Virginie Vivien (VV) : Pouvez-vous me parler de votre parcours artistique ?
Camille Bresch (CB) : j’interviens depuis deux ans chez fable-Lab. Après des études de lettres et de musique, j’ai travaillé comme archiviste et aujourd’hui j’ai une activité de création littéraire puisque je suis poétesse, animatrice d’ateliers d’écriture, et engagée avec fable-Lab sur ce travail autour des mots et de l’expression. Il y a beaucoup de liens au quotidien entre tout ça.
Domitille Pestre (DP) : moi c’est Domitille, je n’ai pas de parcours étudiant en littérature mais j’ai une grande passion pour la lecture et la littérature. Au moment de créer fable-Lab, avec Léa Oriol et un petit groupe autour de nous, on a essayé de revenir à ce qu’on aimait dans la vie, c’est-à-dire, lire des livres, en parler et écrire. On a voulu partager ça et on est parti de cette envie pour créer fable-Lab.
CB : on peut également préciser qu’on a un petit engagement associatif à côté de fable-Lab avec l’Association pour l’autobiographie et le patrimoine autobiographique4 qui s’intéresse aux écrits ordinaires non publiés et qui forme aussi toute une littérature un peu cachée5… C’est une passion commune avec Domitille.
VV : Camille, pourquoi avoir choisi la voie de la médiation culturelle, qu’est-ce qui vous anime ?
CB : c’est vrai que c’est un travail-passion qui se détache un peu de mon parcours universitaire. En fait, je crois que ce que je fais avec fable-Lab est à la convergence de mon intérêt pour la langue et la rencontre avec des publics variés : trouver les mots pour dire et se dire aux autres.
VV : est-ce que vous pouvez m’en dire un peu plus sur les activités de votre association ? fable-Lab c’est un jeu de mots, est-ce qu’il s’agit aussi d’un Fablab6 ?
DP : c’est à la fois un jeu de mots, et en même temps, nous avons bien un statut de Fablab, c’est un espace de fabrication, un espace du faire. Donc « fable » pour désigner les histoires et « lab » pour évoquer toutes les manières de les raconter. Il y a de multiples façons de dire, de lire et de raconter l’histoire en-dehors du livre. Chez fable-Lab, nous avons comme mission de rendre chacune et chacun d’entre nous plus libre grâce aux mots et pour cela, nous nous appuyons sur deux piliers. Le premier, c’est la médiation linguistique, où l’on travaille sur le rôle de la langue en faveur des droits sociaux, culturels et économiques. Maîtriser moins bien le français à l’oral ou à l’écrit peut être un frein à l’utilisation du numérique, à l’accès aux soins, au travail… La lecture est un vrai levier pour accéder à ses droits. Le second pilier concerne la médiation littéraire. Là, on réfléchit à d’autres manières de lire et d’écrire qui sortent du livre. On réinvente des pratiques littéraires collectivement. Ces deux piliers se rejoignent, les projets ont à la fois un aspect littéraire et un axe linguistique. Je vous donne l’exemple de « Caches-Cachées » qui est un jeu de piste littéraire. Dans « Caches-Cachées », l’idée est d’aller vers la lecture d’une histoire avec un itinéraire qui nous emmène de boîtes en boîtes. Dans chaque boite, il y a un morceau d’histoire d’un auteur ou d’une autrice. En effectuant le parcours, on reconstitue l’histoire en la découvrant, tout en découvrant aussi le lieu dans lequel s’inscrit le double parcours. En suivant le parcours, on découvre l’histoire tout en explorant le lieu où elle s’inscrit. Il y a ici une dimension littéraire, mais on sort du livre.
CB : une précision : dans le nom fable-Lab, le côté « lab » est très important, il y a l’idée de passer par la manipulation, la fabrication, pour incarner et rendre matériel ce qui par définition ne l’est pas – la langue est invisible et impalpable. C’est très important, puisque c’est au cœur de toutes nos actions de sortir de l’immatérialité du langage en passant par l’expérimentation, c’est évidemment quelque chose qui est au cœur de « Caches-Cachées ».
VV : Camille, vous avez été lauréate du Prix de Poésie Histoire et Mémoire en 2023 pour votre premier recueil Sur la crête7, qu’est-ce que vous a apporté ce prix ?
CB : cela m’a permis de légitimer une petite place dans le monde littéraire, même si avant je publiais déjà ponctuellement dans des revues. Cela dit, ma pratique de la littérature n’a pas changé, elle préexistait à ce prix et elle continue après cela. Mon questionnement avec fable-Lab, c’est de vivre et donner à vivre la littérature tout en n’étant pas obligatoirement positionnée dans l’écosytème du livre. Il faut pour cela inventer un nouvel écosystème littéraire qui n’existe pas encore tout à fait.
