L’aventure inédite de l’hybridation et des hybrideurs de la vigne de 1824 à 1914

  • The unprecedented adventure of hybridization and vine hybridizers from 1824 to 1914

DOI : 10.58335/crescentis.1721

Résumés

Au xixe siècle, l’hybridation de la vigne, objet de curiosité dans les milieux savants, devient un véritable métier. Des viticulteurs, des ingénieurs agricoles, des agronomes et des passionnés d’horizons divers se lancent dans l’hybridation pour obtenir des nouvelles variétés plus résistantes au phylloxéra et aux maladies cryptogamiques. Dénommés les « hybrideurs », ils contribuent à la reconstitution des vignobles et à la création d’une « Viticulture nouvelle » à la veille de la Première Guerre mondiale.

During the 19th century, vine hybridization while it was a subject of curiosity in scholarly circles, became a real job. Wine growers, agronomists and enthusiasts come from diverse backgrounds searched through hybridization to get new varieties more hardy to phylloxera and cryptogamic diseases. Named « breeders », they contributed to the restoration of vineyards and the creation of Viticulture nouvelle on the eve of the World War One.

Plan

Texte

Introduction

Les hybrideurs dont le rôle important est aujourd’hui méconnu sont des acteurs majeurs de la viticulture. Au début du xixe siècle, des passionnés, surnommés les semeurs (Viala et Vermorel 1910, p. 658), effectuent des croisements intraspécifiques entre des variétés de vigne européennes de Vitis vinifera pour obtenir des raisins de cuve teinturiers et des raisins de table précoces. À partir de 1870, leur passion cède progressivement la place à de véritables travaux scientifiques pour sauver la viticulture menacée par le phylloxéra et les maladies cryptogamiques. Surnommés « hybrideurs », ils réalisent des croisements interspécifiques entre une variété de Vitis vinifera et une variété américaine (Vitis labrusca, Vitis riparia, Vitis rupestris, Vitis aestivalis ou Vitis berlandieri) pour obtenir des variétés de vigne ou de porte-greffes résistantes. La distinction entre hybrideur, pépiniériste et viticulteur n’existe pas jusqu’au milieu du xxe siècle. Dans leurs pépinières, ils cultivent, greffent, multiplient par bouturage puis commercialisent leurs produits.

Nous proposons ici une histoire inédite des hybrideurs. Nous nous sommes appuyés sur des ouvrages et des périodiques leur donnant la parole et médiatisant leurs nouvelles obtentions : tout particulièrement, le Traité général de viticulture. Ampélographie, publié de 1901 à 1910 sous la direction de Pierre Viala et Victor Vermorel, la Revue des hybrides franco-américains porte-greffes & producteurs directs publiée par Paul Gouy en 1898, les thèses Vin, vigne et vignerons, de Marcel Lachiver de 1988 et Le phylloxéra de Gilbert Garrier de 1989 qui nous permettent de contextualiser le travail des hybrideurs. Le Dictionnaire des cépages et de leurs synonymes de Pierre Galet, réédité en 2018, les sites du Catalogue des variétés de vigne cultivées en France (PlantGrape) et du Vitis International Variety Catalogue (VIVC) apportent des précisions sur l’origine génétique des variétés. Le chapitre traitant de l’histoire de l’hybridation de la vigne paru dans l’ouvrage collectif Vignes tolérantes aux maladies fongiques, publié en 2024, apporte une vision contemporaine sur les obtenteurs, les variétés intraspécifiques et interspécifiques.

L’hybridation de la vigne, un objet de curiosité dans les milieux savants, 1824-1863

À la fin du xviiie siècle, la classification des espèces animales et végétales proposée par Carl von Linné (1707-1778) s’impose dans les milieux savants, terme désignant les scientifiques et les sociétés d’histoire et de sciences naturelles, d’arts et des belles-lettres, constituées par les classes sociales aisées, la noblesse, la haute bourgeoisie et le clergé. Les savants s’intéressent aux différentes espèces végétales et animales lors de voyages dans le monde qu’ils rapportent chez eux. Leurs collections constituent des cabinets de curiosités qui rassemblent des spécimens alors inconnus dont des variétés hybrides, croisements entre deux espèces végétales ou animales. À partir des années 1820, des marchands, des jardiniers, des vignerons, des pépiniéristes, des confiseurs, des instituteurs, des ingénieurs, des professeurs d’université ou des membres du clergé, obtiennent de nouvelles variétés de vigne. Ils échangent avec les sociétés savantes et les collectionneurs. Parmi eux, la famille Bouschet de Bernard effectue toute une série de croisements intraspécifiques. D’autres passionnés font de même.

La famille Bouschet : couleur et rendement

À partir du xviiie siècle, la consommation de vin augmente en France. Dans les années 1820, sous la Deuxième Restauration, la bourgeoisie investit ses capitaux dans la vigne du Midi languedocien. Des viticulteurs importent des cépages très productifs d’Espagne pour produire des vins fortement alcoolisés (Carignan) et colorés (Grenache) pour satisfaire la demande (Lachiver 1988, p. 381-383).

Dans ce contexte, Louis Bouschet de Bernard (1783-1876) veut concilier la grande production de certains cépages méditerranéens avec le pouvoir colorant du Teinturier du Cher. Mais il n’est pas satisfait de ses premiers essais. En 1824, il réunit plusieurs cépages dans son domaine au Mas de la Calmette, aujourd’hui Mas de Fabre, près de Mauguio dans l’Hérault : Aramon, Carignan, Grenache, Mourvèdre, Morrastel, Terrets, Aspiran (Viala et Vermorel 1905, p. 416-425). Sur les conseils d’Augustin Pyramus de Candolle (1778-1841), ancien directeur du Jardin des Plantes de Montpellier, Bouschet croise le Teinturier du Cher avec l’Aramon (Boursiquot et al. 2024, p. 35). Il plante les pépins en 1828 et obtient plusieurs spécimens l’année suivante. Ses variétés ne fructifient qu’en 1836.

