Bande dessinée et partage des savoirs. Introduction au second numéro

  • Popularising Knowledge with Comics. Introduction to the Second Issue

Texte

Le premier volet de ce double dossier sur la bande dessinée et le partage des savoirs avait pour ambition d’interroger ce qui s’impose désormais comme un genre nouveau en bande dessinée. Genre à maturation lente, dont la pratique est désormais courante mais dont les codes demeurent en phase de consolidation, la bande dessinée de vulgarisation trouve déjà quelques fondements dans les premiers essais de récits séquentiels, l’œuvre d’un Winsor McCay ou d’un Rodolphe Töpffer se montrant d’emblée réceptive aux débats scientifiques contemporains. Il n’en demeure pas moins que, depuis une quinzaine d’années environ, la vulgarisation en bande dessinée a connu un essor radical. Le premier volet de ce numéro d’Épistémocritique se concentrait sur une première analyse, sinon une tentative de définition, des pratiques éditoriales qui la promeuvent comme de ses caractéristiques formelles. L’hyper-recours aux caractéristiques essentielles de la bande dessinée, à savoir l’hybridité, l’intermédialité et une grande adaptabilité graphique et textuelle, caractérisent ainsi cette production protéiforme, encore difficile à définir d’un seul tenant mais que le temps, peut-être, permettra de mieux saisir à mesure que s’affirment les techniques et méthodes des auteurices.

Ce deuxième volet se concentre sur un segment plus particulier de cette bande dessinée, à savoir la vulgarisation historique. On le sait, l’histoire est depuis longtemps appréciée des lecteurices français·es1, mais le phénomène va croissant lui aussi depuis une quinzaine d’années2. La bande dessinée historique inclut elle-même bon nombre de best-sellers, que l’on parle d’auteurs consacrés tels Jacques Tardi (Le Cri du peuple) ou François Bourgeon (Les Passagers du vent), ou de séries au long cours très appréciées du public (Les Aigles de Rome, Les 7 Vies de L'Épervier, Il était une fois en France…). Cette relation entre bande dessinée et histoire a fait l’objet d’un numéro important de Sociétés & Représentations dirigé par Sylvain Lesage, qui offrait un premier état de la recherche en histoire de la bande dessinée3. Plus spécifiquement centrée sur la bande dessinée de vulgarisation historique, cette livraison d’Épistémocritique vise quant à elle à contribuer à l’histoire éditoriale de ce segment en présentant deux types de textes – des études académiques et des témoignages directs d’acteurices du milieu – permettant de faire rayonner la richesse des échanges existant entre le monde universitaire et le monde des arts. Ce croisement d’analyses et de témoignages montre à quel point l’histoire en tant que discipline demeure pionnière dans sa façon d’élaborer des méthodes de transmission des savoirs, permettant à l’ensemble de la bande dessinée de vulgarisation de se développer par la suite.

Pour cette raison, et ne serait-ce que parce que l’Histoire de France en bande dessinée (Larousse, 1976-1978) apparaît indubitablement comme une collection fondatrice dans ce médium, l’empan chronologique de cette livraison sera plus large, ouvrant par la même occasion quelques perspectives sur l’histoire de la bande dessinée de vulgarisation. Menée par Christophe Meunier, la première étude du dossier est consacrée à cette collection pédagogique fondatrice, dont il interroge l’historicité et les modalités graphiques de transmission des savoirs. Cette collection a ouvert la voie aux séries actuelles telles que « Ils ont fait l’histoire », série de biographies de « grands hommes » éditée par Glénat, la série 14‑18 (Delcourt, 2014‑2018)4, ou encore les histoires de villes en bande dessinée éditées à Rouen par Petit à Petit.

L’article de Nicolas Labarre permet quant à lui de revenir plus précisément sur la relation ancienne unissant bande dessinée documentaire et bande dessinée de vulgarisation, en étudiant cette fois-ci un comic book américain publié de 1952 à 1960 sous l’égide de l’American Railroad Association : au fil des livraisons, le jeune lecteur en apprend davantage sur le fonctionnement et les métiers du chemin de fer, la série revenant régulièrement sur l’histoire des États-Unis par le biais du train. La promotion du chemin de fer et la volonté de capter l’attention du jeune lectorat pour susciter des vocations vont de pair ici. Ce cas américain illustre remarquablement une tendance marketing forte de la fin du xixe et du xxe siècle, allant de la pratique des chromos illustrés sur l’histoire de France glissés dans les tablettes de chocolat5 aux bandes dessinées à couverture souple distribuées dans les stations essence des années 1980-1990. Fait intéressant, cette pratique initialement employée dans le secteur privé semble avoir trouvé son renouveau au xxie siècle dans diverses institutions muséales6 et scientifiques7. Incluant aussi bien des titres anecdotiques que des commandes remarquablement exécutées, cette production témoigne d’un accompagnement éditorial variant du tout au tout, et recouvre aussi bien des ouvrages numériques gratuits que des bandes dessinées cartonnées de format et de prix variables. Il reste encore à dresser l’histoire et le panorama de cette bande dessinée peinant parfois à trouver le juste équilibre entre promotion, vulgarisation et fiction, dont Nicolas Labarre donne ici un premier aperçu.

