Texte

La fête, phénomène intermittent et récurrent, marque selon les anthropologues un temps clos de soulagement, d’exutoire et de célébration : Roger Caillois y voit une nécessaire transgression, un ressourcement qui renverrait plutôt à un désir de recommencement qu’à une fin. Fête des fous, carnaval, saturnales autorisent des phénomènes collectifs d’inversion et de subversion. Temps de réjouissance et espace de rassemblement, jour de congé national et moments de commémoration qui rappellent l’arrêt d’un régime ou d’un conflit, la fête peut suspendre les tensions, en marquer l’issue désirée : néanmoins, début des vacances ou fin d’une période plutôt que fin d’un monde, elle ne signe pas toujours la fin des difficultés ou des violences mais seulement leur mise à distance temporaire. Comme le souligne la notion de « trêve des confiseurs », l’espace entre deux fêtes ne masque pas le retour annoncé des débats et tensions, peut-être même la menace exalte-t-elle les débordements.

La fête n’est pas supposée régler quoi que ce soit, ce qui lui vaut, dans sa composante ritualisée, d’être parfois perçue comme contraignante et hypocrite, dénoncée ou raillée par des fictions de la contre-fête, de la fête catastrophique dont tous les éléments tournent mal. C’est ce premier paradoxe, d’ordre temporel, que les textes rassemblés ici entendent relever : la fête dite « de fin » n’est pas toujours la dernière, elle peut tout à fait être soigneusement préparée, obéir à des codes et conventions, revenir régulièrement et être accueillie avec une appréhension dont ne manquent pas de s’emparer les films d’horreur et les scénarios apocalyptiques. Le plaisir de la réitération des fins abominables, leur délectable anticipation jouent à plein dans les fêtes finales (parfois placées dès le début du film, une fête de fin d’année scolaire étant en préparation, par exemple) qui sont aussi la fin des protagonistes. Il arrive alors que l’horizon redouté de party crashers en nombre, ou du seul invité-surprise mal intentionné, du fâcheux, bref de la fête ratée, s’élargisse au-delà de toute mesure avec la superposition d’une fête de bon ton et d’une invasion d’extraterrestres ou de zombies. Que la fête de fin (de cursus au lycée, d’année, d’été…) soit une fin du monde fait les délices souvent surexploitées de fictions d’effondrement et de slashers saisonniers où le pire est toujours sûr.

Dans le même ordre d’idées, on peut également penser aux procédés publicitaires et médiatiques de ventes du « dernier concert », de la « dernière tournée », des « derniers adieux », voués immanquablement à se démentir et à se renouveler (car la dernière représentation, celle d’un Molière mourant en scène, n’est évidemment pas ce qui est souhaité ici). La fête de fin n’est pas la fin de l’efficacité de son mécanisme et peut même faire système. Nombre de fêtes de fin sont ritualisées, qu’elles soient, naturellement, fêtes de fin d’année, célébrations culturelles marquant les fins de saisons, cérémonies de clôture institutionnelles (des Jeux Olympiques, de congrès scientifiques) ou familiales (mariages, ruptures, déménagements et deuils, enterrements de vies de jeunes filles ou de garçons), ou plus inattendues, exaspérations collectives, fins de règnes qui peuvent aller jusqu’à la mise à mort d’un tyran, le défilé des têtes au bout d’une pique ou la démolition de statues d’autocrates. Que dire encore des représentations (comiques, parodiques, mélancoliques ou franchement terrifiantes) de pots de départ, souhaités ou non, de leurs usages, de fêtes relatives à la retraite et des émotions pour le moins contrastées que ce rituel engage ?

