Camille Lefebvre, À l’ombre de l’histoire des autres

Référence(s) :

Camille Lefebvre, À l’ombre de l’histoire des autres, Paris, EHESS éditions, 2022, 180 p.

Texte

Camille Lefebvre est historienne spécialiste de l’Afrique saharo-sahélienne des xixe et xxsiècles, directrice de recherche au CNRS. Son dernier livre, À l’ombre de l’histoire des autres1, qui vient après Frontières de sable, frontières de papier en 2015 et Des pays au crépuscule en 2021, inaugure la collection « Apartés » des éditions EHESS, et propose une enquête originale : la mise au service des récits familiaux de ses ancêtres de son expérience de chercheuse.

À l’ombre de l’histoire des autres retrace les parcours des quatre grands-parents de la chercheuse en mêlant mémoire familiale et travail de l’historienne. L’essai est divisé en quatre parties. Les deux premières présentent les trajectoires des familles respectives des grands-parents de la branche maternelle de l’autrice, Catherine et Paul Seban. Catherine est la fille d’Olga Katzovitch, originaire de Kryvitchi puis résidente à Odessa. Poussée par les répressions et les pogroms, la famille juive s’est enfuie d’abord à Kichinev et ensuite en France où elle a vécu durant la Seconde Guerre mondiale. La première partie se clôt sur la rencontre entre Catherine et Paul à Paris. Issus de marchands juifs en Algérie, Paul et sa famille ont connu la colonisation, le décret Crémieux, puis les lois antisémites et la dénaturalisation. Après la guerre, les fils ont décidé de partir à Paris, abandonnant l’Algérie. La troisième partie d’À l’ombre de l’histoire des autres retrace les micromobilités de la famille Lefebvre en Seine-Maritime. D’origine rurale et pauvre, la famille de Simone Lefebvre, la grand-mère paternelle de Camille Lefebvre, a quitté la campagne pour Rouen lors de l’exode massif des campagnes, et ce sont principalement les évènements de la fin du xxe siècle qui sont alors racontés dans ces parcours de vie entre résistance, destruction de Rouen et communisme du début des années 1950. Le dernier chapitre enfin retrace l’itinéraire de Mariano Peña, le grand-père paternel de l’autrice. S’il a brillé par son silence, il a laissé plusieurs témoignages de son identité clandestine de combattant espagnol, traces sur lesquelles s’est lancée sa petite fille, en historienne. Ces quatre chapitres rendent visibles des milieux géographiques et sociaux différents mais dont les protagonistes sont liés par l’engagement politique et l’amour pour l’histoire.

D’autres chercheurs en sciences humaines avant C. Lefebvre ont retracé l’histoire de leur famille au xxe siècle – elle mentionne entre autres Ivan Jablonka pour l’Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus (2012) ou Benjamin Stora pour Les trois exils. Juifs d’Algérie (2006). A contrario, des chercheurs comme Omer Bartov dans Anatomy of a Genocide (2018) ou Paul-André Rosental dans les « Généalogies mentales à l’épreuve de la Shoah » (2012) ont opté pour une écriture qui laissait de côté l’enquête familiale ou le caractère personnel des écrits. L’originalité du travail de C. Lefebvre réside dans le croisement de l’écriture biographique et de l’écriture historique, scientifique. Elle reprend les mémoires familiales et les analyse en lien avec les historiographies disponibles, de seconde main donc (p. 13), et avec la multitude d’archives existantes dans laquelle elle puise. Il s’agit donc de travailler avec les outils de l’historienne la mémoire de sa propre famille, de considérer ses grands-parents comme « objets de recherche » (p. 13). Camille Lefebvre mentionne les biais qui résultent d’une telle démarche : la subjectivité des mémoires familiales, les sentiments liés à l’objet étudié, et la peur que les archives ne révèlent une autre histoire que celle qui a été entendue depuis l’enfance. Ainsi, son travail « ne cherche pas à réparer, à retrouver ou à donner du sens » (p. 172) mais seulement à produire « une forme de manifeste de [s]a croyance en la capacité de l’histoire, comme discipline et comme méthode, à redonner une existence à celles et ceux que l’on a oubliés. » (p. 20).

Les méthodes de l’historienne visent à rendre compte de la vie de ses grands-parents. Mais, et c’est là toute l’originalité de cet ouvrage, si l’enquête archivistique vient appuyer l’analyse des discours familiaux, elle peut aussi buter sur des silences ou des lacunes qui ne permettent pas de faire histoire. C’est le cas dans le dernier chapitre, le plus long malgré l’étroitesse de l’arbre généalogique reconstitué du grand-père Mariano Peña. Peu de choses de sa vie ont été révélées durant son vivant, malgré les questions du père de l’autrice, et les entretiens auxquels le grand-père s’est livré. Ce sont plutôt ses notes manuscrites qui ont révélé son histoire personnelle, et permis de comprendre les évènements tels qu’il les a perçus. Le récit comme témoignage semble primordial pour comprendre la trajectoire familiale, mais il entre parfois en désaccord avec les sources archivistiques, qui se révèlent fausses à deux reprises. Ainsi, les documents administratifs des archives des Renseignements Généraux ou de l’OFPRA2 dressent une « vie de papier » (p. 121) alors que le récit griffonné dans un français imparfait fait entendre le point de vue du grand-père sur ses activités de résistant espagnol. La mise en récit des mémoires familiales est en effet un moyen d’organiser ces ensembles de mémoires disparates, de les confronter aux sources correspondantes. Il s’agit pour Camille Lefebvre de tenir un discours historique qui respecte les silences laissés par les grands-parents, tout en proposant quand même une explication à leurs trajectoires. Ainsi si Mariano n’a jamais livré de témoignage sur la période entre juillet 1940 et août 1942, c’était probablement pour ne pas évoquer une histoire d’amour avec une autre immigrée espagnole, « Comme s’il lui était impossible de raconter cette époque sans parler de Rosario » (p. 136).

