Le banquet est une forme de sociabilité festive bien ancrée dans les pratiques du xixe siècle et, si l’abondance et la finesse des mets comptent pour beaucoup dans sa réussite, Vincent Robert prend soin de préciser qu’ils ne sont pas « le seul plaisir de la table »1. Le festin, qui est étymologiquement une fête, est aussi une célébration et il a vocation à confirmer le groupe dans le partage de ses valeurs et de ses intérêts. Outre cet enjeu d’affirmation collective, le banquet, sous la plume de Zola, remplit plusieurs fonctions : esthétique pour faire de la matérialité des plats une marque du naturalisme littéraire ; anthropologique pour constater la puissance des appétits qui gouvernent ses personnages ; sociologique pour montrer la division du monde entre les Gras et les Maigres telle que la décrit Claude Lantier dans Le Ventre de Paris2.
Dans L’Assommoir et dans Germinal, deux scènes de banquet occupent par ailleurs une place spécifique dans l’économie du roman et signalent le début de la fin, comme dans une variation de la maxime latine : « La roche tarpéienne est près du Capitole ». Ainsi, la fête de Gervaise, ce « grand repas »3, célèbre la réussite de la blanchisseuse mais, par le retard de Coupeau et la présence de Lantier, elle annonce aussi sa lente déchéance finale. Dans une dynamique similaire, la réception chez les Hennebeau en l’honneur des fiançailles de Paul Négrel et Cécile Grégoire est troublée par l’annonce de la grève d’abord, puis par l’arrivée d’une délégation de mineurs. Leur irruption dans la belle maison bourgeoise du directeur amorce la fin de leur soumission aux ordres de la Compagnie des mines4.
Revenir au premier roman du cycle, La Fortune des Rougon, amène à voir dans son excipit une matrice de ces banquets dramatisés par la porosité entre les seuils du début et de la fin. La fête chez Pierre et Félicité Rougon à Plassans conclut le récit par la célébration de leur réussite à Plassans, ce qui fait écho à celle de Louis-Napoléon Bonaparte à Paris. Ce banquet a tout d’une fête de début, celui du Second Empire, mais, examiné à la lumière de son environnement textuel et de son contexte historique, ses contours sont moins nets qu’il n’y paraît. Ainsi, fêter la réussite du coup d’État revient à associer dans une même célébration le début du régime impérial et la fin de l’insurrection républicaine. Plus troublant, donner à lire cette fête en 18715, c’est emmêler un peu plus le début et la fin car le lecteur qui découvre alors La Fortune des Rougon connaît l’issue du régime de Napoléon III.
Il s’agira donc d’observer comment Zola tire parti de la contiguïté dialectique entre début et fin pour raconter une fête de début qui est en réalité une double fête de fin.
Dans cette perspective, l’ultime scène du roman sera d’abord étudiée comme une fête qui célèbre un début autant qu’une fin, puis comme la projection d’une seconde fête possible, celle qui annonce le début de la fin. Il conviendra alors de relire cette fête de fin à la lumière d’autres épisodes du roman pour envisager ce premier volume des Rougon-Macquart comme l’acte de naissance d’une éthique naturaliste.
Première fête : le début est la fin
Les dernières pages de La Fortune des Rougon reviennent au titre du roman par ce commentaire au discours indirect libre : « Comme il avait relevé la fortune des Bonaparte, le coup d’État fondait la fortune des Rougon. »6 Par le parallèle ainsi formulé entre les Bonaparte et les Rougon, entre Plassans et Paris, elles donnent à lire la célébration d’une nouvelle ère. Tous les topoï d’une scène de fête sont réunis, entre les soins apportés à la décoration7, les plaisirs de la table8 et l’expression d’une joie débridée qui culmine dans l’avant-dernier paragraphe du roman :
Tout le salon jaune éclata en applaudissements. Félicité se pâma. Granoux le muet, dans son enthousiasme, monta sur une chaise, en agitant sa serviette et en prononçant un discours qui se perdit au milieu du vacarme. Le salon jaune triomphait, délirait9.
