Cindy Gervolino (CG) : Pourriez-vous nous présenter la genèse de votre travail à partir des poèmes de Chassignet ?
Marcel Cottier (MC) : J’ai redécouvert les écrits de ce poète du XVIe siècle il y a deux ans et j’ai été fasciné par la profondeur de ses questionnements métaphysiques (il publie ce recueil alors qu’il n’a que vingt-trois ans), ainsi que par leur actualité. Le nombre considérable de sonnets qu’il a consacrés à cette question universelle du temps imparti m’a fait éprouver leur écriture comme une authentique expression de la vie, à laquelle j’ai voulu faire écho à ma façon. Ainsi pendant une durée de neuf mois, par un travail quasi quotidien, j’ai recopié les sonnets de ma main en accompagnant chacun d’eux par un dessin, non pas une illustration mais une extension du texte par des mouvements d’encre et de couleurs. Ma démarche se situe donc à l’intersection entre écriture et peinture, à la recherche des pensées et des émotions qui sous-tendent l’art poétique de Chassignet, dont je suis un compagnon de route du XXIe siècle.
Concernant le sujet principal du recueil, la notion de « mespris » est à entendre dans le sens de « détachement », d’élévation de l’esprit, de prise de distance par rapport à ce qui est communément recherché, ce à quoi le monde accorde de la valeur et qui paraît futile aux yeux du poète. Celui-ci propose donc un autre regard sur la vie, dont l’amour se traduit par celui du langage avec lequel il joue au fil de ses sonnets. C’est à cela que j’ai proposé un écho sous la forme d’une réaction graphique librement inspirée par ma lecture et ma retranscription des textes.
Le résultat est une suite de 434 feuilles (32x24cm, papier aquarelle de 300gr) qui devraient idéalement se lire sur une ligne continue. Les vitrines de la bibliothèque pouvant en accueillir 90, un roulement a été prévu sur 5 semaines pour présenter le tout. Sous cette forme, le livre de Chassignet imprimé en 1594 peut se présenter au regard du public en lui permettant un accès par le déploiement et le mouvement plutôt que par l’effeuillement statique de la lecture traditionnelle.
CG : Pourquoi avoir choisi de vous intéresser à ce poète du XVIe siècle ? Jean-Baptiste Chassignet publie en effet son recueil en 1594, c’est-à-dire il y a 430 ans. Que peut nous dire ce décalage temporel, et comment avez-vous pensé ce dialogue à travers les siècles ?
MC : Chassignet est une figure importante de l’art baroque en poésie (dans son courant religieux), et sa vision de la vie s’exprime par des motifs largement exploités dans ce mouvement qui dominera tout le XVIIe siècle en littérature, en peinture, en musique etc. Certains poèmes du Mespris sont l’équivalent de peintures de « vanités » dans leur manière de susciter des questionnements face à la mort, à la finitude de l’existence humaine. On y trouve par exemple le motif du nuage, qui change de forme et va bientôt disparaître, le motif de l’eau dans tous ses états, du calme à la tempête. Ces motifs sont à l’image de ce monde changeant, fragile et éphémère, que Chassignet tente d’embrasser dans son recueil.
Mon dialogue avec ces textes donne lieu à une méditation de nature corporelle. Celle-ci peut prendre des formes variées selon les poèmes, mais aussi selon ma lecture, qui propose un prolongement par un mouvement, une énergie passant par des couleurs et des gestes, comme autant de témoignages de cette lecture. Pour cette exposition, je me suis contenté des 434 sonnets numérotés du Mespris de la vie et consolation contre la mort, mais l’œuvre comprend de nombreux autres textes, incluant des épîtres, des odes, des textes adressés à des personnalités, ou encore des syndérèses, c’est-à-dire des réflexions comparables à des actes de contrition par lesquels on reconnaît ses erreurs, ses égarements. Ces textes nous montrent que Chassignet n’est pas seul dans son univers de pensée : il a des amis, des soutiens dans la noblesse et la bourgeoisie locales de l’époque, tant sur le plan moral que financier. On comprend donc que le poète bénéficiait, pour son projet, d’un ancrage social bien en place. Tout cela semble très éloigné de notre époque. Mais c’est précisément ce décalage qui m’a intéressé. Je n’y suis pas venu du premier coup : j’ai d’abord voulu revenir au sonnet, qui trouve son assise au XVIe siècle. Découvrant Chassignet, j’ai souhaité sortir de mes modèles de pensée, explorer un registre d’expression différent de ceux qui me sont familiers pour délier mon regard sur ce que je vis.