Les changements de régimes politiques en France, la monarchie de Juillet en 1830, la Deuxième République en 1848, le Second Empire en 1852, n’empêchent pas Bouschet de continuer ses expérimentations. Du croisement Aramon x Teinturier du Cher, il choisit deux cépages qu’il nomme Petit Bouschet (figure 1) et Gros Bouschet. L’ouverture du chemin de fer en 1850 ouvre le marché de Paris et du nord de la France aux vins venus du sud. Le Petit Bouschet est commercialisé dans les années 1860 et sa culture se répand surtout dans le vignoble méridional. Mais le Gros Bouschet, jugé moins qualitatif, reste en collection. En 1855, son fils Henri (1815-1881) réutilise sa technique d’hybridation. Du croisement Grenache et Petit Bouschet, il obtient une série d’Alicante Bouschet. En 1858, il effectue de nouveaux croisements comme le Piquepoul gris avec le Petit Bouschet donnant le Piquepoul Bouschet. Louis et Henri Bouschet sont les seuls obtenteurs à créer des nouveaux cépages de cuve afin d’alimenter le marché des vins de grande consommation.

Figure 1 : Petit-Bouschet.

Figure 1 : Petit-Bouschet.

Peinture de KREŸDER A. et TRONCY J., in : VIALA P. et VERMOREL V. (dir.), 1905, Traité général de viticulture. Ampélographie. [En ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k6562515v/f614.item.texteImage], tome VI.

La vigne n’est pas le seul domaine où des savants expérimentent des croisements. Louis de Vilmorin (1816-1860) veut accroître la teneur en sucre des betteraves. Son fils Henry (1843-1899) s’intéresse à l’hybridation du blé pour obtenir la meilleure variété. La famille Vilmorin comme la famille Bouschet de Bernard ont pour objectif un meilleur rendement. Mais d’autres obtenteurs ont une approche différente.

Les autres semeurs en France : plantes ornementales et raisins de table

Hartwin, contemporain de Bouschet, veut améliorer le Mourvèdre, un cépage noir originaire d’Espagne. Il obtient deux cépages à partir de deux semis plantés ensemble : le Mourvèdre Hichlé, issu du Cabernet Sauvignon x Mourvèdre, en 1827 et le Mourvèdre de Nikita, supposé issu du Pinot x Mourvèdre, en 1828. Tourrès de Macheteau, horticulteur dans le Lot-et-Garonne, obtient le Bouchereau à partir de semis de pépins. Les frères Bouchereau détiennent une collection de vignes au Château de Carbonnieux à Bordeaux en 1843 (Viala et Vermorel 1909, p. 232 ; Boursiquot et al. 2024, p. 36). En dehors des collectionneurs, ces variétés ne sont pas diffusées.

Dans les années 1840, des passionnés récoltent des pépins de raisins de divers cépages locaux puis les sèment aléatoirement dans leur serre ou pépinière. Ils n’interviennent dans la sélection qu’après la fructification des fleurs. Ils recherchent la précocité des raisins pour alimenter le marché des raisins de table ou servir de plantes ornementales dans les jardins. L’Ampélographie (1901-1910) de Viala et Vermorel donne peu d’informations sur les semis plantés.

Malingre, jardinier dans la banlieue de Paris, obtient le Précoce de Malingre vers 1840. À Angers dans le Maine-et-Loire, Moreau-Robert obtient le Muscat Ottonel en 1839 puis la Madeleine royale en 1845. Parallèlement, Jean-Pierre Vibert obtient les Chasselas Bernady, Napoléon et Sulivan entre 1849 et 1851, le Muscat Lierval et le Muscat Saint-Laurent vers 1854, la Madeleine angevine en 1857. Ils commercialisent leurs cépages à partir de 1852. Quelques obtentions de Vibert atteignent l’Europe centrale comme le Chasselas Napoléon vendu par Moreau-Robert sous le nom de Moranet en Hongrie où il circule ensuite sous le nom de Gradiska, ville-frontière entre la Croatie et la Bosnie (Galet 2018, p. 492). Le directeur du Jardin botanique de Saumur, Auguste Courtiller (1795-1875) obtient deux cépages, le Muscat précoce de Saumur vers 1842 et l’Admirable de Courtiller vers 1850. Antoine Besson, pépiniériste à Pont-de-Vivaux, au nord de Marseille, plante des semis de pépins dans les années 1860. Il commercialise ses variétés comme le Chassselas des Bouches-du-Rhône, la Clairette Mazelle, l’Olivette Barthelet ou le Noir hâtif de Marseille, au début des années 1870. L’arrivée du phylloxéra dans le département des Bouches-du-Rhône freine leur diffusion (Viala et Vermorel 1903, p. 247).

L’intérêt pour les vignes américaines

Aux États-Unis, les variétés de v. vinifera importées d’Europe ne résistent pas aux maladies parasitaires. Des vignes sauvages résistantes sont repérées et propagées par des cultivateurs. Il s’avère qu’elles sont issues des premières hybridations interspécifiques. La vente de leurs grappes ou de leurs vins connait un grand succès.

En 1801, Samuel Murray repère une vigne avec des baies rosées dans les bois près de la rivière Catawba au sommet de Black Ridge dans le comté de Buncome en Caroline du Nord (Viala et Vermorel 1905, p. 282-284 ; Galet 2018, p. 283 ; Boursiquot et al. 2024, p. 33). Il récupère des boutures en 1802. Son voisin, le général Davy, multiplie le Carawba de 1807 à 1816 et en expédie à des amis du Maryland. John Adlum, un pépiniériste, le commercialise dans le district de Columbia en 1823. Nicholas Longworth, avocat à Cincinnati dans l’Ohio, cultive du Catwaba depuis 1825 et le vinifie (Bensoussan 2006, p. 54). Mais ses vins deviennent pétillants par accident dans ses caves en 1842. Maîtrisant la fermentation, il vend alors des vins effervescents qui obtiennent un immense succès lors de l’Exposition universelle de Londres en 1851. Vers 1816, le colonel George Gibbs et son épouse Isabella ramènent un plant de vigne de Caroline du Sud qu’ils plantent à Brooklyn à New York vers 1816 (Viala et Vermorel 1904, p. 203-210 ; Galet 2018, p. 543 – 544 ; Boursiquot et al. 2024, p. 33). Ils en offrent un spécimen à W. R. Prince. La culture de l’Isabella (figure 2) se diffuse sur la côte est des États-Unis. Dans l’État de New York en 1819, Hugh White sème un pépin dans le jardin de son père à Whitesboro puis le transplante à Clinton dans le domaine du Dr Noyes, professeur au Hamilton College. La nouvelle variété devient alors le Clinton qui se diffuse sur la côte est des États-Unis. Les analyses moléculaires modernes permettent de confirmer que le Catawaba et l’Isabella descendent bien de cépages français hybridés avec des v. labrusca (Huber et al. 2016, VIVC).

