Le dernier-né de la collection des PUF [Questions républicaines], paru en février 2025, Haro sur les Jacobins. Essai sur un mythe politique français xviiie-xxie siècle, par Guillaume Roubaud-Quashie et Côme Simien s’inscrit parfaitement dans la ligne éditoriale revendiquée. Riche d’une dizaine d’ouvrages, la collection cherche à rendre son sens au mot « républicain » sans cesse employé dans la sphère médiatico-politique mais souvent de manière vague, sans prendre en compte ses racines historiques et ses enjeux actuels. Clairement située à gauche, cette collection, scientifiquement validée, revient sur l’usage d’un lexique souvent déformé ou mal connu qui biaise la réflexion politique quand il devrait encourager à une pensée réfléchie et cohérente dans les sphères sociale et idéologique.
C’est exactement ce que se propose de faire Haro sur les Jacobins, ainsi que le précisent les auteurs dans leur Préface : il s’agit de « dépoussiérer les mots et leurs usages, rétablir leur signification historique, gratter la couche sédimentée de nos idées reçues » (p. 8). En revenant sur la genèse et l’histoire des jacobins, en la circonstanciant, en présentant sa postérité, les auteurs interrogent la notion de jacobinisme aujourd’hui souvent vilipendée, pour en montrer toute la complexité, voire parfois l’ambiguïté mais aussi le dynamisme et la source de mobilisation qu’il peut constituer pour le monde contemporain. Le parcours universitaire des deux auteurs rend d’ailleurs bien compte de cette double ambition, historique et politique. Si Côme Vivien est un spécialiste du xviiie siècle dont la thèse a porté sur le rôle des instituteurs au siècle des Lumières, Guillaume Roubaud-Quashie a, quant à lui, orienté ses travaux de thèse sur les politiques du PCF dans l’immédiate après-guerre et sur l’entrée en politique des jeunes communistes. Ce qu’ont en commun ces deux auteurs est donc un intérêt scientifique profond pour les mouvements politiques, leur valeur éducative et formative et pour la manière dont les passeurs d’idées deviennent des éveilleurs de conscience et, on peut le dire au vu du livre, des déclencheurs d’empowerment politique. Cette envie de mobiliser, de faire réfléchir et de rendre ainsi lucide son lecteur, constitue le cœur de ce bel ouvrage de synthèse et de mise à distance qui s’adresse à un public attentif mais pas nécessairement spécialiste.
Dans un style clair et vivant, l’ouvrage, annoté sans être saturé de citations, élégamment rédigé, choisit aussi parfois de mobiliser ponctuellement une écriture presque romanesque au moins dans sa forme. Non sans rappeler les ouvrages d’Éric Vuillard, ou encore de Pierre Michon (notamment dans la personnification récurrente de La Révolution), le premier chapitre commence in medias res au Club parisien des Jacobins le 1er janvier 1793, tandis que les débats sur la condamnation du roi battent leur plein. Il saisit ainsi son lecteur par le suspense qu’il instaure grâce à un récit focalisé aux accents quasi cinématographiques tout en le mobilisant par un « nous » ou un « on » moins auctorial que collectif. Cela n’empêche pas les auteurs de prendre soin de distinguer le certain du probable et du possible, en s’appuyant sur de multiples références bibliographiques. On retrouve régulièrement ce procédé. C’est ainsi qu’au chapitre 4, on évoque la création du Club des Jacobins le 30 janvier 1791 à Honfleur :
Évidemment que l’on ne sait pas. On ne sait pas et on ne saura pas à quoi cela ressemble chez Jean-Robert Céron. Ce qu’il y a aux murs, les meubles, leur nombre, leur forme, les livres rangés (peut-être) et les journaux dérangés (pourquoi pas). Rien de l’odeur restante, non plus, d’un déjeuner tout juste achevé. (p. 61)
C’est ainsi paradoxalement par la négation que les auteurs prennent soin de rendre compte de la richesse et de la complexe matérialité d’un passé trop souvent réduit à des idées ou des événements envisagés dans une cohérence instaurée a posteriori. Ainsi le mouvement jacobin est-il mobilisé comme une tranche de vie pour ceux qui l’ont inventé et pour les lecteurs qui le découvrent et l’intègrent à leur propre expérience de vie, avec un intérêt constant. Ce choix ponctuel n’empêche pas les auteurs de savoir par ailleurs proposer un récit structuré et des analyses éclairantes pour un public non spécialiste tout en n’hésitant pas à également mobiliser des formules mémorables, parfois fondées sur l’ironie ou le paradoxe. Ainsi au sujet des réunions des députés bretons qui constituent l’embryon du Club des Jacobins : « La préhistoire aux Bretons. L’histoire aux Jacobins. » (p. 31).
