Le 28 avril 2023, une journée d’études, tenue à l’université de Luxembourg, était consacrée à examiner les modalités de collaboration actuelles entre historien·ne·s et auteurices de bande dessinée en France1. Rassemblant universitaires et professionnel·les de la BD, l’événement visait à initier un dialogue et formuler quelques pistes de réflexion sur les collaborations entre bédéastes, historiennes et historiens. Il existe différentes façons de travailler ensemble, depuis l’approche indirecte, qui consiste pour les autrices et auteurs à se pencher sur les travaux et publications récentes des historien·nes, jusqu’à la collaboration directe. Ces liens se sont en effet renforcés dans le domaine du neuvième art depuis une dizaine d’années, donnant lieu à des formes narratives originales qui interrogent non seulement le sens de l’histoire, mais également la manière de la raconter et les publics auxquels elle est destinée. Ces échanges ont nourri mes réflexions sur ma propre méthode d’historienne, mais aussi de scénariste, puisque dans le cadre de mon projet doctoral, je fais équipe avec Laura Bensoussan pour créer une bande dessinée.
Fruit de nombreux échanges, notre collaboration s’appuie sur nos expertises respectives – Laura est illustratrice de formation2 et je suis chercheuse en histoire et histoire publique. Si ce type de collaboration n’est pas rare dans le monde de la production historique à destination des spécialistes et du grand public, mon apport est celui d’une autoréflexion sur mes objets et ma méthode. En qualité de chercheuse, mon objectif est de valoriser un sujet historique que j’analyse depuis de nombreuses années : les marraines de guerre pendant la Première Guerre mondiale en France. C’est une matière passionnante pour élaborer une fiction « vraie ». De son côté, l’illustratrice doit s’emparer de ce même sujet pour appréhender les enjeux de ces travaux de recherches afin qu’ensemble nous puissions en faire un récit dessiné. Les outils de la narration peuvent rendre ce sujet historique attrayant et intéressant pour le grand public, à condition d’utiliser les sources à bon escient. C’est là qu’une collaboration avec une illustratrice devient déterminante. Façonner une héroïne de BD et construire un dialogue ne relève pas de mes compétences premières. Aussi, comment fusionner nos savoir-faire au service d’une histoire ? Je propose de partager quelques éléments de cette expérience en cours.
Cadre du projet doctoral et de production
Mon projet doctoral porte sur un corpus que j’ai mis cinq ans à établir. J’ai récolté les sources avec un objectif : comprendre comment et pourquoi certaines femmes, majoritairement issues de la bourgeoisie, se sont investies dans l’effort de guerre en devenant marraines de guerre, c’est-à-dire en nouant des relations avec des soldats au front ou en captivité, en correspondant avec eux et, de temps en temps, en leur envoyant des paquets de vêtements et de victuailles. J’ai cherché à réunir le maximum de sources comme des lettres, des cartes postales, des productions culturelles, telles que des pièces de théâtre, des romans ou des chansons, ainsi que des articles de presse, des documents militaires, des documents administratifs et, lorsque cela était possible, des témoignages. À ce moment du processus, je n’avais pas encore l’idée de produire une bande dessinée. Elle me vient plus tard, dans un souci de valoriser autrement cette recherche riche et stimulante, et d’ouvrir de nouvelles perspectives créatives et pédagogiques.
En m’engageant dans cette approche, je sollicite une nouvelle fois Laura Bensoussan, illustratrice avec qui j’avais déjà travaillé en 2018. Nous avions appris à collaborer sur un projet très différent, la création d’un livre pour enfants, qui était alors éloigné de toute recherche académique. À l’aide d’un scénario préalablement rédigé, j’avais laissé carte blanche à l’illustratrice pour s’emparer des personnages, des décors et des idées. Les discussions ont aidé à atteindre l’objectif et à traduire visuellement l’idée que j’avais en tête. Cependant, entre ce projet de livre pour enfants3 et la création d’une bande dessinée inspirée de mes travaux de recherche, notre méthodologie a évolué. Initiée en dehors de l’université, notre collaboration progresse donc vers une méthode plus rigoureuse tout en souhaitant préserver la créativité des débuts.
Le pas à pas : mise en place d’un nouveau processus de collaboration
En débutant le projet, notre cadre de production se résumait à une totale liberté, autant dans la forme que dans le fond. Nous pouvions aussi bien réaliser une bande dessinée documentaire qu’une bande dessinée historique. Ayant suivi une formation en école de cinéma avant mes études d’historienne, j’ai voulu renouer avec la fiction.
