Michel Roux, La colonisation militaire en Phrygie (ive siècle avant-iiie siècle après J.-C.)

p. 254-256

Référence(s) :

Michel Roux, La colonisation militaire en Phrygie (ive siècle avant-iiie siècle après J.-C.), Tome 1, Synthèse, Lyon, Maison de l’Orient Méditerranéen, 2023, 563 p., 70 €, ISBN 9782356680808. Tome 2, disponible uniquement en version numérique, https://books.openedition.org/momeditions

Texte

Voici un livre qui aurait constitué une vraie thèse d’État, comme on en faisait autrefois : un « pavé » de 563 pages, au format A4, pour le premier volume, une synthèse (un deuxième volume, un recueil des sources, n’est disponible qu’en version numérique). Il comporte une introduction, trois parties équilibrées et une conclusion, auxquelles s’ajoutent une impressionnante bibliographie (p. 477-556) et des indices tout aussi remarquables.

L’auteur s’inscrit dans une tradition illustrée notamment par William M. Ramsay, Louis Robert et Thomas Drew-Bear, très présents dans cet ouvrage, qui est un monument d’érudition, ce que confirme l’examen des notes de bas de page. L’argumentation est appuyée par de belles cartes, par des tableaux « pflaumiens » et par des discussions serrées ; les conclusions emportent souvent l’adhésion.

L’introduction, classique dans ce genre d’ouvrages, définit le sujet : une étude de la présence militaire en Phrygie, et de son impact sur les populations locales. Elle propose aussi une historiographie du sujet, une brève présentation des sources et un exposé des difficultés du sujet.

La première partie propose un vrai tableau de la Phrygie, à travers une étude des structures dans l’espace, en fonction surtout des routes. Du point de vue topographique, ce territoire se divise en cinq régions, chacune comprenant ce que nous appellerions des sous-régions. Des villes bien connues y côtoient des sites moins souvent présents dans les manuels. On distinguera dans le nord Aezanoi et Ankyra de Phrygie, dans l’est Synnada et Dokiméion, dans la zone située entre le plateau et les grandes vallées Antioche de Phrygie-Pisidie, dans le centre Apamée du Méandre et Laodicée du Lykos ; le sud est moins riche en villes illustres et même en villes tout court. Il apparaît, en conclusion, que la présence militaire dans cette région se caractérisait par une densité exceptionnelle, surtout à l’époque romaine où régnait la paix. L’implantation s’est faite le long des rocades à l’époque des Séleucides, et elle s’est traduite par une mainmise en profondeur à l’époque des Attalides.

La deuxième partie est une étude économique, comme il convient à un travail d’historien. Il était logique de commencer par la terre, source de toutes les richesses jusqu’au xixe s. La propriété foncière a été marquée par des implantations de soldats, qui ont constitué une « mainmise allogène » dont l’importance est difficile à mesurer. Mais elle s’est poursuivie à toutes les époques, avec des statuts juridiques variés et sous des noms différents. Les Achéménides, ou du moins leurs satrapes, ont installé des colons qui ont survécu, plus ou moins bien, aux époques suivantes. L’époque hellénistique a vu arriver des garnisons et des colonies. Quant aux autorités romaines, elles ont implanté des collectivités, des colonies militaires (par exemple à Antioche de Phrygie-Pisidie), et des individus, des vétérans. Il est à noter toutefois que les anciens soldats ou vétérans, par définition, n’étaient plus des soldats.

Quoi qu’il en soit, ces militaires et anciens militaires jouaient un rôle économique important comme producteurs. Ils troquaient l’épée pour le fer de la charrue et ils se transformaient en paysans, pour l’essentiel. L’étude de la consommation a permis à l’auteur d’ouvrir une fenêtre sur leur vie quotidienne, soit sur un peu d’anthropologie. C’est ainsi qu’on les voit occuper une position ambigüe. D’un côté, ils jouaient le rôle d’une force de police apaisante et leur simple présence incitait les brigands à aller ailleurs. D’un autre côté, les hommes d’active abusaient de leurs droits et ils demandaient aux civils des fournitures et des prestations auxquelles ils n’avaient pas droit.

L’économie amène doucement le lecteur vers les questions sociales. Plusieurs rubriques, plus ou moins liées entre elles, s’ouvrent ici. La famille est en général « nucléaire » mais d’autres modèles existent. La démographie peut aussi être étudiée, du moins ce qu’il est possible de savoir, sur l’espérance de vie et la mortalité, notamment à partir des inscriptions. La diversité des langues est surtout dualiste, fondée sur le grec et le latin (pas toujours excellents), les langues locale et iranienne souffrant beaucoup quantitativement de la comparaison. Quand il arrive aux magistrats, l’auteur les voit comme un instrument de la « domination sociale » (p. 305). Peut-être ne faut-il pas être aussi acerbe à l’égard de personnages qui se dévouent souvent pour le bon fonctionnement de la collectivité. La différence sociale se voit aussi dans la construction des monuments funéraires, ce qui est bien logique. Enfin, le « mille-feuilles » religieux traduit peut-être mieux que le reste l’originalité de la Phrygie, un corps mixte, « indigène », iranien, gréco-macédonien et enfin romain, sans oublier les Juifs et les chrétiens.

En conclusion générale, l’A. relève trois acquis majeurs de son travail. Les implantations répondaient à des motifs stratégiques, ce qui est rassurant sur la compétence des officiers. Elles ont abouti à la création d’un « melting-pot » militaire (p. 402), ce qui n’est pas bien original et très évident. Il n’y a pas eu d’étanchéité culturelle, ni religieuse, ce qui rassurera les lecteurs potentiellement inquiets.

Il est inutile de redire ici tout le bien que nous pensons de ce livre. Il trouvera sûrement son lectorat, un lectorat studieux et zélé.

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Référence papier

Yann Le Bohec, « Michel Roux, La colonisation militaire en Phrygie (ive siècle avant-iiie siècle après J.-C.) », HiMA : revue internationale d'Histoire Militaire Ancienne, 13 | 2024, 254-256.

Référence électronique

Yann Le Bohec, « Michel Roux, La colonisation militaire en Phrygie (ive siècle avant-iiie siècle après J.-C.) », HiMA : revue internationale d'Histoire Militaire Ancienne [En ligne], 13 | 2024, . Droits d'auteur : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : https://preo.ube.fr/hima/index.php?id=610

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Yann Le Bohec

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