Le dossier renoue ensuite avec la bande dessinée de vulgarisation historique contemporaine en proposant deux études complémentaires portant sur l’équilibre fiction/vulgarisation. La première, proposée par Julie Gallego, interroge les méthodes de vulgarisation mais aussi de fictionnalisation employées par Valérie Mangin dans la scénarisation de la série Alix Senator. Chronologiquement située bien des années après la série classique publiée par Jacques Martin aux éditions Casterman, Alix Senator se lit évidemment comme une bande dessinée de fiction historique, mais l’étude de Julie Gallego montre à quel point les variations d’éditions (avec ou sans cahier historique) et l’accompagnement numérique exceptionnel en font un cas d’étude remarquable : proposant à première vue une forme de vulgarisation « à la carte » permettant de satisfaire le lectorat le plus dilettante comme le plus passionné par l’histoire de Rome, ce paratexte d’une ampleur inédite finit par ouvrir des perspectives fascinantes sur la poétique à l’œuvre dans une écriture à l’exigence toute chartiste et d’une indéniable qualité littéraire.

Menée par Christiane Connan‑Pintado, l’étude suivante se concentre sur une bande dessinée de vulgarisation historique plurielle. Tirant parti aussi bien d’une sérialité identifiable que de monographies uniques, cette production est majoritairement issue de collaborations avec des historien·nes ou du travail parfois titanesque d’auteurices seul·es qui, par un travail simultané de documentation et de mise en fiction, interrogent l’histoire, en renouvellent le récit, en explicitent la « fabrique » historiographique8. Ce faisant, ils et elles valorisent la pluralité des récits, des expériences, des lieux et des situations d’où l’histoire est énoncée, en lui gardant ses nuances et sa complexité, et en redonnant parfois leur voix aux invisibilisé·es de l’histoire. Dans cette perspective, Christiane Connan‑Pintado montre trois usages à la fois différents et complémentaires de la bande dessinée pour restituer l’histoire de l’esclavage dans des récits destinés à la jeunesse. Les modalités de narration, très variées, peuvent aussi bien viser à garder l’équilibre entre édification et instruction, ou mettre en scène de façon plus intime les questionnements, voire les colères des auteurices, qui deviennent dès lors des personnages du récit.

Faisant suite à ces quatre études, la section « Éclairages » présente trois témoignages d’acteurs que nous voulions aussi représentatifs que possible de la richesse actuelle de ce segment éditorial. Ainsi, le texte de Sylvain Venayre témoigne de ces nouvelles manières d’écrire et de réactiver l’histoire : historien et professeur à l’université de Grenoble-Alpes, il revient sur son expérience de scénariste de bandes dessinées historiques et de directeur de la collection « L’histoire dessinée de la France » (La Découverte/La Revue Dessinée), ainsi que de la collection de bandes dessinées de sciences humaines et sociales co-éditée par Delcourt et La Découverte depuis 2023. Scénariste et dessinateur, Pochep nous raconte quant à lui comment plusieurs projets de commande se sont révélés riches d’apprentissages et d’échanges avec ses co-auteurs universitaires. Dialoguant en ce sens avec le récit de Marion Montaigne publié dans le premier volet de ce dossier9, son témoignage montre aussi comment un auteur déjà réputé auprès d’un public féru de bande dessinée humoristique peut avoir envie de sortir de son domaine de prédilection pour ouvrir sa pratique à de nouvelles méthodes de travail, et y trouver son compte bien au-delà d’une simple activité alimentaire. Pochep nous a par ailleurs fait l’amitié de nous offrir un dessin inédit pour accompagner son texte, nous l’en remercions chaleureusement. Enfin, nous souhaitions proposer un texte révélateur des questionnements et des pratiques des jeunes chercheurs et chercheuses. Aliénor Gandanger, historienne autrice d'une thèse de doctorat sur les marraines de guerre de 1914 à 1918, a bien voulu nous parler de l’adaptation de sa recherche en bande dessinée, qu’elle accomplit simultanément et en collaboration avec la dessinatrice Laura Bensoussan : financement, efficacité du récit, rigueur historique, autant d’éléments inévitables dont elle rend compte ici, et qui ont tous une influence sur la forme finale du récit.

