Penser l’espace depuis Glissant : de la Relation archipélique à la critique de la spatialité deleuzo-guattarienne

  • Thinking Space from Glissant: From Archipelagic Relation to a Critique of Deleuzo-Guattarian Spatiality

DOI : 10.58335/epistemocritique.1363

Abstracts

Cet article propose une reconstruction conceptuelle de la spatialité dans la pensée d’Édouard Glissant, envisagée comme ontologie relationnelle située. Contre les paradigmes métriques et les modèles de spatialité abstraite, l’espace y est défini comme condition opératoire de la pensée, de l’imaginaire et de la subjectivation, selon une logique de déploiement au monde. À travers les notions de Relation, de créolisation et d’opacité, la spatialité glissantienne apparaît comme dynamique, non totalisable, dépendante de configurations géohistoriques marquées par la traite et la colonisation. Le recours aux opérateurs deleuzo-guattariens (rhizome, agencement, espace lisse/strié) fonctionne comme analyseur formel des multiplicités, tout en révélant leurs limites face à l’exigence glissantienne d’une détermination historique et d’une éthique du Divers. L’article soutient ainsi que la pensée archipélique reconfigure la spatialité en une extériorité productive située, où relation, mémoire et hétérogénéité deviennent constitutives du penser.

This article proposes a conceptual reconstruction of spatiality in the thought of Édouard Glissant, conceived as a situated relational ontology. In contrast to metric paradigms and models of abstract spatiality, space is defined here as an operative condition of thought, the imagination and subjectivation, according to a logic of unfolding into the world. Through the notions of Relation, creolisation and opacity, Glissantian spatiality appears as dynamic, non-totalizable, and dependent on geo-historical configurations marked by the slave trade and colonisation. The use of Deleuze-Guattarian operators (rhizome, assemblage, smooth/striated space) functions as a formal analyser of multiplicities, whilst revealing their limitations in the face of Glissant’s demand for historical determination and an ethics of the Diverse. The article thus argues that archipelagic thought reconfigures spatiality into a situated productive exteriority, where relation, memory and heterogeneity become constitutive of thought.

Outline

Text

1. Introduction

Les problématiques relatives à l’espace, dans une perspective philosophique et poétique, supportent rarement une réduction à la géométrie ou à la topographie. Des cadres théoriques contemporains, issus de la théorie littéraire et des sciences humaines, constatent déjà que les opérations de perception et de représentation spatiales ne relèvent ni de l’évidence ni d’un système de coordonnées réputé stable, l’espace ne se laissant pas rabattre sur un « contenant unidimensionnel1 ». Cette mise en question des schèmes hérités du positivisme fournit un point d’entrée méthodologique, mais la démarche présente privilégie un autre départ, strictement situé dans un corpus et dans une dynamique conceptuelle.

Les textes d’Édouard Glissant confèrent à l’espace un statut théorique rarement dissociable des opérations de pensée, des régimes d’énonciation, des expériences historiques et des modalités de coexistence culturelle. Une proposition initiale, formulée dans un fragment programmatique de Poétique de la Relation, associe explicitement la pensée à une opération de déploiement au monde, ce qui suspend la séparation classique entre intériorité cognitive et extériorité spatiale2. Un tel point de départ déplace l’interrogation : plutôt qu’une question de « cadre », l’espace devient une condition opératoire, au sens où des formes de subjectivation, des régimes d’identité et des dispositifs de relation se trouvent déterminés par des configurations spatiales, des passages, des frontières, des discontinuités et des échanges3.