L’ouvrage est divisé en onze chapitres sous-titrés en plusieurs paragraphes et suivis d’une conclusion ainsi que d’une bibliographie indicative. On constate plusieurs mouvements clairs à la suite du premier chapitre qui pose décor et enjeux. Tout d’abord s’effectue une plongée vers les origines du mouvement dans les chapitres 2 et 3, puis une étude de son développement provincial est proposée dans le chapitre 4. Les trois chapitres suivants qui poursuivent le récit, seulement pour une part chronologique, des évolutions du mouvement s’attachent surtout à définir, via une archéologie du terme jacobinisme (chap. 5) ce qu’il n’est pas (chap. 6) et ce qu’il peut être (chap. 7) ; enfin les quatre derniers chapitres abordent plus rapidement la postérité et l’influence du mouvement jusqu’à la fin du xxe siècle.
Dès le chapitre 1 consacré à la séance du 1er janvier dans laquelle les Jacobins débattent du vote pour la mort du Roi, on voit poindre, outre le style déjà évoqué, la thèse principale de l’ouvrage : les Jacobins ne sont pas un et leur spécificité réside essentiellement dans un processus toujours dynamique de politisation, avec sa dramaturgie et ses contradictions. Une fois ce premier acte posé, les auteurs vont en montrer les ressorts qui le font vivre en s’appuyant sur la généalogie du Club. Le chapitre 2 décrit la mise en place en France dès la réunion des États généraux : on apprend comment, à partir d’un noyau de députés bretons du tiers-état, venus d’une région ou les tensions avec la noblesse sont particulièrement aiguës, se constitue un groupe hétérogène, dans un geste d’une « audace radicale » (p. 27). Le chapitre 3 montre, avec brio et de manière convaincante un point trop souvent ignoré, à savoir que le phénomène est finalement davantage lié au développement des clubs politiques anglais qu’aux sociétés philanthropiques françaises, en convoquant en particulier la figure de Richard Price et son discours éminemment politique qui donnera ce que les auteurs appellent « un élan mimétique » (p. 58) en France. Quant au chapitre 4, comme on l’a vu, il s’intéresse, à travers trois cas particuliers étalés dans le temps révolutionnaire, aux clubs provinciaux. En détaillant les exemples de la ville de Honfleur, de celle de Charlieu et du gros bourg de Charlier-sur-Arroux, les auteurs montrent comment se diffuse le mouvement politique en cherchant à démontrer que ce dernier, dominé par la bourgeoisie urbaine et municipale, résiste à une centralisation excessive et ménage de réels particularismes. Le lecteur aurait cependant aimé ici, pour être totalement convaincu, voir expliciter davantage les raisons pour lesquelles Paris inclut ou non ces clubs. Il n’en demeure pas moins que l’image imposée depuis Michelet d’une « machine de guerre » jacobine parfaitement huilée se retrouve sérieusement écornée.
Les deux chapitres suivants, à partir des analyses précédentes, proposent une définition renouvelée du « jacobinisme ». En un geste provocateur, le chapitre 5 est intitulé « Et si le jacobinisme n’existait pas ? » et sa démonstration à ce sujet est convaincante. En insistant d’abord, et à très juste titre, sur le fait que le terme ne s’est construit que dans l’imaginaire de ses opposants, le chapitre montre surtout que lorsque le mot est utilisé comme synonyme de centralisation dictatoriale, son sens se révèle faux. Pour cela trois arguments sont mobilisés, d’une part le fait que les Jacobins sont très attachés au pouvoir législatif, plus que les Girondins, en second lieu qu’ils ne contribuent que modestement à la Constitution de 1793 et enfin que la volonté de centralisation, à l’exception du rôle que doit y jouer Paris, est loin d’être leur apanage. Le chapitre 6 qui commence par le récit de la chute des Jacobins, montre que la révision thermidorienne permet à la Convention de se dédouaner aisément des accusations portées au temps de la Terreur mais qu’en réalité elle va largement poursuivre une politique de persécution des ennemis idéologiques du pouvoir en place en la retournant. En discutant l’idée d’une Terreur jacobine, les auteurs montrent certes que les clubs constituent des relais et des chambres d’échos à cette Terreur mais que le pouvoir décisionnaire demeure aux mains des députés, pas tous jacobins.
