Collectif, Le Vieillissement dans la langue

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Collectif, Le Vieillissement dans la langue, Études diachroniques, n° 3, Paris, Honoré Champion, 2025, 246 p., EAN13 : 9782745363039.

Texte

La revue Études diachroniques dirigée par Joëlle Ducos et Gilles Siouffi, née en 2023, garde le cap d’une vitesse de croisière d’une parution par an. Ce troisième numéro, présenté par Joëlle Ducos, offre cet intérêt de croiser – une fois n’est pas coutume – les perspectives diachroniques et synchroniques : l’axe d’étude annoncé par le titre de ce numéro n’est pas « le vieillissement de la langue » mais bien « le vieillissement dans la langue », à savoir le décalage dans un moment donné de la langue – ici le français – entre un état général, normé ou simplement majoritaire, et des particularismes traduisant la rémanence d’un état antérieur du lexique, de la syntaxe ou du niveau de langue. Outre les traditionnels comptes rendus d’ouvrages présentant les publications spécialisées en linguistique diachronique et placées en fin de volume, le dossier thématique de ce numéro est accompagné, comme l’était le précédent, d’un dossier « Varia », à ceci près que l’article unique qui constitue ce dossier est lui aussi une contribution au dossier thématique de la revue : Sibylle Kriegel étudie les avatars du mot français camarade dans différents créoles de base anglaise, portugaise et française, ainsi que sa grammaticalisation dans le créole seychellois actuel (« Comment de vieux matériaux lexicaux du français retrouvent une nouvelle vie dans les créoles. Le cas des réciproques en camarade »).

L’introduction qui présente les huit contributions du dossier thématique, signée par Agnès Steuckardt et Gaétane Dostie, rappelle la relative nouveauté des recherches de linguistique diachronique portant non sur la naissance des faits de langue comme c’est la tradition mais sur l’obsolescence linguistique, prélude à la disparition d’un fait de langue. Les raisons de ctte obsolescence sont certes diverses et du même ordre que celles de l’innovation : adéquation sémantique, commodité langagière ou concurrence, et tout aussi divers est le lexique convoqué pour nommer ce phénomène : obsolescence donc, désuétude, mais aussi vieillissement, terme choisi pour le titre de ce volume en raison, notamment, de son aspect inchoatif.

