Si le processus reproductif incluant la grossesse, l’accouchement et l’allaitement constitue un phénomène physiologique, sa médicalisation et son inscription dans la société en font un continuum médical et genré. Les professionnels de santé semblent faire l’économie de la dimension sexuée de leurs recommandations en concevant l’allaitement à partir « d’une conceptualisation naturaliste de l’allaitement, perçu comme une compétence maternelle innée1 ». Dans les années 2000, l’allaitement est devenu une norme mondiale de santé du fait d’une stratégie de promotion de la santé au niveau international et de la montée en puissance d’un discours idéalisant une figure maternelle allaitante, garante du bien-être psychique de l’enfant. C’est précisément l’interface entre l’institution médicale et les inégalités sociales de genre que cet article entend analyser à partir d’entretiens menés dans une association de promotion de l’allaitement en France2. Notre regard se veut interdisciplinaire au croisement de la maïeutique, de la sociologie et plus précisément des études de genre.
L’allaitement, entre normes de santé et perspectives féministes
Allaiter son enfant constitue un objectif spécifique de santé publique. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) a recommandé en 2001 un allaitement exclusif pendant les six premiers mois et la poursuite de cet allaitement jusqu’à l’âge de deux ans. L’enquête nationale périnatale de 2021 montre que 74,2% des femmes avaient initié un allaitement en France, elles n’étaient que 36% en 19723. Cette préoccupation sanitaire de l’État pour l’allaitement est le fruit d’un processus socio-historique de politisation puis de médicalisation de l’alimentation infantile à travers le temps4. Si l’expérience des femmes au 19e et au début du 20e siècle laisse la place à l’expertise des médecins, le discours public des hommes en faveur de l’allaitement traverse les siècles5.
En matière d’inégalités de genre, la figure de la mère devint l’unique garante du bon développement psychologique de l’enfant à partir des travaux de John Bowlby6. Les années 1970 sont marquées par les combats féministes qui bousculent les représentations de l’allaitement dans la société de manière hétérogène. Le courant féministe différentialiste7 considére ainsi la pratique de l’allaitement comme libératrice quand le courant universaliste dénonce l’esclavage que représente la maternité8. Héritières du courant différentialiste, des femmes organisent des mouvements contemporains de « maternité incarnée 9» Ces tendances sociales ont été analysées par la sociologue Dominique Memmi10 qui y voit « la matérialité de la chair comme nœud névralgique du travail sur soi ».
Néanmoins, le cadre de l’expérience sociale est soumis à d’autres formes d’inégalités que le genre comme le statut migratoire11 (les femmes immigrées allaitent plus et plus longtemps que les natives en France) ou la classe sociale12. Claire Kersuzan et ses collègues notent ainsi que « le niveau d’études de la mère et sa catégorie sociale influencent l’initiation et l’exclusivité de l’allaitement13 ». Enfin, l’allaitement initié dès la maternité, de manière exclusive ou partielle, sa durée, sont multifactoriels impliquant à la fois les conditions médicales de l’accouchement, l’entourage social et notamment avoir déjà allaiter14 ou la culture d’origine. Cette structure sociale de l’allaitement participe du choix de l’association enquêtée, très homogène culturellement et socialement, dans laquelle participent des femmes blanches, natives et à haut capital culturel et financier. Il s’agit d’une population avec un taux élevé d’allaitement exclusif en maternité15.
Les groupes de promotion de l’allaitement : la diffusion d’une maternité « incarnée »
Fondée au milieu des années 1950 aux Etats Unis, la Leche League (LLL) est la première association mondiale de soutien aux mères allaitantes. L’historienne Lynn Y.Weiner souligne le caractère social et racisé de la genèse de cette organisation16. En effet, LLL est fondée par des femmes de classes moyennes ou supérieures blanches dans une perspective naturaliste d’un point de vue du genre. Allaiter serait un signe de l’accomplissement de leur féminité. L’anthropologue Elizabeth B. Merrill analyse que les groupes de parole ne consistent pas uniquement à soutenir les mères dans leur allaitement mais à promouvoir « la maternité incarnée 17».