Enfin, ce numéro double se conclut sur deux entretiens ouvrant de nouveau sur l’ensemble de la vulgarisation en bande dessinée. Le premier entretien interroge la dynamique à l’œuvre dans ces travaux souvent menés en duo. Florent Perget, chercheur spécialiste des relations entre bande dessinée et enseignement littéraire10, est allé à la rencontre des auteurs de Sertão, publié en 2024 chez Futuropolis : Sébastien Carcelle, ingénieur agronome devenu prêtre catholique puis docteur en anthropologie, auteur d’une thèse qu’il a adaptée en bande dessinée, et Laurent Houssin, dessinateur aussi à l’aise chez Fluide glacial que dans la bande dessinée à orientation pédagogique, reviennent pour lui sur le processus de création en binôme, processus influencé par la curiosité pour le sujet, mais aussi par l’amitié et, dans le cas présent, par un engagement écologique commun. Se pose aussi la question de l’interprétation graphique des intentions du scénariste, des intuitions du dessinateur quant aux non-dits du scénario, et de la façon dont se négocient ou se croisent les regards du binôme créatif. Ils racontent ainsi leur expérience d’une bande dessinée dont les formes ne cessent d’évoluer et de s’enrichir au contact des autres médiums artistiques, des sujets et des interrogations des disciplines qui la traversent. Cela avec l’idée, toujours centrale et commune à tous·tes, de faire vivre et de transmettre les savoirs scientifiques au plus grand nombre.

Le second entretien renoue avec les interrogations formulées en ouverture du premier volet de ce numéro sur la relation symbiotique unissant bande dessinée de vulgarisation, bande dessinée du réel et documentaire. Tirant parti de ces trois massifs éditoriaux, les enquêtes sociologiques, l’investigation journalistique, les récits et carnets de voyage, les biographies et autobiographies ne manquent pas de donner naissance à des ouvrages où le cadrage pédagogique ne doit jamais tout à fait disparaître. Nous avons donc souhaité conclure avec le point de vue d’auteurices et éditeurs familiers de ces multiples facettes. Valentine Cuny‑Le Callet, chercheuse et autrice de Perpendiculaire au soleil (Delcourt, 2022), s’entretient ainsi avec Louis‑Antoine Dujardin, éditeur chez Delcourt à qui l’on doit notamment la publication d’enquêtes telles que Algues vertes11, Sarkozy-Kadhafi12, ou plus récemment Le genre du capital13. Ensemble, ils discutent des enjeux liés à l’édition de ces récits dessinés dits de « non-fiction », qui séduisent le lectorat mais doivent perpétuellement veiller à maintenir un juste équilibre. L’expérimentation éditoriale prédomine, à tel point que l’on peut encore parler d’« industrie du prototype ». Une formule qui sied aussi merveilleusement à la bande dessinée de vulgarisation contemporaine.

Notes

1 Renard Margot, Aux origines du roman national. La construction d’un mythe par les images, de Vercingétorix aux Sans-culottes (1814-1848), Paris, Mare & Martin, 2023. Retour au texte

2 Lesage Sylvain, « Écrire l’histoire en images. Les historiens et la tentation de la bande dessinée », Le Mouvement social, n° 269-270, Paris, Éditions La Découverte, 2019. Retour au texte

3 Lesage Sylvain (dir.), « La bande dessinée au prisme de l’histoire », Paris, Éd. de la Sorbonne, 2022 (Sociétés & Représentations, dossier « Histoire et bande dessinée », n° 53). Retour au texte

4 Les dix tomes de la série sont d’Éric Corbeyran au scénario et Étienne Le Roux au dessin. Retour au texte

5 Bien analysées par Florian Besson dans sa communication non publiée « Un maillon de la chaîne médiévaliste : étudier les images pédagogico-historiques du xixe siècle », colloque « Dessiner l’Histoire. Récits historiques, illustrations et bandes dessinées en France (xixe-xxie siècles) », organisation Sylvain Venayre, université Grenoble-Alpes, 11-12 mars 2025. Voir également l’exposition « Images de France et chocolat : quand Poulain illustrait la France et son histoire », 1er-31 octobre 2025, grilles de la Préfecture de Blois, à l’occasion des Rendez-Vous de l’Histoire de Blois. Retour au texte