Les quatre premières contributions de l’ouvrage portent sur le lexique, domaine où les phénomènes d’évolution de la langue sont les plus visibles. Agnès Steuckardt propose une taxinomie (« Comment les mots vieillissent. Essai de typologie ») de ce phénomène qu’est le vieillissement, dont elle rappelle qu’il est difficilement repérable dans son apparition. Elle oppose deux temporalités du vieillissement, la « diachronie longue » et la « diachronie courte ». La première concerne des termes dont les « remarqueurs », grammairiens, académiciens et philosophes divers déplorent la persistance, termes moribonds ou tout simplement dénigrés mais que les locuteurs n’ont toujours pas enterrés. La seconde est par exemple celle des « catastrophes linguistiques » : ces mots subitement devenus obsolètes à la suite de la disparition brutale de leur référent ; ou celle des « obsolescences rapides », dues notamment à l’apparition des lexiques mieux-disants ou à l’usure de certaines hyperboles, dit autrement : la « perte d’effet figural », ou encore aux effets de mode susceptibles de dénigrer les mots aussi vite qu’ils les ont promus. Ce dernier cas de figure concerne en particulier l’argot, langue dont la raison même d’être est de n’être pratiquée et comprise que par un milieu fermé de personnes sous peine d’être obligée de se renouveler sans cesse. C’est cette question qui construit la communication d’Hugues Galli, qui propose (« Vieillissement de l’argot et sentiment linguistique. L’exemple d’Alphonse Boudard ») un parcours du lexique de l’œuvre romanesque de Boudard, qui s’étend sur une quarantaine d’années. Ainsi que le rappelait Victor Hugo dans Les Misérables, cité par Galli : « comme [l’argot] cherche toujours à se dérober, sitôt qu’il se sent compris, il se transforme », et le romancier professeur d’argot rend bien compte de l’évolution de cette langue, et des cadavres qu’elle laisse en chemin, parfois déplorés par la nostalgie du romancier. Reste que cette double posture de narrateur et d’enseignant laisse se développer dans le fil de la narration des commentaires métalinguistiques touchant au lexique argotique, portant notamment sur la disparition de telle ou telle tournure, de tel ou tel emploi, parfois adossée à une datation relative : l’œuvre romanesque de Boudard devient de la sorte un livre d’Histoire de l’argot français au xxe siècle. Le corpus d’étude choisi par Chantal Wionet (« “On ne l’entend plus dire qu’à des septuagénaires” : les mots des vieux chez les remarqueurs du xviie siècle ») provient des Remarques du xviie siècle, dont le corpus s’étend sur 70 ans (1634-1704), et son étude porte sur la qualification de vieux accolée au mot ou à sa prononciation. Ce n’est ainsi pas la disparition du mot qui intéresse Chantal Vionnet dans ce corpus, mais ce moment où son vieillissement (« les rides, la déshydratation et la sénescence ») est constaté. Les remarqueurs Vaugelas, Bouhours… dont la langue est « principalement celle de la Cour », rappellent ainsi dans leurs commentaires les anciennes prononciations, mais aussi les anciennes tournures, catégories génériques… qui doivent, étant anciennes, être totalement abandonnées tout en donnant une datation relative de leur vieillissement. Les « coups de vieux » touchent certes les mots, mais renvoient également à l’âge de leur locuteur, dans un siècle où, « à 48 ans, on commence à vieillir ». Chantal Vionnet conclut en rappelant que si dans le Grand siècle l’âge de la langue qu’on utilise était à surveiller, c’est encore tout à fait le cas dans notre « langue ordinaire contemporaine, plus particulièrement celle des réseaux sociaux ». C’est également le marquage du vieillissement qu’étudie Hervé Bohbot, mais au xxe siècle, à partir d’éditions successives du même dictionnaire (« Le vieillissement du lexique, d’après le Petit Larousse » entre 1905 et 2023. Ce dictionnaire, « synchronique par essence », alternant mises à jour mineures et révisions majeures, fournit de fait dans la succession de ses éditions un état des lieux sur le lexique français en diachronie, parfois sur des périodes courtes. Les marques du vieillissement des termes recensés, qui varient suivant les époques, mais aussi les précisions du lexicographe (Anc, Vieilli, Vx…) sont observées elles aussi en diachronie, y compris quand ces marques ne sont pas celles d’un vieillissement effectif, mais plutôt « d’un marquage de précaution » permettant de mentionner des mots ou des signifiés donnant lieu à polémique (beurette, sourd-muet, nègre…). Hervé Bohbot déduit de l’usage croissant de la marque Vieilli que le vieillissement de la langue est de plus en plus rapide.

