Sorti en 2024 aux éditions Presses Sorbonne Nouvelle, L’après-coup : temporalité de l’événement et approches critiques du trauma est tiré de la thèse d’Alice Laumier consacrée à la notion de trauma dans la littérature française. Sur 494 pages, l’ouvrage propose une exploration approfondie du trauma à travers le concept de l’après-coup (ou « Nachträglichkeit ») et une réflexion critique sur le trauma littéraire. Cette recension a pour objectif d’informer le lecteur sur le contenu et les apports de l’ouvrage, en soulignant certains aspects de sa pertinence scientifique.
L’ouvrage se divise en trois parties équilibrées, chacune abordant un aspect spécifique de la problématique centrale. La première partie, « Les écritures de l’après-coup » (113 pages), introduit les 11 ouvrages clés sur lesquels l’analyse littéraire repose tout en retraçant l’histoire et les définitions du trauma. La seconde, « La Nachträglichkeit : une approche critique du trauma » (118 pages), confronte les visions neuroscientifiques du trauma avec l’approche de l’après-coup. Enfin, la troisième partie, intitulée « Temporalités et formes narratives » (117 pages), creuse les structures narratives et les implications de l’après-coup dans les œuvres choisies. L’organisation est méthodique et permet au lecteur de suivre aisément le fil conducteur de la réflexion de son autrice et d’appréhender des façons de considérer le trauma largement oubliées depuis le 19e siècle. Par ailleurs, les 11 œuvres choisies comprennent 2 textes d’Annie Ernaux, 2 textes de Philippe Forest, 3 de Nicole Caligaris, 2 textes de Patrick Modiano et 2 de Laurent Mauvignier.
Tout d’abord, s’appuyant notamment sur les relectures de Jacques Lacan et Jean Laplanche de l’œuvre freudienne, elle souligne qu’un moment présent peut acquérir un sens nouveau ou transformer le sens d’un événement passé, les deux résonnant alors ensemble et formant un traumatisme « après-coup ». Elle décrit comment cette approche s’oppose à la théorie du trauma actuel, telle que définie dans le DSM (pour Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders) et soutenue par les neurosciences, qui considèrent le trauma comme un événement violent et immédiat. Elle n’émet aucun jugement de valeur sur cette conception événementielle du trauma, mais invite à explorer cette autre forme de traumatisme qui selon elle « prend alors deux formes différentes mais qui ne s’excluent pas. D’une part la postérité permet d’inclure, lors du moment de ressaisie du passé, la mémoire, les discours et les récits qui le [le trauma d’après-coup] portent, le configurent ou le nient (…). D’autre part, ce moment de reprise de l’évènement est une manière de lui donner suite : mesurer la manière dont il insiste souverainement dans le temps ; en convoquer la mémoire pour le faire, d’une certaine manière, « vivre une seconde fois après son effectuation, c’est-à-dire survivre (…) » (p. 134).
Laumier interroge ensuite la notion de trauma littéraire qui se dégage des ouvrages choisis, explorant les enjeux poétiques, identitaires, historiques et narratifs. Elle examine comment le trauma est mis en scène à travers des concepts comme la distance, la discontinuité, la répétition, la mémoire ou encore la notion de postérité. Au fil des pages, l’après-coup est présenté comme permettant de relire un événement en portant un regard réflexif sur la société qui l’a permis. La réflexion de l’autrice sur le trauma est enrichie de deux expériences distinctes : « Erfahrung » (expérience transmissible) et « Erlebnis » (expérience non transmissible). Son analyse du narratif littéraire fait émerger les écrits comme un lieu de rencontre entre ces deux formes d’expérience, explorant les constructions culturelles de l’intolérable et les pathologies liées aux récits traumatiques. La notion de transmission est mise en abîme à travers les catégories de non-dit, d’interdit et de tabou, et cela notamment dans le chapitre VI, à partir de la page 263. L’autrice y discute la transmission des traumatismes de manière intergénérationnelle, en mobilisant notamment l’exemple de « mémoire de fille », une des œuvres d’Annie Ernaux.
Enfin, l’autrice se concentre sur l’écriture des textes qui appuient la discussion théorique. L’autrice y oppose la mindfulness, ancrée dans le quotidien, à l’après-coup, qui se déploie sur le long terme. Elle questionne la résonance du trauma à travers le passé et le présent, ainsi que les enjeux de la narration.
Alice Laumier s’inscrit dans une tradition théorique et critique propre à sa discipline, et en particulier en ce qui concerne la bibliographie de l’ouvrage. Mais elle sait aussi mobiliser d’autres corpus et disciplines – psychanalyse, anthropologie, philosophie – qu’elle veut faire dialoguer. On se serait toutefois attendu à voir discutées quelques références en neurosciences. Il y a par ailleurs une vraie prise de risque disciplinaire à se concentrer sur des textes d’auteurs contemporains plutôt que sur des classiques consacrés. L’après-coup : temporalité de l’événement et approches critiques du trauma constitue une contribution importante et enrichissante à la réflexion sur le trauma en en proposant une lecture au prisme d’une littérature inattendue. Il ne s’agit pas d’un plaidoyer contre la conception événementielle du trauma, mais d’une approche méthodique et rigoureuse qui permet à Alice Laumier de dévoiler une perspective alternative sur l’expérience. L’ouvrage propose des réflexions stimulantes qui sauront intéresser les spécialistes comme les non-spécialistes en études littéraires et au-delà de la discipline tout en invitant à repenser le rapport entre mémoire, récit et temporalité.
