Les frontières des albums d’Astérix1 sont balisées : tous, sauf un2, s’ouvrent sur une carte de Gaule situant le village des irréductibles Gaulois et se ferment sur le banquet final qui célèbre la réussite de leur aventure. Graphiquement, il occupe la plupart du temps une demi-planche, nécessaire pour représenter la foule des villageois festoyant. Par sa récurrence, il suscite un certain nombre d’attentes chez le lecteur : que le banquet ait lieu dans le village, de préférence la nuit3 ; qu’Assurancetourix, ligoté et bâillonné, empêché de chanter, s’impose à son regard au premier plan, tandis qu’on aperçoit en arrière-plan la table du banquet, avec sangliers, ombres des personnages – masculins au départ et presque toujours gaulois – dans une atmosphère générale de rire, de danse et de ripaille.
Placé en dernière page, l’« indispensable et traditionnel banquet »4 de clôture des aventures d’Astérix peut donc être lu comme une fête de fin : une « fête », en ce qu’il célèbre le dénouement heureux d’un épisode ayant mis en jeu l’intégrité d’un personnage ou du village tout entier, et une fête « de fin »5 car il vient clore à la fois l’aventure contée et l’album. Toutefois, le sens réel de cette « fin » pose problème : y célèbre-t-on un retour à la normale, la fin de la menace pesant sur le village en un mouvement de repli ? Ou ce retour est-il aussi une avancée, qui intègre les fruits de l’aventure passée ? Comment interpréter l’absence de certains personnages – le barde et les femmes ? Le banquet final d’Astérix interroge ainsi le sens à donner à cette fin, l’évolution de la série et l’organisation même du petit village résistant encore et toujours à l’envahisseur.
Les banquets viennent clore les aventures d’Astérix et jouent ostensiblement avec les attentes du lecteur. Les auteurs s’en amusent quand ils font dire à Astérix, s’adressant à Obélix, que la convocation d’Abraracourcix autour de la table du banquet au début d’Astérix chez les Belges (1979) ne peut être pour « manger des sangliers » : « nous ne sommes qu’au début d’une aventure ; c’est trop tôt pour le festin… Et puis notre barde est assis parmi nous »6. C’est que, par-delà les constantes, chaque festin comporte sa part d’originalité. Dans un album, Le Fils d’Astérix (1983), le banquet ne se déroule pas dans le village – réduit en cendres, mais sur la galère de Cléopâtre, en compagnie de César. Preuve de l’attachement des lecteurs à leurs habitudes, ce choix a été vivement critiqué et tous les banquets postérieurs se situent bien dans le village gaulois, même si l’album suivant, Astérix chez Rahãzade (1987), déroge doublement aux règles dans une semi-provocation : non seulement l’album s’ouvre sur un banquet – pour rattraper celui du Fils d’Astérix ? – où Abraracourcix prononce un discours solennel inaugurant le village reconstruit ; mais en plus, la dernière planche représente deux banquets, l’habituel, en dernière case, d’où Astérix, Assurancetourix et Obélix sont absents, puisqu’ils assistent à celui du haut de la planche, en Inde. Obélix souligne cet hapax, déclarant qu’il a le « cafard », car « peut-être [que] en ce moment même, dans notre village, ils font un banquet et que ce banquet, ils le font sans nous ».
La dernière planche n’a en effet pas le monopole des banquets : plusieurs albums comportent en leur cours une scène de banquet dans le pays où se déroule l’action7. Celui chez les Belges parodie Le Repas de noces de Brueghel l’Ancien8, celui d’Astérix et Cléopâtre (1965) dresse 14 000 couverts9. Les Gaulois eux-mêmes organisent des banquets en cours d’épisode, tel celui destiné à accueillir Moralélastix dans Astérix et le chaudron (1969, pl. 8), celui d’Astérix aux Jeux olympiques (1968, pl. 35) qui célèbre la découverte que les Gaulois sont romains et qu’à ce titre ils peuvent concourir pour les palmes, ou encore le banquet anniversaire de Gergovie dans Astérix en Corse (1970, pl. 15) où sont conviés les personnages rencontrés dans les aventures précédentes.