CG : Au début de l’exposition, vous racontez dans le préambule un souvenir scolaire qui vous aurait laissé sur votre faim : celui d’un exercice d’écriture imitative d’un poète du XVIe siècle. Votre pratique du dessin sur les traces de l’écriture de Chassignet cherche-t-elle à pallier ou à réparer ce manque initial ?
MC : C’est une question complexe … Dans tout ce qui est une pratique libre, ce qui est le cas de mon expression à travers le dessin, il y a quelque chose de réparateur. Je pense que ce qui est libérateur est réparateur. Quand je travaille, je me sens libre, ce qui signifie que je ne suis pas dans un rapport conscient, rationnel, explicable avec le texte que j’ai lu. Je me fais suffisamment confiance pour laisser émerger – il est toujours difficile de trouver les mots justes pour qualifier ce mouvement –, laisser venir quelque chose qui se passe. Quand on lit de la poésie, il y a le sens des mots, ce que l’on comprend, ce que l’on ne comprend pas, ce que l’on cherche à comprendre, et ce qui résonne par la musique des mots. J’écoute la musique des mots autant que je travaille sur le sens du texte : mon tracé cherche à s’emparer des deux.
CG : Comment travaillez-vous cette articulation entre le texte du poème et le dessin que vous proposez en vis-à-vis, en dialogue ? Votre coup de crayon cherche-t-il à prolonger l’impulsion du poème ou peut-il se dessiner en contrepoint, en réaction au texte ?
MC : Mon dessin peut en effet proposer une réaction aux poèmes de Chassignet. Lorsqu’on lit, on peut résister au texte, et y réagir de différentes manières, aux idées, aux formes, au contexte de l’époque. J’ai conscience d’être un lecteur du XXIe siècle, je ne suis donc pas familier de l’environnement de pensée de Jean-Baptiste Chassignet, à savoir, cet univers de chrétienté qui allait très loin dans les références aux textes sacrés. À l’inverse, je ressens tout le poids d’une culture actuelle qui est sous la domination de la pensée rationnelle, analytique et scientifique, qui n’accorde que peu de place au reste. Je suis autant en réaction avec ce contexte actuel, que je le suis à celui dans lequel évoluait Chassignet. Je réagis aux choses que je ne peux pas faire miennes, et en réagissant, je les fais un peu miennes. C’est aussi une définition possible du geste de lecture : être dans un débat intérieur, dans un champ de bataille mental dans lequel nous avons nos résistances, nos désirs de découverte, qui s’articulent de manière complexe. C’est ce que j’essaie d’exprimer dans mes dessins. D’où le fait que ce n’est pas du tout de l’illustration : je ne cherche pas à mettre le texte en images, comme le ferait une peinture illustrative. Ce que je figure, c’est mon image du texte, c’est-à-dire quelque chose qui n’est pas lisible et que je construis chemin faisant.
CG : Il y a tout de même un élément commun à l’ensemble des tracés que vous proposez : la récurrence d’une unique ligne noire qui traverse le dessin, par saccades, pas à-coups, ou parfois dans un mouvement plus harmonieux, et qui tranche avec le reste des couleurs qui s’y déploient. Qu’en est-il de la permanence et de la récurrence de ce trait noir ?