L’association enquêtée est parfaitement intégrée dans la galaxie d’associations se réclamant de LLL en France et de la promotion de l’allaitement18. L’association est créée par deux mères allaitantes et se présente sur son site internet comme une « association de mères actives et heureuses de leur maternité qui ont choisi de faire partager leurs joies et difficultés d’allaitement ». Deux actions principales et gratuites sont mises en œuvre par une trentaine de femmes bénévoles : des permanences téléphoniques 7j/7 et des réunions d’échange. Les animatrices sont toutes des mères ayant allaité ou allaitant, formées par des professionnels de santé. Les réunions se déroulent dans différents locaux, au sein d’associations d’usagers ou d’une maison de naissance à proximité. Ce sont des lieux alternatifs qui accueillent les réunions, là où le savoir profane peut s’épanouir indépendamment du savoir médical. Pour le médecin André Grimaldi19, l’« expert profane » se situe à la conjonction de la critique de l’expertise scientifique, de l’existence d’un savoir singulier et de l’usage de nouveaux canaux de communication pour relayer cette expertise. Comme nous le verrons dans la description des profils de femmes identifiés, les participantes et les militantes de l’association mobilisent ces différents registres. Cet article s’inscrit dans la poursuite de travaux français sur les associations de promotion de l’allaitement, non pas sur la construction et le fonctionnement du cadre collectif associatif 20mais sur les façons dont les femmes et les hommes qui y participent renforcent ou se décalent du système de genre dans un contexte socialement très homogène.
Système de genre et naturalisation des fonctions biologiques
Historiquement, les analyses des chercheures féministes ont identifié le système de genre comme « bâti pour grande partie sur une continuité entre le sexe, le genre et l'orientation du désir 22 ». Il s’agit d’un ensemble de prescriptions normatives qui articulent le sexe biologique, l’expression sociale de la féminité (et de la masculinité) et l’hétérosexualité comme cohérente et privilégiée. Cette continuité participe de la naturalisation des fonctions biologiques. C’est ce constat qui amènera Monique Wittig23 à souligner que « les lesbiennes ne sont pas des femmes ». Nous nous inscrivons dans la continuité de ces analyses matérialistes. Nous considérons le genre comme un rapport social intégrant la bicatégorisation sexuée, la hiérarchie sexuée et l’hétéronormativité à la suite de la sociologue Marie Buscatto 24 :
« L’hétérosexualité est ainsi un élément clé de production de la bipartition sociale produite entre femmes et hommes comme deux sexes “nécessairement” complémentaires. Ces performances genrées ont pour principal effet de “naturaliser” aussi bien la distinction entre femmes et hommes, entre féminin et masculin, que le désir hétérosexuel ou les corps sexués. La constitution de deux catégories, femmes et hommes, et d’une sexualité normale ne se fait pas au hasard : elle permet aux dominants (des hommes hétérosexuels blancs principalement) d’assurer la légitimité de leur pouvoir ».
Enfin, nous considérons également que le continuum reproductif entre grossesse, accouchement et allaitement s’inscrit à la fois dans l’espace domestique comme fonction dans la sphère privée de la famille et dans la temporalité de la physiologie de corps féminin dans la reproduction. Nous mobilisons le concept d’espace-temps reproductif à la suite des travaux québécois de Francine Descarries et Christine Corbeil25. Ainsi, comment l’allaitement, participant de l’espace-temps reproductif, vient renforcer l’hétéronormativité et plus largement le système de genre ?
L’enquête
Pour répondre à cette problématique, nous avons réalisé une enquête par observations (quatre séances de deux heures chacune) et par entretiens individuels avec des animatrices et des participant.es aux réunions (dix entretiens semi-directifs) au sein d’une association de femmes qui propose du soutien et de la promotion de l’allaitement. L’association ainsi que l’ensemble des informateur·trices ont été pseudonymisés. Une partie de l’enquête est dédiée à l’analyse de l’action collective et ne fait pas l’objet de cet article.
Les personnes interrogées sont représentatives des acteurs·trices de l’action collective au sein de l’association, un groupe social homogène de femmes et hommes de classe moyenne supérieure ou de classe supérieure blanc·ches et à haut capital culturel comme l’illustre le tableau descriptif suivant. L’association et le vivier d’informateur·trices se distinguent également par l’exclusivité de la conjugalité hétérosexuelle. De plus, pour les femmes ayant déjà allaité un premier enfant, les femmes interrogées ont toutes allaité pendant plus de six mois minimum. Les professions ainsi que le niveau de diplôme des enquêtées expliquent les durées longues d’allaitement comme le soulignait déjà une enquête de la Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques26 en 2016.