6 Sont notamment concernés les grands musées tels que le Louvre, le musée d’Orsay, le musée du Quai Branly, mais aussi des institutions de taille plus modeste comme le musée Balzac du château de Saché en Touraine. Voir l’exposition « Vautrin contre Balzac », en ligne [https://www.musee-balzac.fr/agenda/exposition/exposition-temporaire-vautrin-contre-balzac-le-roman-a-lepreuve-de-laffaire-criminelle/]. Retour au texte

7 Voir notre introduction au premier volume de ce dossier, § 9 : https://preo.ube.fr/epistemocritique/index.php?id=818 Retour au texte

8 Les exemples ne manquent pas : Pochep et Foa Jérémie, Sacrées Guerres, Paris, La Découverte/La Revue Dessinée, 2020 ; Dytar Jean, Florida, Paris, Delcourt, 2018 ou, avec Bertrand Romain, Les Sentiers d’Anahuac, Paris, Delcourt, 2025 ; Savoia Sylvain, Les Esclaves oubliés de Tromelin (Dupuis, 2015), etc. Retour au texte

9 « La vulgarisation selon – Marion – Montaigne », Épistémocritique, 26, 2025, 21 octobre 2025, en ligne [https://preo.ube.fr/epistemocritique/index.php?id=851]. Retour au texte

10 Perget Florent, « Fiction(s) de la non-fiction : paradoxes, poétique et rhétorique de la bande dessinée de vulgarisation », Épistémocritique, 26, 2025, 21 octobre 2025. En ligne [https://preo.ube.fr/epistemocritique/index.php?id=821]. Retour au texte

11 Léraud Inès (scénario), Van Hove Pierre (scénario et dessin), Mathilda (couleurs), Algues vertes, Paris, Delcourt, 2019. Retour au texte

12 Despratx Michel, Gueguen Élodie, Arfi Fabrice, Le Guilcher Geoffrey, Collombat Benoît (scénario), Chavant Thierry (dessin), Cécily (couleurs), Sarkozy-Kadhafi, Paris, Delcourt, 2019. Retour au texte

13 Bessière Céline, GollacSybille (scénario), Puchol Jeanne (dessin et couleurs), Le Genre du capital. Enquêter sur les inégalités dans la famille, Paris, Delcourt/La Découverte, 2023. Cette bande dessinée est parue dans la collection dirigée par Sylvain Venayre et évoquée dans son récit. Retour au texte

Citer cet article

Référence électronique

Axel Hohnsbein et Margot Renard, « Bande dessinée et partage des savoirs. Introduction au second numéro », Épistémocritique [En ligne], 27 | 2025, . Droits d'auteur : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : https://preo.ube.fr/epistemocritique/index.php?id=960

Auteurs

Axel Hohnsbein

Sciences, Philosophie, Humanités (SPH), université de Bordeaux, France

Axel Hohnsbein est maître de conférences à l’université de Bordeaux et membre de l’équipe Sciences, Philosophie, Humanités (UMRU 4574). Ses recherches portent sur la vulgarisation scientifique aux xixe siècle et xxe siècle. Il est l’auteur d’une thèse intitulée La Science en mouvement. La presse de vulgarisation scientifique au prisme des dispositifs optiques (1851-1903), Épistémocritique, 2021, URL : https://epistemocritique.org/la-science-en-mouvement/ ; il a codirigé avec Delphine Gleizes l’ouvrage Visages de l’objet imprimé. Les frontispices au  siècle, Paris, Sorbonne Université Presse, 2024.

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Margot Renard

Interactions, transferts, ruptures artistiques et culturelles (InTRu), université de Tours, France

Margot Renard est docteure en histoire de l’art, spécialiste des représentations et des usages de l’histoire dans les arts visuels du xixe siècle et dans la bande dessinée contemporaine. Elle a été ATER en histoire de l’art contemporain à l’université de Tours de 2017 à 2020 puis post-doctorante au sein du groupe de recherche COMICS à l’université de Gand de 2021 à 2024. Sa thèse publiée s’intitule Aux origines du roman national. La construction d’un mythe par les images, de Vercingétorix aux Sans-culottes (1814-1848) (Mare & Martin, 2023). Elle a coordonné le dossier thématique « Bande dessinée et histoire » pour la revue en ligne Neuvième Art de la Cité de la Bande Dessinée en 2024, et récemment publié plusieurs articles sur les relations entre arts, cultures graphiques, histoire et histoire de l’art. Elle est également rédactrice en chef adjointe de la revue Entre-Temps, URL : https://entre-temps.net/.

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