MC : Ce trait dessiné est en lien avec l’épaisseur de la plume que j’utilise pour recopier les poèmes, et la nécessité de ce trait m’est apparue très rapidement. Cette ligne noire peut avoir plusieurs significations : elle structure à la fois l’espace et le temps. C’est une ligne qui s’inscrit dans la durée, depuis le premier sonnet jusqu’au dernier. Elle trace une continuité entre les sonnets. Chacun de ceux-ci doit être envisagé comme une pièce unique, qui assemble les quatrains et les tercets en un univers clos. Or Chassignet en propose 434. Il s’agit donc de jouer entre l’unité et la continuité, de retrouver cette dynamique et de l’exprimer visuellement. Cette ligne n’est pas droite, elle est cassée à de multiples endroits ; tantôt elle est harmonieuse, tantôt elle est brutalisée : c’est au fond une image du temps comme je le ressens, tantôt fluide, tantôt heurté. Forcément, une tension se crée entre les deux zones qui sont séparées par la ligne. Cela permet de construire le mouvement dans l’espace que je travaille : je commence par tracer la ligne, et je circule ensuite entre les deux zones qu’elle dessine. Va-t-il y avoir des effets de symétrie entre le haut et le bas, la gauche et la droite, des effets de tension entre les couleurs ? Je ne travaille pas sur le spectre des couleurs, mais plutôt sur leur température. Je me demande si je vais placer des couleurs froides ou chaudes en haut ou en bas, pour créer un jeu entre les zones : c’est la ligne qui va m’inciter à aller dans telle ou telle direction. Cette ligne doit donc se lire comme une manière à la fois de structurer l’espace et de construire la durée. Enfin, cette ligne a assuré la continuité d’un projet qui s’est étalé sur neuf mois : il me fallait aller jusqu’au bout de l’entreprise ainsi commencée.
CG : Comment votre tracé fait-il écho au titre de l’œuvre de Chassignet, Le Mespris de la vie et consolation contre la mort ? Faut-il lire dans cette permanence de la ligne noire une représentation du fil des Parques ?
MC : À la lecture des poèmes de Chassignet, nous prenons conscience que tout est en permanence en train d’agir sur nous : nous sommes menacés en permanence par des forces qui cherchent à nous détruire. Chassignet nous compare à des fleurs : nous croissons, nous nous épanouissons, mais nous sommes menacés par les intempéries et une multiplicité de dangers. Nous sommes en permanence sous la pression d’énergies qui nous travaillent dans la conduite de notre vie. Le temps qui nous est imparti est celui d’une résistance à des forces contraires, à des menaces extérieures (et intérieures). Nous sentons en permanence le souffle des Parques sur notre nuque : le fil va être tôt ou tard rompu. Nous faisons tout pour ne pas le voir, mais en l’ignorant ainsi, nous ne travaillons pas sur notre dimension spirituelle. À lire ce poète, nous sommes bien certains que la vie n’est pas un fleuve tranquille… Au contraire, nous sommes sans cesse, à l’image d’un bateau naviguant en mer, soumis aux menace des récifs, des pirates, des vents et des tempêtes, ou alors au risque d’être immobilisé par la calme. La calme, et non le calme, est l’absence de vent qui nous immobilise. Chassignet a une poésie très imagée, qui décline des métaphores pour nous montrer des changements permanents dans un monde instable, fragile.
CG : Avez-vous un poème et un dessin qui l’accompagne que vous appréciez tout particulièrement dans la série que vous exposez ? Et si oui, pouvez-vous le présenter ?
MC : Ce pourrait être le sonnet VIII, où « la calme » et tous les autres termes de marine utilisés par Chassignet m’évoquent la dernière partie des Fleurs du mal, « Le voyage », où Baudelaire reprendra le même vocabulaire en renouvelant complètement la perspective et n’exprimant qu’un souhait devant la mort : quittons « ce pays [qui] nous ennuie ». Le sonnet de Chassignet, lui, file la métaphore dans le sens du changement permanent que je viens de mentionner. Pour m’en emparer, j’ai naturellement choisi des couleurs froides, qui évoquent le monde de la mer, de la navigation.
CG : J’aimerais revenir sur ce déploiement de la forme livresque que propose cette exposition, qui conjure ainsi le geste traditionnel de feuilletage de l’œuvre. Le texte de Chassignet appelle-t-il selon vous ce format, d’une manière ou d’une autre dans son rapport à l’espace par exemple, ou s’agit-il davantage d’un choix qui est le vôtre ?
MC : L’écriture peut trouver un bénéfice à se voir déployée dans l’espace. La continuité qu’elle met en mouvement peut ainsi se traduire spatialement. Il m’a semblé que l’écriture de Chassignet méritait d’être sortie de l’enfermement dans l’objet livre pour être déployée et offerte au regard. Ce déploiement dans l’espace est de mon initiative. Je vois ces poèmes comme ayant chacun leur unité, mais s’inscrivant dans une continuité avec des rappels thématiques et de multiples résonnances entre eux. Il m’a semblé judicieux de les lire dans l’espace, et de permettre éventuellement des bonds et des retours lorsqu’on est appelé par un dessin plus loin ou en arrière dans l’exposition.