Tableau 1
| Prénom | Âge | Situation familiale | Profession | Profession du/de la conjoint.e | Statut dans l’association | Nombre d’enfants déjà allaités |
Durée d’allaitement |
| Clara | 26 ans | mariée | gérante en pâtisserie | responsable d’une société de taxi | usagère | 2 | 6 mois et demi, en cours |
| Constance | 31 ans | mariée | pharmacienne | ingénieur | usagère | 1 | 3 mois en cours |
| Anaïs | 27 ans | en couple | sage-femme libérale | ingénieur informatique | usagère | 2 | 11 mois, en cours |
| Léa | 32 ans | en couple | urbaniste | ingénieur | usagère | 1 | 4 mois en cours |
| Aurore | 31 ans | en couple | professeure d’université | ingénieur | usagère | 1 | 2 mois en cours |
| Mélissa | 32 ans | en couple | Fonctionnaire de mairie cat. A | gérant d’atelier | usagère | 1 | 7 mois en cours |
| Jean | 38 ans | marié | Chercheur | Directrice de service dans une grande entreprise | usager | 2 |
1 an et 4 mois, 5 mois en cours |
| Valérie | 38 ans | pacsée | Professeure d’université | Directeur adjoint d’une entreprise de plus de 50 salariés | animatrice | 3 |
5 ans, 4 ans et demi , 17 mois en cours |
| Victoria | 42 ans | pacsée | Enseignante en collège | Cadre supérieur dans les ressources humaines | animatrice | 2 |
10 mois et demi, 4 ans et 10 mois en cours |
| Agathe | 39 ans | mariée | Pharmacienne | commissaire aux comptes | animatrice | 2 |
10 mois, 2 ans et demi en cours |
Deux modèles de femmes allaitantes : un croisement entre système de genre et institution médicale
Nous avons dégagé deux modèles de mères allaitantes. Le premier modèle que nous avons qualifié de « conforme à la norme médicale » consacre des représentations centrées sur les attentes de la médecine et un rejet de la dimension féminine construite au sein de l’association. Le second modèle est qualifié de « renforcement du système de genre », ce modèle imbrique une mise à distance de la médecine et un renforcement du système de genre.
Un modèle de conformité à la norme médicale
Le premier modèle se compose de femmes conformes avec la norme médicale. Ces femmes adhèrent à la norme médicale de notre société. Le « santéisme 27» est ainsi perçu comme une forme d’autonomisation mais aussi de responsabilisation accrue de l’individu, à l’origine de potentielles culpabilités. La santé apparaît alors comme une valeur universellement valorisée. Ces impératifs pèsent sur les choix des individus concernant leur santé. Faire le choix de l’allaitement, c’est alors prendre soin de son enfant et lui offrir le « meilleur » dès sa naissance.
Néanmoins, les femmes qui fréquentent l’association jugent insuffisant l’accompagnement relationnel des professionnel·les de santé à l’instar de Clara : « J'étais mal informée. Pourtant j'avais fait deux réunions d’allaitement, j'avais eu un cours de préparation à l'accouchement et j'étais allée à l'hôpital pour un atelier sur l’allaitement ». Les femmes jugent que l’accompagnement est autoritaire les premiers jours puis absent lors des difficultés pratiques par la suite comme l’explique Anaïs : « Au niveau des professionnels de santé, j'entends beaucoup de mamans dire qu’ils ont leur ligne à eux et ils aiment bien essayer de tirer la maman vers leur ligne quelle qu'elle soit, que ce soit plus dans le sens de l'arrêt d'allaitement ou de la prolongation de l'allaitement ».
