En 2024 et 2025, un double colloque intitulé La tradition de l’erreur a été organisé en hommage à Marie-Rose Guelfucci, professeure de langue et de littérature grecques à l’université Marie et Louis Pasteur (anciennement université de Franche-Comté). La première session s’est tenue à l’università di Corsica Pasquale Paoli (24-25 octobre 2024), et la seconde à l’université Marie et Louis Pasteur (4-5 juin 2025). Ce double colloque était organisé par l’UMR6240 LISA et l’ISTA (UR4011), avec le soutien financier de la mairie de Besançon et de la région Bourgogne Franche-Comté. La session bisontine a été associée au 56e congrès de l’APLAES (Association des professeurs de langues anciennes de l’enseignement supérieur). Une partie des interventions qui se sont tenues à Besançon a fait l’objet d’une captation, et les vidéos sont consultables sur CanalU.
Les deux colloques ont réuni une trentaine de spécialistes du monde méditerranéen dans une approche pluridisciplinaire. Parmi les disciplines représentées se trouvaient les langues et la littérature grecques et latines, l’histoire grecque et romaine, la lexicographie, l’étude de la réception de l’Antiquité ou encore celle des civilisations italienne et hispanique. Avec ce texte, nous évoquerons tout d’abord la figure de Marie-Rose Guelfucci qui inspira et anima ces journées, avant de rendre compte, certes très brièvement, des différentes communications scientifiques. Nous choisissons pour ce faire de ne pas suivre l’ordre des communications annoncé dans les programmes1 afin de montrer quelques-uns des liens qui se sont créés entre les interventions au fur et à mesure de leur réalisation.
Spécialiste des historiens grecs – en particulier de Polybe – et d’historiographie, Marie-Rose Guelfucci était enseignante et chercheuse, deux facettes de ce qu’elle considérait comme une seule et même activité. Élève de l’ENS, agrégée de lettres classiques, pensionnaire de la Fondation Thiers, elle était passée de l’université de Nice à celle de Franche-Comté. Sa thèse avait été dirigée par Raymond Weil envers qui elle avait conservé un respect et une fidélité scientifique indéfectible. Sa thèse s’intitule Dynamique du rationnel et de l'irrationnel dans l'œuvre de Polybe ; avec elle, Marie-Rose Guelfucci s’était engagée dans une nouvelle lecture de Polybe apportant d’importantes nuances à la tradition historiographique qui avait parfois réduit cet historien grec à un simple admirateur de Rome. Cette volonté de nuancer les approches se retrouve dans chacune de ses recherches qui ont suivi, notamment dans les colloques qu’elle a organisés et où elle invitait toujours des jeunes chercheurs aux côtés de personnalités plus chevronnées.
Le thème de ces deux colloques est le sien. Il s’inscrit dans la continuité de ceux qu’elle avait organisés à l’Institut des Sciences et Techniques de l’Antiquité : La réinvention des dieux, héros et figures antiques. Enjeux et influences esthétiques et socio-politiques (2010) ; Passeurs de savoir(s) (2012) ; Formes d'aliénation politique : contrainte sans violence et violence d'État (2014) ; Conseillers, ambassadeurs, experts. Regards sur l’Antiquité (2015)2. Son point de départ était de réfléchir non seulement à l’erreur, mais surtout à la tradition de l’erreur dans l’étude des lettres classiques et des sciences de l’Antiquité. L’erreur qui participe de tout processus de recherche scientifique : celle commise par le chercheur ou la chercheuse, mais aussi celle qu’il ou elle subit, véhicule ou identifie dans une source, une documentation, un commentaire. Le décès aussi brutal qu’inattendu de Marie-Rose Guelfucci en décembre 2022 a transformé ce colloque qu’elle projetait en un hommage scientifique rendu par ses collègues.
