L’essai de Céline Lefève dédié à la philosophie de Georges Canguilhem est l’aboutissement d’années d’études sur cet auteur. Ce livre est une reconstruction riche et précise de la pensée de Canguilhem, qui en restitue la cohérence philosophique tout au long de sa trajectoire intellectuelle. C’est également un exercice philosophique qui traverse l’œuvre de Canguilhem à partir de questionnements propres à la recherche de Céline Lefève, en particulier l’éthique du soin. Les lectures de Frédéric Worms, Charles Wolfe, Martin Dumont, Lazare Banaroyo, Jean-Christphe Mino et Didier Sicard, situées à la fin du volume, dialoguent avec l’essai de Lefève, en reprenant différents sujets traités par l’autrice. La centralité du soin et de la médecine contemporaine explique l’importance que la lecture de Lefève assigne aux conférences et aux articles canguilhemiens tardifs qui interrogent la nature et les limites de la pratique médicale. Si la référence à l’Essai sur quelques problèmes concernant le normal et le pathologique est incontournable, Lefève fait émerger dans ces textes l’épaisseur éthique du soin chez Canguilhem, qui se construit avant tout dans la relation clinique patient-médecin.
L’essai traite de ces questions décisives à partir d’une thèse sur la conception canguilhemienne de la subjectivité : « Le sujet évoqué ici n’est ni substantiel, ni transcendantal, ni psychologique : il est seulement normatif » (p. 100). Pour Lefève, une position philosophique générale réside au cœur de la pensée de Canguilhem, à savoir que la subjectivité vivante se caractérise par la capacité d’instituer de nouvelles normes, ou d’improviser de nouvelles activités (p. 64). La capacité de variation est si cruciale que toute anomalie vitale ne peut jamais être dite anormale a priori, car elle est potentiellement source de normes propulsives (p. 75). En même temps, la normativité s’enracine toujours dans une singularité irréductible, une individualité pensée comme totalité indivisible, dans le sillage de Kurt Goldstein (p. 50). Il n’existe pas de maladie des parties de l’organisme, il n’existe que des pathologies comme remaniements de la relation entre l’individualité et son milieu (p. 54). Comme le souligne Lefève, la maladie n’est pas pour Canguilhem absence de norme, elle est une allure de vie qui oblige le sujet à « restreindre son monde au spectre des choses qu’il est encore capable de faire » (p. 69). Les maladies chroniques sont un exemple paradigmatique de la façon dont une maladie constitue une rupture qualitative dans l’histoire de la personne.
De cette conception de la maladie découle pour Lefève une thèse sur la médecine : l’appel au soin du malade précède et fonde historiquement la pratique médicale, mais, ajoute Lefève, il donne aussi du sens au savoir diagnostique objectif (p. 161). Le cœur de la médecine demeure la relation personnelle médecin-patient, fondée sur un pacte : soutenir et prolonger la normativité du patient (p. 200). Lefève mobilise cette intuition fondamentale de Canguilhem à la fois contre les excès scientistes de l’Evidence-Based Medecine et contre la rationalisation gestionnaire des milieux de soin du New Public Management, leur opposant la clinique et la thérapeutique comme des arts au carrefour des sciences biomédicales (p. 131). L’activité médicale demeure pour Lefève essentiellement pédagogique et maïeutique et pour cela elle est aussi une prise en charge éthique de la relation de soin. L’éthique du soin et la relation médicale ne sont pas pour Lefève des ajouts externes à l’expertise médicale et ne peuvent pas non plus être réduites à de bons sentiments (p. 171). Elles sont au cœur de la médecine elle-même et doivent être une composante cruciale de la formation médicale, une conviction qui est à la base de l’engagement de l’autrice dans son activité professionnelle (p. 173). En ce sens, la relation médicale met au centre l’élargissement du pouvoir d’agir du sujet et donc sa liberté ; mais, comme le montre Lefève, elle implique aussi l’effort d’égaliser le rapport asymétrique entre médecin et patient (p. 202). À cet égard, Lefève propose une distinction utile entre une philosophie « qui individualise », comme celle de Canguilhem, et une philosophie individualiste, la première intégrant les conditions socio-économiques et relationnelles pour restaurer la normativité (p. 232).
Le dernier chapitre de l’essai s’interroge sur le concept d’adaptation, souvent négligé dans les études canguilhemiennes et pourtant décisif. Insistant sur la nécessité vitale pour l’individu de composer activement son milieu (de l’adapter à soi pourrait-on dire), Lefève met en évidence que la subjectivité « peut aussi bien adhérer aux normes sociales existantes que s’en écarter, les contester, y résister » (p. 229). Critique contre toute conformation a priori aux normes sociales et toute assimilation entre maladie et inadaptation sociale, la créativité adaptative chez Canguilhem a pour Lefève deux conséquences majeures sur la santé et la maladie. En premier lieu, s’il existe un idéal de santé qui correspond à la capacité de s’adapter à tous les milieux, il existe aussi un concept de santé comme confrontation plastique à ses propres limites, qui impliquent de pouvoir traverser la maladie (p. 227). En second lieu – et c’est ce qui amène Lefève au-delà de la pensée canguilhemienne elle-même – cela implique que, même dans la maladie, résident des marges de créativité et de normativité (p. 82). L’autrice fait à nouveau référence aux malades chroniques, qui par leurs micro-activités et micro-décisions quotidiennes (se soigner ou pas, parler ou non de sa maladie, travailler ou pas) constituent activement leur norme de vie. Cette lecture originale de la maladie comme espace contraint de normativité, qui en un sens corrige Canguilhem au moyen de la lecture de Goldstein, donne un rôle décisif à la médecine, non pas comme une quête d’indépendance et d’autonomie du malade, mais plutôt comme une tentative d’en élargir la puissance d’agir grâce à la relation de soin.