Cependant, les femmes qui adhèrent à la biomédecine n’assisteront qu’à peu de réunions et ne seront pas celles qui s’investiront dans cet espace associatif sur le long terme. Elles prennent conscience qu’au-delà des apports en matière d’informations ou d’expériences utiles, l’engagement associatif nécessite d’intégrer un groupe féminin aux valeurs naturalistes, ce qui n’était pas le souhait d’Aurore : « L’asso, c'était le truc un peu alternatif pour moi, un peu ‘‘bobo’’. J’ai pris les informations dont j’avais besoin. Mais j’ai peur d’être ‘’l’outsider’’, je ne suis pas quelqu’un d’engagée autour de valeurs uniquement féminines ». Ces femmes réalisent que l’allaitement implique une dissymétrie genrée avec leur partenaire. Aurore observe également que la norme médicale ne rend pas visible la distinction de sexe implicite :
« Je ne veux pas créer de déséquilibre. L’allaitement renforce les stéréotypes du genre maman qui est très proche de son enfant, papa qui travaille, qui aide mais qui est un peu moins engagé… Est-ce que ce n’est pas aussi laisser un peu le père de côté l'allaitement ? Les médecins ou les sages-femmes disent tous que c’est très important d’allaiter mais est-ce que ça ne clive pas un peu plus les rôles de père et de mère ? ».
Aurore fait une analyse de type constructiviste28, elle comprend les enjeux sexués qui la font douter sur son choix d’allaitement. Elle se situe dans une forme de rejet du renforcement de la bicatégorisation sexuée du fait de l’allaitement.
Ainsi, ce premier modèle se compose de femmes adoptant un choix et un projet d’allaitement basé essentiellement sur les préconisations pour la santé de leur enfant. Elles se considèrent mal informées après leur accouchement et cherchent ponctuellement dans l’association des conseils validés scientifiquement. Allaiter dès la maternité les rassure sur leurs qualités de bonnes mères même si elles ne sont pas naïves quant aux conséquences dans leur couple de la distribution sexuée des tâches reproductives29 issue de ce choix.
Un modèle de renforcement du système de genre
Au-delà des recommandations de santé publique, c’est la fonction sociale maternelle et le lien privilégié entre la mère et son enfant qui sont mis en avant par les femmes du second modèle que nous avons désignées par l’expression de « renforcement du système de genre ». Pour ces femmes, l’allaitement est « naturel » car il passe par la fonction physiologique des femmes. Les femmes « se trouve[nt] aussi naturellement obligée[s] de les [les bébés] nourrir, puisque la nature ne l’a pas moins pourvu de ce qui est nécessaire pour cela30 ». Il s’agit d’un argument naturaliste s’appuyant sur une vision biologique du corps féminin comme l’explique Valérie : « Je suis très à l'aise avec le fait d'être un mammifère. Je me suis toujours dit que mon corps pouvait servir à quelque chose, qu'il est fait pour la maternité. Pour moi l'allaitement, le corps féminin il est fait pour ça ».
Les femmes mobilisent également des métaphores révélant des représentations du corps qui consacrent une nouvelle forme de spiritualité en lien avec le sacré et la nature31 . Les animatrices valorisent la capacité naturelle du corps des femmes à favoriser un « échange privilégié » avec l’enfant. Victoria souligne, avec l’emploi du terme « source », que son lait est un élément puissant de la nature : « En tant que femme, c’est moi qui vais allaiter, qui ai le rôle de produire le lait, le fournir à la source ».
Dans ce second modèle, l’allaitement est le prolongement de la grossesse et de l’accouchement qui sont considérés par ces femmes comme des moments de connexion naturellement uniques et privilégiés entre la mère et son enfant. Mélissa exprime ce désir de maintenir un lien exclusif avec son enfant de la grossesse à l’allaitement : « C'est la continuité de quand il était à l'intérieur de moi, notre moment privilégié à nous deux ».
Si les données objectives servent aux arguments naturalistes des femmes qui relèvent du second modèle, on observe néanmoins une mise à distance du monde médical. Victoria fait le récit de son expérience en maternité où elle ressent un manque d’accompagnement de la part des professionnels : « J’ai été assez démunie en début d'allaitement avec des injonctions, des contradictions entre les différents soignants sur ce qu'il faut faire ou ne pas faire ». La formation des animatrices en allaitement rend légitime leur accompagnement pour les femmes : « Le fait qu'on a eu une formation et donc qu’on ne raconte pas n'importe quoi, ça rassure les femmes. On a le temps de les écouter parce que les médecins, ils n’ont plus le temps » (Valérie). La clé du succès de l’association tient à ce que, d’un côté, les animatrices empruntent à la médecine l’expertise, le savoir, et de l’autre, elles donnent une dimension de sororité féminine à leur discours.
