« L’histoire alimentait mon petit théâtre imaginaire » : quelques réflexions sur la vulgarisation historique en bande dessinée

  • “History Fueled my Little Imaginary Theater”: Some Thoughts on Popularizing History Through Comic Books

Notes de la rédaction

Lorsqu’il commence à faire de la bande dessinée, Pochep n’est pas vraiment attiré par la vulgarisation : son domaine de prédilection est celui de l’humour. Mais lorsque des maisons d’éditions comme Le Lombard ou Casterman le sollicitent pour travailler sur des sujets aussi divers et peu connus pour lui que l’approche sociologique de l’adolescence ou l’histoire des guerres de religion, il se laisse tenter. Il découvre ainsi l’intérêt de produire de la bande dessinée de vulgarisation à quatre mains, avec des universitaires. Pour ce numéro d’Épistémocritique, il nous fait l’amitié d’un compte rendu d’expérience illustré.

Texte

La première fois qu’on m’a proposé de travailler sur un texte lié à la sociologie ou à l’histoire, j’ai hésité. En bande dessinée, mon domaine de prédilection est d’abord l’humour, voire l’absurde, et j’ai toujours navigué le plus souvent seul. Ici, je devais collaborer avec des personnes proposées par les maisons d’édition et qui n’étaient pas scénaristes, et veiller à ce que mon approche ne réduise ni ne dénature leurs propos. Finalement, il a été facile de me convaincre.

Figure 1. Dessin inédit réalisé pour Épistémocritique.

Figure 1. Dessin inédit réalisé pour Épistémocritique.

@ Pochep.

D’abord parce j’ai toujours eu une passion pour l’histoire. C’était même l’une de mes matières préférées au collège et au lycée – sans doute parce qu’elle alimentait mon petit théâtre imaginaire. De la même époque, je garde d’ailleurs un bon souvenir de séries comme « Il était une fois l’Homme » (la série animée) ou « L’Histoire de France en bande dessinée » (collection de fascicules aux éditions Larousse). Le terreau était donc plutôt favorable. Une autre chose qui a fait pencher la balance, c’est l’évolution du médium bande dessinée, qui a dépassé depuis longtemps le territoire du strict divertissement pour rencontrer les sciences humaines. Et enfin, éditeurs et directeurs de collections ont eu un excellent argument : mon approche humoristique pouvait rendre plus accessibles certains sujets parfois jugés arides.

Une fois le feu vert donné, le projet peut commencer. Une première rencontre a lieu dans les locaux de la maison d’édition. Il s’agit souvent d’un premier contact avec des professionnel·le·s de la recherche, de l’histoire ou du journalisme. Mon travail leur est souvent inconnu (ils et elles ont d’ailleurs rarement dépassé les classiques de leur jeunesse tels que Tintin ou Astérix), et je ne suis pas familier avec leur expertise.

Très vite, on pose une méthode de travail. Je n’attends pas qu’on me fournisse un scénario de bande dessinée avec des cases et des bulles. Non, non. Je les laisse d’abord dérouler leurs connaissances, puis leur demande d’imaginer les grandes lignes de personnages qui pourraient incarner un récit. Incarner cette histoire à travers des personnages qui vont permettre une meilleure introduction au récit et le jalonner de repères. Je reçois un texte souvent très détaillé, trop même, car bien au-delà de la pagination imposée par la maison d’édition.

En concertation permanente avec mon co-auteur ou ma co-autrice, en mode « ping-pong », je propose des coupes dans le texte. N’étant pas moi-même historien, j’ai besoin que ma main soit guidée ou retenue dans mes coupes. L’idée est aussi d’éviter d’appauvrir, de caricaturer ou de trahir le propos, pour parler autant aux spécialistes qu’aux profanes. C’est mon obsession. Pris·e au jeu, mon ou ma binôme s’autorise à proposer à son tour des mises en scène ou des idées visuelles pour faire avancer le projet et débloquer une situation. C’est très agréable d’observer l’autre se prendre au jeu de la bande dessinée.