Figure 2 : Isabelle.

Figure 2 : Isabelle.

Peinture de KREŸDER A. et TRONCY J., in : VIALA P. et VERMOREL V. (dir.), 1904, Traité général de viticulture. Ampélographie. [En ligne : https://gallica.bnf.fr/ark:/12148/bpt6k65365603/f308.item.texteImage], tome V.

Aux États-Unis, le succès du Catwaba, de l’Isabella et du Clinton, ainsi que de l’Alexander, du Delaware, du Concord et du Cynthiana, attise la curiosité des sociétés savantes européennes. Des scientifiques voyagent en Amérique du Nord pour les étudier afin d’enrichir les connaissances ampélographiques. Ils rapportent en Europe des pieds de vignes américaines pour les planter dans leurs collections. Le domaine de la Dorée près d’Esvre dans l’Indre en est un exemple. Son propriétaire, le comte Alexandre Odart (1778-1866), s’intéresse à l’agronomie et à la viticulture (Desbons 2013, p. 287-301) dans l’optique d’améliorer le rendement agricole dans sa région. Il présente ses observations à la Société d’agriculture, sciences, arts et belles-lettres du département d’Indre-et-Loire dont il est membre en 1825 et vice-président de 1830 à 1838. Dans son Ampélographie ou Traité des cépages les plus estimés dans tous les vignobles de quelque renom en 1845, il décrit et compare la morphologie des 479 cépages rassemblés dans son domaine de la Dorée, provenant de quatorze pays dont la France, l’Allemagne, l’Italie, l’Espagne et la Hongrie (Odart 1845). Il enrichit sa collection de cépages d’Amérique avec l’Isabelle, francisation de l’Isabella, le Katawba (le Catawba) et le Scupernong (Odart 1840, p. 173-184).

Sans le savoir, les savants importent en Europe des souches porteuses saines de l’oïdium, un champignon présent en Amérique du Nord.

L’apparition de l’oïdium en Europe

Avant l’arrivée de l’oïdium, il existe déjà des maladies de la vigne en Europe plus ou moins maîtrisées : le court-noué causé par des virus transmis par des nématodes (des vers) du sol, sans pour autant causer des dégâts directs ; l’altise, un insecte parasite qui sévit dans le Bordelais en 1818 et 1819 ; la pyrale, un papillon signalé dans la région parisienne en 1807 et 1831 puis dans le Mâconnais en 1809 et 1825 (Lachiver 1988, p. 396-398). Après des tentatives infructueuses de Victor Audouin (1797-1841), membre de l’Académie des sciences et professeur d’entomologie au Museum d’histoire naturelle, pour enrayer sa progression, Benoît Raclet (1780-1844), propriétaire à Romanèche en Saône-et-Loire, trouve un remède contre la pyrale en 1841 : verser de l’eau bouillante sur chaque cep.

L’oïdium provoque des dégâts d’une plus grande ampleur. Ce champignon recouvre les feuilles et les fruits de taches de moisissures blanches (Lachiver 1988, p. 405-406). Les grains et la végétation dépérissent, les rafles se dessèchent et noircissent. D’abord signalé dans une pépinière à Margate près de Canterbury en Angleterre en 1845, le champignon s’étend sur le continent européen à la fin des années 1840 et au début des années 1850. L’oïdium impacte la production de vin en France qui chute de 75 % entre 1840 et 1854 passant de 45 millions d’hectolitres à 11 millions en quatorze ans. La production remonte lentement pour atteindre les 21 millions en 1856.

La solution vient des États-Unis. Prince utilise pour la première fois le soufre en 1829, puis Kyle en Angleterre en 1846. Henri Marès développe le soufrage en France en 1854. M. Gontier, membre de la Société d’agriculture de Montrouge, met au point un soufflet pour répandre le soufre en 1850 (Lachiver 1988, p. 406-407 ; Boursiquot et al. 2024, p. 38-39). Le comte de La Vergne, propriétaire du domaine de Morange à Ludon dans le Bordelais, améliore le modèle en 1857 (Duquesne 2021, p. 37). Mais la majorité des vignerons n’a pas les moyens d’investir dans ces traitements et ces accessoires coûteux ni de mobiliser la main-d’œuvre nécessaire. Certains cépages de v. vinifera sont moins sensibles à l’oïdium comme la Folle blanche et le Merlot dans le Bordelais, alors que les Cabernets sont touchés (Duquesne 2021, p. 159-160 et 173). L’Isabelle, principale variété américaine importée, résiste (Viala et Vermorel 1904, p. 203-210).

Tandis que les obtenteurs européens continuent de croiser des variétés intraspécifiques, des scientifiques au Canada et aux États-Unis commencent à sélectionner des vignes productives, résistantes aux maladies cryptogamiques et adaptées au climat. À Paris dans l’Ontario, Charles Arnold obtient un premier hybride l’Othello en 1859 (Galet 2018, p. 811-812 ; Boursiquot et al. 2024, p. 38 ; VIVC). À Nauvoo dans l’Illinois, Otto Wasserzieher obtient en 1869 le Noah à partir d’un semis de Taylor (Galet 2018, p. 788-789). Il fructifie pour la première fois en 1873 (Boursiquot et al. 2024, p. 34).

En France, la Société d’agriculture de Gironde essaye l’Isabelle en tant que porte-greffe en espérant communiquer sa résistance à l’oïdium au greffon du cépage greffé dessus en 1863, mais sans succès (Viala et Vermorel 1904, p. 207).

