En questionnant l’usage et la présence du romanesque dans les écritures contemporaines, Jochen Mecke et Dominique Viart soulignent dans la préface de La Machine à histoires : « Le romanesque est peut-être bien plus qu’un goût littéraire : une donnée anthropologique. Notre monde, nos civilisations sont peuplées de mythes et d’histoires. Et c’est ainsi que nous construisons nos identités collectives, que nous les vivons1. ». En appliquant ce constat aux œuvres dans lesquelles se déploient des récits de figures familiales, en particulier paternelles, il est possible d’extraire du père et de sa représentation une essence mythique ou « vaguement mythologique2 », le pater familias, tel qu’il figure depuis l’Antiquité : père, époux et maître, à la puissance souveraine3. En ce sens, la représentation du père dans la littérature occidentale est affublée de ce que Claude-Lévi Strauss nomme mythème (Anthropologie structurale, 1958) : une unité du mythe qui trouve son prolongement dans la littérature. Des exemples saillants incarnent ainsi ce schéma : Agamemnon sacrifiant sa fille Iphigénie, Abraham face à son fils Isaac, ou encore Kronos dans la Théogonie d’Hésiode, père du « père des Dieux ». Par le biais de ces multiples représentations, la figure du père devient ainsi symbolique, et, selon l’approche de Sigmund Freud dans Totem et tabou, un mythe étiologique.
Cette conception trouve un écho dans la littérature contemporaine, qui n’a de cesse d’affirmer une approche interdisciplinaire de la notion de famille : l’émergence des sciences humaines et sociales et plus encore l’imbrication de la sociologie et du récit littéraire4, sont autant de pistes qui amènent à questionner la représentation de la famille au sein du texte, en vertu de l’idée avancée par Sylvianne Coyault dans son introduction au Roman contemporain de la famille selon laquelle « le romancier contemporain de la famille observe petites infamies et graves distorsions qui règnent dans les foyers fermés et derrière les portes closes5. » La prise en compte d’un regard sociologique au sein de l’œuvre littéraire invite néanmoins à se détacher des figures familiales comme archétypes, pour les penser au sein d’une société donnée, sur un plan davantage individuel. Ainsi, l’image du pater, largement tributaire, dans la culture occidentale, des figures bibliques et mythologiques, reçoit un traitement plus nuancé et ambivalent dans ces œuvres qui se situent « quelque part entre la littérature, la sociologie, l’histoire6 ».
Il s’agit ici de partir d’une affirmation formulée par les sociologues d’un déclin des pères souverains ces dernières décennies au profit d’une stratification en figures paternelles multiples :
Dans un épais silence des observateurs de notre société, la paternité a perdu sa superbe, s’est vue dépouillée de presque toutes ses prérogatives millénaires, blessée, bafouée, voire ignorée, dans certains cas, mise en doute, remplacée, rafistolée, imitée7.
À ce constat d’Évelyne Sullerot s’ajoutent les modifications du rôle du père apportées dans le domaine juridique ; la loi de juin 1970 signant l’avènement de l’autorité parentale conjointe, qui se substitue à la puissance paternelle (et élimine du Code civil la mention « chef de famille »), et la plus récente loi de mars 2002 offrant la possibilité aux femmes de transmettre leur nom de famille à leur enfant, invitent à repenser le père8 et son rôle au sein de la famille. Ce changement se rejoue dans les œuvres littéraires qui donnent à voir, depuis les années 1970, des figures de pères silencieuses, absentes ou souffrantes, héritières des guerres mondiales, licenciées, minuscules ou marginales, qui permettent de concevoir une mutation dans la représentation du père, faisant de ce dernier un pilier vacillant, sur tous les plans (économique, autoritaire, sexuel, symbolique, social) à l’image de ce qu’affirme Laurent Demanze dans Encres orphelines en se focalisant sur les récits de filiations : « L’origine s’éprouve désormais comme manque, défaillance, comme contingence ou négativité9. ».