Le banquet – toujours en dernière planche – peut ne pas être représenté en dernière case. Il est en ce cas suivi de ce qu’on pourrait comparer à une scène post-générique. Dans Astérix et Cléopâtre, Abraracourcix, furieux qu’Obélix se mette à tailler ses menhirs en forme d’obélisque, s’écrie « Restons gaulois ». Les dernières cases du Bouclier arverne (1968) expliquent l’absence du chef Abraracourcix à table – sa femme, Bonemine, le séquestre en effet pour lui éviter une nouvelle crise de foie, maladie à l’origine de l’épisode et que Panoramix attribue à ses excès au précédent banquet10. La scénographie même du banquet varie : dans le deuxième album, La Serpe d’or (1963), le lecteur aperçoit à travers une porte le festin, consigné dans la pièce où Assurancetourix a été enfermé, avant que, à partir du troisième album, l’organisation générale de la scène ne se fixe, en conformité avec le schéma adopté dans le premier album.
Les variations auxquelles donnent lieu ces scènes finales permettent d’interroger le sens du banquet et notamment de quoi il vient marquer la fin.
La célébration du banquet symbolise la fin de l’aventure, le retour des héros au village pour les albums itinérants. Sa fonction est donc symbolique dans son redoublement : le banquet clôt l’album qui se clôt quand l’aventure elle-même est terminée. Il constitue un horizon d’espoir pour les aventuriers en pleine épreuve – et en plein doute ; Astérix dit ainsi à Obélix, dans Le Devin (1972) : « N’aie pas peur, Obélix. Nous ferons encore un banquet dans le village »11 et, à Abraracourcix, dans L’Iris blanc (2023) : « Je te promets que cette histoire va se terminer dans la joie autour d’un grand banquet sous les étoiles »12. Le banquet revient aussi, avec humour, sur des éléments phares de l’aventure écoulée. Si Panoramix évoque le nez de Cléopâtre dans Astérix et Cléopâtre, c’est le plus souvent à Obélix que sont laissés les derniers mots, sans doute en raison de sa force comique : il rappelle ainsi le jeu de mots d’Astérix qui l’a tant fait rire dans Astérix chez les Goths (1963), qui avait commenté la libération par Téléféric de ses chaînes par un « il est déchaîné » qu’Obélix avait mis quelques cases à comprendre, avant de se déchaîner lui-même en hilarité13 ; il s’interroge sur la « loi anti-marmites »14 grecque qui a permis de remporter une épreuve des Jeux olympiques ou sur la raison pour laquelle de l’argent a été mis « à la place de la soupe à l’oignon dans ce chaudron »15. Astérix, dans Le Fils d’Astérix, entreprend même de lui expliquer comment sont conçus les bébés. Ces clôtures jouent à la fois de la présumée simplicité d’esprit d’Obélix qui continue de s’interroger, à l’orée de la fin de l’épisode, sur des éléments réglés depuis longtemps, et avec la complicité du lecteur. Mais les discours de cette dernière case remplissent aussi une fonction au sein de la diégèse, raconter aux villageois les aventures qu’à eux, on n’a pas encore racontées :
Et très tard dans la nuit, on festoya, on rit, on but, on mangea des sangliers et l’on raconta par le détail toute cette aventure [que] vous […] connaissez déjà…16
Parfois, le retour à la maison, aux habitudes symbolisées par ce banquet répétitif au menu invariable, signale également l’intégration, par les Gaulois, des coutumes des pays visités, suggérant une possible évolution. Si le détail repris prête souvent à sourire, il n’en indique pas moins une ouverture qui « enrichit » le village, « les voyageurs adoptant quelques-unes des coutumes les plus agréables des pays visités »17 : Obélix danse le flamenco en clôture d’Astérix en Hispanie (1969), déclenchant l’hilarité d’Assurancetourix, Idéfix fait une petite sieste inspirée par ses aventures en Corse. Astérix chez les Bretons (1966) opère une variation sur ce principe : Astérix demande au druide Panoramix le nom de la plante qu’il a utilisée pour fabriquer une fausse potion magique – dont l’effet placebo a permis aux Bretons de remporter leur combat contre les Romains – et le druide lui répond : « le thé ». Or, les Bretons, qui, jusqu’ici, se contentaient, à quatre heures, d’eau chaude, avaient promis quelques cases auparavant à Astérix d’en faire leur boisson nationale.