L’angle retenu consiste donc à reconstruire, dans un premier temps, une ontologie relationnelle située de l’espace à partir des textes glissantiens, sans adosser l’argumentation à un appareillage comparatif préalable. Dans un second temps, une confrontation strictement instrumentale avec certains opérateurs deleuzo-guattariens, tels que rhizome, agencement, espace lisse, espace strié, servira de procédure critique et non de matrice doctrinale. Ces catégories permettent de préciser des proximités formelles, tout en exposant des divergences de régime, de portée et de condition historique. Une étude des trajectoires intellectuelles identifie explicitement l’existence d’un « débat » avec Deleuze et Guattari, inscrit parmi les interlocutions structurantes de la période dite du « temps du penseur4 ». Plus encore, un entretien rapporté atteste d’une réappropriation consciente, située et orientée de la notion de rhizome, redéfinie comme particulièrement pertinente pour penser la condition caribéenne et archipélagique5. La problématique peut alors se formuler ainsi : comment une pensée glissantienne de l’espace, définie comme relation située entre lieux, mémoires et trajectoires, se laisse-t-elle préciser par l’usage critique d’opérateurs deleuziens sans perdre ce qui constitue sa singularité irréductible, à savoir la dépendance à l’histoire de la traite, de la colonisation, de la créolisation et à une théorie de l’opacité6 ?

2. L’espace chez Glissant : une ontologie relationnelle située

La reconstruction proposée retient cinq paramètres, correspondant à cinq fonctions conceptuelles distinctes, dont l’enchaînement permet de passer d’une prémisse épistémologique à une théorie de la subjectivation. La première fonction concerne l’espace en tant que condition de pensée. Un fragment d’ouverture associe la pensée à un retrait abstrait dans un « lieu sans dimension », immédiatement récusé au profit d’un déploiement effectif au monde. Une formulation brève suffit à fixer l’orientation : « Mais la pensée s’espace réellement au monde. Elle informe l’imaginaire des peuples, leurs poétiques diversifiées7. » La proposition n’établit pas seulement une analogie. Le verbe « s’espacer » désigne une opération, un mode d’extension de la pensée au dehors, et donc une spatialité constitutive de l’activité cognitive. La conséquence conceptuelle porte sur l’imaginaire qui ne correspond pas à un domaine séparé, mais à une dynamique d’élaboration collective et différenciée, donc à une pluralité de spatialités culturelles définies par des « poétiques diversifiées8 ». À ce niveau, l’espace cesse de relever d’une métrique préalable, il devient une condition de possibilité des opérations mêmes par lesquelles des collectivités produisent, maintiennent et transforment les formes de sens9.

La deuxième fonction concerne le passage du lieu à la Relation, c’est-à-dire la description d’une spatialité dynamique. Le corpus glissantien fournit à cet égard une articulation décisive entre Relation et créolisation. Dans le Traité du Tout Monde, la créolisation fait l’objet d’une définition opératoire, qui en souligne le caractère processuel, non réductible à un simple métissage, et la rapporte à une généralisation à l’échelle du monde. « Processus inarrêtable, qui mêle la matière du monde, qui conjoint et change les cultures des humanités d’aujourd’hui. La créolisation ne conclut pas à la perte d'identité, à la dilution de l’étant10. » L’accent porte sur un régime de mutation et de conjonction. La créolisation se présente comme une procédure de transformation des cultures et, par voie de conséquence, comme une transformation des spatialités culturelles, puisque les cultures sont définies par des rapports, des transmissions, des langues et des pratiques, donc par des formes de répartition et de circulation11. Une seconde formulation relie explicitement Relation et créolisation, en distinguant un registre de l’imaginaire et un registre du vécu : « Ce que la Relation nous donne à imaginer, la créolisation nous l’a donné à vivre, au présent12. » Cette articulation autorise une précision. La Relation n’équivaut pas à une simple « relation » au sens courant, mais à un régime d’intelligibilité du monde, corrélé à des transformations effectives, produites par des contacts, des déplacements et des cohabitations. La Relation n’est donc pas une catégorie abstraite superposée au monde, elle se présente comme catégorie orientant la lecture d’un monde déjà traversé par la créolisation, c’est-à-dire par des processus historiques et linguistiques irréversibles.