Le « père » constitue ainsi un objet d’étude à part, à la fois littéraire, ne serait-ce qu’à travers la multiplication d’ouvrages qui en font l’objet principal de l’écriture, et sociologique, marqué par un changement de point de vue qui vise à le faire apparaître moins comme statut au sein de la famille, que comme individu. Françoise Hurstel souligne ce changement en convoquant à l’extrême opposé du pater, le « papa poule » : « Ce que j’appelle “le symptôme social du papa poule” est une manière condensée de dire un changement radical que l’on ne sait pas bien encore situer et dont on ne saisit pas la teneur anthropologique10. ». En littérature, il est possible d’appréhender ce changement par le prisme du crédit affectif accordé à la figure paternelle qui questionne plus largement la notion de lien entre les membres de la famille. En somme, si le texte littéraire offre des représentations variées de la famille, celles-ci témoignent de changements sociaux plus larges. La famille s’envisage dès lors moins comme une lignée marquée par l’héritage biologique et matériel – qui trouve son apogée dans le cycle des Rougon-Macquart d’Émile Zola11 – que comme une succession d’individus à la recherche d’une identité propre. La représentation du père comme « figure relationnelle » – ainsi que l’affirme Anne Gotman « la famille contemporaine n’est plus patrimoniale mais relationnelle12 » – plus nuancée, traversée par une veine affective, permet alors de poser la question suivante en littérature : « de qui hérite-t-on ? ».
Les œuvres contemporaines consacrées aux figures familiales et qui questionnent frontalement les liens de filiation sont nombreuses. Parmi elles, Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu (Actes Sud, 2018), En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis (Seuil, 2014) suivi de Qui a tué mon père ? (Seuil, 2018) et La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné (L’Iconoclaste, 2018) – qui se distinguent par leur place dans le paysage littéraire actuel notamment grâce à leurs adaptations (cinématographiques ou théâtrales) et leurs récompenses diverses – permettent d’accéder à une représentation des figures paternelles au travers de personnages adolescents, héritiers, selon différents degrés de fictionnalité13. Édouard Louis, ayant recours à l’autobiographie, dessine le portrait d’un père menaçant aux prises avec les normes sociales établies (les figures masculines semblant traversées par une forme de déterminisme), qui tente d’asseoir son autorité, motivant la fuite du foyer familial par le narrateur. Du côté de Nicolas Mathieu, c’est davantage une ethnographie familiale qui émerge et fait surgir une multitude de figures liées au foyer, notamment deux grands portraits de pères : Patrick Casati et Malek Bouali, dont le destin apparaît marqué par une progressive déperdition, jusqu’à l’effacement le plus total. Plus largement tourné vers la fiction et entretenant en ce sens une certaine filiation avec le genre du conte, La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné exploite davantage des images bestiales, figurant ainsi un père dévorateur dont l’élimination apparaît nécessaire pour la survie des héritiers.
Il s’agit de considérer, partant de ce premier cadre de violence et d’autorité affirmé, un glissement vers l’intimité de la figure de père, jusqu’à l’intégration du pathos dans la diégèse, qui œuvre à la reconsidération du père comme individu. Cela passe également par la représentation du lien avec l’enfant, un lien d’autorité mais qui se rejoue sur un plan émotionnel, mû par une forme de tendresse, plus symbolique et œuvrant à la redéfinition de l’enfant vis-à-vis des instances familiales figées. Cet ensemble interroge la vacuité d’une figure de pater ou du moins d’un modèle de père supposément garant de la généalogie familiale, pour offrir davantage la figuration d’un père en cours d’effacement, nuancé et traversé par le prisme de l’affection.
Le pater, une figure marquée par la vulnérabilité
Alors que le siècle précédent se voit marqué par une succession de conflits engendrant non seulement la disparition des pères, des fils, mais également l’émergence d’un mutisme historique et collectif, les objets de la littérature sont infléchis et rendent compte d’une génération de pères absents ou silencieux et de fils orphelins qui s’érigent en enquêteurs pour pallier les failles des pères (voir Laurent Demanze, 2008), signe que le père en tant que pilier de la famille n’apparaît plus comme si évident. C’est ce qu’affirme Pierre Michon dans Vies minuscules, dressant des portraits en creux, marqués par une « perpétuelle relance de la disparition du père » (Pierre Michon, 1996, p. 71). Plus récemment, Nicolas Mathieu ouvre son récit, Leurs enfants après eux,en citant les vers du Siracide14, évoquant la disparition de la figure paternelle :
Il en est dont il n’y a plus de souvenirs
Ils ont péri comme s’ils n’avaient jamais existé
Ils sont devenus comme s’ils n’étaient jamais nés,
Et, de même, leurs enfants après eux (Le Siracide, 44.9, trad. Louis Segond).