Les vignes américaines, une solution pour ralentir la progression du phylloxera, 1863-1878

L’apparition du phylloxéra en Europe

Le phylloxéra, insecte ravageur proche du puceron, nécrose les racines et entraîne le dépérissement de la vigne (Garrier 1989, p. 16-20). Il est connu aux États-Unis depuis les études de l’entomologiste Asa Fitch (1809-1879), chargé par l’État de New York d’examiner les insectes utiles ou nuisibles en 1854. L’insecte vit dans des souches de pieds de vignes sauvages sans les assécher. L’entomologiste Charles Valentine Riley (1843-1895) déclare l’insecte nuisible après l’avoir trouvé dans le Missouri en décembre 1866 (Galet 1982, p. 1088). Cependant les chercheurs européens continuent d’importer des cépages américains. Le phylloxéra, présent dans les boutures et les plants racinés, arrive en Europe par bateau en même temps que du matériel végétal destiné à des expérimentations. En 1863, l’entomologiste John Obadiah Westwood (1805-1893), professeur à Oxford, maîtrise la progression du phylloxéra dans une serre d’Angleterre. La même année, un insecte, vivant sous terre, fait son apparition dans le Gard. Westwood envoie une communication à Beaune en France en 1867 qui passe inaperçue. L’entomologiste Jules-Émile Planchon (1823-1888), Gaston Bazille (1819-1894) et Félix Sahut (1856-1904) identifient l’insecte à Saint-Martin-de-Crau près d’Arles dans les Bouches-du-Rhône en 1868. Riley confirme par la suite que les phylloxéras des États-Unis et de France sont identiques (Carton et al. 2007).

Les gouvernements successifs de la Troisième République réagissent lentement à la progression du phylloxéra en raison du contexte politique de 1870 à 1879 : guerre contre la Prusse et les États allemands, occupation du pays par les armées ennemies, répression des Communes et des communards, lutte entre les républicains et les monarchistes, mise en place progressive d’une république parlementaire (lois constitutionnelles de 1875). La victoire définitive des républicains lors des élections législatives de 1877 puis la démission du maréchal Mac-Mahon en 1879, remplacé par Jules Grévy, permettent d’installer la République. En 1871, le ministère du Commerce et de l’Agriculture met en place une Commission supérieure du phylloxéra. Jean-Baptiste Dumas (1800-1884), secrétaire perpétuel de l’Académie des sciences, en est le président. La commission réunit des sénateurs, des députés, des savants (J.-E. Planchon), des présidents de sociétés d’agriculture (G. Bazille pour l’Hérault) (Garrier 1989, p. 63). Elle lance un concours pour trouver un remède avec une prime de 20 000 francs à l’inventeur qui trouverait un moyen efficace pour détruire le phylloxera, portée par la loi du 22 juillet 1874 à 300,000 francs. Elle n’est jamais décernée.

Les gouvernements adoptent des mesures protectionnistes pour préserver le vignoble algérien du phylloxéra. Le décret du 8 janvier 1873 prohibe l’importation de France en Algérie de ceps de vigne et de sarments. Le décret du 30 novembre 1874, étend l’interdiction à tous les pays. Mais le phylloxéra parvient à s’implanter. La loi du 15 juillet 1878, complétée par la loi du 2 août 1879, impose un contrôle sur la circulation des vignes, des échalas hors des zones phylloxérées, interdit les importations de vigne étrangères, instaure une surveillance des jardins et des pépinières, autorise la création de syndicats communaux de lutte contre le phylloxéra, distribue des subventions pour les traitements autorisés (Garrier 1989, p. 64). Les États tentent de coordonner leurs efforts pour limiter sa progression. La France, l’Allemagne, l’Autriche-Hongrie, l’Espagne, l’Italie, le Portugal et la Suisse signent la Convention internationale pour les mesures à prendre contre le phylloxera à Berne le 17 septembre 1878. Les États contractants s’engagent à surveiller les vignes, les jardins, les serres et les pépinières, à délimiter les territoires phylloxérés, à faire contrôler le vin et les raisins de table par leurs services douaniers, à réglementer les conditions de transports des bois et sarments de vigne, à communiquer les informations sur la progression du phylloxéra. La France, l’Allemagne, le Portugal et la Suisse signent une nouvelle convention à Berne le 3 novembre 1881. Mais les États les appliquent peu (Garrier 1989, p. 64-65).

Les solutions pour contrer le phylloxéra : les variétés américaines et le greffage

Après plusieurs années de tentatives, l’eau chaude et le soufre s’avèrent inefficaces. Deux camps s’opposent, les « sulfuristes » et les « américanistes ». Les sulfuristes défendent le sulfatage par injection dans le sol de sulfocarbonate de potassium ou de sulfure de carbone. Le traitement est efficace, mais nocif pour l’utilisateur. Il peut impacter la qualité du raisin et du vin. Très coûteux, il doit être renouvelé annuellement et ne peut que retarder l’inéluctable. Les américanistes sont partisans de la reconstitution de tous les vignobles par les vignes américaines utilisées pour donner des raisins de cuve ou pour avoir des porte-greffes.

Les variétés américaines s’avèrent indispensables devant l’urgence d’approvisionner les consommateurs en vin. La production viticole française chute en effet de 52 millions d’hectolitres, moyenne des années 1870 à 1879, à moins de 30 millions d’hectolitres, moyenne des dix années suivantes (Lachiver 1988, p. 415-416). Des professeurs d’agriculture, des entomologistes et d’autres spécialistes, comme Planchon en 1873, partent aux États-Unis récupérer des vignes sauvages ou cultivées résistantes au phylloxéra. En France, des fermes-écoles d’agriculture se dotent de pépinières de greffons américains pour assurer l’approvisionnement en bois des viticulteurs et vérifier sur plusieurs pieds leur résistance au phylloxéra. Autour de Montpellier, des champs d’expériences voient le jour. La Commission départementale de l’Hérault aménage celui du mas de Las Sorrès (Lachiver 1988, p. 424) pour tester différents traitements et sélectionner les plants américains. Le conseil général de la Gironde dote la ferme-école de Manchorre à Saint-Martin-de-Sescas d’une pépinière en 1880. Elle cultive du Jacquez, de l’Herbemont, du Noah, du Solonis, de l’Othello (Gallinato-Contino 2020, p. 65-66). Importés des États-Unis et du Canada, d’autres cépages arrivent en Europe : Cynthiana, Alexander, Canada, Senasqua, Cunningham, Taylor.

