Introduction
L’identité psychique de chaque individu repose sur un équilibre complexe entre schémas intégrés (émotionnels, relationnels), valeurs, croyances et expériences vécues, dès la vie intra-utérine, ainsi que sur ses capacités neurologiques. Cet équilibre contribue à la structuration de l’identité, qui se construit notamment à travers le groupe d’appartenance et induit une perception en miroir de l’individu – famille ou groupes élargis – jusqu’à la fin de l’adolescence. L’affirmation identitaire forte au sein d’un groupe favorise une perception homogène de cet endogroupe et une perception, hétérogène, des exogroupes1. La famille, en tant que noyau premier, joue un rôle essentiel dans la sécurité intérieure de la personne enceinte puis de l’enfant, influençant la construction de l’estime de soi2 et la capacité au lien empathique3. Si l’identité n’est pas reconnue, il devient difficile de la poser et de l’inscrire dans un espace social d’appartenance. Ce déficit peut amener l’individu à chercher à faire famille soit en créant un groupe où il se sent reconnu, soit en adoptant des appartenances conformes aux attentes sociales pour se sentir accepté, ou encore en rejetant la notion même de famille.
Cette étude interroge la notion de “(dé)faire famille” : que signifie-t-elle, et dans quelle mesure ses expressions correspondent-elles à la réalité sociale et identitaire de la famille ? Une identité de la famille est-elle vraiment souhaitable ? Quels critères identitaires y sont convoqués, notamment en ce qui concerne le genre ? Nous nous demanderons notamment quel rôle la dénomination linguistique joue dans la perception de l’identité et des possibles familiaux. Cette dénomination peut-elle influencer ou remettre en question les notions de “faire” ou “défaire famille” ?
Nous nous appuierons sur des études en psychologie, sociologie, linguistique, ainsi que sur notre analyse linguistique quant à l’alternance entre les termes femme vs personne, basée sur un extrait de 85 740 mots d’un corpus original, dans un corpus provenant d’une formation (300 heures de vidéo) au métier de doula4 en contexte périnatal, destinée à des adultes francophones, dispensée par deux sage-femmes québécoises, Karine Laseva et Mélanie Loup (École Quantik Doula)5. Ce choix est justifié par la dimension inclusive et respectueuse de ce discours, qui valorise la reconnaissance de l’individu dès sa conception, ainsi que celle de la personne porteuse, dans une visée de sécurités physiologique et psychique. Leur discours en témoigne explicitement par des choix lexicaux conscients :
(2) « parfois je vais utiliser le mot femme et parfois personne avec un utérus ou avec un vagin » ; « ce n’est pas tout le monde […] qui se considère comme une femme » ; « les personnes naissent avec un ovaire ou deux […] pas d’utérus »6, etc.
Après avoir mis en relation la notion de “(dé)faire famille” avec l’identité psychique, et rappelé les notions de sexe, catégories de sexe et genre7, nous présenterons en diachronie les termes femme et personne qui retiennent notre attention. Nous analyserons ensuite les effets des types de (re)dénomination qui autorisent leur interchangeabilité, ainsi que leurs limites, en lien avec les outils de référenciation linguistique. Enfin, nous proposerons une réponse à la question : peut-on influencer la perception de la famille en agissant sur la dénomination linguistique de l’individu ?
1. Notions de « sexe » et de « catégories de sexe » et de « genre » : approche psycho-sociale, périnatalité et famille
Faire ou défaire famille et identité psychique
Faire famille est un idiomatisme de plusieurs langues de France, notamment en Poitou avec la variante « être en chemin de famille » lorsqu’un partenaire est enceinte, suggérant que la “famille” se concrétise « lorsque l’enfant paraît8 » (Victor Hugo). La locution faire ou défaire famille engage trois axes de réflexion.
D’abord, la famille, plurielle et polymorphe, existe depuis toujours, malgré l’existence de nouveaux modèles normatifs (ex. familles recomposées, monoparentales). Elle est souvent associée à la procréation, mais on parle aussi de famille de cœur ou d’absence de famille malgré le lien biologique, insistant sur un sentiment d’appartenance fondé sur la construction identitaire et les interactions sociales. Famille se définit ici comme un groupe d’individus dont les identités interagissent pour cocréer un projet de vie commun, quelle que soit sa nature ; l’interaction et l’intercompréhension (même intuitive) de l’identité de chaque individu du groupe sont donc essentielles et le langage et la dénomination jouent un rôle crucial dans sa conceptualisation.