Ce passage de « L’éloge des pères » rappelle sans équivoque les figures privées de passé et d’histoire, les pères fantomatiques qui se retrouvent au centre du récit de filiation, et les enfants affublés d’un héritage vide, contribuant à faire de l’effacement et du silence du père une donnée transgénérationnelle.
Plus encore, l’étude de figures paternelles dysphoriques dans le récit fictionnel est redoublée d’une dimension psychanalytique que Marthe Robert aborde, plusieurs décennies auparavant, vis-à-vis du genre du conte dans Roman des origines, origine du roman. Le père « éternel absent », devient pour l’enfant « quelqu’un dont la place est vide et qu’il est tentant de remplacer15 », laissant, dans les textes plus récents, la place aux figures de transfuges, ayant rompu avec leur ascendance, qui relèguent le père au second plan ou s’en débarrasse. Aussi, le « roman familial » et plus récemment le « roman parental16 », ou encore la vogue du récit de filiation à partir des années 1970, exploitant en particulier la figuration d’un père absent, jusqu’au roman sociologique davantage porté sur le paysage familial, apparaissent comme autant de modulations pour penser ces mutations.
Dès lors, le lien qui sous-tend les relations familiales est rendu poreux et se décline sur différents plans : « liens affectifs, liens de reconnaissance, liens temporels (filiation, héritage) et mémoriels17 ». L’œuvre littéraire met alors souvent en question l’hégémonie paternelle au profit d’une résurgence de la mère et de l’enfant qui prend des formes multiples. La plus évidente est la réification du nom de famille qui apparaît comme un « procès intenté au père18 ». En ce sens, Édouard Louis « s’invente sur les décombres d’Eddy Bellegueule, son patronyme19. » Il s’agit pour l’auteur de faire table rase par la négation de la mémoire familiale, paternelle, et de « tout le passé dont était chargé ce nom » (EB, 24), de rendre compte de la caducité des notions de lignage et d’ascendance, sur le modèle de René Daumal dans Le Contre-Ciel « Non est mon nom20. » Le refus du nom apparaît comme une suppression symbolique de la figure paternelle et de son héritage, le signe d’une dés-appartenance. Nombreux sont également les ouvrages contemporains qui optent pour une suppression plus littérale, au travers de la mise en scène de l’acte parricide : Et je prendrai tout ce qu’il y a à prendre de Céline Lapertot (Viviane Hamy, 2014), La Révolte d’Éva d’Élise Fontenaille (Rouergue, 2015), La Vraie Vie d’Adeline Dieudonné (L’Iconoclaste, 2018), L’Origine des larmes de Jean-Paul Dubois (Éditions de l’Olivier, 2024), par exemple.
Dans le texte d’Adeline Dieudonné, le parricide est affirmé comme le lieu d’une transgression primitive, mais il signe aussi la possibilité d’une émancipation :
Enfoncer cette lame dans de la chair vivante était interdit. Viscéralement, du plus profond de ma condition d’être humain, des millénaires de civilisation ont hurlé que je n’avais pas le droit. Que ce serait pire que la mort (LVV, 204).
Aussi le texte recourt-il à la fiction pour constituer un double inversé du pater, bourreau et dévorateur, ogre21 et chasseur, une « créature » qui incarne la révolte de l’enfant et qui met à mal l’autorité parentale :
C’est là que ça a éclos. Au creux de mon ventre. Ce n’était pas au niveau des tripes, c’était plus profond que ça. Au-delà de tout. Une créature beaucoup plus grande que moi a poussé. Dans mon ventre. […] Cette créature-là voulait manger mon père (LVV, 157-158).
La révolte de l’enfant face au père et la fracture des liens familiaux s’affirment dans les romans centrés sur la famille comme le lieu d’émergence du romanesque. Cependant cette violence dans la révolte s’accompagne aussi d’un basculement dans le monde sensible, dont les premiers signes résident dans les manifestations de la souffrance. Le père, figure blessée, est l’incarnation de l’analepse mémorielle, le lieu du souvenir, le réceptacle des larmes.
