Fils d’un brigadier des douanes de Saint-Mard en Belgique, Auguste Lavallé, né en 1858 près de Saint-Mard, quitte la Wallonie belge pour s’installer dans la région parisienne où il prend le pseudonyme de Louis de Hessem et traduit entre 1884 et 1931 des ouvrages du domaine germanique (Sacher-Masoch, Wilhem Hauff, Berthold Auerbach, Marie von Ebner-Eschenbach, Karl Emil Franzos) mais aussi d’autres sphères linguistiques (Andersen, Tolstoï, Ibsen, Casati). Il est également journaliste, ardent défenseur de Zola en Allemagne, et auteur de plusieurs textes, dont L’Œuvre de la chair, un très bel ensemble de nouvelles conservé à la bibliothèque de l’Institut de France, livre en prologue duquel il évoque les souffrances de l’exil et le manque du pays natal, qu’il a quitté pour les besoins de sa carrière d’écrivain :
Fig. 1. Page de titre du livre L’Œuvre de la chair, Paris, Librairie Illustrée, 1886.
Le mal qui me tourmente n’est pas de ceux que l’on guérit. Il dort en moi quelque part dans un coin obscur du cœur, parmi des souvenirs – comme un feu sous la cendre. Et parfois quand d’aventure, un souffle passe en ces vieilles choses, le mal s’avive, s’irrite, s’exaspère et, avec des intensités douloureuses, m’emplit de désirs dévorants comme des flammes. Car mon mal est le mal du pays. Partout il m’a poursuivi, coupé d’accalmies qui ne me venaient ni de la clémence des cieux ni de la quiétude de l’esprit, traversé de crises où, en des visions désespérantes, des paysages aimés s’esquissaient vaguement dans des lointains confus1.
La perte de la famille d’origine, autant que celle d’un lieu habitable, se lit en creux de ce prologue, écrit comme une confidence : Lavallé a perdu son père alors qu’il n’avait que quatre ans ; ce père, un modeste brigadier des douanes, n’a peut-être lui-même jamais connu son père. C’est en effet de sa grand-mère Suzanne, « fille mère », que Lavallé tient son nom. À partir de 1879 et jusqu’aux années 1930, Lavallé construit sa carrière littéraire, en créant des ponts entre la « Chair » et « l’Œuvre » : la littérature prend les devants, elle tente de garder trace des êtres dans la toile du texte, puisque la mort peut surgir à chaque instant.
Dans cet article, je souhaite questionner le poids de l’orphelinage sur l’orientation du projet littéraire d’un écrivain. Dans un premier temps, j’étudie l’entrée en littérature de Lavallé, sa rupture avec le champ littéraire belge, et la relation de parenté intellectuelle profonde qu’il cherche à construire avec un écrivain célèbre, orphelin de père lui aussi, Zola. Combinant les approches historico-biographique et sociologique, l’analyse des paratextes mais aussi des textes eux-mêmes, je réaffirme l’importance de penser la littérature au prisme de ce que Guillaume Bridet et Laurence Giavarini nomment « la fonction-groupe », c’est-à-dire comme un « fait social », toujours saisi « dans l’écriture changeante de son histoire2 ».
Dans un deuxième temps, je considère la place des orphelins dans l’œuvre de Lavallé, non seulement en tant que sujets des textes, mais également en tant qu’auteurs. J’entends démontrer la pertinence pour la recherche de penser l’orphelinage comme un outil d’analyse socio-littéraire, en interaction avec l’habitus et la classe sociale d’origine : si l’« orphelin littéraire » se constitue peu à peu, à l’instar de tout écrivain, un capital littéraire, l’enjeu de la lutte littéraire est aussi de pouvoir (re)créer, par les moyens spécifiques de l’écriture, une famille d’adoption ou d’accueil littéraire, dont la bibliographie serait en quelque sorte l’arbre généalogique.