Ensuite, on devient “famille” par une volonté partagée entre personnes émancipées, qui fondent ce groupe autour d’une co-reconnaissance identitaire, partageant un intérêt et un plaisir communs, indépendamment de ou avant la venue d’enfant·s. Cette conjugaison9 identitaire peut revêtir diverses formes10, si l’on s’affranchit du modèle nucléaire hétéronormé occidental.
Enfin, la tension entre “faire” et “défaire famille” invite à repenser ou déconstruire ce concept11. Défaire peut signifier la rupture juridique (divorce, séparation), mais ici il est envisagé conceptuellement : le “défaire” suppose un modèle normatif hétéronormé dominant, hérité, qui étouffe certaines identités au sein de la famille, impactant l’estime de soi. Ce dépassement ouvre une parenthèse de liberté créative, permettant de cocréer autrement en intégrant diverses expressions identitaires liées au projet commun.
Identités psychiques et genre : impact sur le concept de “famille”
La famille hétéronormée a figé les rôles et les genres des individus selon leur sexe biologique, toute transgression au stéréotype étant perçue comme un écart. En France12, le genre reste largement binaire, notamment dans l’usage linguistique, où le neutre est souvent assimilé à une absence de genre. Cette limitation lexicale peut être ressentie comme un carcan, bien qu’une évolution conceptuelle émerge avec des termes spécifiants et pronoms inclusifs (iel, celleux), traduisant une perception plus subtile du genre.
Il est essentiel de distinguer sexe, catégorie de sexe et catégorie de genre. Selon West et Zimmerman, le sexe est défini comme « une détermination établie au travers de l’application des critères biologiques socialement admis pour classer les personnes en tant que femelles ou mâles »13. Toutefois, ces critères deviennent invisibles au quotidien, reconnus uniquement par des « parades d’identification socialement requises ». Ainsi, « le sexe et la catégorie de sexe peuvent varier indépendamment », et l’on peut revendiquer une appartenance à une catégorie malgré l’absence des critères biologiques.
Le genre, quant à lui, est
l’activité consistant à gérer des cours d’actions situées à la lumière des conceptions normatives des attitudes et des activités appropriées à la catégorie de sexe à laquelle on appartient. Les activités de genre émergent des revendications d’appartenance à une catégorie de sexe, et les renforcent.14
West et Zimmerman défendent l’idée que le genre n’a « aucun site spécifique ou contexte organisationnel »15 et ne se limite pas à un rôle16. C’est une mise en scène interactionnelle, adaptée selon les situations17, où « faire le genre » signifie rendre son comportement socialement lisible, « accountable », sans nécessaire conformité, mais plus ou moins en conscience de ce « que l’on fait de manière répétée, en interagissant avec autrui »18, car il sera soumis au jugement social19.
Cette évaluation sociale se manifeste aussi linguistiquement : le choix des mots participe au « faire » genré, consolidant des identifications par des dénominations figées ou flexibles. Bien que le sexe ne soit plus déterminant dans la cocréation familiale avec enfant·s, la famille reste souvent pensée comme la conjugaison d’identités psychiques et biologiques, perpétuant l’importance du genre. Partant de là, nous examinerons comment “(dé)faire famille” se lie à la dénomination20 genrée ou non et l’impact de cette dénomination sur le concept même de “famille”.
Dénomination : outil d’identification (catégorisation) et de faire famille
Les indices (psycho)linguistiques structurent nos représentations (Saussure), éclairent les constructions psychosociales et peuvent les modeler s’ils visent un changement de perception21. Dans ce cas, ils se pérennisent ou se disloquent et participent à la redéfinition de systèmes conceptuels. Rep.a/e.nser la “famille” occidentale implique d’interroger la monstration de l’individu dans ses interactions sociales22, via la dénomination linguistique évoquant les « horizons » 23ou « représentations stéréotypiques »24, car elle influence la perception de l’identité, l’ancrage social et les actes25, avant même un faire famille.