La scène finale de La Fortune des Rougon, « fiction historique d’actualité »10, marque donc l’achèvement d’une trajectoire ascensionnelle amorcée en 1848 :
La révolution de 1848 trouva donc tous les Rougon sur le qui-vive, exaspérés par leur mauvaise chance et prêts à violer la fortune, s’ils la rencontraient jamais au détour d’un sentier. C’était une famille de bandits à l’affût, prêts à détrousser les événements. [...] Au lendemain des journées de février, Félicité, le nez le plus fin de la famille, comprit qu’ils étaient enfin sur la bonne piste11.
Le banquet du salon jaune, qui se tient le 14 décembre 1851, présente par conséquent un enjeu politique et polémique, apparaissant comme une réponse à la campagne des banquets républicains de 1847-1848 :
Entre juillet 1847 et février 1848, soixante-dix banquets réunissent vingt-mille convives dans toute la France. Ces banquets regroupent les démocrates connus du gouvernement pour leur opposition permanente. Certains ont subi des condamnations politiques à l’occasion de la réforme électorale ou du débat sur les fortifications ; la plupart ont signé des pétitions hostiles au régime12.
En raison de l’interdiction des associations politiques, le banquet est alors l’une des formes prises par la contestation contre le pouvoir de Louis-Philippe et les toasts que l’on y porte en sont l’expression : « À la Révolution de 1830 », « À la réforme électorale et parlementaire » ou encore, chez les radicaux, « À la souveraineté du peuple » et « Aux travailleurs ». Le banquet devient un fait politique saillant, jusqu’à l’interdiction du banquet du 22 février 1848 à Paris, ce dont rend compte le Grand Dictionnaire universel de Pierre Larousse :
Il devenait évident qu’un choc terrible allait se produire, et que les coups de fusil allaient remplacer le bruit des verres et des discours. On sait que la révolution de Février sortit de cette situation, et qu’elle commença le jour même qui avait été fixé pour le banquet13.
En achevant La Fortune des Rougon par un banquet, Zola en conserve le « but politique »14 mais il en renverse le sens et il en fait une contre-fête conservatrice, métonymique de la fête impériale prête à s’ouvrir. Avec la victoire sur l’insurrection, l’heure n’est en effet plus à la contestation du pouvoir mais à sa célébration :
Pierre se mit debout, tendit son verre, en criant :
« Je bois au prince Louis, à l’empereur ! »
Ces messieurs, qui avaient noyé leur jalousie dans le champagne, se levèrent tous, trinquèrent avec des exclamations assourdissantes15.
Le toast de Pierre Rougon, par la gradation du « prince » à « l’empereur », fête par anticipation la fin de la IIe République16 et l’accès au pouvoir du Parti de l’Ordre. Il marque l’accomplissement d’une promesse formulée devant la chute de l’arbre de la Liberté : « ‘’Nous l’enterrerons, nous l’enterrerons !’’ Ils parlaient sans doute de la République »17.
Le dédoublement du banquet en une fête de début et une fête de fin est explicité par la symétrie établie entre « la République expirante » et « l’Empire naissant »18 et par le montage parallèle du repas festif avec l’exécution de Silvère, évoquée deux fois en alternance avec l’arrivée du dessert qui conclut le festin :
[...] les rires montaient, le salon jaune s’emplit d’un cri de ravissement, lorsque le dessert parut.
Et, à cette heure, le faubourg était encore tout frissonnant du drame qui venait d’ensanglanter l’aire saint-Mittre. [...]
[Silvère] retomba sur le bloc, les lèvres collées à l’endroit usé par les pieds de Miette, à cette place tiède où l’amoureuse avait laissé un peu de son corps.
Et chez les Rougon, le soir, au dessert, des rires montaient dans la buée de la table, toute chaude encore des débris du dîner19.
Si le clan Rougon célèbre son triomphe et l’avènement d’une nouvelle ère, la structure de la narration disqualifie leur joie exubérante pour en montrer le dévoiement. Comptant sur la « connivence »20 du lecteur, le récit montre combien les habitués du salon jaune se réjouissent de leur propre victoire et, davantage encore, de la défaite et de l’élimination du camp adverse. Dès lors, la joie légitime de la victoire devient une joie délétère, une passion triste qui célèbre moins l’entrée dans l’ère impériale que la fin du « monstre républicain »21.