Ne plus être « juste » un orphelin
Lavallé ancre l’écriture des six nouvelles qui composent son recueil L’Œuvre de la chair dans sa propre biographie, celle d’un exilé, vivant loin du pays où il a grandi et écrivant non seulement par nécessité matérielle, mais pour répondre au besoin profond de se rapprocher au moins mentalement de ce pays d’enfance dont les paysages l’obsèdent. Un manque particulier concerne la forêt épaisse, massive, cramponnée au sol par un formidable enchevêtrement de racines, devenue l’image obsédante du déracinement, de la perte des liens familiaux, communautaires et amicaux de la jeunesse. La forêt revient d’ailleurs sans cesse dans le recueil, dont elle est à proprement parler un personnage.
Trois années plus tôt, en 1883, l’année même où il épouse, âgé de 24 ans, Louise Fouet, Lavallé a mis le point final au premier chapitre d’un roman, chapitre qu’il fait publier dans la revue littéraire La Jeune Belgique, à laquelle il collabore depuis Paris : intitulé « Le Prix de la vie », ce texte a pour cadre la capitale parisienne, et l’héroïne dont il peint le portrait dans une veine réaliste a le prénom et le métier de sa jeune fiancée, une modiste originaire de Vernon en Normandie, qu’il épouse en août de la même année3. La fiction ici aussi incorpore la biographie de l’auteur4.
Fig. 2. Couverture et dédicace Wilhelm Hauff, Contes merveilleux, Tours, A. Mame et fils, 1890.
En 1890, Lavallé publie Régisvindis, de Paul Lang (une légende carolingienne qu’il dédie à sa fille Renée5). La même année, il choisit de dédier sa traduction des Contes merveilleux de Hauff à ses deux enfants6. En analysant en détail une bibliographie rétrospective de l’œuvre de Lavallé, présente en ouverture de sa traduction de Misère, on constate que Lavallé était en contact avec au moins treize éditeurs dans le champ français7 ; on remarque aussi qu’un certain nombre des textes pour la jeunesse qui sont référencés dans cette liste racontent l’histoire de héros orphelins. C’est le cas du personnage principal de Terre Inconnue (1893), qui retrace les aventures d’un jeune français, Henri, dont le père garde-chasse a été subitement tué par un vagabond : Henri part alors pour l’Amérique dans l’espoir de résoudre ses problèmes d’argent8. Le héros du conte Le Vaisseau fantôme de Hauff, traduit par Lavallé en 1890, part lui aussi à l’aventure, également en raison de la mort de son père, et dans l’espoir ici encore de résoudre ses difficultés économiques.
Guillemette Tison a montré à quel point les personnages d’enfants ou d’adolescents, et en particulier les orphelins, ont pu servir de support, entre les années 1876 et 1890, à la création de « modèles de personnages » : c’est en effet à cette époque que les écrivains « découvrent la richesse et la complexité de l’enfant » auquel ils accordent, et souvent au garçon plutôt qu’à la fille, une place désormais « primordiale » 9 . Zola (orphelin lui aussi) introduit au sein de de ses romans des enfants héros, mais aussi des héroïnes, n’hésitant pas à leur attribuer les rôles principaux : Pauline dans La Joie de vivre, Angélique dans Le Rêve, Nana, née dans l’Assommoir de Gervaise, et qui deviendra l’héroïne de son propre roman éponyme10. C’est aussi le cas chez Lavallé : la nouvelle intitulée « La Haine » dans le recueil L’Œuvre de la chair dresse le portrait du calvaire de la jeune Mathilde, victime perpétuelle de la haine d’un garçon du village, tandis que l’héroïne de la nouvelle « La Femme », « assommée d’ivresse », à l’instar de la Gervaise zolienne, meurt à l’insu de tous, tombée dans un « trou noir » « que la neige glissant du ciel » se met à combler « lentement, doucement, indéfiniment »11.
Le récit restitue une place aux oubliés, aux invisibles, réalisant même parfois leurs rêves de bonheur, comme pour l’Angélique du Rêve zolien. Pour Lavallé comme pour Zola, la question de la place de l’enfant et de l’orphelin dans la société dépasse à bien des égards la « simple » absence des parents, elle est lourde de conséquences sociales, et au cœur de leur engagement littéraire.