CG : Pourriez-vous détailler davantage votre processus de création : avez-vous d’abord commencé par lire l’intégralité du recueil de Chassignet, ou avez-vous fait le choix de dessiner au fil de votre lecture ? Êtes-vous parfois revenu sur des dessins pour les modifier a posteriori ?
MC : J’ai dessiné au fil de ma lecture. J’ai procédé progressivement, page par page, ayant été accroché par ma lecture dès le début. Quelques rares poèmes-dessins ont été refaits à cause d’une erreur de copie du texte, auquel cas j’ai également proposé un nouveau dessin, forcément différent du premier car relu dans des conditions différentes. Il me semble en effet que chaque lecture appelle un autre dessin. Mais la lecture du poème est indispensable à ce processus : il faut l’envisager comme une mise en condition, un échauffement du corps et de l’esprit.
CG : Comment travaillez-vous par le dessin les multiples variations que propose Chassignet autour du rapport à la mort ? Dessinez-vous d’une traite, ou laissez-vous occasionnellement place à l’interruption, à la reprise ultérieure ou à des bifurcations pendant le processus ?
MC : La variation autour d’un même thème est en effet un aspect baroque qui mérite d’être souligné pour la compréhension de la poésie de Chassignet. Comme en musique baroque, le poète décline des variations autour d’un même sujet. Il joue avec les mots – sans pour autant jouer avec ses convictions ou ses valeurs – pour tourner autour de son sujet et offrir des facettes différentes. Ces miroitements variés nous éclairent sur un aspect du sujet, avec des reprises, des variations. C’est la raison pour laquelle j’ai souhaité dessiner au fil de ma lecture. Je trace et je dessine d’une traite. La durée, pourtant, reste assez variable : la découverte du texte, sa compréhension, son écriture et le dessin, cela prend environ 1h30. Mais plus que la durée, c’est l’unité d’ensemble des différentes opérations qui importe. Elles doivent relever d’une seule et même dynamique.
CG : J’ignore si cette question de la durée du processus est pertinente pour votre création …
MC : Vous connaissez la pièce Le Misanthrope de Molière ? « Le temps ne fait rien à l’affaire », nous rappelle Alceste. Il y a beaucoup de misanthropie chez Chassignet, d’ailleurs. Prenons par exemple le sonnet XXIV, que je prends un peu pour moi… Non qu’il me rappelle toutes les atteintes que j’aurais subies (il y en a bien quelques-unes), mais j’y vois déjà la force d’exaspération exprimée par un personnage que Molière aura, moins d’un siècle plus tard, le génie de porter sur les planches et que je porte, moi, toujours secrètement dans mon cœur : Alceste, s’apprêtant à fuir dans son « désert » une société désespérément cupide et hypocrite. Certes, chez Chassignet, la perspective n’est pas encore celle du Misanthrope, celle d’une critique sociale. Ici la morsure du monde sur notre temps de vie terrestre doit nous faire prendre conscience de son essentielle vanité.
CG : Vous parlez pour Chassignet d’une « quête de la vérité » qui se tisse au fil de ses poèmes dans son recueil. Peut-on trouver un équivalent dans vos dessins ou dans votre geste créatif ? Êtes-vous également dans une quête d’une forme de justesse ou de vérité dans votre dessin et dans les liens qu’il établit avec le texte ? Peut-il parfois trahir votre lecture du texte, dans des enchevêtrements de traits qui vous échappent, ou une saturation de couleurs excessive sur lesquels il vous faudrait revenir, refaire, ou retracer ?