Toutefois, ainsi que l’indique la case précédant ce dialogue, où Obélix, lassé du bœuf bouilli, de la sauce à la menthe et de la cervoise tiède des Bretons, s’exclame : « Mon petit Idéfix et le sanglier rôti !... VIVE LA GAULE ! », le retour à la maison manifeste aussi un certain repli identitaire, une conviction qu’on n’est finalement jamais mieux que chez soi18. Car, avant toute chose, le banquet final symbolise le retour à l’harmonie, la victoire sur l’obstacle à surmonter : l’inspecteur général romain Fleurdelotus qui, dans Le Tour de Gaule d’Astérix (1965), avait voulu enfermer les Gaulois dans le village est ainsi convié, accompagné du centurion de Petibonum, à un buffet comportant les spécialités rapportées de chaque ville gauloise, avant d’être honoré de la « spécialité » du village : « la châtaigne ». Au deuxième plan du banquet, figure donc le centurion tentant de réanimer Fleurdelotus, surmonté de trois étoiles, celles du guide Michelin, que mérite ce banquet composé des « victuailles de leur beau pays ». Notons d’ailleurs que, dans cette case est mis au premier plan celui qui deviendra Idéfix, un gros os dans la gueule, donné sans doute par Obélix qui l’a repéré quelques cases auparavant, alors qu’il suivait les Gaulois depuis Lutèce. Si Goscinny et Uderzo ne savaient pas encore qu’il deviendrait un personnage récurrent, cette fête de fin ouvre sur l’avenir, puisqu’Idéfix, plébiscité par les lecteurs19, va devenir ensuite le compagnon inséparable d’Obélix. Quant à l’opposant Homéopatix, l’antipathique beau-frère lutécien d’Abraracourcix, lui aussi se retrouve assommé à la fin des Lauriers de César (1972), pour avoir critiqué le ragoût aux lauriers de César à la capture desquels Astérix et Obélix ont consacré leur aventure.
Certaines clôtures sont néanmoins plus pessimistes, telle celle du Domaine des dieux (1971) qui certes représente les ruines du complexe immobilier implanté par les Romains dans la forêt gauloise, mais avec une teinte de fatalisme, figurée par la famille de sangliers observant pensivement les Gaulois festoyer, comme s’ils contemplaient un monde moribond, et les deux corneilles qui ressemblent, comme le note Michel Eltchaninoff, « plutôt à des vautours »20. Astérix demande : « Panoramix, notre druide, crois-tu vraiment que nous pourrons toujours arrêter le cours des choses comme nous venons de le faire ? », ce à quoi le vieux druide répond : « Bien sûr que non, Astérix, mais nous avons encore le temps, tellement de temps », tandis que le cartouche s’achève sur une note mélancolique :
Et, non loin des ruines romaines dans une vraie clairière de la forêt, fréquentée par les sangliers et les corneilles, nos Gaulois réunis pour un de leurs traditionnels banquets célèbrent une nouvelle victoire, une victoire sur les Romains, une victoire sur le temps qui passe, inexorablement.
Les ruines romaines figurent ainsi un pivot entre passé et avenir : elles évoquent la victoire des Gaulois contre l’invasion des Romains et du style de vie que ceux-ci ont tenté de leur imposer, mais suggèrent aussi que le répit sera de courte durée et que l’histoire est en marche21. Le principe de clôture de l’épisode est donc dénoncé comme illusoire et la victoire des Gaulois comme éphémère. C’est selon le même principe que doit être lue l’image d’Assurancetourix se rêvant acclamé sur une scène par une foule en délire à la fin du Devin – album où le personnage éponyme a menacé l’union des Gaulois en leur faisant croire que de plus hautes destinées les attendaient hors du village –, qui vient démentir l’optimisme proclamé par le cartouche :
Sous les étoiles et sous la protection de Toutatis, dieu de la tribu, de Rosmerta, la providence, et de Cernunnos, dieu de la nature, les Gaulois réunis se réjouissent du présent, sans penser à l’avenir.
La litanie de noms de dieux, dans une série caractérisée par l’absence de sacré22, vient d’ailleurs rappeler in extremis que la dangereuse superstition au principe de l’intrigue n’a pas tout à fait disparu, même si l’ordre est en apparence revenu23.