Un second paradoxe en découle, celui du caractère spontané, irrépressible, de la fête de fin : on pense aux bals improvisés dans la rue, aux manifestations de liesse à la Libération (dont la construction médiatique a pu occulter la poursuite des combats dans d’autres rues, des tirs isolés et des baisers imposés), aux mouvements de foule lorsque survient l’annonce d’une fin âprement désirée. Parler de « fête de fin » engage encore plus que le seul mot de « fête » la notion de soulagement et d’improvisation : « ça mérite une fête », « faisons la fête » quand est avérée la fin d’un lourd travail ou d’une période difficile ; la spontanéité et l’improvisation sont toute relatives et parfois inexistantes, on l’a vu, ce qui interroge aussi l’unicité de « la » fête de fin : en intitulant ce numéro « fêtes de fin », nous n’entendons pas seulement proposer divers exemples de célébrations festives, mais plus avant questionner leur caractère exceptionnel : à fêter plusieurs fois la fin, que garde-t-on de la jouissance, de l’exultation collective de la fin ? Si fêtes et fins sont plurielles, leur fonctionnement ne serait-il pas plutôt à chercher du côté du plaisir à se faire peur, du soulagement ressenti, non lors de la fête de fin, mais sur le chemin du retour, quand tout redevient comme avant ? Au demeurant, nombre de fêtes de fin ne rassemblent que ceux qui le souhaitent et il arrive que l’on regarde en solitaire sur un écran les festivités, les comptes à rebours, les défilés des autres, fortement surexposés et déclarés désirables. La fête finale est rarement la dernière fête, celle-ci n’étant identifiée qu’après coup, motivant un puissant moteur nostalgique, dont font usage les finales de concerts avec le rituel de la chanson de fin, des rappels, de la toute dernière chanson bien connue et attendue.

La composante transgressive de la fête soulignée par Freud qui parle dans Totem et tabou d’ « excès permis » est alors bien loin, sauf si justement il s’agit de faire une fin à la fête, de la railler, de l’attaquer de toutes parts. Ceux qui n’ont pas le sens de la fête ou ne veulent pas aller dans le sens de la fête se feront une spectaculaire Schadenfreude de l’anéantissement ou du détournement de ses signes : sur le mode comique ou dans une tonalité tragique, la fête de fin a un fort potentiel de désastre. S’ajoute à cela que certaines « fêtes de début », censées marquer de nouveaux départs ou un apaisement, sont puissamment réversibles : ainsi du motif des « noces sanglantes » (La Reine Margot), scellant la fin de tensions pour en voir naître de plus terribles. L’usage récurrent des fêtes de fin d’année dans les films d’horreur ou dans les fictions policières (des romans bien ficelés d’Agatha Christie à Huit femmes ou à Knives Out) rappelle à quel point règlements de comptes, ruptures et crimes ne sont pas en reste dans les représentations des fêtes de fin. Dans nombre de récits filmiques et romanesques, le retournement de la fête de la nativité en rassemblement agressif de toutes les familles dysfonctionnelles (La Bûche, Festen) et celui de la fête de fin d’année de formation en débordement de toutes les règles de civilité dévoilent une violence sans limites. La fête de fin, loin de marquer un terme, ouvre une série d’étapes ascendantes dans le désordre et le lâcher-prise, quand ce n’est pas le défoulement ou l’étalage de haines tenaces. La fête de fin peut faire revenir des scènes primitives, motiver des flash backs d’un passé qui ne passe pas et des revenge plays (dans Titus Andronicus, la fête de fin de la guerre contre les Goths est le début d’une série de sacrifices, vengeances et crimes). De façon plus générale et moins sanglante, agacement, haine, fatigue, incompréhension et perte de repères peuvent accompagner les déplacements géographiques et les rencontres non-désirées qu’impliquent ces moments festifs. Quoi qu’il en soit, leur insincérité, leur artificialité et leur brutalité sous-jacente intéressent de toute évidence la fiction : fêtes de fin de guerre et de fins du monde, derniers banquets, dernière représentation, fins de règnes, dernière séance et derniers bals (bal qui fut le choix de Visconti pour Le Guépard, à la différence du livre, posant une équivalence entre dernier bal et fin de vie) sont autant de motifs structurants, immédiatement identifiables.