Chaque chapitre est précédé d’un arbre généalogique, sur lequel figurent tous les noms portés par les membres de la famille. Ainsi les prénoms et noms de la famille Katzovitch apparaissent modifiés au fur et à mesure des exils et les prénoms des membres de la famille Seban sont francisés, tandis que pour la famille Lefebvre, les deuxièmes et troisièmes prénoms servent avant tout à distinguer les homonymes. Dans le cas de Mariano Peña, les noms et les prénoms se doublent, se dédoublent au gré des identités que prend le grand-père. Il nous semble que cela traduit un travail sur le nom comme facteur de construction de l’identité, de l’individu au sein de la famille – ou, à rebours, de maintien ou d’instauration d’une distance avec cette famille, par modification du patronyme. C’est ainsi que les enfants du grand-père appellent leur père Antoine, et ce dernier « n’utilise pas son vrai nom dans la vie familiale et ne mentionne jamais sa famille dans sa vie officielle » (p. 121). C. Lefebvre voit dans cette double identité du grand-père sa peur du lien qui aurait pu être effectué par l’administration française entre son identité de résistant espagnol et la famille qu’il s’est construite en France ; et ceci a duré jusqu’à la fin de la dictature espagnole. C’est d’ailleurs sur la question du nom que s’ouvre cet essai puisque l’autrice relie le caractère très commun de son patronyme à l’invisibilité apparente de son histoire de française : « La couleur de ma peau, mon nom de famille, mon prénom font que l’on considère, comme on me l’a souvent dit, qu’il n’y a pas plus française que moi. » (p. 21). Faire apparaître les noms de ces aïeuls dans leur totalité est une manière de rendre perceptible la complexité de l’histoire invisible dans cette apparence.

L’histoire familiale et individuelle des grands-parents est d’ailleurs prise dans une histoire collective. Ainsi Camille Lefebvre cite-t-elle l’autobiographie d’Evgenia Semenovna Khmel’nnitskaia (p. 35) qui présente un parcours militant similaire à celui de son arrière-grand-mère Olga Katzovitch ; elle fait le lien entre l’assimilation française des Seban et celle d’autres familles juives d’Algérie (p. 70) ; elle rappelle aussi que Paulette Lefebvre, résistante et communiste, a partagé le destin d’autres femmes, dont tous les honneurs sont revenus à leurs maris (p. 111-112). Il s’agit pour elle, selon une méthode qu’elle attribue à son grand-père Mariano Peña, de « remettre de l’ordinaire dans l’extraordinaire » (p. 131), c’est-à-dire d’élargir le caractère individuel de chaque destinée à d’autres trajectoires similaires, et de rendre collective une histoire familiale. Son travail d’historienne consiste à élargir la focale de son récit, et tel est le projet qu’elle défend dans sa conclusion, celui de « retracer des histoires d’hommes et de femmes pris dans des séries d’événements qui les dépassent, sans pour autant renoncer à la mise à distance qui fonde l’écriture critique. » (p. 174).

Camille Lefebvre n’est donc ni du côté de la mémoire, ni de celui des origines, mais du côté de la famille, qui devient ici objet d’histoire. Elle rend compte d’une réflexion profonde sur le pouvoir de l’histoire comme méthode pour enquêter sur le passé familial, et ainsi questionne la famille même comme objet d’étude.

Notes

1 Des comptes rendus de cet ouvrage ont été réalisés : voir par exemple celui de Blaise Truong-Loï, dans Lectures, mis en ligne le 17 mars 2022 ; ou de la revue Le Mouvement social, Le carnet du Mouvement social, mis en ligne le 10 septembre 2022 et mis à jour le 4 janvier 2024 ; ou celui de Kevin Péloquin, dans La Revue des sciences de l’éducation, 2024/1, n° 50, mis en ligne le 13 janvier 2025. Retour au texte

2 Office français de protection des réfugiés et apatrides. Retour au texte

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Élise Roussel, « Camille Lefebvre, À l’ombre de l’histoire des autres », Savoirs en lien [En ligne], 4 | 2025, . Droits d'auteur : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : http://preo.ube.fr/sel/index.php?id=728

Auteur

Élise Roussel

Doctorante, CPTC, École doctorale LECLA, Université Bourgogne Europe, France

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