Malgré ces notes pessimistes, les exégèses d’Astérix s’accordent sur l’idée que le banquet représente la victoire de la collectivité, embrassée en un regard du lecteur, la victoire du village contre les menaces extérieures et, donc, « à rebours de l’interrogation philosophique » du modèle platonicien du banquet, « la fin des doutes et des inquiétudes »24. Dans Astérix et le chaudron, on fête le fait que le village ait « retrouvé, intact, son honneur ». Le cartouche final d’Astérix le Gaulois (1961), premier opus, désigne le banquet comme une manière de « fêter […] leurs héros, vainqueurs de leurs ennemis » et le cartouche qui clôt La Zizanie (1970) est explicite : « Nos Gaulois se sont réunis pour un de leurs traditionnels banquets, qui célèbre, entre autres, la fin de la zizanie » – ici, « la zizanie », doit aussi se lire, métanarrativement, en italique, La Zizanie. Le banquet, moment de partage, de réunion, signe « l’utopie d’une communauté éternellement heureuse »25 et s’oppose aux fêtes romaines évoquées périodiquement dans les Astérix, ces orgies26 symboles de la décadence romaine, de ses excès et même de sa désunion : pour s’amuser, les Romains précipitent dans le lac de Genava celui qui a fait tomber son morceau de pain dans la fondue27. Par rapport à ces plaisirs décadents, prenant place dans des espaces fermés, le banquet gaulois frappe par son caractère bon enfant, par le plaisir qu’il véhicule de boire, manger, danser, rire et être ensemble28. Le banquet final vient emblématiser ce qui, outre la potion magique, fait la force du village : la camaraderie indestructible de ses membres, leur égalité – la table est ronde, comme celle des chevaliers du même nom –, par-delà les bagarres qui les opposent, leur « amitié retrouvée » célébrée dans le dernier cartouche d’Obélix et Compagnie (1976). Mais ne voir, dans le banquet final, que l’unité et l’exaltation de la communauté revient à faire peu de cas de ce qui est sans doute sa caractéristique principale : l’exclusion du barde.
Le personnage d’Assurancetourix, mal aimé du village en raison de sa « voix de sistre », mais « bon camarade », pour le chef, et même « EXcellent camarade »29 pour le druide, qui en certaines occasions permet même le salut du village et que les héros de la série n’hésitent jamais à secourir au péril de leur vie, a fait couler beaucoup d’encre. Les études sur Astérix se sont en effet intéressées à lui sous le prisme de son exclusion, notamment du banquet final, en le rapprochant de la figure du bouc émissaire théorisée par René Girard30. Si Cétautomatix, le forgeron, est sans doute le plus virulent envers lui, nul Gaulois ne semble apprécier ses talents musicaux, à l’exception de figures marquées par leur marginalité – Pepe, l’enfant ibère d’Astérix en Hispanie, Goudurix, au nom programmatique, le jeune Lutécien d’Astérix et les Normands (1967), ou Panoramix rendu fou par un coup de menhir dans Le Combat des chefs (1966). La peur qu’il n’entonne un chant pour célébrer la fin des aventures des héros le condamne à être bâillonné et ligoté à un arbre31, furieux, peut-être parce que, dans la première aventure, Astérix le Gaulois, il est à table, en train de chanter, tandis que ses deux voisins, pour l’un vocifère et, pour l’autre, se bouche les oreilles. Dans quelques albums, il participe au banquet, essentiellement quand il a contribué au dénouement de l’intrigue, dans Astérix et les Normands, Le Domaine des dieux, Astérix chez Rahãzade, par exemple, ou quand l’harmonie du village a été gravement menacée (La Zizanie, Le Cadeau de César [1974]), semblant ainsi marquer, par sa présence, l’unité retrouvée. Dans La Zizanie, les dissensions sont matérialisées par un banquet au milieu de l’album, où figure bien Assurancetourix, mais où il « a l’impression d’être seul à table », le cartouche ajoutant, dans une typographie dramatique : « On pourrait croire que c’est la fin… LA FIN DU VILLAGE »32 ; par un retournement ironique, c’est un banquet, et un banquet placé là où on ne l’attend pas, marqué par la désunion, le fait que « personne ne parle à personne » et la présence d’Assurancetourix33, qui, à défaut