La culture de l’Othello, du Noah et du Jacquez comme directs, plantés francs de pied, se répand dans les Bouches-du-Rhône, le Vaucluse et le Gard dès 1871 et 1872. Certains conseils généraux de départements (Var, Gironde) émettent des réticences en raison du manque d’information sur l’efficacité des cépages américains au phylloxéra (Garrier 1989, p. 108). Mais la priorité reste la production. Or, en plus d’être productifs, les cépages américains ont l’avantage de résister à l’oïdium. C’est le cas de l’Isabelle, du Jacquez, du Noah et de l’Othello. Lors de l’Exposition universelle de Vienne en Autriche en 1873, le vin de Cynthiana produit aux États-Unis reçoit le premier prix (Galet 2018, p. 366). Ce succès encourage la vente de ce cépage en France où il s’adapte aux terrains granitiques de la Drôme, du Rhône et de la Savoie.

Les cépages américains servent aussi de porte-greffes comme l’Othello, le Jacquez, le Solonis ou le Taylor. L’avantage est de conserver le cépage européen tout en bénéficiant de la résistance de la vigne américaine. En 1870, G. Bazille tente une première fois de greffer des cépages sur des vigne-mères, mais sans succès (Lachiver 1988, p. 428-429). En 1872, il reçoit de Saint-Louis dans le Missouri une centaine de sarments de treize variétés. Cette fois les porte-greffes américains acceptent les greffons de vignes européennes. En 1874, Charles Martin récupère au Texas des vignes sauvages de v. rupestris résistantes au phylloxéra. Revenu en France, il les multiplie par bouturage pour faire des porte-greffes dits Rupestris Martin à Montels-Église près de Montpellier (Morisson-Couderc 2021, p. 73-74).

Mais à l’usage, les viticulteurs et les scientifiques constatent que l’efficacité des vignes américaines face au phylloxéra est inégale : Isabelle, Canada, Cynthiana et Noah craignent l’insecte ravageur. Le Cunningham n’assure pas une bonne reprise du greffon. Le cépage peut être inadapté : le Cynthiana apprécie mal le climat méditerranéen. Atteintes de la chlorose, les feuilles de porte-greffes ou de cépages américains jaunissent. Des scientifiques tentent alors une autre approche avec plus ou moins de succès en sélectionnant leur propre porte-greffe à partir de v. riparia ou de v. rupestris. Le directeur du Jardin des plantes de Bordeaux, Michel Charles Durieu de Maisonneuve (1796-1878) créée un porte-greffe à partir d’un semis probable de Clinton (v. labrusca x v. riparia) en 1870. Léopold dit « Léo » Laliman (1817-1897), vigneron à Bordeaux, le répand sous le nom de Vialla en l’honneur de Louis Vialla, président de la Société centrale d’agriculture de l’Hérault. Mais le Vialla tolère peu le phylloxéra radicicole et est sensible à la chlorose. Il s’avère en revanche adapté au sol du Beaujolais. À la fin des années 1870, R. Sijas remarque dans un champ d’expérimentation à Montferrier-sur-Lez près de Montpellier un pied de Rupestris supportant le phylloxéra. Alexis Millardet (1838-1902), professeur de botanique à la Faculté des sciences de Bordeaux, l’étudie et le fait commercialiser sous le nom de Rupestris du Lot en 1879. En 1880, Louis Vialla et R. Michel sélectionnent un Riparia non atteint par le phylloxéra à Montpellier. Ce porte-greffe est diffusé sous le nom de Riparia Gloire de Montpellier. Ces sélections marquent le début d’une production de porte-greffes en France.

L’irruption d’autres maladies cryptogamiques

Alors que la reconstitution des vignobles phylloxérés est en cours, l’importation des cépages américains a pour conséquence l’irruption dans les vignobles européens de nouvelles maladies cryptogamiques : le mildiou signalé en 1878 et le black-rot en 1885.

Le mildiou est connu aux États-Unis depuis 1855. Ce champignon parasite contamine les feuilles, les rameaux et les baies. La pluie et la chaleur favorisent sa propagation (Lachiver 1988, p. 434-437). Alexis Millardet met au point avec Ulysse Gayon (1845-1929) un traitement en 1883 et 1884, appelé la bouillie bordelaise, un mélange de sulfate de cuivre et de chaux (Lachiver 1988, p. 436). Les ingénieurs agronomes Pierre Viala (1859-1936) et Louis Ravaz (1868-1937) identifient le black-rot dans le vignoble de Val-Maire près de Ganges dans l’Hérault en 1885 (Lachiver 1988, p. 437-438). Ce champignon attaque les feuilles, puis les baies qui se vident et se dessèchent. Il se développe lors de fortes pluies, mais il craint la chaleur. Comme le mildiou, le black-rot est traité par aspersion de cuivre.

L’hybridation de la vigne pour sortir de la crise viticole endémique, 1878-1914

Devant la progression du phylloxéra et des maladies cryptogamiques vers les régions septentrionales dans les années 1880, des professionnels ambitionnent de créer l’hybride producteur direct résistant idéal qui assurerait une production abondante, de qualité (Boursiquot et al. 2024, p. 42) et se rapprocherait des cépages de v. vinifera. En effet, les consommateurs veulent retrouver le goût des vins d’avant le phylloxéra. Si les cépages américains ne posent pas de problème qualitatif, certains leur reprochent un goût « foxé », de l’anglais foxy, terme réservé à l’origine au goût framboisé de l’Isabelle. C’est ici que commence la mutation des semeurs en scientifiques recherchant des vignes résistantes pour sauver la viticulture. Le terme « hybrideur » apparaît durant cette période pour désigner une profession naissante. Les travaux de Bouschet sur les croisements intraspécifiques entre deux cépages de l’espèce v. vinifera, servent de précédent. Il s’agit cette fois de croiser deux espèces de vignes différentes pour obtenir soit un hybride porte-greffe, soit un hybride producteur direct. Pourtant l’hybridation de la vigne ne fait pas l’unanimité : pour Victor Ganzin (1838-1922), il faut privilégier l’hybridation pour reconstituer les vignobles français ; pour v. Champin en 1878 le greffage est préférable, les hybrides ne pouvant supplanter les cépages traditionnels.