Cette dynamique conduit à une troisième fonction, celle de la pensée archipélique en tant que forme critique de la spatialité. Philosophie de la Relation propose une opposition conceptuelle entre « pensées continentales » et « pensée archipélique ». La définition initiale explicite la nature non systématique, hypothétique et expérimentale de cette dernière : « La pensée archipélique, pensée de l’essai, de la tentation intuitive, qu’on pourrait apposer à des pensées continentales, avant tout de système13. » La formulation établit un contraste méthodologique plutôt qu’un simple contraste géographique. La pensée archipélique se caractérise par une logique de la juxtaposition, du passage et de l’essai, tandis que la pensée continentale relève d’une logique de système, marquée par une tendance à l’unification conceptuelle, à la totalisation et à l’ordonnancement. La catégorie d’archipel ne signifie pas seulement une multiplicité d’unités ; elle désigne une multiplicité irréductible à une totalité unique, soit une pluralité de lieux en rapport, sans centre souverain. Une telle forme critique intervient comme antidote contre l’illusion d’une vue d’ensemble réputée stabilisée, et contre les procédures de hiérarchisation des différences.

La quatrième fonction concerne l’articulation espace, histoire et opacité. Une définition programmatique de l’opacité se trouve formulée dans Poétique de la Relation. Elle constitue un pivot conceptuel, dans la mesure où l’opacité ne renvoie ni à un défaut de connaissance ni à un relativisme, mais à une condition de coexistence du Divers. La formulation est explicite : « Nous appelons donc opacité ce qui protège le Divers. Et désormais nous appelons transparence l’imaginaire de la Relation14. » Cette définition engage plusieurs conséquences. D’une part, l’opacité se présente comme un opérateur de protection du Divers, donc comme une condition de maintien de l’hétérogénéité culturelle et linguistique. D’autre part, la « transparence » n’est pas définie comme une valeur épistémique. Elle est définie comme un « imaginaire de la Relation », ce qui déplace la question de la transparence vers une configuration imaginaire des rapports, susceptible de pressentir des « tourbillons imprévisibles15 ». La conceptualité glissantienne ne se laisse pas reconduire à une opposition binaire entre connaissance et obscurité, elle institue un régime dans lequel la relation au Divers suppose une limitation structurelle de toute entreprise de réduction de l’Autre à un modèle unique – limitation que Glissant désigne sous le nom d’« opacité ».

La dépendance à l’histoire intervient ici à titre de condition matérielle et non de simple supplément d’illustration. Une scène paradigmatique de Poétique de la Relation, « La barque ouverte », associe l’expérience historique de la traite à une expérience spatiale fondée sur la compression et de la contrainte, où l’espace sert de vecteur de déshumanisation. Le texte propose une configuration quantitative, dont l’effet conceptuel consiste à lier violence historique et organisation spatiale minimale : « Supposez deux cents personnes entassées dans un espace qui à peine en eût pu contenir le tiers16. » Sous sa forme injonctive, l’énoncé opère une double opération. Il donne d’abord à voir l’espace du bateau négrier comme un espace de compression, autrement dit comme une organisation matérielle de la violence. Il empêche ensuite toute neutralisation de la dimension spatiale, celle-ci apparaissant comme le médium concret de l’expérience historique plutôt que comme un cadre externe reléguable dans une analyse strictement culturelle17. Dans ce contexte, l’espace ne peut être dissocié des mémoires qui le traversent ni des rapports de pouvoir qui en déterminent la structure.