Ce sont donc également les usages, représentations et récits de la fin comme fête que ce numéro de la Revue d’études culturelles entend aborder : conçue comme marquant un repère, la « fête de fin » interroge et souvent met à mal les contours de la définition de la fête ; elle relève de rituels composites et articulés, contradictoires et pourtant définitoires. Ainsi, souvent d’origine religieuse et climatique (fête de la saint Jean, de la fin des moissons, des Lumières), elle acquiert en régime capitaliste occidental à partir du xixe siècle un lien manifeste avec les loisirs, le divertissement, le débordement temporaire et autorisé. Si la notion de « fin » convoque un moment de réflexion, de bilan, de prise de distance et de suspension des conflits, elle donne également lieu à des envies d’en découdre, à l’explosion de ressentiments et à l’exposition du passé. Elle sollicite des valeurs de partage, d’apaisement, de rassemblement et peut aussi avoir des modalités commerciales, voire mercantiles. Enfin, par exemple, la trêve des activités parlementaires, les congés de fin d’année sont une période de forte activité pour certaines catégories professionnelles : la fête de fin serait-elle affaire de privilégiés qui ont quelque chose à célébrer et surtout les moyens de le faire, comme le rappelle La Vie est belle de Capra ? La fête de fin éveille envies, jalousies, comparaisons, sentiment d’imposture et de découragement.

Du reste, ne fêterait-on pas plutôt dans toute « fête de fin » un début ou un renouveau (à l’exemple de la fin des vendanges, des bals de promotion ou tout simplement de la nouvelle année), l’inauguration ou la naissance d’une nouvelle ère ? La « fin » porte une part de pensée désidérative (wishful thinking) et les fêtes aussi cultuelles soient-elles une forme de vœu pieux. Demeurent pourtant le sursaut, la confiance, les bonnes résolutions ; on veut croire à la fin, tout en sachant que rien n’est moins sûr, comme le rappelle l’échelonnage des rituels dans les sociétés anciennes comme dans les nôtres : à l’instar du cycle des saisons, une fête de fin implique un nouveau départ, un franchissement ou dépassement, un coming of age, une revue de fin d’année le passage à la suivante, une fête de fin d’un emploi l’avènement espéré d’un autre. Quant aux fêtes de fin de conflit, d’occupation, de dictature, elles s’espèrent uniques et leur commémoration (jour férié pour Armistice, libération, indépendance ou accès aux élections libres) ne manque pas de rappeler qu’il ne faudrait plus jamais à avoir à fêter la fin d’une guerre.

Enfin l’interdiction des fêtes durant la récente pandémie, la suspicion jetée sur les fêtes improvisées, l’encadrement des événements festifs ou encore la suppression des feux d’artifice par crainte d’incendies ont rappelé à quel point la fête peut aussi avoir une fin et qu’elle peut prendre des tonalités mélancoliques. « On ne s’amuse plus comme avant », « on ne sait plus s’amuser », « on ne fait plus la fête »… Les modalités des récits impliquent parfois un regard rétrospectif et une nostalgie, par exemple autour du « dernier été » (Le Jardin des Finzi-Contini), de la « dernière fête » (Fanny et Alexandre) dont on ignorait qu’elle réunissait une dernière fois toute la famille avant un décès ou un événement historique majeur (dans Milou en mai, un décès réunissant une famille et les événements de mai 68 donnent à l’ensemble une tonalité aussi incongrue que douce-amère). Inversement la « fête de fin d’année » peut être marquée par des débordements, des délits dont le souvenir est douloureux voire traumatique. Fin d’année et désir de fin ou d’en finir (car les accidents de la route, les violences intrafamiliales et les suicides sont aussi le lot des fêtes de fin) invitent à penser les événements festifs dans toute leur ambivalence, tant ils peuvent aussi être liés à des rituels de deuil, à des enterrements, à des adieux (Adieu Berthe). En outre, si la fête de fin (ses préparatifs, ses enjeux, les angoisses et les joies qu’elle génère) fait parfois toute l’action d’un récit (à l’exemple des épisodes de la série Friends sur le redouté et annuel Thanksgiving), ou bien en marque un épisode important (le bal mis en abyme comme passage obligé d’un ballet par exemple), il arrive aussi souvent qu’elle coïncide avec la fin de la diégèse (comme le banquet dans les albums d’Astérix), libérant son public sur ce point aussi, offrant un finale spectaculaire et redoublé, vu de façon festive (Le Sens de la fête) ou ironique, raillant ses objets comme les feux d’artifice et les flonflons (Combat de nègre et de chiens) ou révélant, comme dans nombre de fictions policières, la fin de l’énigme et renvoyant public comme personnages au soulagement d’une éviction des coupables et d’un retour à la raison (ou à la maison, si on l’a vu au cinéma).