Seconde fête : le début de la fin
Par cette scène finale, le narrateur poursuit donc le portrait à charge qu’il a entrepris dès le chapitre III contre le couple Rougon et ses alliés22, transformant leur banquet en « curée ardente »23. Il fait de ces personnages de faux héros avec lesquels il instaure une distance qui empêche l’adhésion du lecteur à leurs réjouissances.
Adossée à l’histoire de la publication du roman largement marquée par la chute du Second Empire, la disqualification du festin du salon jaune conduit donc à lire dans son excipit une seconde fête de fin « possible »24. Tandis que la chronologie interne de La Fortune des Rougon s’articule autour du coup d’État et de son succès, le roman est comme « ressaisi par l’Histoire »25 en raison des événements extérieurs. Coïncident alors la victoire sur la République dans la fiction et la fin du régime de Napoléon III dans la réalité, ce que Zola souligne dès la préface du roman, rédigée le 1er juillet 1871 :
Depuis trois années, je rassemblais les documents de ce grand ouvrage, et le présent volume était même écrit, lorsque la chute des Bonaparte [...] est venue me donner le dénouement terrible et nécessaire à mon œuvre. Celle-ci est, dès aujourd’hui, complète ; elle s’agite dans un cercle fini ; elle devient le tableau d’un règne mort, d’une étrange époque de folie et de honte26.
La « folie » et la « honte » du règne de Napoléon III sont contenues dans l’image de la tache de sang27 que Zola inaugure dans une chronique journalistique datée du 29 août 1869. L’image circule ensuite dans La Fortune des Rougon, d’abord avec la « goutte de sang [qui] tachait la plaie28 » apparue sur la poitrine de Miette atteinte par la balle d’un soldat, puis dans l’ultime paragraphe du roman qui relie explicitement l’ascension des Rougon à l’exécution de Silvère :
Mais le chiffon de satin rose, passé à la boutonnière de Pierre, n’était pas la seule tache rouge dans le triomphe des Rougon. Oublié sous le lit de la pièce voisine, se trouvait encore un soulier au talon sanglant. Le cierge qui brûlait auprès de M. Peirotte, de l’autre côté de la rue, saignait dans l’ombre comme une blessure ouverte. Et, au loin, au fond de l’aire Saint-Mittre, sur la pierre tombale, une mare de sang se caillait29.
Le motif de la tache rouge fait du coup d’État une faute originelle qui condamne par avance le régime et qui inscrit sa chute dans sa fondation même, laissant entendre que le Second Empire ne pouvait s’achever autrement. La petite goutte de sang grossit pour devenir une mare de sang à la fin de La Fortune des Rougon, avant de grossir encore dans La Débâcle, programmant ainsi la guerre de 1870 et les « ruisseaux [qui] ont roulé du sang »30. À « la souillure du régicide »31 de 1789 dénoncée par les conservateurs, Zola oppose donc celle du coup d’État de 1851.
Par conséquent, si les réactionnaires de Plassans fêtent la fin de la République, le « cercle fini » mentionné par Zola dans la préface du roman est celui qui conduit du début du Second Empire à sa fin nécessaire, qu’il ne racontera pas avant La Débâcle en 1892 mais qui ne peut échapper au lecteur de 1871. Dès lors, bien qu’on puisse constater avec Éléonore Reverzy que La Fortune des Rougon donne à lire plusieurs mises à mort de la République32, celle-ci s’impose à la fois dans les faits avec l’instauration de la Troisième République le 4 septembre 1870 et dans la fiction zolienne par sa valorisation symbolique. Zola lui offre en effet une forme de survie par l’image, celle de Miette qui s’empare du drapeau des insurgés :
Elle retira vivement sa pelisse, qu’elle remit ensuite, après l’avoir tournée du côté de la doublure rouge. Alors elle apparut, dans la blanche clarté de la lune, drapée d’un large manteau de pourpre qui lui tombait jusqu’aux pieds. Le capuchon, arrêté sur le bord de son chignon, la coiffait d’une sorte de bonnet phrygien. Elle prit le drapeau, en serra la hampe contre sa poitrine, et se tint droite, dans les plis de cette bannière sanglante qui flottait derrière elle. [...] À ce moment, elle fut la vierge Liberté33.