La cinquième fonction concerne la subjectivation en tant qu’effet spatial, c’est-à-dire la critique de l’intériorité. Philosophie de la Relation propose une définition de la pensée de l’errance, situant explicitement le passage des absolus de l’Être aux variations de la Relation. Une telle proposition implique une théorie du sujet selon laquelle l’identité ne relève pas d’une substance close, mais d’une dynamique de rapports, de migrations et de variations. La formulation centrale peut être isolée : « La pensée de l’errance n’est pas l’éperdue pensée de la dispersion mais celle de nos ralliements non prétendus d’avance, par quoi nous migrons des absolus de l’Être aux variations de la Relation, où se révèle l’être-comme-étant, l’indistinction de l’essence et de la substance, de la demeure et du mouvement18. »

En opérant un déplacement du vocabulaire de l’Être vers celui de la Relation, le statut de la subjectivité se trouve reconfiguré. L’errance ne se confond pas avec un mouvement arbitraire, mais procède d’une logique de ralliements non prétendus d’avance, comprise comme production non programmatique de rapports. Opposée à une identité racine unique, l’« identité-relation », apparaît déjà dans le Traité du Tout Monde comme une tension constitutive des « convulsions du Tout Monde19 », situant ainsi la subjectivation dans un espace social et historique marqué par l’instabilité. Une lecture contemporaine peut ainsi considérer que la subjectivité glissantienne ne se laisse plus appréhender sous la figure de l’individu souverain. La question pertinente cesse de porter sur un « qui suis-je » isolé au profit de formulations collectives et relationnelles, articulées à un territoire puis à une globalité20.

3. Éclairer et déplacer la spatialité glissantienne avec la géophilosophie

La transition vers Deleuze et, plus précisément, vers Deleuze et Guattari, exige une certaine précaution. Des affinités conceptuelles peuvent être identifiées entre les catégories glissantiennes et deleuzo-guattariennes, notamment dans la critique de la racine unique, dans la préférence donnée aux multiplicités et dans la description de dynamiques de passage. Toutefois, une lecture qui tendrait à les mettre en équivalence risquerait de faire disparaître le caractère situé de la pensée glissantienne, lequel demeure étroitement corrélé à des mémoires de violence et à l’élaboration d’une théorie de l’opacité, déjà identifiée comme protection du Divers. Dans ce cadre, le recours à Deleuze et Guattari doit fonctionner comme un outil d’analyse. Les opérateurs que ces derniers élaborent permettent de préciser ce qui, chez Glissant, relève d’une logique non hiérarchique, tout en faisant apparaître les limites d’un tel rapprochement et en révélant ce qui excède ce « vocabulaire », à savoir l’adossement de cette pensée à l’histoire coloniale et aux processus de créolisation. Pour mettre en valeur l’efficacité de cette démarche, nous soulignerons leur fonction dans la théorisation glissantienne.

La première fonction est d’ordre logique et consiste à déterminer ce que les concepts deleuzo-guattariens permettent de penser. Deux propositions, tirées de Mille plateaux, nous paraissent particulièrement appropriées à cet égard pour délimiter une méthode. D’abord, la critique de l’attribution d’un objet et d’un sujet au livre met en avant l’extériorité des relations : « Dès qu’on attribue le livre à un sujet, on néglige ce travail des matières, et l’extériorité de leurs relations21. » Ensuite, la définition minimale du rhizome présente la connexion généralisée comme principe : « N’importe quel point d’un rhizome peut être connecté avec n’importe quel autre, et doit l’être22. » Ces formulations fournissent un lexique de la connexité, de la multiplicité et de l’extériorité. Elles autorisent une lecture structurale de la Relation glissantienne, comprise comme dynamique de connexions entre éléments hétérogènes, sans principe d’unification préalable. La notion d’agencement, présente dans le même passage de Mille plateaux, désigne une configuration mesurable de lignes, de vitesses et de strates, définie par des rapports plutôt que par des essences : « Les vitesses comparées d’écoulement d’après ces lignes entraînent des phénomènes de retard relatif, de viscosité, ou au contraire de précipitation et de rupture. Tout cela, les lignes et les vitesses mesurables, constitue un agencement. Un livre est un tel agencement, comme tel inattribuable23. » Cette notion d’agencement permet donc de formaliser certains aspects de la Relation, dans la mesure où des langues, des pratiques, des mémoires et des lieux se trouvent agencés, c’est-à-dire reliés selon des rapports de densité, de vitesse et de transformation.

