Nourrir et soigner

  • Food and Health

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Se nourrir ne consiste pas seulement à satisfaire des besoins biologiques, et soigner dépasse la seule prise en charge médicale pour englober l’attention à autrui, l’organisation sociale et les représentations collectives et politiques du bien-être. C’est un acte éminemment social et culturel qui est aussi porteur de normes de santé publique. C’est pourquoi la relation entre manger et bien manger, que met en perspective ce numéro à travers différentes contributions, interroge la question du soin de soi et des autres. Mais les choix alimentaires sont aussi imbriqués dans les sphères de la justice sociale, de la santé publique et de l’écologie. Dans un monde dominé par l’industrialisation alimentaire et la prolifération des normes de santé, il faut repenser la manière dont sont reliées en acte ces deux pratiques.

Deux citations saturent un espace de représentations qui va de l’Antiquité au 19ème siècle jusqu’à aujourd’hui : quand Hippocrate nous intime de « faire de notre alimentation (notre) première médecine », Jean Anthelme Brillat-Savarin lui répond quelque vingt-deux siècles plus tard : « les animaux se repaissent ; l’homme mange ; l’homme d’esprit seul sait manger ». Peu importe que la première soit apocryphe, elle nous en dit plus sur nos mondes contemporains que sur la Grèce ancienne ; quant à la seconde, elle définit la modernité comme une double distinction entre l’homme et le sauvage d’une part, entre l’instruit ou le bourgeois et l’inculte ou l’ouvrier d’autre part. La bonne alimentation serait ainsi depuis toujours liée à la fois à la médecine et à la stratification sociale.

Aujourd’hui, les enjeux alimentaires sont multiples : sécurité sanitaire, équilibre nutritionnel, coûts, lutte contre le gaspillage, traditions et habitudes, environnement, dans la mesure où manger et soigner constituent des activités qui ont trait à la fois à la physiologie humaine et à la morale. Elles engagent à la fois dans leurs objectifs et dans leurs méthodes des définitions du bien et des normes, mais aussi des organisations techniques agricoles, culinaires, industrielles, des régimes de pensée et d’action. Se nourrir, c’est toujours aussi parler de ce qu’on mange mais aussi de ce qu’on ne mange pas. C’est considérer du trop et du manque.

Les articles réunis dans ce numéro explorent les liens entre nourritures et soin, en adoptant une perspective issue des sciences humaines et sociales – histoire, anthropologie, sociologie ou encore science politique. Le concept de soin y est appréhendé dans un sens large, allant de l’attention portée à autrui à une approche englobant les dimensions physiologiques, sociales et politiques de la relation nourricière. Dans les sociétés occidentales, la nature – et donc aussi la nourriture – a longtemps été perçue comme un objet de possession, de contrôle et de domination. L’humain y a occupé et y occupe encore une position centrale, comme maître d’un monde qu’il exploite et organise pour ce qu’il définit comme un bien commun, notamment en assurant la subsistance des populations ou en valorisant la sécurité alimentaire. Cependant, si l’on cesse de voir la nature comme une seule pourvoyeuse de ressources destinées à combler ce bien, ou encore comme une abstraction philosophique, et si on considère les humains comme partie intégrante du monde naturel, alors il devient nécessaire d’inventer de nouvelles formes de soin et de relations, incluant des acteurs souvent marginalisés et minorisés, humains ou non.

Si nourrir et soigner sont deux pratiques humaines intrinsèquement liées, notre existence en anthropocène impose dès lors de repenser le rapport de ces deux notions, passé comme présent. Les contributions de ce numéro montrent toutes que ce nouveau regard nécessaire repose sur la reconnaissance de nos fragilités respectives, mais aussi de leur interdépendance avec d’autres formes de vie, humaines ou non. Réfléchir à ces dépendances revient à interroger la condition humaine, le social et le politique, ainsi que les modèles de solidarité et de justice.