Malgré cette place importante dans tout processus scientifique, l’erreur n’a pas toujours fait l’objet d’une définition précise. C’est le cas par exemple dans les sciences historiques : si chaque (re)lecture a pour objectif d’établir des faits et de proposer une (ré)interprétation exempte d’erreur, la notion d’erreur scientifique en histoire a été relativement peu analysée et jamais catégorisée. Dans la plupart des ouvrages d’épistémologie3, l’erreur est avant tout abordée par des notions contraires : l’événement vrai4, la vérité et l’histoire véritable5, l’objectivité, la preuve ou encore l’acribie. D’autres disciplines, elles aussi fondées sur la critique à des fins d’interprétation, ont traité de manière plus directe le thème de l’erreur, notamment en cherchant à la qualifier ou la catégoriser. C’est le cas de la critique textuelle – et plus particulièrement de l’ecdotique – ou de la philologie, toutes deux essentielles à l’histoire de l’Antiquité. Dans l’édition d’un manuscrit, l’erreur est un indice essentiel : sans erreur, pas de leçons différentes, pas de répartition des manuscrits en familles, pas de stemma codicum. La philologie, qui se nourrit au moins en partie de l’erreur, a dû la définir pour mieux la détecter et la commenter : erreur de forme, erreur substantielle, erreur du copiste6. Le même constat peut être dressé pour les sciences juridiques qui qualifient elles aussi l’erreur, parfois en des termes proches de ceux de la philologie7 : erreur de droit, de fait, matérielle, sur ou dans la personne, sur la substance, ces erreurs pouvant être inexcusables, c’est-à-dire grossières ou d’une gravité exceptionnelle8.
Ce double colloque proposait d’engager une réflexion sur l’erreur sous le prisme de sa tradition, selon trois axes non restrictifs proposés par les organisateurs :
Le premier axe s’attachait à la définition même du mot, de ses réalités et de ses matérialités. L’erreur pouvait être entendue dans ses acceptions les plus larges : des errements – les erreurs d’Ulysse pour reprendre les mots de Rabelais – au fait de tenir ce qui est faux pour vrai, en passant par l’illusion et la méprise. Cette première partie avait pour objectif de poursuivre l’effort de catégorisation de l’erreur entrepris par plusieurs disciplines et son éventuelle extension à de nouveaux domaines dont les sciences historiques.
Une fois ces définitions proposées, les communications analysaient les rapports de l’erreur et de la tradition : le rôle de l’erreur dans la construction d’une tradition, et inversement le poids des traditions fondées sur des erreurs ou poussant à l’erreur. Il s’agissait de questionner l’ensemble de ces rapports, comme l’origine et le processus de l’erreur ou ses conséquences. Nombre de pistes et de questions ont été suivies : quel rôle l’erreur joue-t-elle exactement dans la constitution d’une tradition qui figerait le débat scientifique ? Est-elle une cause ou une conséquence d’une tradition ? Peut-elle être créée pour justifier une interprétation ? Comment se fonde-t-elle ? Par manque ou excès d’information, de méthode, de critique ? Quelle est sa portée ?
Le troisième axe proposait une réflexion sur les enjeux épistémologiques, méthodologiques, techniques voire technologiques liés à l’erreur et à sa tradition. Cet axe a notamment permis de revenir à plusieurs reprises sur des questions d’édition et de traduction de texte anciens. Cette approche tient compte du contexte actuel de la recherche et de l’enseignement, marqué par une diminution du nombre d’étudiants maîtrisant les langues anciennes. L’occasion a été saisie d’aborder, même encore succinctement, les usages et les effets des nouveaux outils comme l’intelligence artificielle générative.
Dans les deux sessions, un premier groupe d’intervenants s’est attaché à définir le vocabulaire même de l’erreur. Pour les Grecs et sur la base d’une étude des termes de la famille d’ἁμαρτάνειν, Emmanuèle Caire a posé la question des liens entre faute et erreur, rappelant l’importance de l’image de la flèche qui n’atteint pas son but pour la bonne compréhension de ces concepts. Jean-Yves Guillaumin a quant à lui présenté un « petit vocabulaire français-latin-grec de l’erreur » à partir duquel il a exploré l’erreur dans son horizontalité (les errances, la divagation et la déviation) avant d’analyser la faute dans sa verticalité (et donc σφάλλω : faire tomber dans l’erreur, glisser et chuter). Il a ensuite conclu sur quelques désignations figurées de l’erreur.
Ces deux études précises ont été complétées par les travaux de David Bouvier et de Thomas Guard qui, toujours sur la base d’une exploration du vocabulaire, ont inscrit leur étude dans le contexte de l’action politique. C’est ainsi que David Bouvier a travaillé sur le rôle de la reconnaissance de l’erreur dans l’action politique tel qu’il est établi par Homère dans l’Iliade avant de passer à la tragédie grecque. Thomas Guard, de son côté, s’est intéressé au rôle de l’erreur des autres que Cicéron met en scène dans ses discours comme dans son action politique.