La deuxième fonction est d’ordre structurel. Elle vise à préciser la proximité entre rhizome et archipel, tout en maintenant leur divergence fondamentale. Une autoréférence glissantienne fournit ici un point d’appui décisif, dans la mesure où Poétique de la Relation mobilise explicitement la critique deleuzo-guattarienne de la racine et de l’enracinement, en opposant la « racine unique » au modèle du rhizome, avant d’articuler cette opposition à une reconfiguration de l’identité et de la spatialité. Le passage suivant en fixe les termes avec précision :

Gilles Deleuze et Félix Guattari ont critiqué les notions de racine et peut-être d’enracinement. La racine est unique, c’est une souche qui prend tout sur elle et tue alentour ; ils lui opposent le rhizome qui est une racine démultipliée, étendue en réseaux dans la terre ou dans l’air, sans qu’aucune souche y intervienne en prédateur irrémédiable. La notion de rhizome maintiendrait donc le fait de l’enracinement, mais récuse l’idée d’une racine totalitaire24.

L’enjeu de cette reprise n’est pas simplement terminologique. Il ne s’agit pas de reprendre un lexique philosophique pour l’appliquer à un autre corpus, mais de déplacer la portée du concept. La critique de la « racine unique » engage en effet une contestation des modèles identitaires exclusifs, fondés sur la filiation, la territorialisation close et la prétention à l’universalité. Le rhizome permet alors de formuler une identité en extension, non totalisable, constituée par des rapports. Toutefois, chez Glissant, cette logique ne demeure pas à l’état de schème abstrait, elle se trouve immédiatement rapportée à des configurations historiques, géographiques et culturelles déterminées, ce qui prépare le passage du rhizome à l’archipel comme forme proprement située de la spatialité relationnelle : « La pensée du rhizome serait au principe de ce que j’appelle une poétique de la Relation, selon laquelle toute identité s’étend dans un rapport à l’Autre25. » Le passage confirme que le rhizome ne constitue pas seulement un outil externe de comparaison, car une circulation conceptuelle explicite relie la critique de la racine totalitaire à la poétique de la Relation. La raison de cette réappropriation indique que la notion de rhizome correspond à la situation caribéenne et archipélagique, ce qui engage la catégorie d’espace. La formulation suivante fixe ce lien car « [l]a notion de rhizome [...] correspond à la situation de la Caraïbe et de tout archipel26 ».

L’affinité paraît donc double. Sur le plan formel, rhizome et archipel se rejoignent en tant que modèles anti-hiérarchiques, non centrés et hétérogènes. Sur le plan situé, l’archipel ne se présente pas seulement comme schème de connexions, il se laisse décrire comme réalité géopoétique et historique, corrélée à une mémoire de la traite, de la colonisation et des transformations culturelles. Le rhizome, formulé par Deleuze et Guattari comme principe de connexion, gagne alors, chez Glissant, une détermination géohistorique, si bien que la Caraïbe et « tout archipel » se trouvent définis comme configurations où l’identité-relation acquiert une intelligibilité spécifique27.

La troisième fonction concerne les limites mêmes de la spatialité chez Deleuze et Guattari, entendues non comme un défaut, mais comme l’indice d’un régime conceptuel distinct. Dans Mille plateaux, les concepts d’espace lisse et d’espace strié sont explicitement présentés comme non réductibles l’un à l’autre : « L’espace lisse et l’espace strié […] ne sont pas de même nature28. » Une analyse plus détaillée en propose plusieurs critères, dont le rapport point-ligne, la nature directionnelle ou dimensionnelle des lignes, et la différence entre fermeture d’une surface et distribution dans un espace ouvert29. Ce « vocabulaire » s’apprête à décrire des phénomènes d’organisation et de désorganisation spatiales, aussi bien des logiques de quadrillage que des logiques de parcours. Toutefois, une discussion issue du champ de la géographie remet en cause la pertinence scientifique de plusieurs distinctions, en particulier lorsque la topologie est confondue avec un jeu d’oppositions formelles sans métrique explicite. La critique formulée par Hervé Regnault à propos de l’opposition lisse/strié apparaît toutefois maladroite : elle laisse entendre que cette distinction n’aurait « aucune base scientifique30 », que la conception deleuzo-guattarienne relèverait davantage d’une valeur « métaphorique », et que le couple lisse/strié « fonctionne[rait] encore un peu sur la base d’un dualisme simpliste et historiquement révolu31 ».