L’intérêt grandissant pour l’hybridation interspécifique

Dans toute la France, un grand nombre de personnes se lancent dans l’hybridation de 1875 à 1914. Les hybrideurs ont très probablement recours aux mêmes méthodes. À défaut d’avoir des sources précises, nous pouvons nous appuyer sur la méthode d’hybridation artificielle de Georges Couderc (figure 3) (Morisson-Couderc 2021, p. 51-53).

Figure 3 : Georges Couderc (1850-1928).

Figure 3 : Georges Couderc (1850-1928).

Cliché de Georges Couderc pris avant 1928, Wikipedia [En ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Georges_Couderc#/media/Fichier:Georges_Couderc_(1850-1928).jpg.

Dans le Var, Victor Ganzin renonce à sa profession d’avocat pour se consacrer à l’hybridation de la vigne dans sa propriété à Pradet près de Carqueiranne en 1876. Il utilise l’espèce v. rupestris pour sa résistance au phylloxéra. Ses porte-greffes Aramon x Rupestris Ganzin nos1, 2, 4, 9 et 60, obtenus en 1877 ou 1879, sont rapidement diffusés dans les années 1880 (Galet 2014, p. 9-10 ; Boursiquot et al. 2024, p. 42). Mais ils ont une faible tolérance au phylloxéra. Jugés peu satisfaisants par Ganzin, ses autres hybrides restent en collection. Peu après, Marcien Louis Terras (1841-1903), un peintre en bâtiment à Pierrefeu-du-Var, obtient après plusieurs tentatives l’Alicante-Rupestris-Terras n° 20 à partir d’un semis de pépins d’Alicante Bouschet x Rupestris du Lot en 1880-1881. Selon Terras en 1898, son n° 20 donne de « belles grappes, saines et bien garnies » et la qualité de son feuillage montre une bonne adaptation aux saisons (Gouy 1898, p. 12).

Dans l’Hérault, l’École nationale d’agriculture de Montpellier se concentre sur la production de porte-greffes à partir de v. riparia, de v. rupestris pour la résistance au phylloxéra, de v. berlandieri pour l’adaptation au sol calcaire et contre la chlorose. Alexis Millardet et le marquis Charles de Grasset (1830-1899), propriétaire d’un domaine près de Pézenas, s’associent en 1879 pour effectuer plusieurs séries de croisements interspécifiques. Sur plus de 330 porte-greffes obtenus de 1880 à 1895, ils n’en vendent que quelques-uns à la fin du siècle dont le Chasselas x Berlandieri 41 B et le Riparia x Rupestris 101-14 obtenus en 1882, le Berlandieri x Riparia 420 A obtenu en 1887. La publication des études de Viala au Texas, durant un voyage aux États-Unis de juin à décembre 1887, sur des vignes de v. berlandieri, indemnes de la chlorose, conforte Millardet d’utiliser le v. berlandieri pour produire les meilleurs porte-greffes (Lachiver 1988, p. 430-431). De son côté, Gustave Foëx (1844-1906), directeur de l’École nationale d’agriculture de Montpellier, opère ses propres croisements de 1881 à 1890. Sur une trentaine de porte-greffes, seuls deux sont diffusés à la fin du siècle : le Cabernet Sauvignon x Berlandieri 333 EM (École de Montpellier) obtenu en 1883 et le Berlandieri École x Riparia 34 EM en 1889-1890. À Montpellier, Franz Richter (1857-1932) fonde les Pépinières Richter vers 1886-1888 (Morisson-Couderc 2021, p. 61). Il commercialise en 1908 une partie de ses porte-greffes de Berlandieri x Rupestris : le 57 obtenu en 1889 et le 110 en 1902.

Dans les Pyrénées-Orientales, Vincent Malègue (1830-1915), viticulteur à Pézilla-la-Rivière près de Perpignan, effectue plusieurs croisements interspécifiques, après une tentative d’Herbemont blanc (Herbemont x Vinifera) en 1883. Il obtient près de 180 variétés de vigne ou de porte-greffe jusqu’aux années 1900 dont la plus connue est son porte-greffe n° 44-53 issu de pépins Riparia grand glabre x 144 Malègue (Cordifolia-Rupestris). À la fin des années 1890, Pierre Castel (1849-1906), ingénieur des Arts et Manufactures, avocat et président de la Société centrale d’agriculture de l’Aude, utilise son domaine de Paretlongue à Carcassonne comme champ d’expérimentations. Sur plus de 340 numéros, ses variétés sont issues de croisements très diversifiés. Le Noah x Herbemont d’Aurelles donne des variétés de vigne blanches comme les 114, 115, 120 (Agathe) ou 121. Le croisement complexe Rupestris-Othello x Herbemont d’Aurelles donne les hybrides blancs 1113 (Gerbe d’or), 1115 (Excelsior), 3540 (Folle américaine), et les 3530 et 3536 à raisins noirs. L’un de ses porte-greffes, le 4010, provient du croisement Riparia grand glabre x Aramon-Rupestris Ganzin n° 1.

Certaines tentatives d’amélioration des cépages américains par des sélections n’aboutissent pas. En Algérie, M. Aurelles de Paladines sélectionne des Herbemonts et des Jacquez. À Agen dans le Lot-et-Garonne, M. Lauze obtient l’Herbemont-Touzan issu du croisement Herbemont x Grapput (Bouchalès) en 1880. Victor Pulliat (1827-1896), ampélographe et fondateur de la Société régionale de viticulture de Lyon en 1869, obtient l’Herbemont-Pulliat issu du croisement Herbemont x Portugais bleu. Présentées au Congrès pomologique de Lyon en septembre 1887, ces trois variétés ne sont pas diffusées en raison de leurs sensibilités au phylloxéra (Viala et Vermorel 1905, p. 260 et 381).