Ces premiers travaux sur le vocabulaire de l’erreur doivent être mis en lien avec trois études étymologiques. Tout d’abord, une seconde intervention de Jean-Yves Guillaumin sur la création d’une fausse étymologie du nom grec de l’Érinys par le père capucin Épiphane Dunod en marge d’un pamphlet manuscrit contre l’esclavagisme (Serui liberi, La Havane, 1682). Joseph Dalbera a proposé un travail de synthèse sur les étymologies « populaires » et « fantaisistes » de l’Antiquité. S’attachant tout particulièrement à l’exemple du rémora (ἐχενηΐς en grec), un petit poisson auquel Pline l’Ancien prête, entre autres, la faculté de retenir les bateaux en s’accrochant à leur coque. Claude Brunet a livré une étude lexicographique précise et rigoureuse du terme melliflex, montrant ainsi le rôle de l’erreur dans la création et l’introduction de cette entrée lexicale dans plusieurs dictionnaires de latin. Ces trois interventions d’une richesse évidente pourraient être associées à d’autres thématiques de ces journées, mais la rigueur de l’analyse lexicale et étymologique nous conduit à les considérer ici comme une parfaite continuation des quatre premiers travaux et une introduction de ceux à venir.
Trois intervenants ont axé leurs travaux sur l’épistémologie. Sylvie Pittia, sur la base d’une étude des fragments des livres XII et XIII des Antiquités romaines de Denys d’Halicarnasse, a montré comment des choix philologiques ont pu être prédéterminés par des comparaisons forcées à d’autres sources. Ces liens entre édition de texte et interprétation historique avaient déjà été envisagés dans la communication de Daniel Battesti sur la base d’un corpus thucydidéen. Stavroula Kefallonitis, reprenant une controverse scientifique ancienne sur le décompte des voix ayant condamné Coriolan, a livré une étude détaillée de la fabrique des erreurs relatives à cet événement en l’inscrivant dans le contexte plus large de la formation et des pratiques scientifiques des spécialistes ayant pris part à cette controverse.
Une série de trois communications a traité la question de la transmission de l’erreur et de l’autorité de l’interprète. Agnès Molinier-Arbo a proposé une étude sur le statut de l’historien Hérodien et, en revenant sur la construction a posteriori d’une origine modeste, elle a conclu sur un portrait alternatif plus nuancé. Michel Pretalli, spécialiste de la littérature militaire italienne de la Renaissance, a traité le thème du succès et de l’erreur mentionnés par les récits des faits de guerre des Anciens transmis, édités et commentés par les auteurs de la Renaissance voulant faire revivre la militia romaine. Enfin, Christophe Bréchet, spécialiste de Plutarque, a étudié le processus de construction du concept de parrhèsia forgé par Michel Foucault dans ses leçons au Collège de France et, après avoir montré l’influence prédominante de la lecture foucaldienne – accentuée désormais par des sphères non académiques comme par l’intelligence artificielle –, il est revenu aux sources grecques – en particulier à Plutarque et Platon – afin d’établir les limites de leur lecture par le prisme foucaldien.
Cinq interventions se sont intéressées à l’erreur sous le prisme de la copie et de l’interprétation spécialisées. Françoise Graziani a interrogé à nouveaux frais la tradition mythographique qui, en reposant sur une confusion entre mythe et histoire, a entretenu des rapports complexes entre mensonge, vérité, fable, légende, équivocité et plurivocité. Elle s’est notamment appliquée à explorer l’homonymie entre erreur et errance. Marie-Madeleine Castellani, spécialiste de littérature médiévale et camarade de promotion de Marie-Rose Guelfucci à l’ENS, est revenue sur les erreurs de copie dans les manuscrits médiévaux des romans dits d’Antiquité. Tout en rappelant l’intérêt de ces erreurs dans l’élaboration d’un stemma codicum, elle a interrogé la culture des copistes et leur connaissance plus ou moins grande des œuvres des héros de l’Antiquité, reprenant notamment l’exemple d’Alcibiade devenu femme sous le nom d’Archipiades. Toujours au cours du colloque cortenais, Anne Sinha a travaillé sur les réflexions des poètes latins qui, spécialistes des mythes et commentateurs de la poésie homérique, se sont évertués à chercher et à commenter les erreurs homériques. À ces trois premières interventions s’ajoutent les travaux présentés à Besançon de Rudy Chaulet et de Jean-Marie Kowalski. Rudy Chaulet est revenu sur un thème cher à Marie-Rose Guelfucci en étudiant la querelle qui opposa Gustave Flaubert à l’archéologue et philologue Wilhelm Fröhner accusant l’auteur de Salammbô de suivre de trop près le récit de Polybe. Cette communication illustrait le rôle positif que l’erreur – ou la prétendue erreur – peut prendre, contribuant ainsi à la réussite littéraire d’un ouvrage. De son côté, Jean-Marie Kowalski, maître de conférences en langue et littérature grecques détaché auprès de l’École navale, a présenté une recherche sur la naissance et la perduration du mythe de la bataille décisive sur mer. Partant d’un corpus de stratèges du xixe siècle, Jean-Marie Kowalski a interrogé, au-delà des erreurs et des approximations de lectures, la récurrence du recours au modèle antique alors même que la singularité des événements décrits par les auteurs anciens tend aujourd’hui à disparaître par exemple pour ce qui relève des conditions de navigation.