Vers 1886, Lavallé s’éloigne définitivement de la revue La Jeune Belgique ; il se choisit un pseudonyme pour les lettres, Louis de Hessem, et traduit dans le champ français les Confessions d’une comédienne de Caroline Bauer12. Ce livre, un véritable brûlot contre le premier roi des Belges, reçoit une critique opiniâtre dans La Jeune Belgique13 ; quant au recueil L’Œuvre de la chair, bien que jugé « remarquable » en 1892 par le premier historien des lettres belges, Francis Nautet, il n’est même pas mentionné à sa sortie en 1886 par la revue belge, alors même qu’il reçoit en France un très bon accueil14.
La sociologue Pascale Casanova a montré comment la Belgique, par le combat de ses écrivains, est devenue, au début du xxe siècle, une sorte de « modèle pour les petits pays d’Europe », par exemple pour les Irlandais voulant revendiquer « leurs propres traditions culturelles »15. Force est de constater que Bruxelles a su s’affirmer comme une capitale en rivalité avec Paris, « ville carrefour », « centre de ralliement » des modernes « rejetés »16. Malgré cela, Lavallé quitte définitivement Bruxelles, qui l’oublie en retour : la dernière mention de son nom dans une histoire de la littérature belge limite sa bibliographie à l’année 188617 ! Paye-t-il le prix des écrivains qui « trahissent » la cause nationale, selon le mécanisme d’invisibilisation décrit par Pascale Casanova18 ?
D’un point de vue littéraire, par son appartenance à une génération qui souhaite vivre de sa plume, Auguste Lavallé est un auteur de La Jeune Belgique comme les autres, mais il s’en distingue nettement par son origine sociale et géographique : il n’est en effet ni bruxellois ni bourgeois… La plupart des membres de la famille Lavallé sont des manœuvres, payés à la journée.
Appliquant les acquis de la méthodologie bourdieusienne à l’analyse du champ littéraire belge du xixe siècle, Paul Aron a retenu quelques paramètres pour analyser la génération des auteurs actifs dans La Jeune Belgique (acteurs littéraires nés entre 1850 et 1870) : il conclut de cette étude que les auteurs de cette génération sont plutôt des fils « de bonne famille », « bénéficiant d’une scolarité prolongée et qui se voient détournés de la carrière professionnelle à laquelle ils semblaient destinés » 19.
Par ailleurs, Laurent Moosen voit dans la situation belge une particularité historique plus générale : dans un aussi jeune état-nation, la mémoire familiale représenterait pour ses auteurs le « seul niveau d’appropriation d’un passé en l’absence de conscience historique collective », tendant à faire de « l’écrivain belge un orphelin volontaire, réinventant sans cesse sa filiation pour mieux s’en détacher », à la façon de Thyl Ulenspiegel, l’orphelin de Charles de Coster, qui a le premier incarné une forme d’ « identité belge, frondeuse et, paradoxalement, apatride ». Tout auteur belge serait à cet égard une sorte d’orphelin :
En racontant des histoires, et en particulier des histoires de famille, nos écrivains rassemblent les fragments d’un pays sans autre passé que celui, toujours singulier, de ceux qui le peuplent. Il n’est pas de roi de Belgique, seulement un roi des Belges20.
Quand Lavallé rencontre Zola, il n’a plus ni père ni mère, et connaît la précarité. Il doit certainement trouver en son aîné de presque de vingt ans une figure d’identification particulièrement stimulante ainsi qu’un appui indispensable pour son propre projet d’écrivain. Zola a en effet lui aussi perdu son père (à l’âge de sept ans), une mort qui les a placés, lui et sa mère, « dans une situation matérielle très précaire » selon les mots de Frédérique Giraud, l’écrivain devant rembourser « jusque pendant l’affaire Dreyfus, des créances contractées par ses parents »21.
Le pseudonyme de Lavallé, Louis de Hessem, ne joue toutefois pas en faveur d’une assimilation à la nation française, et l’on reconnaît plutôt ici la posture « paradoxalement apatride » énoncée par Moosen : manifestant par ce choix un attachement paradoxal à ses origines belges (Hessem) autant qu’à son ascendance française (Louis de)22, Lavallé porte en vérité un credo tout frontalier, celui d’un dépassement des espaces nationaux : la volonté de faire connaître en France la littérature européenne contemporaine comme en Allemagne, la littérature française, ceci dans une société toujours traumatisée par la guerre de 187023.