C’est dans cette logique de refus de mythification que le chapitre suivant s’interroge, non pas sur le jacobinisme, mais sur les Jacobins – au pluriel – en tentant une définition qui sera centrée sur la volonté de participation politique de ses membres. En proposant de voir dans ces clubs, un espace où il s’agit de convaincre, de créer « une mission pédagogique » (p. 161), dont on sait qu’elle constitue l’un des principaux objets de recherche des deux auteurs de l’ouvrage, les historiens reconnaissent la puissance de chambre d’écho des Jacobins ou même sa force initiatrice mais apportent des nuances essentielles. C’est dans ce chapitre qu’on aurait aimé voir davantage traités les liens complexe, parfois hostiles, entretenus avec le mouvement des sans-culottes, lui aussi lieu de politisation. Au bout du compte, les auteurs démontrent que le Club peut être avant tout considéré comme un espace de transmission et d’identification, « une interface » (p. 179), finalement l’un de ces corps intermédiaires qui fait l’objet même du rejet parlementaire. Laboratoire d’une expérience politique inédite pour la plupart de ses membres, nés sujets et devenus citoyens, le Club demeure une structure assez souple, dans les modalités de participation de ses membres (une trop courte partie, à mon sens quelque peu optimiste, est consacrée à la place des femmes dans ces assemblées) comme dans ses débats. Il serait vain de chercher en effet une unité idéologique totale en son sein.
Le chapitre intitulé « Jacobins après les Jacobins » revient sur le sort tragique et l’enterrement politique des partisans du courant. À partir de l’affaire du Bois de Cros (an V, 1797), décrite dans sa tragique absurdité, les auteurs rendent compte d’une répression féroce, ancrée dans une rhétorique conspirationniste. Ils peignent ensuite une mémoire empêchée par le Directoire puis un mouvement définitivement supprimé par Bonaparte, malgré quelques tentatives d’opposition désespérées. En terminant leur chapitre par l’évocation de L’enterrement à Ornans, de Courbet, les auteurs rendent à cette mort de la république et du rôle qui y ont joué les Jacobins toute sa grandeur.
Les trois derniers chapitres courent de 1820 aux années 2000. Le chapitre 9 va jusqu’à la Commune, en se centrant, comme l’indiquent clairement les auteurs, sur « les références explicites aux jacobins » (p. 230) rendant ainsi lisible dans un format monographique un travail historiographique aussi proliférant. On le regrette cependant, étant parfois un peu pris de vertige devant un parcours soudain mené tambour battant. Les auteurs montrent néanmoins clairement comment les deux révolutions, celle de 1830 et 1848, se nourrissent d’une mémoire devenue secondaire. Cette dernière est désormais portée par la publication des œuvres complètes et par des histoires de la révolution qui vont modeler l’image des Jacobins. En signalant les ouvrages favorables et défavorables, les auteurs montrent la construction d’un imaginaire antagoniste, en s’appuyant aussi bien sur le succès d’historiens tels Buonarotti, et plus tard Blanc et Michelet, que sur les grandes sommes hostiles aux Jacobins, telles celles de Thiers ou de Quinet. Plus que 1830, 1848 va revivifier un temps l’esprit du Club, mais après l’avènement de la République, l’élan vient se fracasser sur des dissensions internes très vives, nourries notamment par un vif débat sur le légalisme formel. Enfin, les auteurs insistent sur le fait que la Commune, contrairement à ce que son nom pourrait indiquer, pose des problématiques désormais très différentes, en lien avec l’industrialisation croissante et le développement d’une nouvelle classe ouvrière.