Enfin, adossées à des représentations spirituelles du corps, les femmes qui relèvent du second modèle construisent un espace militant au sein duquel la différenciation sexuée est fondamentale comme le souligne Valérie : « Je trouve qu'il y a un côté un peu féministe et de sororité dans l'association, parce que l’association permet d'avoir un espace où les femmes peuvent parler de choses qui ne concernent que les femmes ». Jean est le seul homme à avoir initié un parcours de formation pour devenir animateur au sein de l’association mais sans succès. L’expérience de l’entre-soi féminin associé à une dimension spirituelle du corps l’a poussé à interrompre son cursus associatif comme il l’indique dans l’extrait suivant :
« Il y a quelque chose d'un message un peu religieux je trouve. J'ai repéré qu'il y a beaucoup de femmes qui sont plutôt croyantes. Ça se sent, comme une conviction assez forte d'être à la bonne place, de porter le bon message. Le fait que ce soit très clivé entre femmes et hommes, que ça fasse communauté de femmes qui viennent délivrer la bonne parole m’a fait tout arrêter » (Jean).
Pour conclure, nous avons construit deux modèles de mères allaitantes fréquentant l’association. Deux entrées dans l’espace associatif sont possibles au croisement du genre et de la médecine. Le premier modèle est en faveur de l’égalité entre les sexes et en demande d’une plus forte médicalisation de l’allaitement. A l’inverse, le second modèle, très majoritaire, consacre une expression naturaliste du genre qui s’inscrit collectivement dans une forte différenciation sexuée d’avec les hommes. Cette vision naturaliste s’adosse à un rejet de l’expertise médicale au profit de l’expérience féminine de l’allaitement.
Les pères et l’allaitement : un décalage temporel au système de genre
La présence des hommes dans l’association est tout à fait anecdotique. En lançant l’enquête, nous souhaitions interroger les couples mais il a fallu reculer devant l’absence de volonté des hommes à participer. Hormis Jean, nous nous appuyons sur une parole par procuration. Ce sont les femmes qui fréquentent l’association qui parlent de leurs compagnons.
Les discours des animatrices de l’association et des femmes interrogées consacrent des pères qui investissent des tâches en complémentarité de l’allaitement et facilitent cette pratique. Dans ce contexte, nous avons ainsi pu dégager deux modèles de pères qui rejettent la rigidité de la distribution des rôles sexués entourant l’allaitement dans un contexte associatif spécifique de très forte homogénéité sociale et culturelle élevée.
« Pères facilitateurs » : un décalage ponctuel du système de genre
La participation des hommes que nous désignons comme « pères facilitateurs » au choix d’allaitement de leur compagne se résume le plus souvent à une approbation implicite comme le souligne Agathe : « On n’en a pas forcément vraiment discuté ensemble. J'ai évoqué mon souhait d'allaiter et lui il a dit bah OK si tu te sens, si tu as envie. On ne peut pas dire qu'il ait été partie intégrante de la réflexion pour l'allaitement ». La majorité des femmes interrogées estime que ce choix leur revient. Les hommes réalisent un ensemble de tâches habituellement féminines le temps de l’allaitement : nutrition, hydratation et protection de la mère allaitante, réalisation des tâches ménagères. C’est le regard que porte Victoria :
« Quand il y a un partenaire pour englober la dyade, ramener un peu d'ocytocine et un peu d’amour, qui peut faire faire le rot au bébé, lui faire des câlins, faire le peau à peau, faire d'autres choses. J’aime bien l'idée de préparer à manger pour la personne qui allaite et de cette façon venir nourrir le bébé ».