En 1888, Zola met Lavallé en relation avec Antoine, au sujet des Revenants d’Ibsen, pièce que Lavallé vient de traduire24. Zola lui confie également un petit travail de recherche sur l’art des dentelles dont il se sert pour nourrir son roman Le Rêve de détails véridiques sur les brodeurs du temps passé, ainsi que la négociation en Allemagne des droits du même roman (mais les tractations n’aboutissent pas, ainsi qu’en témoigne une lettre de Lavallé à Zola)25.
Fig. 3. Lettre autographe Louis de Hessem, mars 1888.
Le 11 janvier 1888, Zola remercie Auguste Lavallé de l’article élogieux que celui-ci a consacré à La Terre et de la peine qu’il a prise de lui envoyer le texte français et le texte allemand en regard. L’article a été imprimé à Leipzig sous le titre « Zola’s La Terre » dans le Magazin für Litteratur, « une revue dirigée par un des principaux défenseurs du naturalisme en Allemagne, Karl Bleibtreu »26 :
Je n’ose vous dire combien je trouve votre article remarquable, tellement il m’est allé au cœur. […] L’étude de M. Georges Brandes dont vous me parlez doit être le résumé de la conférence qu’il a faite sur moi en Russie. Je crains d’abuser de votre temps en acceptant votre proposition de me la traduire, et pourtant je serais très heureux de la connaître27.
Dans Le Livre, Auguste Lavallé écrit que l’œuvre de Zola a été analysée en Allemagne « consciencieusement par Georg Brandes », qui reste connu, ainsi que le souligne Casanova, pour avoir véritablement « révolutionné à la fin du siècle dernier les présupposés littéraires et esthétiques de tous les pays scandinaves en y introduisant ce qui a été appelé la percée moderne, à partir des principes du naturalisme découvert à Paris »28. Lavallé critique néanmoins Brandes, considérant qu’il « a manqué complètement de largeur de vues », « en dehors de la constatation de ce fait que Zola, naturaliste en théorie, est romantique en pratique »29. Lavallé souligne à quel point l’étiquette « naturaliste » peut être réductrice et ne rend pas suffisamment hommage au grand écrivain qu’il voit en Zola, à une époque où ce dernier est toujours l’objet de nombreuses attaques30.
Dès 1886 en effet, on sent poindre le climat délétère qui sera celui de l’affaire Dreyfus. Relatant une dispute survenue entre Zola et Léon Daudet, Henri Mitterand souligne que la dissension ne se limite plus alors « à des jalousies d’auteurs, mais devient politique » : « Prodrome lointain à l’engagement de Zola dans l’affaire Dreyfus », « Daudet nourrit à l’égard de Zola, comme Goncourt, des sentiments d’aigreur »31. Ce sont les origines italiennes du père de Zola qui sont montrées du doigt, comme vont l’être, par Henri Céard, les origines belges de Lavallé, lorsque celui-ci produit sa traduction des Revenants d’Ibsen, traduction finalement rejetée par André Antoine, malgré une promesse initiale de représentation32.
Après 1890, Lavallé ne s’aventure plus dans le domaine du théâtre mais ne renonce pas pour autant à son rêve de faire publier un premier roman, Lex. Mœurs contemporaines, chez Charpentier, éditeur de Zola. N’ayant que « deux francs à la maison » pour subvenir aux besoins de ses deux enfants et de sa femme malade, Auguste Lavallé prie Zola de lui prêter la somme de « 350 ou 400 francs ». Une lettre de Zola écrite à Georges Charpentier depuis Médan témoigne de son embarras face à cette demande :
Mon cher ami, il m’arrive une aventure dont il faut que vous me tiriez. M. de Hessem, dont vous avez pris le livre, et à qui vous avez refusé une avance, m’écrit qu’il est à bout de ressources et me prie de lui prêter la somme en question. J’aime mieux la lui prêter par votre intermédiaire, comme si c’était vous qui la lui avanciez, car vous avez la garantie du volume. Donc faites-moi le plaisir de lui remettre cet argent, et si cela vous gênait, je vous laisserais la somme sur celle que je comptais vous prendre. J’envoie à M. de Hessem une carte pour vous qu’il vous portera, et au reçu de laquelle vous lui ferez son avance33.