Les auteurs et autrices de ce numéro visent ainsi à comprendre et analyser de quelle manière agir sur une alimentation puisée dans la nature, la terre et le vivant implique ipso facto des façons d’interpréter et de structurer les rapports entre humains et environnement. Leurs analyses montrent aussi que la définition de notre lien au vivant n’est jamais exempte de tensions : d’une part, la production des nourritures est toujours associée à des questions de valeur, de risque, de justice et de partage des ressources. D’autre part, la mondialisation des filières agricoles et l’essor de l’industrie agroalimentaire ont intensifié la normalisation de l’alimentation, de la composition des produits aux pratiques alimentaires.

Les préoccupations relatives à la santé du corps et à celle de la terre peuvent se rejoindre sans pour autant coïncider. Que manger, avec qui et comment ? Les arbitrages entre des injonctions souvent contradictoires révèlent à la fois les valeurs d’une société et les rapports de force qui la traversent.

L’article de L. Humbert et M. Azcué, à partir d’une enquête menée au sein d’une association lyonnaise de promotion et de soutien à l’allaitement maternel, analyse la construction et le renforcement des rapports de domination de genre au nom du soin. Les injonctions sanitaires mondiales aujourd’hui portées par l’OMS d’un allaitement maternel exclusif jusqu’à six mois et celle d’une égalité de genre font l’objet de négociations. L’analyse s’inscrit dans une perspective féministe qui interroge la naturalisation des rôles de genre à travers cette alimentation si spécifique qu’est celle de l’allaitement, et démontre que cette pratique, socio-historiquement décrite comme de la responsabilité exclusive des femmes, est de fait conceptualisée comme un travail de soin sexué. Plus encore qu’avec la grossesse et l’accouchement, l’allaitement maternel révèle donc la force des constructions de genre dans la société contemporaine.

La contribution de M. Chouteau, permet d’explorer une fiction à la lumière de ses prolongements éthiques et politiques. L’analyse d’une série, support artistique et industriel propre au contemporain, vise à saisir une représentation du Care dans un matériau qui « crée de l’attachement et de la projection » et pourrait même prendre soin des téléspectateurs. La série Sweet-tooth est analysée comme forme d’interrogation de notre rapport au vivant, humain comme non-humain, à travers la coexistence entre humains et hybrides. En envisageant d’autres voies pour habiter le monde, cette production culturelle met en représentation les éthiques du care à travers des gestes du quotidien et notamment ceux de jardiner et cuisiner comme manières douces de se nourrir et d’établir un rapport au monde. L’analyse s’appuie sur le parcours de deux personnages de la série et des relations qu’ils tissent avec des jeunes enfants hybrides. Dans cet univers, les actions comme celles de faire à manger, cultiver la Terre ou éduquer interrogent nos vulnérabilités et proposent une vision fondée sur la sobriété, l’amour et la confiance entre des êtres vivants différents.

On est là bien loin de la nutrition, non pas savoir vernaculaire porté par les profanes mais devenue discipline médicale qui édicte au nom d’une science qui se définit comme fondée sur les preuves une physiologie des règles du « bien manger ». Si les recommandations en nutrition infantile constituent à l’évidence un processus de normalisation de la pratique médicale et d’homogénéisation des conduites de vie individuelles, l’article de D. Duhot décrit le champ de production de ces recommandations à partir de l’analyse d’un corpus constitué de l’ensemble des publications scientifiques parues en une quinzaine d’années et référencées dans le moteur de recherche ScienceDirect et la présence de l’item « diversification alimentaire ». Analysant au plus près la genèse de production des articles scientifiques et les positions des auteurs, il étudie les positions sociales, les constructions de légitimité et l’articulation des luttes internes et des demandes extérieures et s’applique à objectiver ce qu’il nomme « la structure relationnelle de la recherche en nutrition infantile ». Il donne à voir un espace social très hiérarchisé dans lequel un groupe limité d’experts conditionne largement la distribution des recommandations sur la diversification alimentaire à destination du grand public. Enfin il montre que les liens de ces experts de haut niveau avec l’industrie alimentaire conduisent à invisibiliser la question de l’origine industrielle des denrées.