En Ardèche, département touché par le phylloxéra dans les années 1870, quatre habitants d’Aubenas se lancent dans l’hybridation : Eugène Contassot (1846-1922), Georges Couderc (1850-1928), Albert Seibel (1844-1936), Pierre Chazalon. Contassot, pâtissier et confiseur, se passionne pour les croisements des cépages. Il parvient à importer la variété Jaeger 70 dit Munson, un hybride naturel de Lincecumii x Rupestris sélectionné par Hermann Jaeger à Neosho dans le Missouri. Il répartit les pépins entre ses amis ingénieurs agricoles, Couderc et Seibel. Couderc, polytechnicien, étudie l’hybridation de la vigne après avoir assisté avec son ami Pierre Castel au congrès sur la lutte contre le phylloxéra à Montpellier en 1876 (Morisson-Couderc 2021, p. 41). Il obtient ses premiers hybrides dans sa propriété de Champfleuri en 1881 et publie son premier catalogue de vente pour l’année 1888-1889 (Morisson-Couderc 2021, p. 87). Il crée également des porte-greffes dont le plus connu est le 3309 issu de Riparia tomenteux x Rupestris Martin en 1881 ou 1882, commercialisé en 1888. Couderc utilise les pépins de Contassot pour sa série 71 dont le 7120 qui est un croisement Jaeger 70 x Vinifera. Seibel, président du Syndicat régional agricole d’Aubenas (Rougier 1893, p. 225), obtient une série de plus de 200 variétés à partir des pépins fournis par Contassot croisés avec des cépages de v. vinifera en 1885 et 1886. Il publie son premier catalogue une dizaine d’années plus tard. Moins connu que Couderc et Seibel, Chazalon, viticulteur, obtient quelques hybrides dont son n° 4, dit Chazalon, issu du Jacquez x Berlandieri Davin en 1896 (Galet 2018, p. 312). Claudius Chenivesse à Bourg-Saint-Andéol en Ardèche et Fernand de Fournas à Bram dans l’Aude les commercialisent.

Dans l’Isère, Bertille Seyve (1864-1939) obtient à Bougé-Chambalud en 1895 son n° 1 dit L’Isérois, issu du croisement Seibel n° 1 x Cynthiana, qui résiste au phylloxéra et au black-rot (Galet 2018, p. 193). Il commercialise ses hybrides en 1905. L. Caille, professeur d’agriculture à Vienne, procède à des hybridations de 1898 à 1904 et sème plus de 5 000 pépins (Galet 2018, p. 266 – 267). Dans le département du Rhône, phylloxéré dans les années 1870, deux centres d’hybridations se constituent autour de Lyon. Fernand Gaillard (1821-1905), horticulteur et pépiniériste à Brignais, travaille avec son neveu Ferdinand Girerd (Galet 2018, p. 454). Son n° 2 dit Noah noir (Othelllo-Rupestris x Noah) obtenu en 1885 et son n° 57 dit Roi des blancs ou Madame Girerd (Triumph-Eumelan x Seibel n° 1) en 1891 sont les plus connus. En 1894, Amédée Jurie (1835-1906) à Millery obtient le 580, issu de ses numéros 102 x 251, dit Le Fondard et Le Jurassien (Galet 2018, p. 559).

En Bourgogne, Victor Grézot, viticulteur près de Nolay en Côte-d’Or, obtient le porte-greffe n° 1 en 1894 (Galet 2018, p. 503). Dans la Côte Chalonnaise, l’hybrideur Joseph Roy-Chevrier (1860-1949) possède des domaines à Charrecey et au Chalet de Péage en Saône-et-Loire. Parmi ses hybrides, le Péage 1-4 blanc est issu d’un croisement Chasselas-Rupestris x Aligoté en 1897 (Viala et Vermorel 1909, p. 174). Charles Rouget (1828-1899), viticulteur à Salins-les-Bains dans le Jura (Viala et Vermorel 1909, p. 174), croise des cépages locaux (Poulsard, Trousseau, Argant, Pinot noir, Pinot gris, Savagnin, Melon, Gamay) avec des vignes de v. rupestris, V. riparia et v. berlandieri. En 1912, Alphonse Humbert, viticulteur et maire de Maynal dans le même département, obtient le Humbert Chapon 3 après avoir croisé les meilleurs numéros de Gaillard, 157 x 2.

En Alsace, terre d’Empire (reichland) depuis son rattachement à l’Allemagne en 1871, C. Oberlin (1831-1915), conducteur de travaux des Ponts et Chaussées jusqu’en 1865 (Galet 2018, p. 795), est confronté au phylloxéra dans les pépinières Baumann à Bollwiller en 1876. Devenu directeur de la délégation générale pour les recherches contre le phylloxéra en Alsace, il aménage un champ d’expérimentations à Blebenheim près de Colmar. Dans un premier temps, il cherche à améliorer le Riesling, le Chasselas et d’autres cépages alsaciens en effectuant des croisements intraspécifiques. Il vinifie pour la première fois en 1893 le Goldriesling, issu du Riesling x Précoce de Malingre (Viala et Vermorel 1901, p. 250). Il sélectionne ensuite des variétés interspécifiques dont le n° 595 (Riparia Millardet x Gamay). Il fonde avec Eugène Kühlmann (1858-1931) l’Institut viticole de Colmar en 1895 ou 1897. Kühlmann obtient ses premiers hybrides en 1911, provenant de semis de 101-14 Millardet et de Grasset x Goldriesling. En Moselle, la Station de viticulture de Laquenexy est fondée en 1904 pour tester des plants américains résistants au phylloxéra. Elle obtient différents porte-greffes adaptés pour la région et soutient la culture de l’Auxerrois blanc bien adapté aux régions septentrionales.