Ces dénominations véhiculent un nuage d’associations stéréotypiques définissant conceptuellement le référent, le reliant et le distinguant simultanément des autres, y compris via les non-choix dénominatifs. L’analyse des glissements lexicaux en contexte de parentalité révèle leurs effets sur la perception des rôles et la représentation familiale. Plusieurs difficultés demeurent : persistance de la binarité conceptuelle du genre, lien étroit entre “famille” et “genre” des individus et, parfois, des indices insuffisants pour nommer justement. Si « le signifié constitue notre interprétation […] et résume les processus cognitifs traitant l’information que nous percevons d’après le réel » 26, il devient nécessaire d’adapter/créer les signifiants associés aux nouveaux signifiés27 validant une pluralité de possibles. Cette validation touche aussi les situations où demeure une incertitude de perception (souhaitée ou fortuite) en optant pour une dénomination respectant cette dernière incomplétude.
Or, la valorisation de l’identité prépare la constitution de la famille, dès la (non)monstration et la reconnaissance de l’identité de l’individu par les pro-endogroupes et exogroupes, y compris par la dénomination. C’est pourquoi, avant d’évoquer le concept de “famille”, il faut aborder la dénomination de l’individu : c’est un préalable à la (re)création de la “famille”.
Mais observons ce qu’il en est lorsque l’identité de l’autre n’est pas accessible soit invisibilisée, soit non montrée, soit dans une visée inclusive.
2. Femme vs personne : du lexique à la “famille” (étude de corpus)
Dans des contextes inclusifs, personne est fréquemment employé pour femme (ex. la personne enceinte). Quelles représentations stéréotypiques, héritées de l’évolution sémantique, permettent ici cette interchangeabilité ? Dans le corpus oral étudié (transcriptions de la « Lune 1 », 85 740 mots), nous avons analysé les structures linguistiques et procédés référentiels contribuant à ce glissement, ainsi que l’éventuelle transformation des concepts “personne” et “femme”. Ce corpus présente une double contrainte – périnatalité et inclusion identitaire – et les locutrices tentent d’y pallier une perception partielle du genre en laissant au récepteur la liberté de s’auto-identifier. Elles agissent, dans une attention constante, sur les stéréotypes attachés à femme (genre biologique, psychique, social, orientation sexuelle) en optant pour des désignations perçues comme neutres au regard de femme. Or, « un domaine lexical suppose la structuration d’un ensemble de lexèmes qui partagent une aire de sens commune (rapports paradigmatiques) et qui montrent à leur tour un comportement syntaxique similaire (rapports syntagmatiques et paradigmatiques) »28. Dès lors, comment nommer sans présumer du genre dans un discours saturé d’indices genrés ? Sortir des stéréotypes peut passer par leur mobilisation stratégique, pour permettre un glissement référentiel et élargir le champ notionnel en préservant la cohésion du discours, par exemple en substituant femme à personne.
Évolution diachronique des lexèmes femme et personne
Diachroniquement29, les termes femme et personne révèlent des traits sémantiques qui les différencient ou qui se recoupent. Femme, issu du latin femina, a pour sèmes à l’époque antique, « femelle », « être humain de sexe féminin » ou « épouse ». Ce terme coexiste dans l’Antiquité avec uxor et mulier, concurrents selon les contextes 30. En français médiéval, fame demeure un terme neutre (humain/non humain, marié ou non, noble ou non), souple dans ses usages, avant de se spécialiser au fil des siècles, tout en restant concurrent de épouse31. Dès le xixe siècle, les sèmes de « féminité » (une femme très femme) et de rôles socio-culturellement genrés s’y ajoutent, menant à des compositions interdéfinitionnelles : femme de ménage, femme au foyer, ou femme sage-femme32 ce qui génère une binarité de genre aujourd’hui contestée (ex. homme au foyer), ou neutralisée avec l’usage dans les mêmes contextes de termes tels personne ou personnel (personne sage-femme, personnel de ménage), ou l’adoption de base commune dérivable (maïeuticien·ne). Le prénom masculin dans des constructions avec sage-femme (ex. Marc est sage-femme) participe à ce processus de neutralisation33.