de signaler la fin de l’album, pourrait signer celle du village. Le banquet final vient effacer cette menace, réunissant tout le monde et laissant à Abraracourcix la joie de recevoir ses cadeaux d’anniversaire et de prononcer un discours improvisé, préparé de longue date. Quand Assurancetourix est présent sans raison apparente au banquet, comme dans Astérix aux Jeux olympiques34 ou La Rose et le Glaive (1991), on le voit regarder d’un air inquiet le marteau de Cétautomatix. Il chante toutefois dans Astérix et les Normands, Cétautomatix ficelé à l’arbre, bouquet de persil dans les oreilles en une parodie d’Ulysse abordant les Sirènes. Car, quand il est à table, d’autres prennent sa place de paria35, Cétautomatix de nouveau dans Astérix chez Rahãzade, regrettant mélancoliquement l’absence de son meilleur ennemi, Ordralfabétix dans La Grande Traversée (1975), tous deux dans Le ciel lui tombe sur la tête (2005), Abraracourcix dans Le Bouclier arverne, Panoramix dans Le Papyrus de César (2015). C’est dire combien il semble important structurellement qu’un personnage manque à l’appel du banquet, ce qui légitime une lecture girardienne – même si, à l’inverse de ce que l’on trouve chez le philosophe, ce ne serait alors pas dans une situation de crise communautaire que serait désigné ce bouc émissaire, mais au contraire au moment de sa résolution. Si l’exclusion du barde36 tient officiellement au fait qu’il chante faux, elle résulte en réalité, officieusement, de sa différence : il est le seul poète de la bande37, solitaire, rêveur, à part de la communauté – ce que symbolise sa maison dans les arbres –, le seul à ne pas apprécier la bagarre et à ne pas se soucier non plus de sangliers – ce qu’atteste sa frêle silhouette ; il représente aussi l’intellectuel38 puisqu’il fait l’école aux enfants, il incarne la neutralité, l’en-dehors de la communauté, quand il est choisi pour arbitrer le débat électoral du Cadeau de César. Ses ambitions musicales représentent peut-être une menace, dans un village où les habitants chérissent leur égalité, refusent tout culte de la personnalité. La starification qui pourrait le guetter contredirait ainsi les fondements mêmes du village et son égalitarisme démocratique. En tant que fauteur de trouble potentiel, sa mise à mort symbolique permettrait alors de retisser la communauté, et il incarnerait le pharmakos, tout à la fois poison en puissance et remède. Sa position marginale le désigne donc comme bouc émissaire, comme garant permanent, par sa persécution, de l’intégrité de la communauté villageoise qu’il vient confirmer à chaque fin d’album.
À cette exclusion du barde, il faut ajouter celle des femmes, plus massive mais longtemps passée inaperçue, sur laquelle les albums reviennent progressivement, signe d’une évolution des temps et de la fin de certains processus d’invisibilisation. On a lu Astérix comme une bande dessinée misogyne en raison du rôle réduit et peu glorieux laissé aux femmes39, ce qui est difficilement contestable : les femmes sont toujours plus ou moins des mégères et même quand certaines sont mises en vedette, leur rôle laisse généralement à désirer40. C’est le cas de Maestria dans La Rose et le Glaive par exemple, présentée comme féministe et qui apparaît comme une virago41. Goscinny a justifié ce portrait peu flatteur des femmes par les exigences de la bande dessinée : la loi de juillet 1949 sur les publications destinées à la jeunesse incite à une portée morale des œuvres qui exclut que les femmes y soient représentées autrement que selon le rôle qu’on leur accordait traditionnellement – « la femme devait être ramenée à sa seule condition sociale, acceptable, épouse et mère au foyer »42.
Vous savez qu’il existe une commission de surveillance de la presse des jeunes, loi de 1949, qui est la seule censure officielle en France. Et au départ – depuis ils ont été dépassés par les événements – au départ, ils étaient terribles, le mélange de sexes dans la bande dessinée étant très mal vu […]. Alors, on s’est habitué à ne pas mettre de femmes dans nos histoires, du moins très peu, mais c’est une chose que la censure nous a imposée43.