Son geste reprend celui des bûcherons qui « portaient sur l’épaule de grandes haches »34 et, éclairée par la référence à La Liberté guidant le Peuple de Delacroix, l’allégorie zolienne, de fait, participe des lieux de mémoire littéraires de la symbolique républicaine.
Il importe de noter que le banquet du salon jaune n’est jamais qualifié de « fête », alors même qu’il en a tous les attributs, et qu’inversement, le mot apparaît à deux reprises dans le roman pour encadrer le moment où Miette et Silvère, après avoir passé la nuit à l’écart, rejoignent la colonne des insurgés :
[...] ils regardaient d’un œil ravi le cercle immense de la plaine, ils écoutaient les tintements des deux cloches, qui leur semblaient sonner joyeusement l’aube d’un jour de fête. [...] De grands cris de joie, des brouhahas de foule leur arrivaient, clairs dans l’air limpide. La bande insurrectionnelle entrait à peine dans la ville. Miette et Silvère y pénétrèrent avec les traînards. Jamais ils n’avaient vu un enthousiasme pareil. Dans les rues, on eût dit un jour de procession, lorsque le passage du dais met les plus belles draperies aux fenêtres. On fêtait les insurgés comme on fête des libérateurs35.
Les repères sont ainsi brouillés et les deux scènes se font écho, selon la modalité de la « machine à doubles »36 identifiée par Marie Scarpa comme une structure récurrente des Rougon-Macquart. La fête Rougon est une fête qui n’est pas désignée comme telle et, nous l’avons signalé plus haut, la joie qui s’y exprime est une passion triste, quand bien même ses participants sont du côté des vainqueurs. Au contraire, le soulèvement des républicains est bel et bien défini comme une fête dont la joie est positivée par son association avec le tintement clair des cloches et le ciel limpide. Pourtant, les insurgés sont sur le point de tout perdre et ce jour est celui de leur « dernière joie »37.
Ce qui se joue à Orchères, c’est tout à la fois la célébration festive de l’espoir républicain et la fin annoncée de cet espoir. C’est par conséquent une fête de fin paradoxale : il ne s’agit en aucun cas de fêter la fin de l’insurrection – c’est là le domaine réservé des conservateurs – mais de constater la fin de l’insurrection tout en maintenant, grâce à la fiction, l’élan de la fête républicaine et l’espoir en son retour.
L’acte de naissance d’une éthique naturaliste
L’adhésion de Zola à la Troisième République n’est pourtant pas sans ambiguïté, ce qui se perçoit dans ses prises de position publiques, qui se font de plus en plus critiques à compter de son passage au Figaro38 et dans la représentation fictionnelle qu’il fait des républicains. Ainsi, entre le personnage d’Antoine Macquart, républicain par intérêt personnel39, et celui de Silvère, tout à ses « rêveries d’illuminé »40, la République zolienne, dès La Fortune des Rougon, souffre de ses incarnations auto-proclamées. Mais suivre le fil de la fête grâce à la « méthode des passages parallèles »41 d’Antoine Compagnon permet de repérer un des signaux forts de la charge politique qui se dégage de La Fortune des Rougon et qui fait de Zola un partisan de la République sociale.