Dans ce contexte, l’allaitement consiste en une parenthèse reproductive qui suspend temporairement la distribution inégalitaire des tâches domestiques en la faveur des hommes. Les pères que nous qualifions de « pères facilitateurs » acceptent ainsi temporairement d’assurer des tâches dont ils ne sont pas responsables en dehors de cette période d’allaitement et qu’ils abandonneront systématiquement à la fin de celui-ci. Marie Buscatto analyse que la répartition des tâches domestiques demeure aujourd’hui fortement inégalitaire et sexuée 32. Toutefois, dans le cas d’allaitement durant plusieurs mois, les conflits conjugaux et les reproches des compagnons se font de plus en plus pressants comme Valérie l’explique dans l’extrait suivant : « C'est lui qui s’occupe de tout le soir parce que je m'endors en même temps que le bébé. C’est un reproche fréquent, il en a marre de s’occuper tout le temps de la maison. Mais bon, soit je m’occupe de la maison soit j’allaite mais je ne peux pas tout faire ». Constance raconte pour sa part qu’après avoir sevré son enfant, les tâches effectuées par son conjoint sont ainsi redevenues de sa responsabilité :
« Il y a beaucoup de choses que je fais plus que lui à la maison depuis que j’ai arrêté d’allaiter. Et puis je pense que j’ai plus besoin que mon mari de passer beaucoup de temps avec mon fils et de m’occuper de lui. En vrai, je refais beaucoup plus de choses que mon mari maintenant ».
Les pères que nous avons désignés comme « facilitateurs » acceptent d’endosser les tâches domestiques durant le temps de l’allaitement. Cependant, le sevrage devient un enjeu majeur pour eux car il signifie un retour à la norme et à leur vie « d’avant » constituée d’activités sportives et d’une vie sociale masculine valorisée.
« Pères contrariés » : un renversement de la domination durant le temps de l’allaitement
Le second modèle de père que nous avons qualifié de « pères contrariés » est minoritaire dans l’enquête. Ces pères sont qualifiés dans la littérature de « nouveaux pères33 ». Paradoxalement, ils ont la volonté de transformer la distribution genrée des rôles parentaux en particulier dans leur attention à l’enfant mais de ce fait ils renforcent la bicatégorisation sexuée comme le souligne Isabelle Zinn (2021) : « Cette nouvelle donne s’apparente à une forme de masculinité en transformation, mais contribue en même temps à un renforcement de l’antagonisme de sexe34 ». Ces pères participent activement au suivi de grossesse. Ils sont demandeurs de séances de préparation à la naissance avec la méthode haptonomique qui leur donne une place importante dans la relation avec leur futur enfant35. Ainsi, Jean a autant participé que sa femme à l’élaboration du projet de naissance. Sa volonté lui a permis de trouver une place de père aussi importante que celle de sa femme comme il l’explique dans l’extrait suivant :
« Il y a plein de choses qui se jouent, mais pour le papa aussi et qui ne sont pas trop dites en fait. On parle souvent de la matressance ou du burn out maternel, c'est sûr que ça existe, mais pour le papa, il se joue plein de choses aussi et effectivement pour moi le projet de naissance tel qu'on l'a envisagé aussi, c'était aussi un moyen pour moi d'entrer dans ce nouvel univers. On est entrés dans notre parentalité avant la naissance, c'est-à-dire qu'on a déjà fait des choix forts, qu'on a déjà pris des positions ».
Néanmoins, la place sommaire accordée aux hommes par les femmes contraint les pères que nous avons qualifiés de « contrariés » à un second rôle qu’ils n’acceptent pas comme le soulignent les psychologues Romuald Jean-Dit-Pannel et Raphaël Riand (2019) : « La place des pères reste prise dans d’importants paradoxes. Les pères, de plus en plus investis auprès de leurs bébés, de plus en plus précocement, restent en manque de soutien(s), d’accompagnement(s), précisément en périnatalité et première enfance36 ».
Ces « pères contrariés » vivent difficilement la temporalité de l’allaitement exclusif. Jean ressent une forte culpabilité à souhaiter que sa compagne arrête d’allaiter pour lui permettre de construire lui aussi sa place de parent et de mari, qui est au cœur de notre qualification de « pères contrariés » :
« Intellectuellement j'étais tout à fait favorable à l’allaitement. Mais au bout de six mois j’ai eu le sentiment de perdre ma place parce que je n’arrivais pas à l'endormir, qu'elle pleurait plus avec moi, que je n'arrivais pas à la calmer, il n’y avait que le sein pour ça… Avant le début de la diversification alimentaire, je n’étais pas bien parce que je ne voyais pas trop comment est-ce que tout ça allait se terminer. J’ai fini par dire à ma compagne ‘’ quand est-ce que tu voudras mettre fin à l'allaitement ? ‘’ et puis j’avais envie de retrouver ma femme, notre chambre conjugale ».