VV : « Caches-Cachées » est un jeu de piste littéraire pour découvrir un lieu. Comment le lieu s’inscrit dans ce parcours littéraire ?
CB : « Caches-Cachées » permet d’explorer une histoire littéraire, de vivre une expérience littéraire dans un espace. Si on revient à la genèse du projet, au départ, c’était le prétexte pour explorer l’espace public, les rues, les villes de Seine-Saint-Denis.
DP : c’était en 2020, on n’avait pas le droit de sortir, de se rassembler pour proposer des ateliers de lecture. On s’est appuyé sur un concept qu’on connaissait bien, le géocaching, et on a eu cette idée de lire ensemble et de se rassembler mais à distance en temps. Une personne pouvait se déplacer, puis une autre, par petit groupe, on pouvait ainsi vivre une expérience littéraire collective et se réapproprier l’espace public.
CB : le jeu permet de ménager le suspense, de susciter la curiosité pour la lecture en retrouvant les fragments de l’histoire ; on court vers la suite de l’histoire, on parcourt la ville. Cela permet de découvrir des espaces en lien avec la lecture. On a ainsi par exemple animé beaucoup de « Caches-Cachées » en médiathèques, ce qui a permis d’attirer des groupes pas forcément coutumiers des bibliothèques et de leur faire explorer les rayonnages. Souvent, les personnes connaissent l’espace jeunesse et numérique mais volontairement, on a caché les boîtes dans d’autres rayons, en littérature étrangère par exemple ou en musique. Cela permet de découvrir d’autres ressources. On établit des ponts entre l’histoire qu’on propose de lire, les indices pour retrouver les caches dans lesquelles on dispose des fragments, les lieux où se déroule le jeu, et on tisse ainsi des liens entre les espaces extérieurs, l’espace intérieur et l’espace collectif.
DP : on a aussi une expérience aboutie entre lieu et espace avec l’histoire au château de Chavaniac-Lafayette. Classiquement, « Caches-Cachées » se déroule dans les médiathèques, dans l’espace public, les jardins, mais depuis deux, trois ans, nous travaillons avec le château de Chavaniac-Lafayette en Haute-Loire. Au début, on leur a proposé des histoires classiques qu’on écrivait mais ensuite ils nous ont demandé d’avoir une histoire plus ancrée dans l’histoire du château. Le parc du château est sur la route de migration des grenouilles : nous avons littéralement des grenouilles qui traversent le chemin d’accès et le parvis du château, nous avons voulu partager cette histoire avec les visiteurs du château. Nous avons ainsi travaillé avec une naturaliste, Solenne Muller, qui est également illustratrice, et une autrice Isabelle Marrier, pour réfléchir collectivement sur le texte. Cela a donné naissance à une histoire : « Rospa et les autres », « rospo » en italien signifie grenouille, cela nous permettait de faire le lien avec le travail autour de la langue. A la fin du parcours, les visiteurs avaient une carte postale avec une illustration en cadeau. Donc, voilà, quand on installe quelque part « Caches-Cachées », on tisse des liens avec le lieu. C’est un dispositif en fait très plastique, il s’adapte aux lieux de chacun.
CB : oui, en fait le dispositif « Caches-Cachées » est réellement très adaptable, on peut écrire une histoire sur mesure. De même, il y a différentes façons d’animer cet atelier. C’est un parcours qui peut se faire en autonomie ou dans le cadre d’une médiation. On y adosse souvent un atelier d’écriture qui peut prendre plusieurs formes en fonction des publics.
Illustration 1 : Cache en bois en forme de livre, entrouverte, devant une bibliothèque
Crédits : fable-Lab & Enora Ferrando CC BY-SA - 2025
VV : Gaston Bachelard parlait d’espaces poétisés8, Henri Lefebvre9 expliquait que seuls les poètes et les philosophes avaient compris l’espace. Vous évoquiez l’espace public, comment envisagez-vous, en votre qualité de poète, l’espace ?
CB : c’est au cœur de nos réflexions : on veut que l’espace littéraire soit au cœur de la société comme il est au cœur de nos vies. Nous, on aimerait qu’il n’y ait qu’un seul espace. L’espace actuel est très fragmenté, il y a l’espace littéraire avec d’un côté le livre (et son économie), petit monde parfois difficile d’accès, et d’un autre côté, la médiation vers les publics, où la qualité littéraire n’est pas toujours la priorité. Pour les financeurs des projets de médiation, les projets littéraires sont essentiellement vus comme un moyen d’animation de la vie civique. On refuse cette séparation, tout devrait être contenu dans le même espace parce que la littérature, c’est créer du lien. La difficulté avec les financements, c’est le cloisonnement des publics. Ce n’est pas vrai que certaines catégories de publics lisent moins que d’autres ou ne s’intéressent pas à la littérature. On se rend compte que la littérature n’a pas toujours autant le vent en poupe qu’on le souhaiterait. Dès lors, nous nous reconnaissons aussi dans les projets participatifs qui consistent à se réapproprier sensiblement l’espace : la littérature peut aider à dessiner cette géographie sensible et subjective, une géographie poétique.