Ces remarques ne visent pas pour autant une réfutation, mais une clarification. La conceptualité deleuzo-guattarienne produit des formes opératoires. Toutefois, une certaine généralité de régime subsiste. Formulées à un niveau élevé d’abstraction, ces distinctions requièrent une opération de spécification dès lors qu’il s’agit de penser des asymétries historiques, des rapports de domination et des mémoires matérielles, autrement dit des conditions concrètes d’un espace socialement structuré. Une lecture glissantienne, fondée sur l’expérience de la traite et sur la créolisation, peut alors considérer que la seule opposition entre espaces lisses et striés ne suffit pas à saisir la densité historique de configurations telles que la plantation, le bateau négrier ou les dispositifs de contrôle linguistique et politique32.

La quatrième fonction consiste à caractériser la reconfiguration glissantienne des opérateurs deleuziens. Le point décisif réside dans le statut de la Relation. Un passage de Poétique de la Relation, situé à un endroit de haute densité conceptuelle, distingue la Relation de toute « idée de relation » préexistante, ce qui empêche la réification du concept et interdit la réduction de la Relation à un simple terme descriptif. La formulation suivante se prête à une citation minimale : « L’idée de relation ne borne pas la Relation, ni ne convient hors d’elle. L’idée de relation ne préexiste pas33. » Cette précision transforme l’usage de catégories telles que rhizome ou agencement. Le rhizome, dans le champ deleuzo-guattarien, définit une logique de connexions généralisées. Chez Glissant, il se trouve articulé à une poétique de la Relation, où l’identité se définit par extension dans un rapport à l’Autre, et non par un principe de filiation exclusive34. Changé de fonction, l’opérateur conceptuel cesse d’être simplement formel, puisque la Relation est pensée comme condition, non comme simple effet. La présence d’une théorie de l’opacité accentue la divergence. L’opacité nomme une limite structurelle à toute réduction de l’Autre à un régime de transparence, introduisant une contrainte épistémique et politique, encore absente de la définition minimale du rhizome35.

L’adossement aux mémoires historiques constitue un second point de déplacement. La créolisation, définie comme imprévisible et non stabilisable, interdit toute fixation identitaire selon des « absolus identitaires36 ». Le texte ajoute que consentir au changement en persistance ne revient pas à viser un absolu, ce qui déplace la notion d’identité vers une logique de variation et d’échange : « La créolisation est imprévisible, elle ne saurait se figer, s’arrêter, dans des absolus identitaires. Consentir que l’étant change en perdurant37. » Un tel passage modifie l’usage de la notion d’espace. Dans Mille plateaux, l’espace se laisse décrire par des rapports de distribution, de parcours, de coupure, de métrique et de nomos logos38. Chez Glissant, l’espace apparaît comme espace de la Relation, où les frontières cessent d’être des limites infranchissables pour devenir des lieux de passage, tandis que l’Être n’est plus pensé comme absolu mais dans son devenir-Relation. Dans ce contexte, la frontière ne relève plus d’une ligne séparatrice stable mais se configure comme un dispositif de passage, devenant ainsi un opérateur de la spatialité relationnelle39.