Vers une paternité sensible ? pathos et démonstrations d’affections au sein de l’œuvre littéraire
Le portrait de l’intériorité du père rejoint l’ambition de réparation qu’Alexandre Gefen associe à la littérature contemporaine dans son essai Réparer le monde : la littérature française face au xxie siècle. En ce sens, c’est moins vers une distance objective (revendiquée par Annie Ernaux dans La Place : « Je rassemblerai les paroles, les gestes, les goûts de son père, les faits marquants de sa vie, tous les signes objectifs d’une vie que j’ai aussi partagée22 ») que vers une plongée dans l’intime que se dirige la représentation du père la plus contemporaine. Ainsi, En finir avec Eddy Bellegueule, construit sur le récit rétrospectif des souvenirs d’enfance du narrateur et auteur, illustre les manifestations proprement physiques de la fracture intérieure du père. Les larmes sont mentionnées à plusieurs reprises : « mon père, désemparé, en larmes, qui se contentait d’interroger l’autre entre deux cris de douleurs. » (EB, 52) « mon père sanglotait, allongé sur le sol » (EB, 52), « Il a pleuré à son tour » (EB, 187), et se retrouvent dans Qui a tué mon père, œuvre plus récente d’Édouard Louis, mettant en regard les fractures intérieures et politiques et révélant la sensibilité de laquelle le père est affublé : « Quand la cantatrice a chanté sa complainte j’ai vu tes yeux se mettre à briller23 », dans une forme de sensiblerie24 (le terme, toujours péjoratif, et fréquemment employé pour désigner la sensibilité masculine, à fortiori paternelle) qui rompt avec une objectivité surplombante, laissant la place au pathos. Cela est d’autant plus marquant dans un roman tel que Leurs enfants après eux, dans lequel le rapport entre père et enfant passe par un tiers, un narrateur extérieur à la diégèse qui pointe les fêlures du lien entre père et enfant qui apparaissent dans les démonstrations d’affection entre les pères et fils :
Cette sorte d’hostilité sourde qui leur avait tenu lieu de parenté s’était volatilisée. À la place, il demeurait entre eux un genre d’embarras affectueux (LEAE, 280).
Dans le couloir, il posa une main dans son dos. Il ne le pressait pas. C’était un geste affectueux, consenti en douce, sur le bord du départ (LEAE, 295).
Ces deux formules signent les retrouvailles entre les fils et leur père couplées à la prééminence de la dégradation : du lieu, des personnages, et du temps au travers des évocations du vieillissement paternel qui se déploient en parallèle des marques d’affection. L’image du père de Hacine « un vieil homme, doux, amnésique et las » (LEAE, 292) contraste avec le premier portrait autoritaire de celui-ci. Affecté d’une forme de lenteur et de solitude, la représentation de la figure paternelle se déplace ainsi sur le plan de la sensibilité émotionnelle. Le « genre d’embarras affectueux » se substitue à « cette sorte d’hostilité », les deux segments sont introduits l’un et l’autre par une locution exprimant l’approximation, mais également une forme d’exophore mémorielle qui crée à la fois la difficulté à situer précisément le changement perceptible dans la relation entre Patrick et Anthony, « cette sorte de » et « un genre de » placent également la référence hors de la fiction, dans une veine plus sociologique voire réaliste. Le geste, vecteur de l’autorité et de la supériorité physique du père, change pour acquérir ici une nature protectrice. Souvenir de celui des « bras du père qui l’emportaient dans son lit » (LEAE, 128), il résonne aussi pour Anthony comme l’affirmation d’un lien entre deux générations non plus seulement sur le plan de l’héritage matériel mais sur celui d’un lien sensible de l’ordre de l’assimilation du père au fils.
