ans… Tu te rappelles ?
MEYER – Oui, je m’en souviens bien. Enfin… n’en parlons plus. On s’en est sorti une fois de plus. (154)
Gustave trame quelque chose pour ce réveillon de Noël. Il invite Grusselberger avec qui il était sur la ligne Maginot. Agent du renseignement militaire français, Grusselberger est désormais son voisin ; il aide à remettre des médailles de la Résistance, dont une à Gustave, et traque les Alsaciens ralliés au nazisme.
CÉLESTINE – Dis-moi Gustave, qu’est-ce que tu mijotes ?
MEYER – Un miracle, un miracle de Noël. (156)
Puis, il fait descendre de la mansarde sous les combles Kaltebach, le rallié alsacien aux nazis, et l’invite à se livrer hors scène à Grusselberger qui est déjà devant l’arbre de Noël.
CÉLESTINE – Qu’est-ce que tu as fait là Gustave ?
MEYER – Il serait triste, que deux [A]lsaciens ne puissent plus se retrouver devant un arbre de Noël sans que l’un passe les menottes à l’autre. […]
CÉLESTINE après une longue pause – … Tu crois qu’on a bien fait ?
MEYER – … Qu’on vienne nous prouver le contraire… … Mais !... Ils recommencent à chanter en allemand ! Les autres se mettent à chanter « Stille Nacht… »
CÉLESTINE – Laisse Gustave…Meyer et Célestine chantent également. Puis Meyer, poussant la chaise roulante de sa femme, la mène dans le bureau… Rideau (160)
“Enfin… redde mir nim devun”, 1949
Musée Alsacien, Strasbourg /Archives DNA
En 1949, la pièce se termine apparemment sur une fin optimiste et conciliante d’après certaines sources. Une photographie nous montre les deux personnages alsaciens opposés : Grusselberger et Kaltebach, l’épurateur et le rallié au nazisme, se serrent la main devant un arbre de Noël et un vaisselier. C’est un tableau porté par « l’éthique chrétienne », par le pardon, comme le formule un critique de théâtre germanophone, constatant que « les braises couvent pourtant sous les cendres depuis la Libération en Alsace et ne cessent de faire éruption de temps en temps »34. La vallée du Rhin a eu ses volcans, son histoire avance sur des plaques tectoniques en mouvement permanent. Le magma temporel traverse “Enfin… redde mir mim devun”, un texte qui garde la mémoire inflammable des deuils sans fin.


