Christine Delgado †, Marguerite de Flandre et la vigne. Le Clos de Germolles, un domaine viticole en Côte chalonnaise au service du pouvoir princier 1379-1429

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Christine Delgado †, Marguerite de Flandre et la vigne. Le Clos de Germolles, un domaine viticole en Côte chalonnaise au service du pouvoir princier 1379-1429, Mellecey : Association des Amis du Château de Germolles éditeur, 2025, 164 p.

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Nous donnons ici une recension posthume pour un ouvrage tout récemment édité dont l’auteure n’en aura vu que la première de couverture.

Les quelques ares de vignes actuelles sont là pour nous rappeler qu’il nous manquait les vignobles du château de Germolles pour que la résurrection de ce magnifique joyau du patrimoine médiéval de la côte chalonnaise fût complète et puisse être offerte aux yeux du visiteur. Car il faut comprendre ce jalon du pouvoir ducal au sud du duché de Bourgogne au Moyen Âge comme un château où se montrent le pouvoir et le raffinement d’une « maison des champs » de la duchesse Marguerite de Flandre, indissolublement attaché à son grand clos de vignes attenantes. Et le voir fonctionner, année après année, comme un domaine doté de bâtiments dédiés pour les diverses productions agricoles seigneuriales et princières. L’ouvrage pluridisciplinaire coordonné par Patrice Beck, Vie de cour en Bourgogne à la fin du Moyen Âge (Éditions Alan Sutton, 2002), ainsi que d’autres publications avaient œuvré à le faire revivre.

Il restait donc à donner substance, vie et couleurs aux vignes et aux vins de Germolles au Moyen Âge. Il s’agissait de retourner aux archives pour documenter, par des éléments vérifiés, les faits, loin des vieux mythes forgés par le discours vitivinicole depuis un siècle impliquant à divers titres les moines et les ducs de Bourgogne. Bref, il fallait faire œuvre d’historienne pour participer au renouveau de l’histoire des vignes et du vin qui s’est fait jour depuis les années 2000 en Bourgogne même si on résume trop la région tout entière à la seule Côte-d’Or. Et ceci aussi au bénéfice des vignes et des vins du Chalonnais au Moyen Âge, en manque de recherches depuis de nombreuses années.

Avec Germolles en particulier, s’offrait au chercheur la possibilité d’étudier le rôle joué par les propriétaires successifs – seigneurs, duchesses et ducs de Bourgogne, rois de France – et par leur investissement différentiel, tant personnel que pécuniaire, sur un temps somme toute relativement court de 50 ans : de la fin du xive siècle au début du xve siècle. La connaissance du fonctionnement précis des domaines viticoles ducaux bénéficie des sources de premier ordre que sont les comptabilités de l’administration ducale : du closier à la chambre des comptes, peu de travaux, de produits ou de personnes échappent à leur enregistrement scrupuleux des faits et des gestes. Patrice Beck avait réinvesti ces sources et montré toute leur importance à l’aube des années 2000 pour Le clos de Chenôve. La cuverie et les pressoirs des ducs de Bourgogne (Bourgogne éditions du patrimoine, 1999) et « Les clos du prince. Recherches sur les établissements viti-vinicoles ducaux » (Cahiers du Centre d’Histoire de la Vigne et du Vin, no 2, 2001). En pays « d’Outre-Saône », selon la désignation de l’époque, dans le comté de Bourgogne, Pierre Gresser avait en même temps exploité les archives comptables des châtellenies du Vignoble du Jura jusqu’à son magistral et magnifique opus Les Vins de mondit seigneur (Mêta Jura, 2019) ; de même que notre ouvrage collectif Vignes et vins de Talant (Édition Faton, 2021) qui traite notamment des grands clos ducaux de la ville aux portes de Dijon. Le livre que l’auteure nous a offert cette année s’inscrit donc dans cette suite et sera une référence de comparaison pour le fonctionnement des quelque cinquante autres domaines, notamment viticoles, du duché et du comté de Bourgogne. Dans chacune des grandes parties qui composent son ouvrage, Christine Delgado nous livre des nouveautés et une réflexion à même de participer à cette recherche.

En premier lieu, elle démêle l’origine et la constitution du domaine de Germolles, à partir d’une grange et d’un clos, sans doute encore partagés au xiiie siècle, et ce malgré des sources réduites à quelques chartes. L’auteure énumère la longue liste de toutes les vignes du ressort du domaine de Germolles sans se limiter aux trois clos principaux, ceux de Montaigu, de Mellecey et de Germolles qui tient une place particulière outre sa localisation et son étendue, car il est exploité en faire-valoir direct alors que les nombreuses autres petites vignes, surtout celles de Mellecey, sont acensées.

Elle nous restitue dans une seconde partie l’économie générale de la vigne à Germolles, son paysage et ses vins. On entre dans la vie du clos et du cellier avec leurs rendements, leurs coûts d’exploitation, les types de vins produits, mais surtout avec toutes les opérations à la vigne au fil des saisons et des années. Elle rejoint là les travaux de Thomas Labbé et de nous-mêmes sur la bonification des sols des vignes et sur les opérations de vinification dans le cellier à partir des comptabilités de la collégiale de Beaune. Dans cette période particulière du dernier quart du xive siècle qui voit une demande de distinction marquée par le cépage et par le nom des villes, elle nous offre les moyens de comprendre comment était produit, au sein du domaine seigneurial puis ducal, le « vin des meilleurs » puisque c’est ainsi que le seigneur de Germolles nomme son vin de qualité en 1379.

Enfin, cet ouvrage nous montre combien jouent sur les vins, les vignes et leur prestige, les acteurs, leur pouvoir économique et politique ainsi que leur discours qui est aussi fait de cadeaux et de dons. Combien les vignes participent aussi de l’idéal princier de « vivre du sien » dans une maison des champs, celui de la Renaissance préfigurant l’avènement des « Grands Vins » marqués du sceau de la qualité du propriétaire. Seul clos ducal non encore reconquis entièrement par la vigne et hors de la Côte-d’Or, Germolles nous laisse voir ce qu’était un clos princier non encore devenu climat, terroir ou appellation viticole, à la différence du clos de Chenôve et des autres clos du Roi à Corton, Beaune, Volnay… Une strate de l’histoire viticole de la Bourgogne que Christine Delgado a parfaitement fouillée et qu’elle nous restitue pleinement dans son ouvrage final.

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Jean-Pierre Garcia, « Christine Delgado †, Marguerite de Flandre et la vigne. Le Clos de Germolles, un domaine viticole en Côte chalonnaise au service du pouvoir princier 1379-1429 », Crescentis [En ligne], 8 | 2025, . Droits d'auteur : Licence CC BY 4.0. URL : http://preo.ube.fr/crescentis/index.php?id=1741

Auteur

Jean-Pierre Garcia

Professeur à l’Université Bourgogne Europe, UMR 6298 ARTEHIS

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