Cette double jalousie paternelle, envers la mère allaitante et son exclusivité fusionnelle avec son enfant ainsi qu’envers l’enfant allaité ayant le monopole du corps maternel et confisqué au père, exercent alors une pression supplémentaire sur la femme allaitante qui est tiraillée entre devoir maternel et conjugal. Cette situation conduit à des conflits psychiques et conjugaux comme le soulignent les psychologues Irène Capponi et Françoise Roland (2013) :
« À cela s’ajoute la crainte, parfois partagée par les conjoints, que la force de l’attachement (au sens presque littéral du terme) de la mère allaitante ne conduise à l’éviction du père dans sa relation au bébé. En effet, les pères s’emparent de l’acte de nourrissage comme moyen de donner une visibilité à leur engagement sur l’existence du bébé, rôle quelque peu occulté pendant la gestation. Ce «droit» à nourrir l’enfant peut alors devenir une revendication. Pour les femmes qui se trouvent dans cette configuration conjugale et qui désirent allaiter ou sont encore dans le doute, il y a là de nouveau un dilemme - choisir entre son bébé et son mari - dont l’issue peut être un ralliement à l’avis du conjoint37 ».
Malgré ces tensions, ces pères n’exercent que peu d’influence sur la conduite de l’allaitement même si les mères cèdent parfois en acceptant de tirer leur lait ponctuellement pour stopper les remarques critiques de leur conjoint.
Quel que soit le profil de père identifié, le sevrage de l’enfant est un enjeu fondamental pour les hommes qui souhaitent mettre fin à la parenthèse reproductive que représente l’allaitement. Cet enjeu du sevrage peut être analysé comme un refus masculin du renversement des rapports de domination38 durant un temps qu’ils jugent trop long.
L’allaitement : un révélateur du système de genre
Nous avons souligné l’importance pour les femmes qui fréquentent l’association de relier grossesse, accouchement et allaitement. Néanmoins, si le rapport social biomédical domine la scène de la naissance, l’allaitement révèle la place déterminante du système de genre. Dans cette partie nous allons montrer de quelles façons l’allaitement s’inscrit dans la bicatégorisation sexuée, la hiérarchie sexuée à l’avantage des hommes et l’évidence hétéronormative de ce processus.
Le père séparateur : une illustration de la bicatégorisation sexuée
Certains psychologues, psychiatres, pédopsychiatres ou psychanalystes mettent en avant l’importance d’un rôle paternel séparateur, indispensable au sevrage de l’enfant qui révèle en réalité une perception genrée des rôles parentaux :
« Penser la virilité, la rivalité, la féminité et le maternel de l’homme devenant père est ici en jeu. En effet, la place du père reste encore pensée comme celle d’un père œdipien, post-œdipien, un “séparateur” […]. Ce potentiel différenciateur nous apparaît ici essentiel afin que le père soit perçu comme un potentiel co-acteur du développement du bébé39 ».
Cette « mission » paternelle est présente dans le discours des femmes. Agathe a mal vécu l’insistance de son conjoint à vouloir sevrer son enfant. Elle reconnait plus tard qu’il était de son rôle « naturel » d’homme de la raisonner afin d’imposer une certaine distance comme elle l’explique dans l’extrait suivant :
« Son rôle quelque part et qui est aussi naturel de je ne sais pas comment dire, il s'est mis entre moi et mon bébé…. Il nous a défusionné, je pense que c'est aussi le rôle du conjoint finalement. Je pense qu’après un an, le père joue son rôle, ils le disent dans l’association d'ailleurs : le papa doit casser la fusion pour permettre un sevrage ».
Cette notion de père séparateur, « post-œdipien40 », se vérifie dans les faits puisque les femmes expliquent que le sevrage est impulsé par le père et qu’il est dans son rôle.
Sous la distinction de sexe, la hiérarchie entre femmes et hommes
L’argumentaire naturaliste mobilisé par les femmes révèle chez certaines leur adhésion à une vision hiérarchique du rapport femme/homme. En effet, dans cette répartition des rôles, les femmes sont assimilées à leur corps, elles sont toutes entières leur sexe, « Tota mulier in utero41 ». L’homme serait culture, technique, création. Cette hiérarchie analysée par Nicole-Claude Mathieu42 s’impose toujours aujourd’hui.