La première étape a été de convaincre Laura de me rejoindre dans cette expérience. Mon objet d’étude s’inscrivant dans la Première Guerre mondiale, sa première réaction n’a pas été enthousiaste. Elle s’en rappelle en ces termes :
Au départ, cela ne me bottait absolument pas ! Pour plusieurs raisons… D’abord parce qu’étant très impressionnable et émotive, créer du dessin en rapport avec la guerre ne me parlait pas du tout. Et l’idée de devoir faire beaucoup de recherche de documentation – parce que je voulais faire quelque chose de juste – ne me faisait pas très envie et me stressait beaucoup d’avance4.
C’est en expliquant ma démarche de façon détaillée que j’ai pu éveiller sa curiosité. En effet, je voulais d’emblée que l’histoire se déroule entièrement du côté de la marraine – quitte à ne pas découvrir la joie d’un soldat sans famille au front ou dans un camp de prisonniers lorsqu’il reçoit une lettre. L’argument que j’avais formulé et proposé à l’illustratrice était le suivant : comprendre comment l’expérience d’une marraine de guerre se vit à l’arrière, loin du front. En tant que lectrice, je désire apprendre ce qui se joue dans l’esprit d’autrui5. S’il y a pléthore de récits de soldats, la bande dessinée ne faisant pas exception à ce sujet, il est essentiel d’explorer l’autre versant du conflit, à savoir le récit des civiles à l’arrière afin d’offrir une perspective plus équilibrée et une vision plus globale de la guerre. Cette volonté de rendre la voix aux marraines m’a incitée à réévaluer plus profondément ma manière de raconter l’histoire. Ainsi, Laura a accepté de faire équipe avec moi pour réfléchir à la narration, aux personnages et au graphisme pour traduire ma recherche scientifique en bande dessinée.
Figure 1. Laura Bensoussan, Aliénor Gandanger, Portrait en pied de l’héroïne de l’histoire, Augustine Bouquet marraine de guerre pendant la Grande Guerre.
© Bensoussan – Gandanger.
La deuxième étape de notre collaboration, dans le cadre de mon projet doctoral, a été d’appréhender la manière dont nous allions travailler ensemble. Dans un entretien de la revue en ligne Entre-Temps, l’illustratrice Anne Simon confie à Margot Renard que mettre ensemble un·e auteurice et un·e historien·ne relève en réalité du mariage forcé6. Il faut créer le bon tandem. En cela, nos premières conversations avec Laura, en début de projet, ont été essentielles pour partager nos réticences, nos envies, nos objectifs respectifs. La dimension historique du récit, c’est-à-dire la vraisemblance des vêtements, des lieux, et même la façon de parler au début du xxe siècle, angoissaient beaucoup l’illustratrice. Laura a toutefois rapidement pris confiance en voyant que, depuis 2018, j’avais déjà rassemblé beaucoup de matière au cours de mon mémoire de recherche et pour ma thèse de doctorat. Si vous lui demandez « comment travailler avec un·e historien·ne ? », Laura répond ainsi :
J’ai envie de dire comme avec n’importe qui ! Si j’effectue un travail en binôme, on s’échange nos idées et on essaye de les faire coïncider, pour réussir à tirer le mieux de chacun de nos domaines d’expertise7.
Dans cette perspective, nous avons commencé à bâtir notre histoire pas à pas, en cherchant à identifier quelle expérience de marraine de guerre nous voulions raconter, en respectant la réalité historique tout en évitant d’être trop didactiques.
Figure 2. Planche au crayon de Laura Bensoussan.
Scène 2, réception d’une première lettre d’un combattant : Lucienne rejoint son amie Augustine à l’église de Saint-Mandé pour lui annoncer qu’elle a reçu sa première lettre de filleul et qu’elle veut la lire avec elle. Projet de bande dessinée d’Aliénor Gandanger et Laura Bensoussan.
© Bensoussan – Gandanger.
Qui pour prendre la relève de Bécassine ?
Jusqu’à présent, aucune héroïne de bande dessinée n’a succédé à Bécassine pour raconter le parcours d’une marraine de guerre8. Traduire visuellement et narrativement cet engagement recouvre plusieurs enjeux. La première étape a été de m’autoriser, en tant que chercheuse, à définir l’expérience et la personnalité d’une marraine de guerre, gardant en tête toutes celles dont j’ai lu les témoignages avant et pendant la création de la bande dessinée. La deuxième étape a consisté à trouver un angle de narration pour cette expérience. En somme, comment rendre dynamique un engagement que les lecteurices vivent depuis leur salon, loin des combats et des souffrances ? Et troisième étape, nous avons cherché à convaincre une maison d’édition d’accompagner et publier ce projet de bande dessinée.