Nous pouvons constater la mansuétude de Zola envers Lavallé. Zola a connu personnellement la pauvreté et dit avoir « crevé la faim », et il lui est déjà par ailleurs arrivé de venir en aide à des relations dans le besoin34. Le roman de Lavallé n’a finalement jamais paru chez Charpentier, et n’a malheureusement pas été conservé. La correspondance entre Zola et Auguste Lavallé s’arrête à cette année 1888. Après 1887, date à laquelle cessent les relations d’Auguste Lavallé avec La Jeune Belgique, les années 1889-1890 marquent donc la fin de ses relations avec le « groupe » naturaliste français, ce groupe ayant constitué, ainsi que le résume Marie-Ange Fougère « un instrument esthétique et publicitaire particulièrement efficace entre les mains de Zola », dont « la désagrégation progressive », « au moment même où il parvenait à imposer le mouvement naturaliste dans le champ littéraire » lui fut amère, mais dont « la fortune de l’expression groupe de Médan dans les manuels d’histoire littéraire » démontre, a posteriori, la réussite stratégique35. Dans les faits, et de la même manière qu’a finalement explosé le groupe des Jeune-Belgique après 1886, le groupe naturaliste de Médan s’est en réalité déjà scindé avant 189036.
Reconstruire l’arbre des parentés « orphelines »
La parenté intellectuelle forte qui relie Lavallé à Zola s’exprime dans une période charnière où, selon Sapiro, le combat culturel élabore peu à peu les principes et les valeurs sur lesquels repose l’autonomie relative du champ littéraire37. Fondée sur des expériences de vie les ayant conduits à envisager l’engagement littéraire comme le moteur possible d’une conquête sociale et d’une transformation socio-politique, cette parenté repose sur un telos commun : l’écrivain, en inscrivant les savoirs dans les textes, fait de la littérature un espace discursif d’ordre éminemment politique. Zola portera au plus loin ce combat lors de l’affaire Dreyfus. Quant à Lavallé, en 1892, il traduit Anarchistes, mœurs du jour, un roman de John-Henry Mackay, poète libertaire allemand, récit proche du reportage, qui est aussi une description crue de la misère ouvrière à Londres à travers laquelle s’explorent la pluralité et la diversité des idées anarchistes contemporaines : anarcho-communisme, anarchosyndicalisme et anarcho-individualisme38.
Le parcours de Lavallé, marqué par des « coups d’audace », prend directement modèle sur la stratégie zolienne de l’« héroïsme », elle-même issue de la période classique : Alain Viala a en effet montré, à partir de l’analyse comparative d’une liste d’auteurs limitative de 559 écrivains ayant publié entre 1643 et 1665, que les « stratégies de l’héroïsme », de l’audace et de la recherche professionnelle du succès (qu’elles soient réussies ou manquées), étaient souvent « le fait d’hommes nés dans une situation peu avantageuse39 ». Tel est le cas d’Auguste Lavallé qui, après ses « déroutes » parisiennes, ne choisit pas de rentrer en Belgique : il s’installe à Vernon en Normandie. Les tables de recensement de 1906 indiquent qu’il y occupe un emploi de professeur. Sa traduction de Dix années en Equatoria est d’ailleurs dédiée à son professeur de l’école primaire de Virton, son « Cher et Bon maître » auquel il « offre » sa traduction « en témoignage d’une reconnaissance et d’une affection que le temps n’a pu diminuer » : sans capital social ou économique, Lavallé donne à voir le capital culturel dont il est l’héritier, celui de l’instruction publique belge40.