MC : Pour pouvoir toucher la lumière céleste, selon Chassignet, il faut savoir qu’on est capable de mesurer le bien. Il faut disposer son esprit et se mettre à distance de soi-même et du monde, mentalement, pour pouvoir capter ce qui est bien et ce qui est mal. C’est la proposition chassignienne : chaque homme est capable de le faire. On a en soi les moyens de mettre son intelligence à la bonne place, pour saisir cet angle. Dès lors, la justesse n’est pas donnée immédiatement, elle se construit dans le travail lui-même : qu’est-ce qui me dit que tel tracé de telle couleur est juste ? C’est difficile à dire, c’est dans ses liens avec le reste que l’on peut l’évaluer, en se mettant mentalement à la bonne place pour le regarder. On est soi-même le meilleur juge pour se situer par rapport à ce travail. Il faut faire confiance à son geste, ce qui est très important. Si j’ai mis trop de couleurs, si c’est saturé, c’est parce que c’est ma lecture qui le dit : ce n’est pas le poème, mais bien ma lecture du poème.Le dessin est un témoignage d’une lecture, et non l’illustration d’un poème. Si la lecture m’a offert une résistance, celle-ci se retrouve dans mon dessin. Cela fait partie d’un ensemble, et la lecture est un processus très complexe, elle ne peut pas se résumer à un acte qui vise à rendre intelligible. Chassignet nous donne un bon exemple de cela dans une oeuvre plus tardive, Les paraphrases sur les cent cinquante Psaumes de David mis en vers français (1613). Dans son travail d’interprétation, il propose sa propre lecture, qui ne se contente pas d’une traduction en français puisqu’elle passe par une versification. C’est une intériorisation d’un texte, qui se coule sous une forme singulière, dans un langage poétique. Pour ma part, je propose de manière analogue une réaction à la lecture du texte, qui se coule dans la forme particulière du dessin.
CG : Vous parlez de traduction – celle de Chassignet qui passe du texte sacré au texte versifié –, terme qui pourrait également s’appliquer à votre passage du poème au dessin. Peut-on trouver une équivalence dans votre tracé des formes du sonnet comme la pointe, la volte ou encore l’importance accordée au blanc ?
MC : Sans doute : je travaille beaucoup avec le blanc, j’examine aussi les dynamiques, les résonnances des couleurs qui peuvent être un équivalent graphique des rythmes. La poésie doit se comprendre comme un mouvement, qui implique un travail des rythmes, ce que je fais également en passant par le dessin.
CG : Du fait de cet engagement physique autant que spirituel, peut-on parler de « performance » pour désigner votre travail ?
MC : Je voudrais avant tout insister sur le grand nombre de sonnets que nous propose Chassignet : ses 434 sonnets relèvent en effet d’une véritable performance. J’ai cherché à donner un équivalent contemporain à cette performance littéraire qui s’enferme dans un volume pourtant petit. D’où l’idée d’une disposition linéaire incitant le lecteur à se déplacer horizontalement. Si l’on donnait une forme éditoriale à toute la série des sonnets-dessins mis bout à bout, nous aurions un rouleau de 24 centimètre de hauteur sur 139 mètres de longueur… Une autre forme possible serait le leporello ou livre-accordéon. C’est ce que j’ai fait pour mes illustrations des Psaumes de Chassignet, dont on trouve un exemple également dans cette exposition. Compte tenu du dispositif dans lequel je place le lecteur-regardeur, on peut effectivement considérer mon travail comme une performance : il a été réalisé dans la perspective d’agir sur le visiteur, de lui faire vivre une expérience particulière relativement à un objet (ce texte) faisant irruption depuis un autre monde. Je l’ai vécu moi-même ainsi, et je passe le relais en témoignant de ma lecture.
CG : Votre dessin peut-il surgir d’un mot ou d’une expression singulière du poème, ou transcrit-il systématiquement l’ensemble de son mouvement ?
MC : Je pense qu’un poème est un objet très ponctuel, très précis. Sa force est liée à ce qu’il dégage, une émotion singulière. Elle peut venir d’un mot, d’un vers, d’une expression centrale. Peut-être que le poète lui-même le sait et organise le poème autour de ce centre. On peut l’envisager comme un cristal taillé, comme une pierre précieuse ciselée. La perception qu’on peut avoir du poème se concentre sur la captation de cette force. Je m’appuie cependant sur une vision synthétique, d’où l’idée de parler de mouvement. Je ne me concentre pas sur un unique vers, je pars d’une impression d’ensemble. C’est l’idée générale qui met en mouvement mon trait. C’est la raison pour laquelle cela se prête bien à ce recueil, où le même thème est décliné presque à l’infini. Je vais à la recherche d’une singularité dans ces variations, pour la transcrire par mon dessin.
Une vitrine de l’exposition
© Delphine Carrel
Le mépris de la vie et consolation contre la mort sur une vitrine de l’exposition
© Delphine Carrel
Marcel Cottier et Cindy Gervolino lors de l’entretien
© Delphine Carrel