Les quatre communications suivantes forment un second groupe d’études, construisant leur analyse sur des faits syntaxiques. Comme Hervé Bohbot, Claire Badiou-Monferran étudie la pertinence du marqueur lexicologique du vieillissement, en s’attaquant à la pertinence de la dénomination Archaïque (« Vieillesse et vieillissement dans la langue : l’archaïsme en question(s) »). Cette dénomination, « concept fort commode » qui neutralise celle, péjorative de vieilli/vieillot et celle, méliorative, de vieux, en renvoyant à un passé révolu, est pourtant sujette à caution. Claire Badiou-Monferran le montre à partir de deux cas de figure : le cas de la construction factitive du type faire l’enfant manger dans « le français écrit du xixe siècle », et le cas des « et de relance » dans « la prose du xixe siècle ». Claire Badiou-Monferran montre comment la qualification d’archaïsme visant l’emploi de ces deux constructions anciennes dans le français écrit du xixe siècle présente « un prisme réducteur » pour décrire ce qui devrait être bien plutôt qualifié, pour le premier cas de figure, d’exaptation, c’est-à-dire de réemploi d’une forme ancienne avec une fonction modifiée ; pour le second cas de figure, de rémanence, c’est-à-dire de maintien d’une forme obsolète à l’écrit mais qui n’a pas pour autant disparu de la langue orale. Bernard Combettes étudie, sous le titre « Facteurs internes, facteurs externes et vieillissement d’une construction : le cas des corrélations comparatives en comme », l’évolution des tours corrélatifs en comme ainsi que le « vieillissement rapide » des locutions conjonctives et des locutions prépositionnelles dans la famille des corrélations comparatives du type tant X que/comme Y. Il explique comment la préposition comme est amenée à disparaître au long du xviie siècle  comme second terme d’une locution du type tant comme, autant comme… au profit de que, et comment ce remplacement lève toute ambiguïté sur le sens de la locution. Les deux derniers articles du dossier étudient le vieillissement des périphrases verbales. Gaétane Dostie (« La périphrase à visée prospective être pour infinitif en français (québécois) parlé dans le temps et l’espace. C’est ce que j’étais pour dire ») examine, au nombre des « périphrases aspectuelles à visée prospective » telles en venir à, être prêt à, menacer de, tarder à… la périphrase propre aux Français d’Amérique du Nord être pour + infinitif, lorsqu’elle est équivalente du français européen être sur le point de + infinitif. Cette périphrase, qui serait selon Gougenheim un italianisme apparu au xve siècle en France et réprouvé par Vaugelas au xviie siècle, a survécu faiblement dans certaines régions françaises, mais s’est développée et maintenue au Québec avant de péricliter tardivement au cours de ce dernier demi-siècle. Gaétane Dostie attribue ce dépérissement à l’expansion de la périphrase concurrente aller + infinitif. C’est également une « périphrase aspectuelle à visée prospective » qu’étudie Beatrice Dal Bo (« Analyse de la périphrase futurale vouloir + infinitif à partir de textes de scripteurs peu lettrés ») dans une démonstration organisée en deux temps. Le premier temps est la présentation des deux notions théoriques que sont la dégrammaticalisation et la rétraction, cette seconde se distinguant de la première en ce qu’elle décrit le trajet à rebours d’un « élément linguistique à valeur lexicale [qui] acquiert un emploi grammatical et revient finalement à un emploi exclusivement lexical ». Le second temps de la démonstration est l’étude, à l’intérieur du projet Corpus 14, qui rassemble des correspondances de « scripteurs peu lettrés de la période 1914-1918 », des périphrases vouloir + infinitif, lorsque vouloir n’est pas employé dans son sens volitif, mais comme auxiliaire d’un sens futural (ça veut pas durer comme ça). Beatrice Dal Bo retrace le parcours d’une grammaticalisation tôt apparue dans la langue : vouloir + infinitif est « une construction ancienne utilisée pour exprimer le futur », qui a reflué et qui, en dehors de certains usages régionaux, est une rétraction.

Ce numéro de revue présente certes un nombre modeste de contributions (huit, voire neuf si on y joint l’article unique du dossier « Varia »), mais ces contributions, outre la grande qualité et la richesse de leurs analyses et de leurs mises au jour, offrent une palette de contributions dans les domaines du lexique, de la syntaxe, de la sémantique, présentées en un classement cohérent et problématisées de façon pertinente par le propos fédérateur et l’introduction au volume. Le lecteur passionné par ce qui constitue un bon tour de la question (c’est bien de moi que je parle) s’en trouve par contrecoup frustré de ne pas parcourir d’autres contributions portant sur d’autres domaines, tels le registre de langue (abordé il est vrai de façon oblique par Hugues Galli dans sa contribution sur l’argot), la ponctuation ou la graphie.

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Hervé Bismuth, « Collectif, Le Vieillissement dans la langue », Textes et contextes [En ligne], 20-2 | 2025, . Droits d'auteur : Le texte seul, hors citations, est utilisable sous Licence CC BY 4.0. Les autres éléments (illustrations, fichiers annexes importés) sont susceptibles d’être soumis à des autorisations d’usage spécifiques.. URL : http://preo.ube.fr/textesetcontextes/index.php?id=5637

Auteur

Hervé Bismuth

Maître de conférences, Centre interlangues Texte, Image, Langage (TIL), Université Bourgogne Europe, UFR de Langues et Communication, 4 boulevard Gabriel, 21000 Dijon

Herve.bismuth@ube.fr

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