La question de la lecture, de l’interprétation et de l’attribution de l’erreur a été explorée par trois intervenants. Nadine Le Meur a repris l’ensemble des arguments en faveur d’une attribution Premier Hymne de Pindare à Apollon ou à Zeus. Ugo Fantasia a montré comment l’entrée « nomophylakes » du Lexicon Rhetoricum Cantabrigiense (1822), majoritairement considérée comme une tradition lexicographique erronée, a pourtant joué un rôle important dans la lecture et l’interprétation de la démocratie athénienne par George Grote donnant ainsi au régime politique inauguré par Éphialte une teinte libérale et rationnelle éloignée de l’interprétation dominante dans la réception moderne. En 2024, selon une approche similaire, François Santoni avait traité de son côté la question de la réalité du statut d’otage des Grecs ayant reçu l’ordre de se rendre à Rome en 167 av. J.-C.
Un autre groupe réunit les communications qui ont choisi le prisme de l’erreur par rapport à un référent. Pierre-Hubert Pernici, jeune docteur, a confronté l’utilisation du muthos par Homère et Hérodote. Agathe Roman, poursuivant ses travaux sur le rôle et la place de l’erreur chez Thucydide, a montré comment l’historien utilise l’erreur pour légitimer sa propre démarche et s’attribuer le rôle de référent par rapport aux autres sources. Cette démarche a été prolongée par l’exposé de Gabriella Ottone qui est revenu justement sur la question du référent thucydidéen à partir de trois corrections de manuscrits provoquées par ce rôle accordé à Thucydide par la critique moderne. À partir du traité Sur la malignité d’Hérodote, Thomas Schmidt est revenu sur la manière de Plutarque de déterminer le degré d’objectivité d’un écrit historique – et donc sa manière relever et de corriger les erreurs des autres. En hommage à Marie-Rose Guelfucci, Thomas Schmidt a concentré son étude sur les rapports entre réflexions de Plutarque et pensée historique de Polybe. Enfin, Vincent Andreani, dans une étude en deux temps, a traité l’épineuse question historiographique des premiers rapports politiques entre Rome et Rhodes où l’édition du texte de Polybe et des sources épigraphiques sont marquées par les travaux de Maurice Holleaux, devenu à son tour figure de référence.
Nous conclurons ce compte rendu en évoquant une dernière communication faite à deux voix. Toutes deux enseignantes en lettres classiques dans le secondaire, Myriam Gonzales et Morgane Patin sont deux anciennes étudiantes de Marie-Rose Guelfucci. Leur présence à ce colloque illustre parfaitement les liens que leur professeure a sans cesse tissés entre enseignement et recherche. Leur communication, d’une rare vitalité sans jamais sacrifier à une remarquable rigueur, avait pour thème les figures masculines et féminines dans l’enseignement des langues et cultures de l’Antiquité. Sur la base d’un important corpus de textes anciens comme d’œuvres littéraires contemporaines émanant d’une relecture féministe des mythes antiques, elles ont présenté un cheminement pédagogique, parfois fait d’errements successifs, qui permettrait à l’enseignement d’agir comme un levier de lutte contre les stéréotypes de genre.
Toutes les interventions et les temps d’échange ont été marqués par une qualité scientifique constante. Fait rare et remarquable, ces journées se sont tenues en présence de la famille de Marie-Rose Guelfucci qui a pu percevoir l’amitié intellectuelle, parfois personnelle et intime, des intervenants envers celle qu’ils ont voulu honorer.