Se fondant sur une étude lucide, attentive et polymorphe des importantes transformations en cours dans le champ politique et social de la fin du xixe siècle, Lavallé repère et importe en France les innovations littéraires, venues d’Allemagne et de diverses « petites nations » européennes, se constituant ainsi, par la traduction, une parentèle littéraire dont la bibliographie de 1916 déjà évoquée indique l’ampleur.
Fig. 4. Bibliographie d’Auguste Lavallé dans Hans von Kahlenberg, Misère, mœurs militaires allemandes, Paris, Albin Michel, 1916.
Cette bibliographie permet de repérer des textes de Lavallé définitivement ou provisoirement disparus, dont seul le titre a été, jusqu’à nouvel ordre, conservé : cinq romans (La Furie, Les Forestiers, C.O.A, La Réfugiée, La Demi-lune), deux recueils de nouvelles et enfin, parmi les vingt-sept traductions recensées, au moins cinq qui restent pour l’instant introuvables : Le Rêve par Jensen, Kathe par Junghans, L’Œuvre du destin par Couperus (plausiblement une traduction de Noodlot), Les Bas-fonds de Berlin et Les Agissements de Bismarck41.
Nous ne disposons d’aucun document permettant de connaître l’intrigue de La Réfugiée, roman de Lavallé qui n’a pas été consigné au dépôt légal. Nous ne connaissons ni l’éditeur ni la date de sortie de ce texte jusqu’ici introuvable. Mais l’on peut supposer, en se basant sur l’ensemble de l’œuvre de Lavallé, qu’il s’agit d’un roman ayant pour volonté de mettre en lumière une vie de femme réfugiée en France au xixe siècle, à une époque où les réfugiés, hommes ou femmes, sont considérés « comme des indésirables, voire des terroristes et soumis aux outils d’identification de la police criminelle », selon la formule de Laure Humbert à la lumière d’un ouvrage de Delphine Diaz42.
L’on voit aussi que la bibliographie, sorte d’arbre généalogique littéraire, rassemble un grand nombre d’écrivains orphelins, soit de père – Mackay perd son père à l’âge de deux ans, Hauff à l’âge de sept ans, Franzos à dix ans, Andersen à onze ans, Pajeken à dix-neuf ans – soit de mère : c’est le cas de Tolstoï dont la mère meurt d’une fièvre alors qu’il n’a pas deux ans, ou de Marie von Ebner-Eschenbach qui perd elle aussi sa mère en bas âge, et dont le roman le plus célèbre, L’Enfant assisté (1887), raconte l’histoire d’un petit paysan, fils d’un criminel et d’une prisonnière condamnée à mort, qui se retrouve en marge de la société, doit lutter contre le mépris et chercher longtemps sa place dans la vie43.
Franzos, que Lavallé choisit de traduire en 1886, a un autre point commun que l’orphelinage avec lui, celui d’être né dans une zone de forêt aux frontières historiques mouvantes. Après avoir étudié le polonais, le latin et l’allemand, Franzos voudrait devenir professeur mais n’obtient pas la bourse qui lui aurait permis de réaliser ce rêve (elle n’était pas accordée aux Juifs) ; il se consacre alors au droit et à l’écriture, comme il l’a raconté dans la préface de son livre le plus célèbre, Sender le bouffon44.
Parmi les personnages qui peuplent l’arbre, on note l’importance particulière des figures de confession juive. C’est le cas d’Hadaska, texte de Sacher-Masoch dont l’héroïne donne son nom au premier texte importé par Lavallé dans le champ littéraire français45. Avant cela, Lavallé a déjà publié dès 1883 chez l’éditeur belge Gilon des idylles de Sacher-Masoch regroupées sous le titre Juifs et Russes. Or, tout comme le père de Lavallé, le père de Sacher-Masoch occupait des fonctions de maintien de l’ordre (chef de la police pour le père de Sacher-Masoch, brigadier des douanes pour le père de Lavallé). L’œuvre de Lavallé est en vérité, comme celle de Sacher-Masoch, fortement marquée par la question des minorités et des nationalités46.