Ainsi, jusqu’au Cadeau de César, vingt et unième album de la série, les femmes ne figurent jamais au banquet final, pas même, pourrait-on dire, en tant que serveuses. Et encore le cartouche veille-t-il à justifier cette rupture des habitudes d’une manière ambiguë :
Sous les étoiles, tout le monde est réuni autour de la table. Tout le monde… car il ne faut pas oublier que tout cela s’est passé il y a très longtemps, vers 50 avant notre ère, et que à cette époque, toutes ces choses n’avaient pas une bien grande importance44…
La notation peut en effet être comprise de deux manières, dans la mesure où ce sont à la fois Assurancetourix et certaines femmes (Bonemine, la femme d’Agecanonix, Coriza et Angine) qui figurent inhabituellement au banquet ! Il n’est pas anodin que ce soit cette formule ambiguë qui introduise la présence des femmes au banquet, justifiée sans doute par leur présence importante dans l’album45 et par la « morale » véhiculée dans le cartouche de cette dernière case, où l’on voit en plus les animaux de la forêt rire de la banderole électorale d’Agecanonix, désormais cassée, « Tous avec moi ». Les guerres d’ego, les batailles pour le pouvoir qu’illustre l’album sont ainsi minimisées, tandis que les femmes intègrent le banquet au moment même où les auteurs semblent, dans le cartouche, désavouer le sérieux symbolique de leur œuvre. Si l’album suivant, La Grande Traversée, ne les invite plus au banquet46, une femme inconnue danse au repas d’Obélix et Compagnie, mais aucune ne figure dans le dernier album de l’ère Goscinny, Astérix chez les Belges47. La mort de Goscinny inaugure les années où Uderzo scénarise et dessine les albums48, mais il faut encore attendre un peu pour que les femmes réintègrent le banquet final : à l’exception de Cléopâtre dans Le Fils d’Astérix qui doit sans doute sa place à sa qualité d’hôtesse, il faudra quatre albums, avec La Rose et le Glaive, articulé autour d’un personnage féminin et qui se préoccupe de la question féminine, voire féministe, pour que celles-ci soient de nouveau présentes49, que l’une d’elles prenne même la parole dans cette dernière case, avant d’être de nouveau éclipsées dans La Galère d’Obélix (1996), et de revenir dans Astérix et Latraviata (2001), en raison probablement, encore, de l’organisation de l’intrigue autour d’une femme.
Toutefois le contenu de leur une intervention montre bien que leur portrait n’a pas beaucoup évolué : « Obélodalix ! Tu sais que tu ne dois pas manger trop gras », « Je te rappelle que tu ne supportes pas très bien la cervoise, Astronomix ». L’album suivant, La Rentrée gauloise (2003), qui compile une série d’histoires courtes, voit apparaître dans un banquet50, en sus des mères des deux héros, chose nouvelle, plusieurs enfants – il est vrai que deux d’entre eux sont Astérix et Obélix. Le dernier album d’Uderzo, Le ciel lui tombe sur la tête, intègre encore des femmes au banquet, et elles ne le quitteront plus avec les changements de scénaristes et de dessinateur qui lui succèdent. Leur présence au banquet a donc été acquise de haute lutte, dans une évolution des albums vers plus d’inclusivité. Signe d’un changement des temps – et des lois de la bande dessinée –, puisque dorénavant les personnages féminins sont considérés comme suffisamment légitimes pour être représentés dans la scène finale.
Fin de l’aventure, menace déjouée, fin de l’expérience de l’altérité, consolidation de la communauté, les banquets finaux d’Astérix symbolisent aussi l’évolution de nos Gaulois, ainsi que de la société des auteurs qui les font agir. Entre repli identitaire et ouverture vers l’ailleurs (parfois lointain ; dans Le ciel lui tombe sur la tête, Astérix interroge Panoramix sur la possibilité « d’autres vies ailleurs que sur la Terre »), célébration de la suspension du temps et prise de conscience de son passage, le banquet figure aussi un pivot entre passé et avenir. Il est à la fois fin, éternel recommencement51, voire ouverture vers l’avenir52, y compris réflexive puisque Le Papyrus de César, en un post scriptum qui remonte la trace du papyrus perdu de La Guerre des Gaules jusqu’à Uderzo et Goscinny, s’achève sur une image de la fixation éternelle qu’offre la littérature.