De fait, le traitement de la fête de fin chez les Rougon comme une fête dont la joie est dévoyée par la haine de la République, la « grande impure »42, est renforcé par la manière dont le narrateur décrit le repas improvisé des insurgés à Plassans :
Vers une heure, les trois mille hommes, accroupis à terre, tenant leurs armes entre leurs jambes, mangeaient. [...] Les pauvres affamés dévoraient joyeusement leur part, en soufflant dans leurs doigts ; et, du fond des rues voisines, où l’on distinguait de vagues formes noires assises sur le seuil blanc des maisons, venaient aussi des rires brusques qui coulaient de l’ombre et se perdaient dans la grande cohue. Aux fenêtres, les curieuses enhardies, des bonnes femmes coiffées de foulards, regardaient manger ces terribles insurgés, ces buveurs de sang, allant à tour de rôle boire à la pompe du marché, dans le creux de leur main43.
Le récit confronte ainsi deux discours et deux regards. Conformément au discours des bonapartistes qui ne cessent d’user de « qualificatifs blessants » pour caractériser la République perçue comme « mortifère »44, les alliés du couple Rougon multiplient les images dégradantes à l’encontre des insurgés. Ceux-ci sont comparés tour à tour à des « forçats échappés »45, des « cannibales »46 ou des « buveurs de sang »47 : ils sont ainsi constamment rattachés à une forme de sauvagerie primitive qui les maintient hors de la société. De fait, le clan réactionnaire reprend à son compte un argument né de la Contre-Révolution, dont il prolonge le combat politique :
Pour une partie de la société épouvantée par le désordre de la Révolution, cette dernière n’a pas inventé une humanité nouvelle par la naissance de la citoyenne et du citoyen. Elle a plutôt rendu possible une espèce de révolution entre le genre humain, irrémédiablement coupé en deux, entre les gens de bien, les « honnêtes gens », tels qu’ils se nomment eux-mêmes après Thermidor, et le troupeau de semi-bêtes, à surveiller, à dompter, à domestiquer, à mettre en cage s’il le faut [...]48.
L’objectif visé par les représentants du Parti de l’Ordre, le bien nommé, est le même : rétablir à Paris comme à Plassans l’ordre troublé par le régime issu de la Révolution, fût-ce au prix d’un « effroyable massacre »49.
Le narrateur, au contraire, apporte un correctif en décrédibilisant les fantasmes de la bourgeoisie conservatrice et en insistant sur le caractère inoffensif des insurgés. Loin de tuer pour boire le sang de leur proie et se nourrir de chair humaine, ceux-ci sont comme dé-cannibalisés par l’effet ironique qui juxtapose le fantasme – les buveurs de sang – et la réalité : ils boivent de l’eau dans le creux de leur main. Il n’est dès lors plus légitime de les placer dans « le troupeau des semi-bêtes ».
Le discours dominant qui se répand dans la bonne société de Plassans est également contré par le personnage du docteur Pascal. Bien que fils de Pierre et Félicité Rougon, ce dernier s’est progressivement détaché de ses parents, au point de ne plus être désigné par son nom de famille. Juste avant l’assaut final donné par les soldats contre l’insurrection, Pascal se trouve à Orchères et, s’il ne participe pas au soulèvement, il se trouve néanmoins à sa place « au milieu des ouvriers qui le vénéraient », manifestant même une timide adhésion :
Il s’était d’abord efforcé de les détourner de la lutte ; puis, comme gagné par leurs discours :
- Vous avez peut-être raison, mes amis, leur avait-il dit avec son sourire d’indifférent affectueux ; battez-vous, je suis là pour vous raccommoder les bras et les jambes50.
Il confirme par son action une déclaration faite à sa mère, pour laquelle être républicain est proche de l’infamie :
Mes véritables opinions ? [...] je ne sais pas trop... On m’accuse d’être républicain, dites-vous ? Eh bien ! je ne m’en trouve nullement blessé. Je le suis sans doute, si l’on entend par ce mot un homme qui souhaite le bonheur de tout le monde51.
Avec le personnage de Pascal se dessine une position plus éthique que directement politique, qui distingue la République comme régime réel de gouvernement – les « boutiques républicaines »52 et leurs luttes de pouvoir qui prévalent sur les principes – et la République comme forme politique idéale à atteindre.