Personne, issu de persona (« le masque de théâtre antique »), se construit autour des sèmes de « rôle », « individualité » et « apparence sociale ». En français médiéval, il porte les sèmes34 : d’abord d’« individu » (sans distinction de genre), puis de « corps physique » et enfin de « personne importante », emploi qui disparaîtra au profit de personnalité. Aujourd’hui, le sème dominant est celui d’« individu conscient d’exister biologiquement, moralement et socialement »35. Par son lien avec « rôle » et « matérialité physique », personne peut alterner avec femme, surtout s’il est complémenté (ex. personne qui enfante). Loin d’être neutre, il renvoie à un rôle socialement observable (bien que non genré), rejoignant ainsi la dimension performative du genre théorisée par West et Zimmerman36.
Ainsi, femme reste à ce jour chargé de sèmes genrés, contrairement à personne, mais tous deux présentent un sème de « rôle » commun. Dès lors, personne peut être perçu comme un hyperonyme de femme, comme l’atteste ce passage du corpus : « une multitude de personnes, incluant les femmes, ne connaissent pas leur anatomie »37. De plus, d’un point de vue ontologique, femme renvoie à l’humain, tandis que personne renvoie à une propriété sociale (cf. « humains > animaux > objets > événements > propriétés »38). Cela interroge la manière dont personne peut, selon les contextes, se substituer à femme, inversant ou neutralisant peut-être parfois les logiques hyperonymiques classiques39 : une « femme » a parmi ses propriétés celle d’être une « personne », mais femme n’est pas une des propriétés de personne, c’en est une réalisation ontologique possible en tant qu’objet réel du monde et personne peut donc en être l’hyperonyme, tout comme il pourrait l’être de homme, enfant ou voisin·e mais personne reste un générique en place de femme car femme n’est le seul hyponyme de personne. Quels procédés rendent cette interchangeabilité possible ?
Étude de corpus : observation, quantification et analyse des procédés de dénomination vs redénomination
Observons les effets des types de (re)dénomination pour comprendre cette possible interchangeabilité et/ou ses limites, les liens avec les procédés référentiels40 et l’impact produit sur la perception du référent41.
Dans le corpus de 85 740 mots, 173 occurrences de femme et 89, de personne (potentiellement interchangeable avec femme) ont été retenues, après exclusion des cas non pertinents (notamment sage-femme et personne non substituable). Malgré une fréquence initialement proche (208 occurrences pour femme et 229 pour personne), personne est presque deux fois moins mobilisé que femme dans des contextes sémantiquement compatibles, révélant une prédominance de femme. Partons des catégories de (re)dénomination de Moreau-Guibert42 pour éclairer les glissements référentiels :
- (1) la réitération, incluant synonymie (ex. femme vs dame) et méronymie (ex. personne, hyperonyme de femme, qui peut-être méronyne de personne) ;
- (2) les co-hyponymes intra-domaine qui, bien que non synonymes parfaits, relèvent d’un même domaine conceptuel et sont syntaxiquement interchangeables (personne/gens/femme qui partagent un hyperonyme commun comme humain) ;
- (3) la réitération par synonymie juxtaposée, reposant sur des structures redondantes, coordonnées ou juxtaposées, témoignant d’une répétition sémantique intentionnelle structurée en « Nom A + ct/adj. (juxtaposé/coordonné) Nom B + ct/adj. » (ex. femme/personne enceinte ».
Ces procédés apparaissent de manière équivalente pour les deux lexèmes, sans générer d’ambiguïté interprétative.
Nom seul : Femme vs personne
L’analyse des occurrences isolées de femme et personne révèle un glissement référentiel : le terme générique personne s’inscrit dans le paradigme de femme par l’action combinée de l’anaphore associative43, de l’anacataphore44 co-hyponymique et de la synonymie juxtaposée.
