Violaine Houdart-Merot (dir.), Le Tournant créatif de la recherche

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Violaine Houdart-Merot (dir.), Le Tournant créatif de la recherche, Paris, Presses universitaires de Vincennes, 2024, 286 p., EAN : 9782379244742.

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Le Tournant créatif de la recherche est le troisième opus de la toute récente collection « Recherche-Création », publiée aux Presses universitaires de Vincennes sous la direction de Violaine Houdart-Merot et Nancy Murzilli. À travers les contributions de cet ouvrage collectif, l’idée centrale qui se dégage est celle de ne plus opposer l’écriture de la recherche et l’écriture dite littéraire, mais de les envisager comme des « écosystèmes ». Ce concept, proposé par Virginie Gautier, est développé dans le texte qu’elle consacre aux enseignements tirés de sa thèse en recherche-création (p. 219-225). Pour filer la métaphore (heuristique) des « écosystèmes », l’ouvrage explore les interactions entre l’environnement de la recherche (ses normes, sa culture du commentaire) et le geste d’écriture, geste tâtonnant, de l’ordre de l’« instrument fouisseur » (Houdart-Merot : 10). À travers cette autre métaphore heuristique, nous pouvons explorer, dans un premier temps, la construction de la pensée des chercheur·e·s par l’écriture de recherche, en nous plongeant dans les coulisses de la rédaction d’une thèse sur les clowns (Claire Bodelet : 33-44) et de thèses en sciences du langage (Sébastien Favrat : 45-58).

Dans un entretien conduit par Sophie Jaussi, Philippe Forest s’exprime sur l’écriture dite littéraire : « Le propre du langage littéraire, c’est de travailler notamment sous ce double signe du rêve et du contresens » (p. 28). Là où le chercheur en création littéraire risque le contresens, le chercheur en pratique artistique n’hésite pas, quant à lui, à malaxer les concepts sans peur de tomber dans la contradiction car, Jean Lancri le rappelle dans son article fondateur de 2006 « Comment la nuit travaille en étoile et pourquoi » : « […] l’art […] consiste à lier l’activité du rêve à celle de la raison » (Lancri 2006 : 13).

Or, l’union du rêve et de la raison, de la subjectivité à l’objectivité, c’est bien le propre de ces formes hybrides que l’on retrouve en sociologie, histoire, philosophie, éthologie et littérature, détaillées dans la seconde partie de l’ouvrage. En littérature, Jean-Marc Quaranta nous montre comment la mise en récit des ouvrages de critique génétique permet de rendre ces savoirs accessibles à d’autres publics. En sociologie, l’écriture autobiographique permet de pallier un angle mort sur les expériences vécues par les « groupes opprimés » (Marion Coste : 92). Dans les récits des philosophes Tristan Garcia et Vinciane Despret, lorsqu’ils écrivent en éthologues, la parole est aussi donnée aux concernés, c’est-à-dire aux animaux, dans le but, là encore, de dynamiter les rapports de pouvoir entre les détenteurs prétendus du savoir (les humains) et l’objet analysé (les animaux) (Riccardo Barontini : 133-145). Les accointances entre écriture de l’histoire et écriture autobiographique rappellent également la faillibilité du chercheur dans sa quête d’objectivité puisque les historiens ont « recours à l’imagination » (Isabelle Lacoue-Labarthe : 89) pour parvenir à reconstituer du sens. Dans L’Empire des signes, Roland Barthes tente de jouer sur deux tableaux, celui du savoir et de la fiction, en faisant aussi usage d’une « imagination créatrice » (p. 132) pour quitter un Japon référentiel et un point de vue qui sera jugé « orientaliste » (p. 122) : tentative qui se solde par une « utopie » visant à rappeler « au lecteur occidental qu’on n’en est jamais quitte avec la vérité » (Claude Coste : 132). Chez Pierre Bourdieu se concilient également une volonté d’assertion scientifique et une ambition littéraire dans L’Homo academicus, étude sociologique servie par un style « entre Péguy et Proust » (Charles Coustille : 70) et « un mode de raisonnement » (p. 67) flaubertien et proustien.