Par ailleurs, la figure paternelle chez Édouard Louis est affectée d’une dimension protectrice qui invite d’autant plus à penser le père comme figure affective. Ainsi « L’autre père » (EB, 109-110) défend les minorités, et dans le chapitre « La porte étroite », le père emmène son fils à la gare et participe ainsi à son émancipation. Aussi se déploie l’image du père impliqué dans la trajectoire identitaire de l’enfant, qui met à mal l’image d’un père sacralisé, que mentionne Françoise Hurstel au sujet des « fonctions du père » et questionne sa place vis-à-vis de la figure maternelle : « c’est uniquement sur le plan du statut social et du rôle familial qu’un mouvement rendant égal l’un et l’autre se fait jour, les rendant égaux mais différents » (Françoise Hurstel, 2001).
Le recours aux hypocoristiques pour désigner le père ou l’enfant dans les œuvres littéraires participe également d’une écriture plus intime, et teintée de subjectivité, des relations familiales, qu’il s’agisse du traditionnel « papa » : « un petit garçon ou une petite fille qui prononce le mot “papa” devrait être certain que Papa est un héros, un preux, et un père qui n’est pas capable d’apparaître ainsi aux yeux de ses enfants n’est pas digne d’être appelé Papa25 », qu’Emmanuel Carrère, dans Un roman russe associe à une forme d’admiration de la part de l’héritier·ère, ou, dans La Vraie Vie :
« Papa, dis, tout à l’heure à l’animalerie, il y avait des bébés chiens et je voulais savoir si je pouvais en avoir un. »
Il m’a regardé. Il avait l’air fatigué, comme s’il venait de perdre une bataille.
« D’accord, ma puce. »
Ma puce. J’ai cru que mon cœur allait exploser. Ma puce. Mon père m’avait appelée « ma puce ». Ces deux petits mots ont tournoyé dans mes oreilles comme des lucioles, puis sont allés se faufiler au fond de ma poitrine. Leur lumière a brillé là pendant plusieurs jours (LVV, 53).
L’usage de l’hypocoristique participe d’un idiolecte, en particulier « papa », qui reproduit le langage de l’enfant, mais illustre également une approche par le prisme des relation affectives entre les individus au sein de l’œuvre, en résorbant la distance qui les sépare. Ces incursions de l’intimité des relations familiales au sein de l’écriture littéraire trahissent un désir d’engagement paternel auprès de l’enfant, qui n’est plus seulement autoritaire mais relationnel (le père est dépeint aux côtés des membres de la famille, et moins comme un individu surplombant). Néanmoins, cette perspective atténue les préjugés associés à la figure paternelle et permet de multiplier ses visages.
Le père, individu aux visages multiples
L’équipe de recherche ProsPère, de l’université du Québec en Ouatouais (UQO), s’interrogeant sur la place et le rôle du père ces dernières décennies envisage la notion d’« engagement paternel26 » au travers de multiples dimensions : le père pourvoyeur, le père responsable, le père en interaction, le père qui prend soin, le père affectueux, le père évocateur27, faisant surgir une problématique face à la caractérisation de la figure paternelle. Cette approche renvoie à une forme de stratification de la figure du père, que l’on retrouve, dans une certaine mesure, au sein du texte littéraire, dénotant un intérêt porté, au-delà du « père », à la notion de paternité. En ce sens, Leurs enfants après eux apparaît comme un récit à la fois sociologique – de la fermeture des hauts fourneaux dans le nord-est de la France dans les années 1990 – et familial, où les enfants deviennent à leur tour père (c’est le cas de Hacine, fils de Malek Bouali, et dans la dernière partie de l’œuvre, père d’Océane). Face au père déraciné, le nouveau père s’enracine au contraire, revendiquant une « douceur d’appartenir », derniers mots de l’œuvre (LEAE, 555), et reproduisant une forme de cycle familial, dans le cadre d’un transfert et d’un réinvestissement à nouveaux frais des rôles de la paternité.
Le changement de paradigme associé à la représentation du père affuble ce dernier d’une identité questionnée dans les textes. L’approche du père comme individu plus que comme statut, met en lumière son caractère faillible, et dépassable. En parallèle, émerge une figure de transclasse28 (à laquelle correspondent, entre autres, les figures d’enfant dans La Place d’Annie Ernaux, puis dans En finir avec Eddy Bellegueule d’Édouard Louis et Leurs enfants après eux de Nicolas Mathieu), réifiant l’archétype paternel, nuançant une nouvelle fois les représentations du père, et renforçant le pathétique qui lui est associé :
Selon lui [Hacine], dans la vie, on avait le choix. On pouvait faire comme son père, se plaindre et en vouloir aux patrons, passer son temps à quémander et faire le compte des injustices. Ou bien on pouvait, à son exemple, faire preuve d’audace, d’esprit d’entreprise et forcer le destin (LEAE, 289).