Néanmoins, certaines femmes interrogées qui relèvent du modèle de « renforcement du système de genre » identifient et rejettent la hiérarchie avec les hommes en particulier durant l’espace-temps reproductif. Dans ces situations, nous avons alors analysé ce qui relève d’une conscience différentialiste43.
Les femmes expriment leur toute-puissance maternelle comme le souligne Agathe : « C'est une des expériences les plus fabuleuses que j'ai de me dire que j’ai la capacité de nourrir mon enfant, de le voir grandir grâce à mon lait, c'est très gratifiant. Je trouve que ça donne une force intérieure ». Ensuite, cette conscience différentialiste se manifeste à travers une diabolisation du tire-lait. Comme l’a montré l’anthropologue Paola Tabet, les objets techniques seraient des outils masculins et au service des hommes44. Le rejet du tire-lait peut être analysé comme un rejet de la domination masculine dans cet espace-temps féminin de l’allaitement. Ainsi, cet objet est qualifié par les femmes de « détracteur », de « perturbateur artificiel », de « machine » qui viendrait s’interposer entre la femme et son enfant pour assouvir le désir du père.
L’hétéronormativité renforcée par l’allaitement : une production d’injonctions contradictoires
Cette distribution et cette hiérarchisation des rôles sexués dans l’allaitement sont révélatrices du système de genre dans nos sociétés où les femmes sont assignées majoritairement au travail procréatif et les hommes au travail productif. Autrement dit, la norme d’allaitement, à laquelle l’institution médicale contribue grandement, vient renforcer l’hétéronormativité puisqu’elle exige une tâche reproductive que seules les femmes peuvent réaliser et implique des injonctions fortes sur elles. L’allaitement, en tant que travail reproductif, est non rémunéré, peu valorisé car considéré comme « allant de soi ». C’est ainsi que Nicole-Claude Mathieu identifie le pouvoir exercé par les hommes et qui s’illustre dans la division sexuelle du travail45.
L’hétéronormativité, l’ensemble des normes qui font apparaître l’hétérosexualité comme cohérente, naturelle et privilégiée 46, impose autant de contradictions dans la vie des femmes pour répondre à la double injonction d’être à la fois des « femmes accomplies » et de « bonnes mères ». Les sociologues parlent alors de « double journée de travail47 ». Les femmes vivent de nombreux paradoxes : être dévouée sà leur famille mais continuer à reproduire le capital, devoir allaiter mais ne pas en avoir les moyens techniques sur leur lieu de travail, être sexuellement désirables malgré un corps marqué par le processus reproductif.
Conclusion
À la suite de la grossesse et de l’accouchement, temps reproductifs pensés par l’institution médicale comme « à risque incompressible48 », la conduite de l’allaitement est fortement encadrée par l’institution médicale qui émet une recommandation forte, l’allaitement strict pendant six mois. Néanmoins, nous faisons l’hypothèse que c’est la coextensivité des rapports sociaux49 entre biomédicalisation et système de genre qui produit les contraintes sociales les plus fortes pour les femmes. Sous le verrou biomédical, c’est le verrou patriarcal qui contraint.
L’enquête a permis de dégager différents modèles de mères et de pères dans un contexte socialement fortement situé dans les classes moyennes supérieures et les classes supérieures. Nous avons identifié deux modèles de femmes allaitantes : l’un, minoritaire, de conformité à la biomédicalisation mais dont les femmes prennent conscience des implications sociales genrées des recommandations. L’autre, majoritaire, qui fait de l’allaitement une pratique constitutive de l’être féminin. Deux modèles de paternité ont également émergé que l’on ne retrouve pas forcément dans les autres enquêtes. La majorité des pères accepte d’endosser une très large part des tâches domestiques durant la parenthèse reproductive de l’allaitement et d’être mis à distance de la relation fusionnelle avec le nourrisson. Une minorité de pères y associent un rejet de l’exclusivité maternelle dans la relation fusionnelle liée à l’allaitement et l’exclusivité du corps maternel par l’enfant et confisqué au père. Dans un cas comme dans l’autre, le sevrage de l’enfant est un enjeu très fort pour les hommes : revenir à la normalité des rapports de domination en leur faveur.