Après avoir constaté ce « jeu de va-et-vient [...] de la vérité à la fiction, de la fiction à la vérité » (p. 32, entretien de Philippe Forest avec Sophie Jaussi) dans ces formes hybrides, les contributions de la troisième partie se concentrent sur une langue qui joue un rôle de passeuse entre différentes cultures, entre différents publics. Si selon Philippe Forest, « interpréter c’est toujours d’une certaine manière inventer » (Violaine Houdart-Merot : 10), pour les anthropologues, traduire est aussi un acte de création (Dominique Casajus : 149-163). De plus, les ethnologues traduisent leur savoir scientifique en un récit « littéraire, narratif, personnel » pour se positionner dans « le paysage intellectuel » (Éléonore Devevey : 168). Dans ce chapitre, il est question d’une langue « habitable », redonnant une place aux autochtones interrogés, mais aussi amenant un travail de « conceptualisation d’une langue migrante » (Sara De Balsi : 196) dans les écrits à la fois théoriques et poétiques de Régine Robin.

La quatrième et dernière partie nous invite à « habiter » l’écosystème de la recherche-création qui prend notamment sa source dans les travaux de Michel Charles. Ce dernier proposa une nouvelle manière d’aborder les textes à l’aide d’une « rhétorique du commentaire » (p. 208). Désireux de « renouer avec une rhétorique active, créatrice (p. 209), Michel Charles a suscité des vocations chez ses ancien·ne·s élèves, parmi lesquels Sophie Rabau et Marc Escola, tournés vers un horizon des « textes possibles » (Adrien Chassain et Fanny Lorent : 204). Christine Noille et Francis Goyet plaident quant à eux pour un retour à la « rhétorique ancienne et classique » (p. 215) qui offre une analyse approfondie de textes servant de modèles pour en produire d’autres. Les « textes possibles », ce sont notamment ces réécritures qui permettent de se distancier des canons, fruits d’une « relation productrice » avec les textes (p. 216). Cette façon d’aborder les textes favorise un écosystème de recherche-création fondé sur les interactions entre l’environnement de la recherche et sa culture du commentaire et celui de la création. Enfin, l’ouvrage se clôt par deux contributions sur la poésie contemporaine. Dans la première, Jean-François Puff s’applique à dévoiler les coulisses de son travail sur la manière de rentrer en dialogue créatif avec les réflexions de Wittgenstein sur le langage. Dans la seconde, Nancy Murzilli analyse certains dispositifs poétiques expérimentaux qui ne se contentent pas de produire des discours réflexifs, mais contribuent aussi à la visibilisation de certains « problèmes publics » (p. 249) et de possibles manières d’agir.

Cet ouvrage collectif constitue une somme originale, et précieuse, pour qui veut se saisir des apports de l’écriture – écriture de recherche, écriture de fiction, écriture créative – à l’émergence de nouveaux savoirs dans les disciplines des lettres et des sciences humaines et sociales. Il a également le mérite de redéfinir les contours de la recherche-création, jusqu’alors principalement abordée sous l’angle de la pratique artistique, en la montrant à l’œuvre dans un grand nombre de disciplines scientifiques. C’est une lecture d’un très grand intérêt.

Bibliography

Lancri, Jean. « Comment la nuit travaille en étoile et pourquoi », dans Gosselin, Pierre et Le Coguiec, Éric (dir.). La recherche-création : pour une compréhension de la recherche en pratique artistique, Québec : Presses de l’Université du Québec, 2006, p. 9-20.

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Fanny Guillot, « Violaine Houdart-Merot (dir.), Le Tournant créatif de la recherche », Textes et contextes [Online], 20-2 | 2025, . Copyright : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : http://preo.ube.fr/textesetcontextes/index.php?id=5640

Author

Fanny Guillot

Titulaire d’un Master 2 d’Études germaniques obtenu à l’ENS de Lyon dans le cadre d’un double-diplôme avec l’Université de Fribourg-en-Brisgau, sous la supervision de Hilda Inderwildi, Université Bourgogne Europe, UFR Langues et Communication, 4 boulevard Gabriel, 21000 Dijon

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