Mais les recommandations médicales ne sont pas les seules à influencer l’alimentation contemporaine. Au nom du bien, du bon, du savoureux, du bio, du sain… des règles du bien manger s’instituent, se légitiment, s’institutionnalisent et se médiatisent. De l’apparition des restaurants à la livraison à domicile, du mouvement pour une alimentation rationnelle au début du 20ème siècle jusqu’au Plan National Nutrition Santé (PNNS) et au nutri-score, la fabrication des normes alimentaires doit être envisagée dans toute la diversité de ses acteurs, de ses lieux, et de ses modes d’expression.

L’article de Ch. Bonah, S. Lellinger et C. Sala propose ainsi de retracer l’évolution des discours, pratiques et représentations autour de l’alimentation dans la société française en cartographiant les stratégies de communication mises en œuvre par différents émetteurs. À partir d’une méthode originale de cartographie des archives du Web, une analyse d’un corpus d’un million de pages et vingt-cinq mille vidéos objective la nature et l’origine des contenus audiovisuels référés à l’association des trois mots-clés « alimentation », « poids » et « santé » qui nous informent sur les représentations relatives aux habitudes alimentaires et à la perception de la santé en France, au début du 21ème siècle. L’article montre, à partir de cet « océan informationnel », un brouillage des catégories entre éducation, marketing et santé. Ainsi le lobby sucrier ressort comme acteur particulièrement présent et offensif. Affichant nombre de messages comme relevant de l’éducation à la santé, la légitimité de cette filière agro-industrielle s’appuie sur une communication tous azimuts dont un certain nombre de dispositifs éducatifs à destination des publics scolaires. L’originalité de l’analyse à partir de la toile permet ainsi d’évaluer l’évolution par l’analyse de la toile d’une politique de communication déjà ancienne du Centre d’études et de documentation du sucre (CEDUS) autour des notions de plaisir mais également de santé et de consommation raisonnée.

Notre numéro souhaite également interroger la façon dont les institutions prennent soin de ceux dont elles ont la charge. Les institutions contribuent souvent à conforter une image négative de la nourriture, les repas servis à l’hôpital ou à la cantine scolaire symbolisant la médiocrité gustative. Alors que la recherche en sciences sociales souligne le rôle intégrateur du repas dans la vie collective, les établissements semblent pourtant reléguer la question alimentaire, aujourd’hui fréquemment externalisée, au second plan. Des aliments emblématiques comme la viande ou les produits laitiers, des modes de production comme le bio, ou des organisations telles que les cuisines centrales, mettent en lumière les tensions et paradoxes d’une alimentation collective et dite « de qualité ». L’article de L. Visier et G. Zoïa analyse ainsi comment, au sein de l’institution scolaire, s’articule le soin du corps ou de l’esprit avec l’acte de nourrir. Les auteurs considèrent les cantines scolaires comme un prisme permettant de saisir la construction des définitions nationales de la santé et décrivent comment l’alimentation scolaire des écoliers depuis le début du 20ème siècle est le produit d’une activité intense de négociation et de récit. Ils dégagent trois définitions historiques successives de la santé par l’alimentation scolaire des enfants, d’une part un rendement entre économie et travail, d’autre part une lutte active contre le risque sanitaire, ensuite et enfin une métrologie appuyée sur une standardisation de l’offre.

Cette livraison de Soin, Sens et Santé propose ainsi une réflexion critique sur la façon dont les activités liées aux nourritures et au soin s’entremêlent, et sur l’analyse de quelques-unes de ces pratiques en montrant comment s’exercent des enjeux de genre, de pouvoir, de santé publique et de justice sociale, dans un contexte de transformation des normes alimentaires au temps de l’anthropocène.

References

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Laurent Visier and Geneviève Zoïa, « Nourrir et soigner », Soin, Sens et Santé [Online], 2 | 2025, . Copyright : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : https://preo.ube.fr/revue3s/index.php?id=202

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Laurent Visier

Professeur des universités, CEPEL UMR5112, université de Montpellier (France)

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Geneviève Zoïa

Professeur des universités, CEPEL UMR5112, université de Montpellier (France)

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