Nous avons pris pour point de départ le récit historique de la marraine de guerre Yvonne Fleury. Dès l’automne 2021, nous avons préparé un dossier complet avec une note d’intention mettant en avant l’originalité du sujet ; un résumé de l’histoire ; une présentation des personnages principaux, à savoir la marraine de guerre, deux amies et leurs trois filleuls ; une proposition de couverture et les sept premières planches de l’histoire. Les retours sont arrivés début octobre : « Il y a d’évidentes qualités dans la mise en scène de votre scénario, mais je n’accroche pas au style graphique de votre illustratrice, dont les aspects un peu naïfs me paraissent desservir le récit9 » ; « En effet c’est un beau projet. Le travail graphique et la mise en couleurs sont très bien rendus. Par contre j’avoue que j’ai eu plus de mal avec les textes, la mise en scène10. » D’autres maisons d’édition ont sobrement décliné la proposition en formulant que cela ne correspondait pas à leur ligne éditoriale, que cela ne les avait pas assez enthousiasmées, ou encore qu’elles ne pourraient pas défendre le projet, malgré ses atouts :
[…] (un scénario bien construit, des rebondissements structurant le récit, une plongée au cœur de l’Histoire), nous craignons de ne pas être la maison d’édition qui lui convienne. Nous trouvons intéressant de prendre le point de vue des marraines de guerre pour raconter le quotidien lors de cette période historique, mais nous pensons que cela serait davantage adapté à un public jeune adulte/adulte. De plus, si votre style graphique est pertinent et en accord avec l’univers de votre projet, il ne correspond pas à ce que nous avons l’habitude de publier11.
Le retour le plus pertinent à nos yeux date du 10 novembre 2021 et souligne une problématique cruciale :
Le fait que le sujet soit tout à fait dans l’air du temps, car à la croisée de deux genres très populaires en bande dessinée (les albums sur la guerre/la résistance et les albums féministes), est sa principale faiblesse. En effet, actuellement, le marché est noyé sous ce type d’albums. Dont certains qui connaissent un succès notoire tel Madeleine résistante qui vient de sortir chez Dupuis. Dès lors, il est très difficile de se démarquer avec des sujets approchants. […] Pour l’ensemble de ces raisons, nous n’allons pas pouvoir donner suite à votre projet12.
Visiblement, nous n’avons pas réussi à proposer, voire à imposer, un autre regard sur la guerre et éviter la confusion entre les Première et Seconde Guerres mondiales.
À ce premier problème s’ajoute celui de la narration. Comment faire place à des récits et des rôles moins héroïques ou spectaculaires ? L’action des marraines de guerre se manifeste principalement à travers l’envoi de lettres, de colis et parfois par des activités vécues lors d’une permission, des aspects qui peuvent sembler difficiles à représenter. C’est ici que doivent s’opérer des choix forts : assumer l’ordinaire d’une vie de marraine de guerre en s’appuyant sur la puissance narrative et visuelle de la bande dessinée afin de capturer et communiquer les émotions suscitées par ces liens humains. En somme, proposer une perspective immersive sur d’autres réalités de la Grande Guerre et à travers une héroïne de papier.
À chaque défi, sa solution ?
Le véritable défi ne réside pas tant dans la collaboration avec une illustratrice, mais plutôt dans le manque de recul entre l’analyse de mes sources et ma capacité à les partager avec mon équipière illustratrice. De plus, nous voulons créer une héroïne qui échappe aux stéréotypes, sans pour autant en faire une badass qui remue ciel et terre pour soutenir un homme au front. Le défi consiste à élaborer ce récit sans éditeurice et sans retours professionnels, tout en réalisant une BD dans un temps restreint. Revenons donc point par point sur ces trois enjeux identifiés.