Femme seul : 131 occurrences
Femme est massivement utilisé seul (99 occurrences) dans des emplois classiques, déployant selon les cas un sens archétypal, ex. (3) :
(3) la femme, à l’essence féminine (4878) / d’homme à femme et de femme à homme (153) / le mot femme (1305)
… ou une identité auto-désignée, comme en (4) et (5) :
(4) parce qu’on est une femme – bon, peut-être que c’est pas tout le monde qui écoute ces vidéos qui est une femme (5599-5600)
(5) ce n’est pas tout le monde qui est né avec un utérus, un vagin, une vulve et qui se considère comme une femme (1300-1301)
Mais pour 32 occurrences, soit un quart de la totalité, femme seul est en complément de détermination : (6) et (7). Second membre, il spécifie l’univers référentiel du nom déterminé (histoire, santé, anatomie, santé, vie, corps, énergie, métier, entreprenariat sacré, service), validant l’association à femme d’univers stéréotypiques, (6) :
(6) l’histoire de la femme (3677) / le stéréotype de la femme (5119) / la santé des femmes (7270) / le pouvoir mystique des femmes (1424)
Et le plus souvent il entre en interdéfinition (Dupuy, 2010) avec un nom orientant stéréotypiquement vers la biologie féminine (directement cycles, sang, corps, ou métaphoriquement, automne intérieur) corroborant ainsi cette relation, (7) :
(7) le sang (sacré) des femmes (1413, 1479, 3656) / les cycles sacrés de la femme (1373)
Cette sur-richesse sémantico-conceptuelle – renforcée par le contexte de périnatalité – participe activement à la constitution de nouveaux schémas cognitifs45 et se révèle très utile à la mise en parallèle paradigmatique concernant les emplois de personne.
Personne seul : 40 occurrences
Pour les 38 occurrences de personne isolé, il est systématiquement appréhendé par anaphore associative via les inférences produites par l’entrelacs des univers de représentations stéréotypiques co-présents46. La référenciation, par déduction, abduction ou induction contextuelles47, donne lieu à une co-référenciation avec le stéréotype du féminin, (8), (9) et (10) :
(8) [c’est] offusquant pour certaines personnes, que leur anatomie ait comme référence un fourreau (384) / si la plupart des personnes vont avoir une température de 36,X degrés avant l’ovulation (616-617) /au moment de l’ovulation, souvent des personnes vont se sentir comme […] (737-738) /ce n’est pas vrai chez toutes les personnes, mais le jour 14 […] (776) /certaines personnes vivent de façon chronique à chaque cycle /si on saigne sept jours, dix jours, pour certaines personnes, là on devient un risque
On ne relève que deux cas de personne intransitif et second membre d’une relation interdéfinitionnelle (en complément de détermination). Et, comme pour femme, une de ces occurrences, (9), le met en relation avec un nom typique de la biologie féminine (phase fertile) :
(9) la phase fertile de la personne (4804),
cependant que l’autre, (10), le fait entrer en interdéfinition avec un terme sans cette stéréotypie :
(10) j’aimerais vous parler des genres versus l’identité des personnes (4951) [il faut comprendre des personnes qui peuvent avoir des caractéristiques biologiques féminines mais pas nécessairement le genre associé ou l’inverse]
Ce mécanisme repose sur le principe que l’élément subordonné (personne) partage une ontologie compatible avec l’antécédent implicite (femme) pour permettre l’« aliénation » associative48. Sous couvert d’inclusion, ces constructions réactivent un référent féminin type : personne fonctionne alors comme proxy linguistique (co-hyponyme) désignant les femmes sans les nommer, via l’inférence contextuelle49 liée à la biologie reproductive féminine. La dynamique de substitution paradigmatique est ici renforcée par l’anacataphore co-hyponymique, les deux termes partageant le domaine conceptuel “humain/corps”.
Ces procédés référentiels naturalisent la présence de la “femme” dans le mot personne, sans la nommer, mais en l’évoquant implicitement. La substitution n’est pourtant pas simple : 131 occurrences de femme pour 40 de personne, et seulement 2 de personne comme second membre d’une interdéfinition en (9) et (10). Pour que l’hyperonyme fonctionne comme spécifiant, il doit s’inscrire dans des constructions paradigmatiques où l’univers stéréotypique de femme lui est accolé, et où femme est également présent pour coconstruire cette extension. S’y ajoutent la réitération par synonymie juxtaposée ([11] et [12], les femmes, les personnes avec un utérus) et l’appui de l’interdéfinition (femme vs personne + expansion) ([14] et [15]), qui fonctionnent comme miroirs de stéréotypie.