Les réflexions rassemblées ici proposent des études de cas, des modalités de représentation des fins de cycles (de vie, d’époque, de saison, de régime…), sur divers supports médiatiques avec diverses formes de récit, tout en respectant leurs registres spécifiques et leurs modes d’expression (mélodrame, comédie, film sentimental, intrigue policière.) Qu’elles problématisent la fête de fin ou en manifestent tous les codes, apparaissent régulièrement dans des programmations télévisuelles liées à des fêtes de fins (Le Père Noël est une ordure, ou Home alone, régulièrement diffusés à Noël, au côté des bêtisiers, jeux, rétrospectives, hommages, bilans), soient même créées pour l’occasion (Hallmark) ou aient vraiment été l’expression singulière d’un moment (fin d’une guerre, perte d’une forme d’innocence ou du moins de naïveté), les fictions comme les manifestations culturelles de la fin sont ici envisagées dans toute leur complexité. Une première étape s’arrête sur les fêtes éclatantes de fin qui proposent de nouveaux, et peut-être faux départs, qui engagent croyance ou conviction, une seconde sur les fêtes d’effondrement, d’apocalypse, associant fête finale et dernière fête, et une troisième et dernière sur la problématisation ironique de la fête de fin. De quoi la fête est-elle la fin ?, à quoi la fin fait-elle la fête ?, comme autant de façons de bousculer fêtes et célébrations.

Bibliographie

DOMINGUEZ LEIVA Antonio, Psycho Santa, éditions du Murmure, coll. « Borderline », 2023.

DUVIGNAUD Jean, Fêtes et civilisations et La fête aujourd’hui, Arles, Actes Sud, 1991.

PELTIER Jérémie, La Fête est finie ?, Paris, éditions de l’Observatoire, 2021.

STEINER Philippe, Faire la fête, sociologie de la joie, Paris, PUF, 2023.

TOUDOIRE-SURLAPIERRE Frédérique, La dernière fois, Chatou, éditions de la Transparence, 2007.

WUNENBURGER Jean-Jacques, La fête, le jeu et le sacré, Paris, éditions universitaires, 1977.

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Référence papier

Florence Fix, « Avant-propos », Revue d'études culturelles, 12 | 2025, 7-12.

Référence électronique

Florence Fix, « Avant-propos », Revue d'études culturelles [En ligne], 12 | 2025, . Droits d'auteur : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : https://preo.ube.fr/rec/index.php?id=194

Auteur

Florence Fix

CEREdI, Université de Rouen Normandie, France

Florence Fix est professeur en littérature comparée à l’Université de Rouen-Normandie.
Ses recherches et travaux portent sur les arts de la scène en lien avec l’histoire européenne et les enjeux de société, tout particulièrement dans la seconde moitié du xixsiècle.
Elle a participé au Manuel d’études théâtrales (PUF, 2005), dirigé une vingtaine d’ouvrages sur le théâtre et est l’auteur de Médée, l’altérité consentie (Clermont-Ferrand, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2010, de L’Histoire sur la scène de théâtre (1870-1914), PUR, 2010) de Le Mélodrame, la tentation des larmes (Klincksieck, 2011) et de Barbe-Bleue, esthétique du secret de Charles Perrault à Amélie Nothomb (Hermann, 2014). Elle a également publié en 2020 une biographie d’Henrik Ibsen, Le Théâtre d’Ibsen (Lausanne, éditions Ides et Calendes).

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