La cinquième fonction propose une formalisation susceptible de contribuer à l’élaboration théorique suivante : l’espace doit être compris comme une extériorité productive située, à condition de préciser ce que « située » signifie dans le corpus glissantien. À partir des textes étudiés, trois contraintes peuvent être retenues. Premièrement, la condition située suppose l’inscription dans des processus historiques tels que la traite et la colonisation, lesquels déterminent des organisations matérielles de la violence, à l’exemple de l’espace du bateau négrier40. Deuxièmement, elle suppose l’opérativité de la créolisation comme processus irréversible et imprévisible, qui modifie les cultures et les langues, et par conséquent, les spatialités symboliques41. Troisièmement, la condition située suppose une limite à la transparence, nommée opacité, laquelle constitue à la fois une condition de coexistence du Divers et le principe d’une relation non totalisante42. Dans ce cadre, les opérateurs deleuzo-guattariens ne sont pas invalidés. Leur usage devient toutefois conditionnel : rhizome, agencement, lisse et strié peuvent servir à formaliser des dynamiques, mais celles-ci requièrent une détermination historique et une contrainte d’opacité dès lors que l’analyse porte sur des espaces postcoloniaux.

4. Conclusion

Le parcours argumentatif a suivi une séquence à trois temps. Les propositions glissantiennes ont d’abord été reconstruites selon leur logique interne. L’espace y apparaît comme condition de pensée, dynamique de la Relation, forme archipélique opposée aux systèmes continentaux, articulation de mémoire historique et d’opacité, enfin comme condition de subjectivation relationnelle. Le détour par Deleuze Guattari a ensuite permis de préciser certaines affinités formelles, notamment la critique de la racine unique et la valorisation des multiplicités connectées, tout en mettant en évidence, à partir des textes glissantiens eux-mêmes, une réappropriation explicite du rhizome, associée à la situation archipélagique. Enfin, le retour à Glissant a conduit à caractériser la singularité irréductible de cette spatialité. La Relation ne se réduit pas à une idée de relation préexistante, mais s’établit comme condition. L’espace se laisse dès lors penser comme passage, mémoire, créolisation et opacité, c’est-à-dire comme une extériorité productive située.

Une conséquence théorique peut alors être énoncée sous la forme de proposition prudente : si les catégories deleuzo-guattariennes fournissent un « vocabulaire » ou un cadre de réflexion pertinent pour décrire des logiques de connexion, de multiplicité et de distribution, la pensée glissantienne en subordonne l’usage à une condition supplémentaire, de nature géohistorique et épistémique, en raison de la traite, de la colonisation, de la créolisation et de l’opacité, faute de quoi l’espace risquerait de redevenir un schème abstrait, insuffisamment déterminé par les asymétries et par les mémoires qui le traversent.

Bibliography

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Westphal Bertrand, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Minuit, 2007.

Notes

1 Bertrand Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, Paris, Minuit, 2007, p. 8. Return to text

2 Voir Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Paris, Gallimard, 1990, p. 12. Return to text

3 Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde. Esthétique I, Paris, Gallimard, 2006, p. 181. Return to text

4 Buata B. Malela, Édouard Glissant. Du poète au penseur, Paris, Hermann, 2020, p. 11. Return to text

5 Voir Ibid., p. 276. Return to text

6 Voir Édouard Glissant, Poétique de la Relation, op. cit., p. 17 et 72 ; Traité du Tout Monde, Paris, Gallimard, 1997, p. 25-26. Return to text

7 Édouard Glissant, Poétique de la Relation, op. cit., p. 12 Return to text

8 Ibid. Return to text

9 Voir Ibid. et Bertrand Westphal, La Géocritique. Réel, fiction, espace, op. cit., p. 8. Return to text

10 Édouard Glissant, Traité du Tout Monde, op. cit., p. 25. Return to text

11 Voir Ibid. Return to text

12 Ibid. Return to text

13 Édouard Glissant, Philosophie de la Relation. Poésie en étendue, Paris, Gallimard, 2009, p. 45. Return to text