Selon l’impératif ultérieur formulé par Zola, cette « République sera naturaliste ou [...] ne sera pas53 » et il importe de remarquer que, dans chacun des deux passages qui esquissent les idées républicaines de Pascal, celui-ci est confirmé dans son statut de savant naturaliste, qu’il s’agisse de son intérêt pour « l’histoire naturelle comparée »54 comme de celui qu’il manifeste pour la géologie et la botanique. Alors qu’il accompagne la marche des insurgés, le texte le décrit ainsi :
Et, le matin, il s’était tranquillement mis à ramasser le long de la route des cailloux et des plantes. Il se désespérait de ne pas avoir emporté son marteau de géologue et sa boîte à herboriser. À cette heure, ses poches, pleines de pierres, crevaient, et sa trousse, qu’il tenait sous le bras, laissait passer des paquets de longues herbes55.
Le docteur Pascal, qui n’est mû par aucun discours idéologique, est donc donné entre les lignes comme exemplaire d’un ethos. Guidé par son indifférence affectueuse oxymorique et fort de son savoir, Pascal soigne les insurgés, tout en se gardant de revendiquer son appartenance au camp républicain. En se désolidarisant de ses parents et en refusant de célébrer avec eux la fête impériale, le personnage de Pascal incarne une éthique de la considération qui serait la pierre de touche de la république naturaliste éclairée par le contexte scientifique.
L’année 1859 voit ainsi coïncider trois faits indépendants mais convergents – la publication de L’Origine des espèces par Darwin, la fondation de la Société d’Anthropologie de Paris par Paul Broca, la reconnaissance de l’ancienneté de l’Homme et, partant, l’invention de la préhistoire –, ce qui bouleverse en profondeur le regard porté sur la figure de l’Homme. Naturalisé et historicisé, celui-ci devient un objet d’étude à propos duquel le discours savant doit prévaloir sur tous les idéalismes et tous les préjugés. La République que Zola appelle de ses vœux doit dès lors s’appuyer sur les savoirs de l’histoire naturelle pour « étudier l’homme tel qu’il est »56.
Pour s’accomplir véritablement, elle se doit cependant d’apporter une attention accrue aux « laissés-pour-compte »57, afin de réparer « l’atroce loi du plus fort »58. La pensée zolienne se complexifie donc en cela qu’elle tente de traiter en même temps ce qui est compris à son époque comme un fait scientifique darwinien et la réponse politique que la République doit y apporter. Avec le personnage de Pascal, Zola prend le contrepied de la traductrice française de Darwin, Clémence Royer, qui expose ses propres conclusions dans une longue préface de près de soixante pages. De deux concepts darwiniens majeurs qu’elle déplace dans le champ social et économique, – la lutte pour la vie et la survie du plus apte –, elle tire une conception libérale de la société qui l’amène à voir dans la fraternité, le dévouement et la protection des plus fragiles des « vices » à corriger59. Dans cette perspective, la curée, qui est l’un des motifs prégnants du cycle zolien et un outil de sa dénonciation du régime impérial, montre combien celui-ci tire profit de la loi du plus fort en faisant de l’appétit des Gras le moteur de la soumission des Maigres, comme en témoigne cette apposition de La Fortune des Rougon : « l’Empire naissant, le règne de la curée ardente »60. L’éthique républicaine esquissée par Zola doit au contraire rééquilibrer le pouvoir de l’appétit par le savoir naturaliste qui appelle à une attention spécifique aux Maigres et au peuple.
La scène du banquet Rougon demande donc à être étudiée en réseau pour prendre un sens plus large. Prise isolément, elle célèbre simplement l’avènement du Second Empire mais, replacée dans son environnement textuel proche, – l’exécution de Silvère –, et dans son contexte historique, – la chute de Napoléon III et de son régime –, elle devient une double fête de fin. Par un effet de miroir, s’y célèbre tant la fin de la République dont le clan Rougon tire plaisir et profit que celle du Second Empire, qui constitue l’arrière-plan du roman. Reliée par ailleurs à la correction du discours réactionnaire par le narrateur et contrebalancée par la « morale en action »61 du docteur Pascal, elle esquisse une ligne de force qui programme le sens éthique et politique de tout le cycle des Rougon-Macquart.