L’ambition des figures d’enfant tend à rompre avec la notion même d’héritage transgénérationnel, qu’il s’agit de récuser pour « faire mieux », ce qui a permis à la littérature d’entrer progressivement dans « l’ère des fils » (Laurent Demanze, 2008, p. 296). Le récit de la mort du père est désormais davantage tourné vers celui d’une disparition lente, d’un effacement, du devenir zéro qui se retrouvent dans Personne de Gwenaëlle Aubry : « J’ai vu mon père ainsi, dénudé, détrôné, tombé, mon père devenu rien et rien que rien, mon père vidé de l’abcès d’être quelqu’un29. » Ce texte résonne comme un hommage écrit au père, qui se construit par une reconnaissance de ce dernier sur le plan affectif et individuel, tout en exhibant les fragilités et les vulnérabilités du père. Les indices des fragilités paternelles permettent une première approche de la déperdition effective d’une figure dont il faut repenser la place, à l’aune de phénomènes historiques et sociaux (société post-industrielle, vague de licenciement, crédit accordé à la figure de la mère, importance de l’enfant reconsidérée). En ce sens, la figure paternelle s’insère à la fois dans une poétique de l’affection et une « poétique de la désaffection30 », pour reprendre les termes de Dominique Viart envisageant le réassort des sentiments dans la littérature, où le père devient symbole des angoisses d’une génération menacée de disparition, animée par l’espoir que la descendance fasse mieux.
Ainsi les démonstrations de mélancolie, nostalgie, voire de souffrance permettent aux représentations littéraires du père, d’acquérir un substrat émotionnel qui prend le pas sur l’imperméabilité du pater. Dans La Vraie Vie, le père est affublé d’une animalité initiale incarnée par l’hyène, animal charognard qui tient dans l’œuvre davantage du paradigme du monstre ou de la bête, qui trace le lien entre le père et le petit frère Gilles sur lequel ce dernier projette ses attentes. Cette animalité donne lieu à des scènes de prédation ; la souffrance du père est nocturne, dissimulée, mais néanmoins relatée par la narratrice ; qui renvoie le père à une enfance primitive et à une forme de vulnérabilité :
Certains soirs, quand il avait beaucoup bu, il ne se cachait même plus pour pleurer en écoutant Claude François. Affalé dans son fauteuil, il sanglotait sur sa peau d’ours, comme s’il s’attendait à ce que la bête morte se mette à le consoler […]. Quand je voyais mon père pleurer, je me disais que ce petit garçon-là avait besoin d’un câlin. D’un parent qui le prenne dans ses bras et le berce (LVV, 181).
L’œuvre opère un dévoilement progressif de l’émotion associée au père, une superposition entre deux âges et deux époques, l’enfant et l’adulte, qui met en question le statut de père, lequel conserve une enfance primitive que l’anamnèse fait ressurgir. Le père apparaît ainsi comme une figure vulnérable, ce qui l’unit d’autant plus à son enfant dont les fragilités apparaissent au centre de la diégèse.
Dans les textes contemporains, la coprésence de la violence et d’une forme de pathos associés à la figure paternelle, signale non une rupture totale avec le pater antique, mais une stratification qui s’oriente vers la question de l’individu. Christine Castelain Meunier pointe ainsi cette nuance face au changement du régime de la paternité, qui se rejoue dans la littérature :
Si le modèle de la paternité relationnelle, proche de la culture du sujet, émerge, il n’en demeure pas moins que cohabitent les modèles antérieurs (sacré, rationnel). On est toujours dans une société à domination masculine renvoyant à une monoculture fondée sur une constitution culturelle sociale, symbolique de la différence entre les sexes31.