DP : pour continuer sur cet enjeu des espaces, il y a effectivement d’abord la volonté de réconcilier des espaces aujourd’hui fragmentés. C’est un peu cela, la philosophie de « Caches-Cachées ». Ensuite, très concrètement, à chaque fois qu’on fait un parcours, l’idée c’est aussi d’ouvrir l’espace des possibles, ouvrir d’autres horizons, d’autres champs. Dans les médiathèques, les adultes qui accompagnent leurs enfants vont uniquement dans l’espace jeunesse, ils ne se sentent parfois pas légitimes d’aller dans les autres rayons. Avec ce dispositif, on leur propose d’aller ailleurs, on autorise à faire du bruit, à fouiller dans les rayonnages, les personnes adoptent un autre comportement, c’est aussi valable pour le parc du château de Chavaniac-Lafayette, on invite les visiteurs à ne pas se limiter à la seule visite du château mais à découvrir le parc. Ce sont aussi des espaces publics. Au départ, nous étions beaucoup financés par la politique de la ville liée aux quartiers prioritaires. L’idée c’est aussi d’aller en dehors des endroits habituels, de fouiller, car concrètement il s’agit vraiment de chercher dans les buissons, en haut d’un arbre, on sort ainsi de nos trajets habituels. Il y a aussi ce côté dans la poésie, où je regarde autrement ma ville. On propose des ateliers où on décide du parcours, où on dispose les caches et les indices, et là, on entre dans une autre dimension de la vision Google Maps où l’on se rend d’un point A à un point B. On porte ainsi un autre regard sur l’environnement.
CB : pour aller au bout de cette idée du voyage, au début du parcours « Cachées-Cachées », on fournit aux gens une feuille de route qui contient un espace pour noter les indices et qui sert également de passeport. Donc, en fait, quand les personnes retrouvent des fragments, elles peuvent insérer l’histoire dans leur feuille de route et elles repartent ainsi avec leur histoire qui n’est pas un livre mais davantage une forme de passeport, un carnet de voyage. Cela donne aussi une autre forme à la littérature.
VV : que pensez-vous des propositions littéraires qui sortent de cet ancrage livresque ?
CB : nous sommes en contact avec un laboratoire québécois, Ex situ, qui théorise les arts littéraires, entendus comme une littérature qui sort du livre. On a d’ailleurs, avec fable-Lab, lancé une initiative en France avec la rédaction d’une newsletter qui questionne le décloisonnement de la littérature : « Ilizib »10. On est attentives aussi au fait que quand on sort du livre avec une pratique littéraire contemporaine très expérimentale, cela peut parfois faire peur ou renforcer le sentiment d’inaccessibilité.
DP : on reste toujours dans cette démarche où l’on peut raccrocher les auteurs et les livres et le public potentiel. On souhaite rapprocher la littérature. Quand on travaille avec des auteurs, on a une démarche d’ouverture sous licence creative commons. Toutes nos productions sont sous licence libre qui autorise la reproduction, l’adaptation gratuitement. Le dispositif « Caches-Cachées » que nous sommes en train de documenter, va être en libre accès11. N’importe qui pourra animer un atelier à partir de ce qu’on a fait. On réfléchit avec les auteurs : certains acceptent de mettre leur histoire sous licence créative et ça change vraiment tout. Il y a un véritable enjeu, au-delà de la partie littéraire, d’imaginer un écosystème hors du livre pour les auteurs parce qu’il y a aussi cet enjeu de trouver un public, et que l’on sait que c’est compliqué. Il y a aussi la question : comment vit-on quand on est un auteur ou une autrice aujourd’hui, en 2025, en France ? Il faut trouver des modèles soutenables. Ces nouvelles formes de littérature peuvent contribuer à cette réflexion.
CB : en effet, pour nous, la clé, c’est de travailler sur une forme et une vision de la littérature qui ne sont pas achevées mais qui s’apparenteraient plutôt à une passerelle, d’où le recours à ces licences libres. Il s’agit de trouver un format qui permette une lecture collective et une forme de légèreté. On a aussi un positionnement dans la médiation avec les adultes. Le divertissement par la littérature ce n’est pas que pour les enfants, ça c’est aussi un a priori qu’on rencontre beaucoup. Voilà, trouver un juste équilibre entre légèreté mais aussi une exigence littéraire, c’est la clé, trouver des formes innovantes mais accessibles et qui donnent envie de revenir.