Réitération par synonymie juxtaposée : femme coordonné à personne et inversement (10 occurrences)
La coordination entre femme et personne renforce cette intégration paradigmatique. Lorsque femme précède (8 occurrences), elle ouvre le champ à personne par expansion stéréotypique :
(11) plusieurs femmes ou plusieurs personnes qui ovulent / chaque humain sur terre provient d’une femme ou personne enceinte qui l’a enfanté / toutes les femmes, les personnes enceintes entraient dans leur totale puissance / cycles sacrés de la femme ou des personnes avec un utérus / des cycles sacrés de la féminité sacrée, des femmes, des personnes avec un utérus / qui nous relie à travers les femmes, les personnes, avant nous dans notre lignée / l’entrepreneuriat sacré des femmes, des personnes avec un utérus / chaque humain sur terre provient d’une femme ou personne enceinte qui l’a enfanté
Dans le cas inverse (2 occurrences), femme spécifie le référent plus générique personne ce qui suggère que la substitution n’est pas sans ambiguïté :
(12) La plupart des personnes, des femmes, sont nées avec un hymen / les personnes qu’on suit, les femmes qu’on suit
Ces coordinations hybridant le signifié élargissent les catégories du reconnaissable, créant « un signifié multiple qui permet à son tour de (re-)classifier le monde reconnaissable »50, sans figer la catégorisation au genre. Elles ne visent pas la redondance, mais participent d’une fusion sémantique où personne accède à une conceptualisation intermédiaire entre individu neutre et stéréotype féminin.
Co-hyponymes intra-domaine et parallélismes syntagmatiques : [femme vs personne + expansion] (34 occurrences)
Le recours à des syntagmes type noms expansés en série avec pour seule variante un terme unique (femme vs personne) manifeste une volonté d’ouverture du paradigme syntagmatique à d’autres possibles mnémoniques. Ce procédé est annoncé explicitement dans le discours de notre corpus :
(13) parfois je vais utiliser le mot femme et parfois personne avec un utérus ou avec un vagin (1305-1306)
Les occurrences favorisent la parallélisation conceptuelle :
(14) la femme qui enfante / la personne qui enfante (hors corpus mais existant dans le corpus élargi)
(15) une femme fertile, cyclique (3659) vs une personne qui cycle (767)
Selon Lyons51, femme agit dans (14) en méronyme de personne, la relative (« qui cycle ») réduisant la catégorie aux référents dont la biologie permet l’enfantement (signifié). Ce processus est possible grâce à notre capacité à envisager le monde et toute entité comme « divisible en parties discrètes » : femme est donc le méronyme de personne52. Lorsque la même structure syntagmatique apparaît avec personne, la combinatoire conceptuelle opère par parallélisme et, bien que personne soit plus générique (supra-catégorisant de « femme »), son expansion le place dans l’univers stéréotypique de “femme” (biologie liée à l’enfantement) et réactive mémoriellement et mnémoniquement le signifié de femme qui enfante. Pour (15), malgré une catégorie grammaticale différente, l’expansion joue une fonction similaire, portant le même processus cognitif.
Nos occurrences se répartissent ainsi :
- Femme : 34 occurrences
-
- 7 avec Ct de détermination (ex. femmes de ma lignée)
- 17 avec relative épithète liée (ex. femmes qui ont saigné)
- 10 avec adjectif épithète liée (ex. femmes ménopausées)
- Personne : 47 occurrences
-
- 16 avec Ct de détermination (ex. personnes avec un utérus)
- 28 avec relative épithète liée (ex. une personne qui est ménopausée)
- 3 avec adjectif épithète liée (ex. une personne enceinte/ménopausées)
Dans la majorité des cas, l’expansion de femme active la stéréotypie de la “femme” et est postposée (sauf dans le cas de vieille femme qui active un des archétypes de la “femme”).