Comme me le rappelait Laura, une bande dessinée requiert idéalement un travail à temps plein. Dans notre cadre de production, ce travail de création se fait dans le temps long, ce qui n’est pas anodin, car ma compréhension du sujet s’affine à mesure que nous avançons. Lorsque nous avons débuté le projet, mes connaissances se résumaient à mon travail de microhistoire sur Yvonne Fleury, réalisé en un an et demi de recherche. J’avais lu plus de quatre cents lettres, les journaux intimes de cette marraine de guerre, échangé avec les descendantes indirectes et trouvé plus d’informations sur l’une des fondatrices incontournables du marrainage, Marguerite de Lens. Je ne partais donc pas de rien. C’est grâce à ma collaboration avec Laura que j’ai pu sortir la tête des archives et rafraîchir mes questions de recherche par la fiction. Habituellement, les chercheur·es s’aident des travaux d’autres historien·nes, des colloques, des ateliers de recherches, mais dans mon cas précis, la bande dessinée et ses codes m’aidaient également à me questionner, pour nourrir des personnages, une narration, des dialogues. Aussi, j’oscille depuis les débuts de ce projet doctoral entre nécessité d’immersion dans les archives et adaptation continue des recherches à travers la fiction.
Si, comme je l’évoquais plus haut, nous avons d’abord cherché à inscrire notre projet dans un cadre plus conforme à la conception d’une bande dessinée, à savoir trouver un·e éditeurice pour être accompagnées, soutenues, conseillées sur nos idées et notre récit, cela n’a pas été sans mal. Suivre la voie classique – soumettre notre dossier à des maisons d’éditions – n’a pas donné de résultats probants, malgré les relances auprès de quelques - un·es qui avaient marqué leur intérêt pour le projet. Le manque de temps – du fait de nos impératifs respectifs – et de financements, notamment pour la prise en charge des frais de déplacements pour Laura – n’a pas aidé pour courir les festivals et défendre notre projet auprès des professionnels. De cette situation une question a émergé : comment convaincre des éditeurices alors que le projet était encore en gestation. Nos personnages sont nés assez rapidement, mais tout était encore à construire pour consolider leur biographie fictive. De même pour la narration, comment jouer avec la chronologie ? Comment s’en détacher ? Quelles astuces employer pour rendre agréable et ludique une histoire de marraine de guerre ? Finalement, après deux dépôts de dossiers en deux ans, nous avons décidé d’abandonner momentanément la recherche d’un·e éditeurice. Dans ce laps de temps, j’ai effectivement reçu une bourse généreuse avec laquelle j’ai pu financer l’illustratrice, lui permettre de consacrer du temps à ce projet et de quitter cette situation bancale de travail non rémunéré13. À compter de ce moment, notre collaboration a pris une tournure différente. Nous avons eu pleine liberté dans la manière de travailler, dans le rythme à s’imposer, dans les échanges pour approfondir notre histoire. Nous étions certes privées du regard des éditeurices – compensé par les conseils d’auteurs que nous remercions chaleureusement14, mais nous avons fini par nous en accommoder pour faire avancer le projet et théoriser cette pratique pour mon projet doctoral.
Enfin, le dernier défi que j’évoquerai ici est notre rapport à la narration en bande dessinée. Traiter un sujet au long court est une première, pour Laura comme pour moi. Le travail d’écriture que j’ai effectué dans le cadre de mon mémoire de recherche était une belle occasion de mettre l’histoire en récit, en cherchant à jouer sur les codes académiques. Laura n’a jamais suivi de cours de scénario lors de sa formation. Aussi avons-nous décidé d’être co-scénaristes et, pour l’instant, de ne pas chercher à tout prix à créer un scénario global. Notre document de travail est un séquencier sur lequel nous avons travaillé maintes fois. Visualisant nos scènes ainsi, nous avons pu approfondir les interactions entre personnages dans les décors conçus au fil de nos discussions. Cette manière de procéder a cependant l’inconvénient de créer un système par blocs, où chaque scène traite d’un sujet spécifique. C’est en continuant à lire nous-mêmes des bandes dessinées15 et à chercher de la fluidité dans la narration que nous avons amélioré les premières pages de notre histoire. Nous avons appris la mécanique du récit en tenant compte de notre expérience de lectrices et amatrices de bande dessinée. Après des débuts autodidactes, nos idées narratives ont significativement évolué.
Nous avons donc ajusté sans cesse notre méthodologie. En choisissant de collaborer avec une illustratrice dans le cadre d’un projet doctoral, j’embrasse à la fois la méthodologie historique et les techniques de narration propres à la fiction dessinée. Ce défi m’incite à utiliser des procédés heuristiques pour les sciences sociales : les récits en parallèle, les dialogues, l’entrée dans la tête d’un personnage, les ellipses, etc16. La problématique est de réussir à faire de l’objet d’étude un récit qui ne soit ni une leçon d’histoire ni un documentaire exhaustif, mais bien une histoire en bande dessinée. Donc de s’appuyer sur le dessin, pour raconter et pour faire comprendre17.