VV : c’est un peu tout votre travail de médiation, de passerelle, j’aime cette image de passerelle, vous allez à la rencontre, vous transmettez des choses. C’est le rôle du poète dans l’espace public ?
CB : j’ai envie de répondre un peu en reprenant votre précédente question. Qu’est-ce qu’on voit aujourd’hui en poésie ? C’est un retour à l’oralité et à des formes plus performatives, plus communautaires. Effectivement, on sort de la lecture individuelle et c’est hyper intéressant. Le poète est là justement pour éclairer autrement les réalités les plus ordinaires, les plus prosaïques et pour ça il y a une dimension collective qui n’est pas à négliger pour moi. Personnellement, j’ai trouvé intéressant de travailler à la fois avec fable-Lab et, en parallèle, travailler à la sortie de mon livre, dans une sphère littéraire qui pourrait parfois sembler un peu déconnectée des contingences du monde. C’est vrai que parfois, j’ai l’impression de faire un grand écart mais en même temps je suis passionnée par ce lieu de jonction. Voilà, je pense que c’est bien de garder ce lien-là, c’est un défi pour les poètes ou en tout cas, cela devrait être un défi.
VV : pour terminer cet entretien, pouvez-vous me parler de vos actualités respectives ?
CB : j’ai plusieurs projets d’écriture en cours, qui se nourrissent d’ailleurs en partie de ce que l’on vit à fable-Lab. Avec un ami flûtiste, nous créons aussi, à l’été 2025, un conte musical destiné à être raconté au public tout en se promenant dans le parc majestueux de la Villa Yourcenar. Encore une façon de mettre en dialogue la poésie avec les espaces traversés.
DP : concernant fable-Lab, quelque chose d’important pour nous, c’est qu’on a documenté « Caches-Cachées », donc on va le rendre public, ainsi que d’autres dispositifs qui s’inscrivent dans cette démarche de « fabrication du littéraire »12, pour que les personnes puissent s’en emparer. On est vraiment fières car on a vocation à être un laboratoire. Concernant nos autres actualités littéraires, on a des projets d’ateliers d’écriture dont un, en particulier, à Tremblay-en-France, où on aimerait travailler avec des personnes qui n’ont pas le français comme langue maternelle, sur leur expérience en qualité de parents, sur la manière d’être parents en France. On va faire cet atelier d’écriture avec eux. Donc avec des personnes qui n’ont pas forcément la possibilité de s’exprimer sur cette question et qui ne l’auraient pas fait spontanément sous une forme écrite car ils sont éloignés de la langue française et de l’écrit. On va essayer d’en rendre compte à travers un nouveau format qui est une impression sur des machines à tickets de caisse. Toujours dans cette lignée de la fabrication et du faire, en lien avec la ville. On va terminer ce projet par une marche dans la ville, des différents lieux qui sont importants pour eux. C’est encore un projet sur l’espace, voilà, comment on les accompagne à mettre tous ces espaces en lien. Plus généralement, on l’a dit, notre réflexion sur la médiation littéraire, porte sur un projet, « fabriquer le littéraire », ou comment on pense une littérature où le premier écrit de l’auteur n’est pas l’achèvement mais au contraire va être une passerelle pour d’autres artistes, auteurs, ou amateurs.
CB : le texte suscite chez le public un élan et notre travail c’est comment on accompagne cet élan suscité. Evidemment, nous on regarde les différents niveaux de lecture, cela peut être aussi autour de la traduction, de versions plus faciles à lire, d’un prolongement par l’écriture.
DP : on aimerait travailler sous forme de résidence, potentiellement dans des endroits différents, à partir du même texte pour voir comment on s’en saisit différemment, en explorer les pistes de réécriture et les prolongements. Voilà, on a mille projets.
VV : vous êtes dans le parcours, l’expérimentation, vous aimez partager, transmettre, communiquer. J’imagine que vous faites de très belles rencontres.
CB : on n’a pas parlé de l’adhésion des gens, mais c’est important. On fait souvent face à des a priori des institutions, des partenaires de terrain sur le fait que cela ne va pas intéresser les adultes ou qu’ils ne vont pas être en mesure de s’approprier ce qu’on propose, et en fait, on remarque une adhésion assez unanime et forte des publics. C’est quelque chose de très enrichissant et de gratifiant à vivre pour nous en atelier car on voit les personnes prendre du plaisir, prendre confiance en elles pour s’exprimer, se rencontrer, s’écouter, découvrir, c’est très important et c’est aussi ce qui nous donne envie de continuer. Le décloisonnement de la littérature passe par ça et cela devrait contribuer à prendre au sérieux une littérature moins verticale.
Ilustration 2 : Cache cachée sous une table de pierre dans le parc du château de Chavaniac-Lafayette
Crédits : fable-Lab & Léa Oriol CC BY-SA - 2023