L’intérêt principal du chapitre 10 qui s’étend sur près d’un siècle (de 1871 aux années 1960) est de présenter les liens complexes et mouvants entre les partis, notamment le Parti radical, et la mémoire jacobine avant de revenir sur les rapprochements régulièrement établis après 1917 avec la dictature bolchévique. Ici, les auteurs sont contraints à présenter brièvement toute une historiographie complexe et souvent duelle, sur le sujet et montrent rapidement comment l’Université va se positionner en ce domaine. Le chapitre se clôt sur des liens possibles avec une certaine extrême droite qui donnerait vraiment envie d’en savoir plus.
Le dernier chapitre intitulé « Congédier ? » évoque le rejet de la tradition jacobine par une nouvelle gauche à partir des années 1960-1970 : « il s’agit de déjacobiniser la Révolution pour décommuniser la gauche » (p. 315). Revenant autant sur l’évolution de Furet que sur les positions ultérieures de Gallo ou Debray, les auteurs analysent enfin les tensions autour du bicentenaire.
La conclusion joliment intitulée « Le feu et la cendre » ouvre sur quelques perspectives contemporaines, dont on peut déplorer qu’elles sont peu nombreuses.
L’ensemble de ce travail très rigoureux s’appuie sur une très belle bibliographie (plus riche que celle indiquée en fin d’ouvrage) qui mobilise des auteurs et des études très larges. Sans se limiter à la vision de gauche de la Révolution (dont l’ouvrage montre bien par ailleurs qu’elle n’est pas uniforme), les auteurs questionnent aussi, sans acrimonie mais avec rigueur, les historiographes opposés à leur conception et convoquent des penseurs dont la pensée (parfois déformée) imprègne les débats de ces trente dernières années. On peut à ce sujet citer, outre ceux déjà évoqués, P. Rosanvallon, M. Ozouf, M. Gauchet. Mais les co-rédacteurs nourrissent surtout leur réflexion d’une recherche, peut-être moins diffusée, mais plus scientifique et plus contemporaine. Dans l’ouvrage, trois principaux types de sources bibliographiques sont mobilisés et entrecroisés pour construire un propos scientifique et politique. Tout d’abord, l’ouvrage refuse toute téléologie et accorde une place conséquente à l’événement, aux effets de rivalité, ou de renversement, qu’une période aussi troublée implique ; il s’obstine avec pertinence à refuser un discours qui confine au mythe rétroactif, pour évaluer l’accidentel, le complexe et le nécessaire inconnu. On pense ici aux travaux de Jean-Martin Clément et notamment à sa biographie de Robespierre publiée en 2018 qui mobilise le même type de regard pour démystifier également. En second lieu, l’ouvrage ouvre et resserre à la fois la perspective du regard classique posé sur les Jacobins ; en s’appuyant à la fois sur la perspective atlantique des actuelles études sur la Révolution française et sur de solides monographies régionales, l’ouvrage offre à son lecteur de nouvelles perspectives et renouvelle profondément son regard sur le phénomène jacobin. Enfin, les auteurs mobilisent considérablement la recherche portant sur les affects en révolution ; les travaux de T. Tackett sur les émotions durant la période révolutionnaire sont convoqués comme essentiels ; on perçoit aussi régulièrement les échos des grands travaux d’anthropologie révolutionnaire menés par H. Burstin et la mobilisation de son concept de protagonisme. Plus globalement, pour un lecteur qui s’est attaché à la somme que représente Une Histoire globale des révolutions publiée en 2023, les échos sont nombreux et le sens de l’ouvrage et ses usages en sont ainsi éclairés.
C’est par ce moyen que l’ouvrage parvient à remplir précisément le cahier des charges évoqué par la collection. En passionnant le lecteur, en le mobilisant dans son intelligence et ses affects, il offre un propos historiographique, renouvelé, sur le fonds comme sur la forme. Au lecteur de s’en emparer, de le confronter à d’autres regards et surtout de mesurer combien le véritable engagement peut reposer sur un savoir scientifique, argumenté et subtil, qui donne envie de s’interroger davantage encore sur ce qui a fondé et fonde la volonté de changer le monde.