Dans le sud-ouest de la France, Félix Fournié obtient au Château-du-Ha près d’Agen dans le Lot-et-Garonne en 1887, un hybride issu du croisement Portugais bleu x Riparia-Rupestris (Viala et Vermorel 1909, p. 125-126). Dans les Landes, François Baco (1865-1947) (figure 4) cherche à limiter avec Duffour-Bazin la progression du phylloxéra et du black-rot qui dévastent les récoltes de 1896 en Armagnac (Galet 2018, p. 162). Il fonde une école de greffage à Bélus où il est instituteur et se lance dans l’hybridation de la vigne après avoir lu des articles rédigés par Castel dans Le Progrès agricole et viticole en 1897 (Baco 1925, p. 5). Baco cultive des hybrides dans ses domaines à Bélus et au Grand Boué à Labatut où il opère une sélection sévère dans ses obtentions. Il commercialise ses hybrides en 1912 dont le 22 A (Folle blanche x Noah) obtenu en 1898 et le 24-23 ou no 1 (Folle blanche x Riparia grand glabre) obtenu en 1902. Dans la même région viticole, Arnold Chevallier, un officier à la retraite à Labarthe dans le Gers, réalise quelques croisements vers 1904 (Galet 2018, p. 316). En Charente, M. Blanchard et Jean-Louis Vidal (1880-1976), ingénieurs agricoles, créent des porte-greffes partir des croisements entre le Berlandieri et le Colombard (il s’agit en réalité de l’Ugni blanc) à la Station viticole de Cognac en 1894. Vidal étudie ensuite leurs résistances, les sélectionne et les multiplie par bouturage.

Figure 4 : François Baco (1865-1947).

Figure 4 : François Baco (1865-1947).

François Baco, Wikipedia [En ligne : https://fr.wikipedia.org/wiki/Fran%C3%A7ois_Baco#/media/Fichier:Fran%C3%A7oisBacoWikip.jpg].

Quelques variétés issues d’une hybridation naturelle circulent en France sous les noms de leurs découvreurs. Franc trouve un hybride de Rupestris-Vinifera dans la pépinière départementale du Cher en 1886 (Viala et Vermorel 1909, p. 126). Le plant est vendu sous son nom. L’Auxerrois-Rupestris est vendu sous les noms de Pardes, Lacoste, Soulages, Jouffreau, Scorailles, viticulteurs du Lot (Viala et Vermorel 1909, p. 33-34).

L’obtention de variétés intraspécifiques

Les recherches sur les variétés intraspécifiques dites « métis », issues d’un croisement entre des cépages de v. vinifera, ne sont pas abandonnées. Le docteur François Durif commercialise un plant qui porte son nom vers 1880 (Galet 2018, 402-403) issu du croisement Syrah x Peloursin (PlantGrape), deux cépages non résistants. Jean Elie, propriétaire du Château Garmeil à Gauriac en Gironde, réalise des croisements de Cabernet x Malbec sur les conseils de Millardet vers 1890. Sur dix-neuf plants, trois numéros fructifient : les 1, 2 et 4 (Galet 2018, p. 251). À Siorac-de-Ribeyrac en Dordogne, Numa Naugé obtient le Sauterne blanc en croisant le Sémillon et le Sauvignon (il s’agit en réalité du d’un croisement Sémillon x Jurançon blanc après des analyses récentes) en 1892 (Galet 2018, p. 993). Étienne Salomon, ampélographe, sélectionne la Madeleine Salomon en 1893 pour le marché du raisin de table de Thomery en Seine-et-Marne (Galet 2018, p. 649). Alexandre Tacussel, père et fils, viticulteurs et pépiniéristes dans le Vaucluse, expérimentent des nouveaux cépages de raisin de table (Viala et Vermorel 1909, p. 182-183).

Conclusion

L’irruption du phylloxéra dans les vignobles met en péril l’économie viticole. La chute de la production vinicole entraîne la circulation de vins élaborés avec des moûts, des raisins secs, des betteraves et autres substances colorantes. Pour lutter contre la contrefaçon, la loi Griffe du 14 août 1889 apporte une première définition du vin, confirmée par les lois des 1er et 6 août 1905 qui instaurent des mesures contre les fraudes sur l’origine des produits agricoles et viticoles. Malgré cela, des vignerons se révoltent dans le Languedoc de mars à septembre 1907 au nom de la défense du vin naturel (Lachiver 1988, p. 466-473). Pour apaiser les tensions, l’État délimite des aires de production garantissant l’appellation régionale et des crus particuliers en septembre 1907. Mais les vignerons de l’Aube protestent de janvier à avril 1911 contre leur exclusion de la Champagne, première appellation délimitée en décembre 1908 (Lachiver 1988, p. 477-481).

Dans ce contexte, les hybrideurs poursuivent leurs travaux pour obtenir des variétés résistantes, productives, régulières et qualitatives. Ils contribuent à l’émergence d’une « viticulture nouvelle » (Garrier 1989, p. 137). Ce terme désigne les vignobles reconstitués par des plantations de cépages greffés sur porte-greffes et d’hybrides producteurs directs. Une presse agricole et viticole se développe pour informer le public de toutes les nouvelles obtentions. En 1898, Paul Gouy, viticulteur à Vals-les-Bains près d’Aubenas, fonde dans cette optique la Revue des hybrides franco-américains porte-greffes & producteurs directs. Organe de la Viticulture nouvelle (Gouy 1898). Le greffage et l’hybridation s’avèrent être une solution pour retrouver une production viticole stable.

À la veille de la Première Guerre mondiale, en dépit de leurs belles réussites, les hybrideurs sont limités par l’empirisme de leurs méthodes de croisement qui ne peuvent garantir le résultat. Il faudra attendre la fin du xxe siècle avec les techniques modernes d’évaluation par des tests génétiques, des tests en situation contrôlée pour évaluer les résistances et des protocoles de sélection qui permettent de créer de nouvelles variétés.

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Sitographie

Catalogue des vignes cultivées en France, PlantGrape : https://www.plantgrape.fr/fr

Vitis International Variety Catalogue VIVC : https://www.vivc.de/

Illustrations

Citer cet article

Référence électronique

Alexis Moureu, « L’aventure inédite de l’hybridation et des hybrideurs de la vigne de 1824 à 1914 », Crescentis [En ligne], 8 | 2025, publié le 20 décembre 2025 et consulté le 21 mai 2026. Droits d'auteur : Licence CC BY 4.0. DOI : 10.58335/crescentis.1721. URL : http://preo.ube.fr/crescentis/index.php?id=1721

Auteur

Alexis Moureu

Étudiant inscrit en préparation à l’agrégation d’histoire à l’Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Droits d'auteur

Licence CC BY 4.0