Cette même raison rend l’effacement ou la disparition du père nécessaire, dans la diégèse, à l’émancipation de l’enfant, et, dans La Vraie Vie, à sa survie : « Le camion a remonté la rue et j’ai fermé les yeux. La deuxième partie de ma vie a débuté à cette seconde précise. Le jour finissait et mon histoire commençait » (LVV, 212), marquée par le changement de temps verbal : le passé composé, temps défini à l’aspect accompli, caractérise les dernières actions liées au père, accompagnées par le mouvement d’éloignement du camion de déménagement qui emporte les restes de la chambre des cadavres, tandis que l’imparfait, à l’aspect sécant, caractérise la durée indéfinie d’une nouvelle vie.
Parallèlement, ce sont les récits de fuites qui se déploient, à l’image de ce qu’affirme Marthe Robert au sujet des romans de la famille : « il n’y a que deux façons de faire un roman : celle du bâtard réaliste, qui seconde le monde tout en l’attaquant de front ; et celle de l’enfant trouvé, qui, faute de connaissance et de moyens d’action, esquive le combat par la fuite ou la bouderie. » (Marthe Robert, 1977, p. 74). Les tentatives de fuite dans Leurs enfants après eux et En finir avec Eddy Bellegueule, qui s’apparentent à la quête identitaire de l’enfant trouvé, constituent ainsi une défiance face à l’autorité paternelle et une démarche pour s’insérer dans le monde. Chez Nicolas Mathieu, la volonté de « foutre le camp » (LEAE, 19, 219) transparaît dans les vols de moto, et les tentatives de quitter la ville (et le père) qui se soldent par un retour systématique, y compris après la mort de ce dernier. Le récit d’Édouard Louis rend compte d’une fuite mise en scène, qui symbolise la distance qui se creuse au fil du récit, avec le père : « Je courais à travers les rues du village, mon sac à dos avec moi – toujours à une allure raisonnable pour que mon père puisse me suivre, sentant sa présence derrière moi à quelques dizaines de mètres. » (EB, 185). Ces tentatives sont néanmoins loin d’une transcendance, marquées par une forme d’ironie ou de désenchantement de la part de l’auteur, rappelant, malgré la volonté d’émancipation, la « douceur d’appartenir » (LEAE, 555).
L’amour familial affirmé par le père lors de la première tentative de fuite d’Eddy Bellegueule : « Il a pleuré à son tour Faut pas faire ça, tu sais nous on t’aime, faut pas essayer de se sauver » (EB, 186) permet un rejaillissement du pathos et s’accompagne d’un recentrement sur la famille. Cependant, s’éloignant du drame familial, le verbe pronominalisé « se sauver » prend une double dimension : s’enfuir, mais également échapper à un danger, dans une perspective salvatrice. Cette défiance face au père, rendue possible par la posture relationnelle que ce dernier incarne, signale une révolte face au statut autoritaire du « père ». En ce sens, le père dans la littérature semble prendre une tournure plus sensible : effaçable, dépassable, parfois affectueux, il incarne moins le « statut de père » qu’une « fonction du père », tournée vers l’enfant.
La figuration du père, et le basculement de cette dernière dans la littérature contemporaine du « mythe » et archétype d’une instance autoritaire et violente, hérité d’une conception antique récemment infléchie par l’émergence des sciences humaines dans la littérature, vers le plan de l’intime, dévoile l’attention nouvelle portée au père comme individu et comme instance affective. Sur tous les plans, le rôle du père est questionné mais également mis en défaut, jusqu’à l’impuissance face à l’émergence des figures d’enfants animées par un désir de s’affranchir du père et du milieu, qui inversent la hiérarchie (héritée du lignage) au fur et à mesure que la narration se déploie. Le récit du père devient ainsi un détour pour parvenir au récit de l’enfant mais il incarne également le lieu où se rejouent les fractures familiales et individuelles. Le passage d’un paradigme de la famille patrimoniale à celui d’une famille relationnelle ouvre de nouvelles pistes de réflexions sur la famille, au travers de figures plus nuancées, fragmentées, qui semblent trouver un nouvel essor – c’est du moins ce qu’affirme Elisabeth Roudinesco au début des années 2000 : « la famille contemporaine, horizontale et en “réseaux”, se porte plutôt bien32 ».