14 Édouard Glissant, Poétique de la Relation, op. cit., p. 75. Return to text

15 Ibid., p. 72. Return to text

16 Ibid., p. 17. Return to text

17 Voir Ibid. Return to text

18 Ibid., p. 61. Return to text

19 Édouard Glissant, Traité du Tout Monde, op. cit., p. 38. Return to text

20 Fonkoué Ramon A., « De l’insularité à la globalité : subjectivité et discours humaniste chez Édouard Glissant », Francophonies d’Amérique, n° 33, printemps 2012, p. 114-115. Return to text

21 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Capitalisme et schizophrénie 2. Mille plateaux, Paris, Minuit, 1980, p. 9. Return to text

22 Ibid., p. 13. Return to text

23 Voir Ibid., p. 9. Return to text

24 Édouard Glissant, Poétique de la Relation, op. cit., p. 23. Return to text

25 Ibid. Return to text

26 Buata B. Malela, Édouard Glissant. Du poète au penseur, op. cit., p. 276. Return to text

27 Voir Ibid., p. 276 ; Édouard Glissant, Philosophie de la Relation, op. cit., p. 45. Return to text

28 Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., p. 562. Return to text

29 Voir Ibid., p. 570. Return to text

30 Hervé Regnauld, « Les concepts de Félix Guattari et Gilles Deleuze et l’espace des géographes », Chimères, n° 76-1, 2012, p. 200. En ligne : [https://doi.org/10.3917/chime.076.0195] (consulté le 30 avril 2026). Return to text

31 Ibid., p. 204. Return to text

32 Voir Édouard Glissant, Poétique de la Relation, op. cit., p. 17 ; Id., Traité du Tout Monde, op. cit., p. 25-26. Return to text

33 Édouard Glissant, Poétique de la Relation, op. cit., p. 199. Return to text

34 Voir Ibid., p. 23. Return to text

35 Voir Ibid., p. 72. Return to text

36 Édouard Glissant, Traité du Tout Monde, op. cit., p. 26. Return to text

37 Ibid. Return to text

38 Voir Gilles Deleuze, Félix Guattari, Mille plateaux, op. cit., p. 570. Return to text

39 Voir Édouard Glissant, Une nouvelle région du monde. Esthétique I, op. cit., p. 181. Return to text

40 Voir Édouard Glissant, Poétique de la Relation, op. cit., p. 17. Return to text

41 Voir Édouard Glissant, Traité du Tout Monde, op. cit., p. 25-26. Return to text

42 Voir Édouard Glissant, Poétique de la Relation, op. cit., p. 72. Return to text

References

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Buata B. Malela, « Penser l’espace depuis Glissant : de la Relation archipélique à la critique de la spatialité deleuzo-guattarienne », Épistémocritique [Online], 28 | 2026, 15 July 2026 and connection on 22 September 2026. Copyright : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. DOI : 10.58335/epistemocritique.1363. URL : https://preo.ube.fr/epistemocritique/index.php?id=1363

Author

Buata B. Malela

EHIC, Université de Limoges, France

Buata Malela est Professeur en littératures française et francophone des xxe et xxie siècles à l’université de Limoges (EHIC). Ses recherches portent sur les discours, esthétiques et postures dans les littératures francophones (Afrique, Antilles, océan Indien), sur les musiques populaires (pop urbaine et pop africaine) et sur les théories du sujet (extériorité/intériorité), avec un intérêt pour la sociologie des intellectuels africains. Publications récentes : Les voix de l’archipel. Une histoire littéraire des Comores (Hermann, 2024) ; avec Christophe Premat, Sensibilités intellectuelles africaines. Du discours occidental aux voix africaines (1988-2022) (Hermann, 2025) ; Substance et Altérité. Pour une ontologie relationnelle du risque (Anibwe, 2025) ; L’Afrique-monde 1. Le risque à l’épreuve du temps, de l’espace et du numérique (Anibwe, 2026), L’Afrique-monde 2. Géopolitique, cultures et imaginaires du riz (Anibwe, 2026) ; Reprendre le temps. De la critique du temps colonial à la chronotopie émancipatrice (Anibwe, 2026).

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Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.