Le projet passe par plusieurs étapes plus ou moins superposables : une fois les connaissances brutes converties en récit cohérent, je procède à une découpe en saynètes auxquelles j’attribue un certain nombre de pages et de vignettes en fonction de leur densité. Vient ensuite la phase de recherche crayonnée des personnages, des décors et des mises en scène, qui s’achève par une mise au propre et la mise en couleurs. Des ajustements sont possibles jusqu’à la dernière minute, c’est stimulant. Tout au long du chantier, si j’ai besoin de références visuelles, d’images, mon co-auteur tâche de me les fournir.

J’ai été enthousiasmé par tous les projets auxquels j’ai participé. Outre ma culture générale qui s’en trouve enrichie, je deviens conscient des enjeux très contemporains de toutes ces disciplines. On me laisse l’espace suffisant pour m’exprimer par le dessin et j’avoue que cela profite à la confiance que je porte à mon travail de dessinateur. Pour moi, c’est un moyen de devenir, le temps de quelques dizaines de pages, un vecteur de recherches importantes bel et bien ancrées dans l’actualité. Au-delà du projet, il y a aussi la rencontre avec un individu. Je sais que les collaborations entre dessinateur et chercheur ne sont pas toujours simples. Les retours de mes collègues dessinateurs montrent des situations très diverses, mais j’ai eu la chance d’avoir des collaborations réussies, et de véritables amitiés sont nées.

Depuis que j’ai goûté aux collaborations, je suis devenu avide de ce type de projets. Aujourd’hui, quand je suis seul aux commandes, je me sens presque perdu et j’attends impatiemment qu’on me propose un nouveau défi. Je me souviens particulièrement de l’album sur les guerres de religion réalisé avec Jérémie Foa. Le sujet et la personne m’ont profondément marqué. J’ai été tellement immergé dans le sujet que j’ai traîné à m’en défaire après avoir rendu les dernières pages, et j’ai même commencé à collectionner des pièces de monnaie du xvie siècle pour rester connecté au thème.

Le livre est dessiné, il est imprimé, et maintenant, c’est aux lecteurs de jouer leur rôle. Lors des rencontres et dédicaces, je constate qu’il existe, me concernant, deux types de lectorat : celui qui me lit lorsque je suis seul aux commandes et qui apprécie quoi que je raconte, et celui qui ne connaît pas mon travail et vient d’abord pour le sujet de l’ouvrage. Dans ce second cas, il est parfois frustrant que le dessin passe au second plan au profit du sujet. Mais c’est peut-être finalement tout l’enjeu d’un travail réussi de dessinateur : se mettre au service d’un propos, ni envahissant, ni totalement illustratif – juste l’espace nécessaire pour rester divertissant tout en me laissant le loisir de m’exprimer par le dessin.

Bibliographie

Pochep et Le Breton David, L’Adolescence, Bruxelles, Le Lombard, 2018 (La petite bédéthèque des savoirs).

Pochep et Foa Jérémie, Sacrées Guerres. De Catherine de Médicis à Henri IV , Paris, La Découverte/La Revue Dessinée, 2020 (Histoire dessinée de la France).

Pochep et Colmant Marie et Le Fort Gérard, Libération, nos années folles. 1980-1996, Bruxelles, Casterman, 2022.

Pochep et Idier Antoine, Résistances Queer. Une histoire des cultures LGBTQI+, Paris, La Découverte/Delcourt, 2023.

Illustrations

Citer cet article

Référence électronique

Pochep, « « L’histoire alimentait mon petit théâtre imaginaire » : quelques réflexions sur la vulgarisation historique en bande dessinée », Épistémocritique [En ligne], 27 | 2025, . Droits d'auteur : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : https://preo.ube.fr/epistemocritique/index.php?id=1005

Auteur

Pochep

Auteur de bande dessinée, France

C’est en 2008, dans la mouvance des blogs de bande dessinée, que Pochep commence à dessiner. Il alterne entre projets personnels et collectifs, entre presse et albums. Il est un contributeur régulier des revues TOPO, Spirou et Fluide Glacial. Il est l’auteur d’une douzaine d’albums, dont Sacrées Guerres (avec J. Foa, 2020, La découverte/La Revue Dessinée), Un Homme d’intérieur (2022, Exemplaire), Libération, nos années folles (avec G. Lefort et M. Colmant, 2022, Casterman), La Pierre bleue (2022, Le Monte-en-l’air), Résistances Queer (avec A. Idier, 2023, La Découverte/Delcourt), Amazing French Writers / Marguerite Duras (2024, Exemplaire).

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