Se peut-il que ce soit Sacher-Masoch lui-même qui ait inspiré son pseudonyme à Auguste Lavallé ? Le syntagme « Louis de Hessem » semble calqué sur le nom même de l’auteur autrichien : von – de / Sacher-Masoch – S-M – Hessem. Mais ce pseudonyme affirme aussi une attache à son pays et à ses origines modestes, comme un rappel de son habitus : Hessem comme S-M ou… Saint-Mard, le village d’origine des Lavallé. Le lieu, le pays dont Lavallé est orphelin, et qu’il a comme encodé dans son nom de masque littéraire.
Nous voyons que si Franzos, Lavallé et Zola sont orphelins de père, ils sont aussi, en tant qu’écrivains dans la lutte littéraire, orphelins d’une langue, d’un pays ou d’une situation sociale. L’on ne saurait donc faire l’économie de l’inscription de la catégorie « orphelin » dans une intersectionnalité avec d’autres facteurs de domination, comme la classe sociale ou le lieu d’origine. Mais l’on voit bien malgré tout que la perte du père, en affectant le capital familial et l’habitus des auteurs, influence profondément leur trajectoire, leur stratégie comme leurs horizons littéraires. L’on mesure enfin à quel point il est difficile de séparer la trajectoire sociale du romancier Lavallé de son projet d’écrivain-traducteur, et la part culturelle de la part politique. Si le traducteur littéraire mérite d’être traité comme sujet de recherche à part entière, c’est d’abord en ce sens.
Bilan provisoire : la recherche socio-littéraire, une manière de « faire famille »
La psychanalyste Martine Delfos, « frappée par le fait que plusieurs écrivains avaient subi la perte de leur père ou de leur mère durant la jeunesse », s’est demandé si les orphelins ne se portaient pas plus « naturellement » vers l’écriture47 : elle constate, sur un corpus de 146 écrivains français de 1550 à 1950, que les trois quarts d’entre eux « ont subi une perte prématurée, et presque deux tiers par la perte du père ou de la mère » 48. Si l’existence d’un lien causal récurrent entre le trauma de l’orphelin et l’écriture pourrait sans doute être démontrée – ou infirmée – par le traitement de corpus plus larges et significatifs, ce n’est pourtant pas l’orphelinage biologique qui explique la cohérence interne de l’arbre patiemment construit au fil des ans par le traducteur Lavallé, mais plutôt les « affinités électives », les complicités sociales et politiques qu’il entretient avec les textes et leurs auteurs.
Par le choix de son pseudonyme, Lavallé fait famille en littérature, en reliant ses origines familiales, sa chair, à sa famille littéraire, à son œuvre, en se rebaptisant sans renier ses origines, par une série de cryptages subtils. Le pseudonyme est l’une des premières pierres qu’il pose à l’édifice d’une lutte littéraire personnelle et excentrique, pétrie de contradictions, de tiraillements, de dilemmes : entre France et Belgique, entre allemand et français, entre prolétariat et « aristocratie » littéraire, la signature ambivalente d’un écrivain transfuge de classe, luttant pour se constituer, par la traduction et l’écriture, une famille, une de ces familles dont Pascale Casanova écrit qu’elles sont « quelquefois très éloignées dans le temps et dans l’espace49 ».
Pour des auteurs invisibilisés, des traces aussi peu étendues que les bibliographies, le pseudonyme ou les paratextes, peuvent servir de point de départ à des opérations de contextualisation et permettre d’identifier les gestes réalisés par un auteur pour « faire famille en littérature ». Ces opérations de recherche deviennent alors à leur tour des gestes-miroir, une manière à distance d’une époque de créer des familles en littérature : en opérant des rapprochements inédits, à partir de la détection et de l’étude de sujets oubliés, « orphelins » en somme, et en insérant un traducteur comme Lavallé dans une série d’autres auteurs, on peut chercher à comprendre, à partir d’outils de travail et de concepts issus de différentes disciplines (sociologie, histoire, psychologie…), comment se mobilise et se construit la littérature, comment s’enrichit le substrat d’un bouleversement des pratiques littéraires et d’une dynamique transnationale féconde, de groupes littéraires éphémères en parentés intellectuelles profondes.