De même pour l’expansion de personne, toujours postposée, (16), qui active la stéréotypie de “femme” :
(16) j’ai rencontré des personnes vraiment, vraiment exceptionnelles qui travaillent avec leur sang de toutes sortes de façons (3844-3846)
Notons qu’à 5 reprises, personne, (17), est à la fois le second membre (complément d’un nom) et premier membre en tant que nom expansé :
(17) les yonis des personnes qui enfantent l’humanité (1324) / le temple sacré des personnes avec un utérus (1297) / le cycle sacré des personnes qui ont/avec un utérus (1332, l. 1477) / le sang sacré des personnes avec un utérus (1429)
Ici, au moins un des deux encadrants de personne active l’univers stéréotypique de “femme” (biologie ou métaphore). Dans ces contextes, personne hérite structurellement de la stéréotypie de son environnement par anacataphore et aussi par parallélisme avec les séries type « femme/personne + expansion », toutes deux porteuses de l’univers stéréotypique de “femme”.
Parmi ces occurrences de personne expansé, l’expansion de quelques-unes, (18), n’a pas la stéréotypie de la “femme” et pourtant, elles infèrent “femme” par anaphore contextuelle ou associative53.
(18) [Tenir des] espaces de personnes à risques (7053) / une personne spécifique (7055, désignant en contexte une “femme”).
La validité référentielle de personne dans le paradigme de femme repose donc sur :
- Une anacataphore contextuelle et syntaxique : activation antérieure additionnée d’une expansion ciblée et sur
- Une reproduction formelle des constructions typiques et renforcées de femme
Ainsi, l’examen du lexique genré montre un glissement référentiel systématique de personne vers le paradigme mnémonique de “femme”, activé par des mécanismes de typification54 et des stratégies implicites. Personne s’intègre ainsi à des univers de sens associés à femme, tout en neutralisant l’identité genrée pour se centrer sur l’attribut physiologique (enceinte, qui allaite…), sans impliquer ni rôle social ni identité psychique, limitant ainsi les biais de jugement liés aux comportements attendus assignés au genre. Ce glissement, loin de brouiller les repères, les renforce : personne devient le miroir langagier d’un stéréotype féminin via son complément, maintenant son activation, sa saillance. Leur cohabitation participe à une reconfiguration conceptuelle de leurs représentations.
Bilan
L’examen du corpus révèle un glissement récurrent de personne vers le paradigme sémantique et mnésique de femme. Ce déplacement, fondé sur des mécanismes de typification et des stratégies référentielles implicites, renforce subtilement l’association entre personne et des attributs culturellement liés au féminin. Comme l’indiquent Peña Martínez et Olivares Pardo, il repose sur « des connexions ou correspondances entre deux entités contiguës qui font partie d’un même schéma mental (internal mapping) »55 qui réactivent, dans l’anaphore, des traits saillants de personne vs femme, sans explicitation formelle. Cette alternance lexicale redéfinit les contours conceptuels de “personne”, ouvrant la voie à des anaphores associatives in absentia. Ainsi, l’anaphore associative contribue à ces nouvelles inter-configurations, ouvrant de nouveaux champs mnémoniques. Le recours à des désignations analytiques (femme avec un utérus, qui enfante), et non synthétiques (parturiente), suractive l’univers de femme qui rejaillit sur personne en contexte similaire. Ce choix discursif maintient une continuité rassurante dans l’évolution de la stéréotypie, en la reformulant, transformant “personne” en un prisme reflétant le féminin, même lorsque le genre semble neutralisé.
Dans la réflexion sur (dé)faire famille, cette dynamique libère tout modèle familial du critère de genre psychique : les personnes qui la composent peuvent penser et agir sans se conformer ou s’opposer à un modèle ancien. En périnatalité, le focus se déplace vers la sécurité intérieure de la personne qui porte ou interrompt la grossesse (ou vit un deuil), puis par extension vers l’enfant, lui donnant conscience et confiance en ses capacités quel que soit son vécu genré antérieur et, lui offrant de former, avec son/sa partenaire, un socle solide assurant l’équilibre de la famille.
